LA ZONE -
Résumé : Du psychopathologique pur, puisqu'il s'agit d'un rapport médical à propos d'un malade mental interné, Georges K. Le style est correct, l'histoire pas conne et l'ensemble est très plaisant. Notre taré de service gagne en crédibilité ce qu'il perd en charisme. Le texte ne s'attarde pas sur le décor ou sur les hallucinations de son héros, c'est un peu frustrant de ne pas avoir quelques détails supplémentaires, mais au moins on ne s'ennuie jamais. Bon texte.

Le Sujet K

Le 19/08/2005
par P-E
[illustration] Clinique Saint Georges - 14 Janvier

La nature nous offre actuellement un spectacle magnifique. La neige s'est enfin arrêtée de tomber, les nuages se sont dispersés et l'on peut voir par les fenêtres de la clinique les jardins recouvert de blanc, baignant sous un radieux soleil d'hiver.
Un nouveau patient a fait son arrivée à la clinique ce matin. Il s'agit de Georges K, interné par des prêtres qui l'ont retrouvé complétement nu étendu sur l'autel de la basilique de notre ville hier. Le sujet disait attendre la rédemption. Quand ils l'ont découvert, ils l'ont d'abord ramené à son appartement, mais en y entrant ils ont trouvé toutes les pièces vidées de leurs meubles, à l'exception de la table de la cuisine, recouverte de viande crue. Ils nous l'ont immédiatement amené, et je mettrai tout en oeuvre pour que K retrouve une santé mentale normale.
K est suivi depuis la mort de ses parents il y a 7 ans par le docteur Hümler, psychologue en ville. Il lui a diagnostiqué un syndrôme borderline à tendance paranoïaque, et pour l'instant K n'était pas traité médicalement. Hümler nous a transmis le dossier de suivi de K, il se trouve dans notre salle d'archives.
Nous suivrons dans un premier temps la procédure de la clinique concernant les patients de la même catégorie que K, à savoir l'isolement pour cerner sa personnalité, puis nous mettrons en place par la suite un traitement adapté.

Clinique Saint-Georges - 16 Janvier

Depuis deux jours, le sujet K est placé en isolation. La plupart du temps il parait calme, lucide et sociable. On le prendrait pour une personne saine si il n'y avait pas ces crises de folie pendant lesquelles il hurle pour qu'on le libère car il a une mission à accomplir. Apparement plusieurs personnalités vivent en lui.
Je suis allé voir K cet après midi, pour lui demander quelle est cette mission dont il parle, mais il refuse de m'en parler, sois-disant que tout échouerai si il se confiait. J'ai cependant l'intuition que son exhibition dans la basilique faisait partie de cette mission.
En revanche, K s'est exliqué sur l'état de son appartement. Après la lecture de je ne sais quel livre de "philosophie", K dit avoir ouvert les yeux sur sa condition. D'après lui, la mort de ses parents, tués par la foudre, n'était pas un accident mais l'oeuvre d'une entité malfaisante qui voudrait détruire sa famille. Il lui fallait donc passer inaperçu pour que cette force malfaisante ne le tue pas. Il a donc décider de jeter ses biens, car "celui qui dispose du matériel est riche, et les riches sont ceux que l'on remarque en premier". Il n'a gardé que la table de sa cuisine, symbole d'après lui de ce qui reste de son humanité. En outre, il ne fréquentait plus les magasins de peur qu'on le remarque, et se nourrissait exclusivement de viande qu'il trouvait dans les poubelles des boucheries.
K s'est également longuement entretenu avec mon confrère le docteur Daarsadt, qui confirme le diagnostic du docteur Hümler, savoir syndrôle Borderline à tendance paranoïaque.
Cependant le comportement de K est trop déviant pour être simplement un cas de syndrôme Borderline. Le sujet restera encore quelque temps en isolement, le temps de clarifier son cas.


