LA ZONE -
Résumé : Lapinchien continue de s'élever de plus en plus haut dans la description d'un monde futuriste à la fois crédible et complètement cintré dominé par une nouvelle religion et une nouvelle économie. Un peu de 1984, un peu des Thanatonautes et un peu d'Indiana Jones pour une fresque délirante entre l'anticipation noire et la fable philosophique werberienne. Ca va trop loin pour qu'on continue à y croire, mais la hauteur de vue est impressionnante.

C (quatrième partie – bankrupt)

Le 14/06/2006
par Lapinchien
[illustration] « Pardonnez moi, mon Père, parce que j’ai péché… », des mois se sont écoulés depuis mon escapade, des mois d’introspections mêlées d’incertitudes et d’incompréhensions… Je me croyais en possession d’une phrase magique, de mots pouvant terrasser tous mes ennemis à leur simple énoncé, mais leur portée est approximative… Raspberry y a survécu, Darkhan Blitz et certains de ses hommes aussi… Pourtant ils y ont été exposés… Pourquoi sont-ils immunisés ? Pourquoi le suis-je moi-même ? J’ai remis à plus tard l’attaque frontale que j’ai envisagée… J’ai attendu… attendu, et attendu encore… Mais je n’en pouvais plus, j’allais étouffer sous le poids des interrogations sans perspectives de réponse. De l’air, il me fallait de l’air… « Plus d’un an que je ne me suis pas confessé… Le doute s’est emparé de mon esprit, ma foi est assaillie, ses remparts craquèlent, je suis sur le point de perdre tout espoir, mon Père… » J’ai pris un risque inconsidéré, je suis sorti de ma tanière. Mais il le fallait, le confinement me rongeait à petit feu et allait finir par me rendre dingue… enfin plus dingue que je ne le suis déjà, j’entends… Je fais bref et concis. Je susurre aux oreilles de mon confident : « L’Inquisition détourne les préceptes de Dimitrius à son profit… L’Inquisition n’est pas légitime…» çà n’est pas tant l’isolement de mon être mais bien plus celui de mes pensées qui à motivé mon geste fou. Il fallait que çà sorte, il fallait que quelqu’un écoute ce que j’avais tant de mal à formaliser en mon esprit… J’ai tout naturellement entrepris d’aller me confesser en haut lieu. Pas de précautions particulières, çà n’est que maintenant, après coup, que je me rends compte de la connerie monumentale de mon geste. Je suis dans la gueule du loup avec comme seule arme une à-peu-près incantation qui ne fonctionne qu’à moitié.
Ma phrase ne semble pas avoir décontenancé le prêtre. Il reste stoïque et impassible et c’est empli de conviction et d’assurance qu’il me martèle : « Mon fils, je vous trouve bien dur envers nos institutions. çà n’est qu’à la suite d’une longue maturation que la démocratie a fini par intégrer un communautarisme sain, le multicommunautarisme… Un système où l’on considère l’individu comme l’intersection unique entre différents groupes d’intérêts et non comme l’élément négligeable d’une minorité… Un système sans perspectives floues promulguées à la va-vite par des démagogues juste avant les élections et si tôt oubliées après, mais bien un système avec la préoccupation quotidienne de répondre aux attentes de tous les sous-ensembles qui le composent à tout instant, sans imposer quoi que ce soit… Un système sans représentant, de toutes manières illégitime, mais bien avec un garant que les règles du jeu seront respectées de tous… Des règles purement économiques, en rien répressives ou tyranniques… Et c’est un abus de langage que de parler de règles au pluriel… Il n’y en a qu’une en vérité : La non miscibilité de l’argent individuel et de l’argent collectif, l’impossibilité d’échanger l’un contre l’autre… En quoi blâmez-vous l’Eglise qui s’attelle à cette tâche difficile, qui s’y dévoue corps et âme ? De quel profit parlez-vous ?»

Si le prêtre garde sa contenance, c’est bien parce qu’il n’est pas n’importe quel prêtre… çà n’est pas n’importe quel confessionnal, çà n’est pas n’importe quelle église… Je n’aurais jamais dû attaquer de front… Je suis entre les griffes du plus terrible des Dimitriciens maintenant, le Founding Father, l’ex-prédicateur J.K. Paterson, promulgué Pape après avoir déterré Dimitrius de la fosse commune de l’Histoire, après avoir réconcilié le Protestantisme et le Catholicisme, tous deux en pleine déliquescence, et avoir fait de l’Eglise, la caution de la nouvelle Ere économique, la garantie du bonheur de tous. Je suis dans la cathédrale St Patrick, la plus grande des basiliques gothiques des Etats-Unis depuis sa rénovation. Je suis en plein cœur de Manhattan sur la 5e Avenue, à deux pas du Rockefeller Center, pas très loin de Central Park. Je suis face au leader du nouvel ordre mondial, qui une fois l’an, écoute les confessions d’une dizaine de personnes triées sur le volet, pour bien sûr les absoudre. Je suis une de ces personnes, enfin j’ai pu me substituer à l’une d’entre elles après avoir reprogrammé la puce de Raspberry et de nouveau avoir commis un crime… Je ne compte plus les âmes sacrifiées pour mener à terme ma croisade. Pour sûr, j’irais griller en enfer et ma fin n’est plus bien loin. Je suis cerné par toutes les troupes Dimitriciennes dans leurs plus beaux apparats, des milliers d’inquisiteurs qui défilent en armes en ce beau Dimanche ensoleillé de Pâques. Je suis dans un merdier incommensurable, le plus gros merdier qui puisse être…