Clinique Saint Georges - 21 Janvier

Depuis quelques jours, le sujet K souffre d'une grâve dépersonnalisation, qui dépasse l'alternance entre la personnalité calme et la personnalité névrosée.
La dépersonnalisation, sentiment d'être devenu un observateur extérieur à son corps, est un phénomêne qu'il m'a rarement été donné l'occasion d'observer chez mes patients. Cependant ce fût toujours inoubliable. Sauf aux moments des repas, K est quasiment amorphe, ou alors se parle tout seul. On peut parfois l'entendre à travers la porte se confesser d'abominables crimes qui lui auraient valu des années d'emprisonnement si il les avait commis. Mais quand on lui apporte son repas, ou que quelqu'un lui rend visite, il s'anime tel un chien qui attend son maître, et il est difficile de le faire taire. Depuis avant hier, il parle de lui à la troisième personne, et quand on lui demande de décliner son identité, il prétend être le Docteur Georges K, psychiatre et membre du personnel de la clinique Saint Georges. Cette amusante variation syndrôme de Stockolm n'est pas à prendre à la légère. D'après mes collègues, il faudrait entrer dans le jeu de K pour tenter de découvrir ses secrets, mais je refuse d'enfoncer ce pauvre homme dans sa névrose.
On pourraît rapprocher la dépersonnalisation de K des causes du syndrôme borderline: il s'invente une personnalité de psychiatre, donc d'autorité pour qu'on lui porte une attention parentale qui lui manque depuis la mort de ses parents.
Dès demain K sera transféré dans une chambre double. J'espère qu'avoir de la companie l'aidera à retrouver un semblant de sociabilité. Une dose d'antidépresseurs sérotoninergiques sera aussi rajoutée à son traitement.


Clinique Saint Georges - 29 Janvier

Le sujet K a été transféré dans la chambre d'une femme le sujet L, qui nous a affirmé qu'il était déjà avec elle depuis quelques jours mais qu'il ne lui avait jamais parlé. Le sujet L souffre d'hallucinations visuelles et auditives, dues à une surconsommation de substances psychotropes. Elle ne montre aucune hostilité, j'ai donc pensé que leur cohabitation ne poserai aucun problêmes. Comme prévu, l'état de K s'est amélioré légèrement. Je ne saurai dire si il s'agit du traitement ou du changement géographique, mais maintenant il montre des moments de lucidité (ce mot étant bien sûr ici un abus de langage) en dehors de ses repas.
Le psychiatre K s'inquiète des fluides vaginaux du sujet L, qui d'après lui pourraient mettre le feu au batiment et mettre en dangers la vie de son patient, le sujet K. Il a demandé à ce que des extincteurs soient installés à côté de son lit. Je crains que ces raisonnements illogiques soient des effets secondaires des antidépresseurs sérotoninergiques. Je les remplacerai d'ici quelques jours par un traitement à base d'amitriptyline.


Clinique Saint Georges - 30 Janvier

On a ce matin retrouvé K dans la salle de repos des médecins. Il a réussi à faire croire à Myriam, l'infirmière qui lui apportait son petit déjeuner, une toute nouvelle employée de la clinique, que le Docteur K en avait fini de sa petite expérience et qu'il n'avait plus besoin de jouer le rôle d'un malade. Et dire que mes collègues sourient quand je leur dis qu'on pourrait décupler le budget de la clinique en envoyant nos patients aux championnats du monde de poker! Leurs capacités de persusasion ne sont-elles pas au delà de ce qu'on connait habituellement? Comme quoi à toute chose malheur et bon, et la folie peut s'avérer constructive.
L'infirmière Myriam n'a pas été sanctionnée, mais une copie du réglement intérieur lui a été remise et il lui a été demandé de la signer. Le sujet K s'est laissé raccompagner jusqu'à son lit.


Clinique Saint Georges - 2 Février

Ce matin, la voisine de K, le sujet L m'a confié que K ne se prenait pour un psychiatre que pour mimer une fausse maladie mentale, et qu'il mimerai également sa guérison pour pouvoir quitter la clinique, et réaliser sa mission. Vérité, ou transfert de la paranoïa de K? Il n'y a pas moyen de le savoir. Evidemment K nie cette affirmation, mais il nie aussi l'existence du psychiatre K, et traîte L de sorcière. Il a demandé à être déplacé dans une autre chambre. Ce cas est un des plus complexe auquel j'ai été confronté en quarante ans de carrière, et le séjour de K à la clinique risque d'être plus long que prévu.
Par ailleurs, depuis trois semaines que K est interné ici, personne n'a cherché à le contacter. Son ancien employeur, un industriel implanté en banlieue de la ville, a reçu sa démission il y a bientôt 2 mois, et il avait annoncé à cette période à tout son entourage (ses collègues de travai) qu'il partait pour un long voyage en Afrique, pour retrouver les origines de sa création. Aucun de ses anciens collègues ne l'a revu depuis. Il est probable qu'il ait passé ces deux derniers mois enfermé chez lui, ne sortant que la nuit pour aller chercher sa nourriture chez les bouchers.
L'amitriptyline n'aidant visiblement pas, j'ai décidé d'augmenter les doses, et d'adjoindre au traitement de la chlorpromazine, sous forme de Largactil.