Darkhan Blitz parade sur son cheval blanc, arborant ses attributs officiels, il mène le défilé. Une foule en liesse jette des pétales de fleurs sur son passage et clame son nom. J’aurais pu être à la place de ce type, insouciant et heureux au beau milieu de ceux qui sont, de ceux qui ne sont plus et de ceux qui n’ont jamais été, impassible et fier face aux glapissements de la populasse hystérique. Au lieu de çà, je suis loin du tumulte, loin de la gloire, à conspirer même contre ces personnes qui auraient pu chanter mes louanges… Je leur souhaite du mal… Je leur souhaite le plus grand des maux… Je leur souhaite le pire des fléaux… Que St Gratien me vienne en aide ! Les hommes doivent se montrer humbles, ne plus compter sur le système pour expier leurs fautes individuelles. La dictature, c’est aussi priver les hommes de leur libre arbitre, de leur potentiel à faire les bons et les mauvais choix. Ce système doit tomber. Il apporte le bonheur à tous mais normalise le bon et le mauvais. Plus personne n’est responsable du salut de son âme…

Paterson tente de deviner les traits de mon visage au travers de la grille qui nous sépare, tout en continuant son sermon : « Autrefois l’association était redoutée par l’état. Il y voyait implicitement une forme de parasitage, de concurrence dangereuse, même si le pouvoir disposait bien sûr de lois pour réguler les agissements collectifs, contenir toute forme de rébellion. L’état semblait émaner du groupe qu’il était sensé représenter dans sa totalité alors qu’en réalité une majorité à peine le cautionnait dans ses actions. Les minorités étaient asservies, leurs voix étouffées par celle d’une majorité abstraite purement statistique et en réalité inexistante. De plus, la frontière entre l’exécutif et le législatif est toujours restée bien mince… Les mêmes têtes, les mêmes politiciens véreux s’amusant allègrement à franchir la ligne blanche… Des ponts de connivence entre les promulgateurs de lois et ses applicateurs. La corruption… Les trafics d’influence et abus de pouvoir en tous genres… Aujourd’hui l’état n’est plus, et toutes ces immondices non plus… Que nous reprochez-vous de détourner ? Dimitrius a souligné dans ses préceptes à quel point un pouvoir central était illégitime. »

« L’Inquisition se substitue à ce pouvoir central ! », Je hurle empli de colère et les grilles du confessionnal tremblent et Paterson m’identifie au timbre de ma voix.

« Je vous reconnais, vous êtes ce vicaire en fuite dont tout le monde parle en ce moment… », Qu’il me concède, « Vous êtes Jack Bush, l’arrière petit fils de celui par qui tout à commencé… Laissez moi rire ! La vie est parfois d’une ironie implacable… »

Je le coupe avec insistance mais son calme m’horrifie : « J’ai traîné dans les bas fonds de New York et pactisé avec les hackers qui s’automutilent, se charcutent la tronche pour briser les cryptocodes fichés dans leur puce citoyenne ! Ils font cela par pur intérêt, pour détourner de l’argent mais j’ai pu monnayer un autre usage de leur savoir. Grâce à la prime qu’un indic avait reçu pour me trahir, j’ai obtenu une nouvelle identité et un nouveau visage. Ceux d’un des malheureux tirés au sort pour être confessé en ce jour saint par vous-même, celle d’un des malheureux sur qui le sort s’est acharné de nouveau puisque j’ai dû l’abattre froidement… J’ai tout perdu, et ma vie et mon âme, pour livrer mon combat… mais je compte bien le mener à terme ! » Je déchire alors ma chemise laissant poindre un scarabée géant ligoté sur mon torse. L’insecte se débat et gigote pour se défaire des liens mais il est solidement harnaché.

Fou de rage je me lance : « Une des nombrables contributions de la génétique à l’industrie de l’armement… Vous reconnaissez la bête ? C’est un scarabée bombe-ceinture planqué sous la surcouche d’adipocytes qui me donnait cette belle allure bedonnante… indétectable par tous les capteurs que la sécurité s’est employée à tester sur ma personne… 100% organique, 200% mortel… Un simple claquement de mes doigts et je libère dans son organisme une hormone qui provoque une ovulation exponentielle ainsi qu’une autofertilisation… des milliers de petits scarabées seront expulsés de l’insecte le déchirant de part en part avant d’aller se ficher avec précision sur tout ce qu’il y a de vivant sur une centaine de mètres… Ils sont programmés pour avoir cet instinct… »

« Comme c’est hilarant, l’arrière petit fils Bush, un terroriste… », Commente à peine Paterson.