Clinique Saint Georges - 15 Février

Le sujet K est maintenant interné depuis un mois, et rien ne s'améliore dans son état. Il alterne toujours deux personnalités, le psychiatre et le patient, sans que rien ne change, même avec l'augmentation des doses. Et nous n'avons aucun moyen de vérifier la théorie du malade imaginaire de L. K est décidément un sujet difficile.
Je relisais hier quelques vieux documents trouvés dans les archives de la clinique, datant du siècle dernier à propos de la lobotomie, cette pratique barbare abandonnée de nos jours. Si la personnalité du docteur K est dans le cerveau du patient K, et si le docteur K ne peut pas faire sortir le patient K de la clinique, alors à quoi sert le cerveau du patient K? Le docteur K a besoin d'un pic à glace.


Clinique Saint Georges - 24 Novembre

L'automne s'achève, et l'hiver arrive à grand pas. Les feuilles mortes qui recouvrent le sol gelé ne sont guères réjouissantes. J'ai accueilli ce matin un nouvel arrivant à la clinique, Daniel C, qui nous a été envoyé par l'hôpital de notre ville pour que nous l'aidons à retrouver un semblant de vie normale. D'après moi, ils auraient mieux fait de l'envoyer dans un foyer d'attardés mentaux, mais mon devoir ne m'autorise pas à ce type de jugements. A la fin de l'hiver dernier, Daniel C avait été retrouvé dans un appartement complétement vide, un pic à glace planté dans la tête. Il a été physiquement soigné par nos respectés confrères de l'hôpital, mais son mental n'a pas récupéré, et il se comporte comme un enfant. Nous ferons tout ce qui est en notre possible pour l'aider.
Nous suivrons dans un premier temps la procédure de la clinique concernant les patients de la même catégorie que C, à savoir l'isolement pour cerner sa personnalité, puis nous mettrons en place par la suite un traitement adapté.
ps: une chose curieuse s'est produite lors de l'arrivée de C. Quand je l'ai accueilli, chose que je mets un point d'honneur à faire pour chacun de nos nouveaux patients, il m'a demandé si j'étais le docteur K. Comment a-t-il pu deviner mon nom?

= commentaires =

nihil


    le 19/08/2005 à 23:12:13
Commentaire de P-E adjoint au texte :

"Le Sujet K, nouvelle autobiographique, ou pas.
Inspirée de névroses réelles.

ça fait longtemps que ce concept me trottait dans la tête, je profite de mes vacances pour le coucher sur le notepad (chu un rebel, word c'est pour les tafioles). C'est complétement nul, j'en suis pas satisfait, mais ceux qui l'ont lu ont trouvé ça sympa. A vous de voir."

Je sais pas dans quelle mesure j'extrapole et dans quelle mesure je suis dans le vrai, mais ça me rappelle vaguement Kafka sur pas mal de points. J'en ai même été déçu par les termes du genre 'borderline', trop actuels pour le cadre plus ancien que je me représentais. Le sujet est vraiment bien traité (phrase à double sens d'une subtilité inouïe), à part quelques maladresses de rien du tout le style est impeccable, pas trop flamboyant et très carré, ça convient pour un rapport médical.
La psychopatho du bonhomme est crédible (par contre le fait de coller un mec comme ça en chambre double avec une gonzesse, c'est du surréalisme extrêmiste, et ça pue du cul).

Bon le final twist, le fait que le narrateur est le sujet lui-même, on le comprend très rapidemment, à partir du moment où il est précisé que le sujet K se prend pour un psy. C'est un peu emmerdant, on passe le reste du texte à en attendre la confirmation et ça nique l'éventuel suspense. Heureusement que la toute fin est un poil plus alambiquée que prévu.

J'ai bien aimé.
Dourak Smerdiakov


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    le 20/08/2005 à 00:03:27
Je ne comprends pas pourquoi on internerait un tel cas. Il suffit de le vêtir et de lui donner les heures d'ouverture au public de la basilique. Il y a quelque chose de franchement sulfureux chez certains psychiatres.
Aka


    le 20/08/2005 à 01:30:16
Perso je ne m'attendais pas au final twist.
Je le trouve bien mais baclé ce texte dans l'ensemble.
Lapinchien


tw
bonus dvd    le 20/08/2005 à 02:24:19
je propose un titre synonyme alternatif : le cas K
Nounourz


    le 20/08/2005 à 05:50:42
le commentaire de LC m'a fait rire aux larmes.
Je sais, il m'en faut peu.

Sinon a propos du texte, je ne sais pas trop quoi dire... Je ne l'ai pas trouve mauvais, ni excellent, la fin ne m'a que moyennement surpris et le styl est honnete sans etre formidable (mais largement convaincant pour un rapport de medecine en effet).

En fait, je trouve ce texte interessant, mais perfectible. Probleme : je n'ai pas la moindre idee de ce qu'il faudrait, a mon gout, revoir pour atteindre le nirvana de l'ultime cosmos de la transcendance de la revelation avant-derniere de la perfection litteraire.

Je m'auto-felicite pour mon commentaire 100% non-constructif, a vous les studios.
Aka


    le 20/08/2005 à 14:30:41
C'est exactement tout ça que je voulais dire par "baclé".
dwarf     le 21/08/2005 à 01:56:03
Hum, j'avais deviné la fin. Certainement la trop grande lecture de Philip K. Dick.
A part ça, ça tue.
Kirunaa


    le 21/08/2005 à 23:44:20
C'est lui le nouvel angevin maigrichon à cheveux longs sans vie sexuelle ? Tu ferais pas du rugby aussi par hasard ?

Un jour, je lirai son texte.
P-E


    le 22/08/2005 à 00:34:59
Ma foi non, pas de rugby, jamais été fan des biscottes.

commentaire édité par P-E le 2005-8-22 0:35:29
Narak


    le 22/08/2005 à 23:07:35
Tu dis ça parce que c'est toi qui les bouffais à chaque fois hein ?
Glaüx-le-Chouette


    le 17/11/2005 à 14:00:21
Tiens, j'avais sauté ce texte. Les vacances c'est mal.

J'aime la fin, et je ne m'y attendais pas, pour ma part. D'ailleurs c'est normal, je suis toujours d'accord avec Aka, et elle non plus n'avait pas compris d'avance.


Par contre un défaut majeur (mais inévitable, peut-être), c'est qu'il est long et fastidieux. Chiant, même, jusqu'à la moitié.
Très bien écrit, c'est pas le problème, avec effectivement beaucoup de finesse dans l'emploi des mots et des sous-entendus. Mais en style de rapport, fatalement, donc froid, gris, terne. C'est le principe du texte, donc je ne vois pas comment contourner la difficulté ; n'empêche, j'avoue avoir dû relire trois fois jusqu'à avoir assez de courage pour tout lire, sans passer en diagonale.

La construction est une bien belle épure, on voit bien que ça n'a rien d'un brouillon au fil de la plume.
Là, il y a une idée, un projet, qui habite tout le texte et éclate à la fin. Et c'est la classe.


Dernière chose, je crois avoir compris, mais tout juste ; comme si la chaîne des tenants et des aboutissants était à peine un peu trop longue pour que je puise la voir en entier. Un peu comme un spectateur trop près d'un tableau trop large.
Et j'adore ça. J'ai l'impression qu'il y aura toujours un morceau de mystère.
Nounourz


    le 17/11/2005 à 14:26:27
ce texte me rappelle le film Dédales que j'ai vu récemment.
Narak


    le 18/11/2005 à 19:34:04
Ce texte me rappelle le film de pédales que j'ai vu récemment
Mill


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    le 26/02/2007 à 13:17:03
Un grand classique : le journal d'un psy qui accueille un nouveau patient. La chute pourrait sembler originale si elle n'était annoncée par les symptômes dont souffre le malade : coexistence de plusieurs personnalités et l'une d'entre elles est un psy... Bref, c'est dommage mais on s'y attend. Par ailleurs, le texte n'est pas assez bien écrit pour provoquer un vrai plaisir de lecture.

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