Agacé, je rétorque : « Ne prenez pas la chose à la légère et sortez de ce confessionnal… Nous allons nous diriger tous les deux vers les micros télépathiques où vous ferez votre allocution Urbi et Orbi…Votre message irradiera la totalité des habitants de cette planète par le biais de leur puce citoyenne… Je pourrais par ce même moyen faire ma propre déclaration…»

Une inextricable requête du pape provoque alors en moi une chute d’adrénaline : « Pourquoi croyez-vous que votre ancêtre a envahi l’Irak ? » Des sueurs froides s’en suivent.

Enervé, je tente de recentrer le propos, reprendre les rênes à celui qui me les a arraché des mains… La situation ne doit pas m’échapper : « çà n’est vraiment pas le moment de revenir sur mon passé familial… sur les crimes de mon ancêtre… hâtons-nous, je dois délivrer ma vision du Dimiticianisme au monde entier… »

Net, Paterson me pétrifie d’une seule réplique : « Nous n’irons pas vers ces micros, Vicaire Bush, car je sais très bien quel est l’usage que vous voulez en faire… Vous voulez utiliser l’incantation qui vous a sauvé plusieurs fois, celle qui inexplicablement entraîne la mort de certaines personnes qui l’entendent… Celle dont certaines personnes réchappent comme par miracle…. Répondez plutôt à ma question, nous sommes dans un confessionnal, vous êtes prêtre aussi… C’est exactement le genre d’endroit dans lequel je pourrais moi-même vous faire quelques révélations… Pourquoi croyez-vous que votre ancêtre a envahi l’Irak ?»

Je reste interloqué, abasourdi, comment Paterson a-t-il pu deviner mes intensions ? Comment connaît-il mon plan ? C’est bien pour cela que je suis là… C’est pour accéder aux microphones du pape pendant son allocution pascale à la ville et au peuple, au monde entier en réalité, que j’ai pris tous ces risques, que j’ai manigancé et conspiré… Pour en savoir d’avantage je cède donc à sa demande et je réponds, ironique : « Pourquoi le président G.W. Bush a-t-il envahit l’Irak ? Et bien je crois que c’est une question idiote… Bien évidement afin d’obtenir l’indépendance énergétique des Etat Unis… Le pétrole… L’initiation d’une ère impérialiste que vous connaissez bien… »

D’un ton moqueur Paterson reprends ses digressions : « çà c’est la version commune des faits, mais les stocks mondiaux d’énergie fossile se sont rapidement épuisé par la suite… Ne me dites pas que la raison officieuse de l’invasion n’a jamais circulé comme une belle légende au moins au sein de votre famille… Connaissez-vous l’origine du terme Babylone ? » Ce mot sonne alors bizarre… Etrange… Un peu comme l’incantation que le trépané de Manhattan m’a délivrée… Etonnement, je me vois alors enfant, libre et insouciant, le temps d’un songe incompréhensible… Ma grand-mère me berce de sa voix douce et suave, elle me raconte de belles histoires de guerres passées pour m’endormir… pour occulter à l’enfant que j’étais la vérité des crimes commis par notre aïeul et l’infamie qui s’est abattue sur notre clan en réalité.

Je secoue alors ma tête comme un chien mouillé… Que de temps perdu ! Je m’impatiente… Je m’agite… Cependant l’impassibilité de mon interlocuteur m’irradie de terreur aussi je lui récite sur un ton scolaire les conneries qu’on m’a enseigné en géopolitique à l’académie Dimitricienne : « Babylone est le nom d'une ville antique de Mésopotamie située sur l'Euphrate, 160 kilomètres au sud-est de la ville de Bagdad… » Soudain le caractère ridicule de la scène m’apparaît évident ; « Putain mais je délire ! Et si on en revenait à nos moutons ? »

Le pape semble pris d’un rire incontrôlable entrecoupé d’explications…« Je parle de l’origine du terme mais vous avez raison, Babylone est bel est bien un site archéologique situé en Irak… Il recelait, à l’époque de votre ancêtre, un objet de convoitise bien plus grand que tout l’or noir que le pays n’ait jamais pu compter… » puis Paterson se calme, toussote, se gargarise et reprend minutieusement : « Le nom de la ville de Babylone provient du pré-sumérien Babulu, que les Akkadiens ont expliqué étymologiquement par bab-ili(m), ce qui signifie ‘ la Porte de Dieu’. Et voilà la raison pour laquelle votre ancêtre a envahi l’Irak : pour s’approprier l’objet redoutable qui a donné son nom à la ville…Un moyen de communiquer avec l’Absolu, d’interférer même sur la volonté divine…»

La conviction qu’il met dans l’intonation de sa voix décontenance ma raison… Je frissonne comme celui à qui ont révèle un secret fondamental… Je reste abasourdi un instant puis je me reprends… Ces sornettes sont ridicules : « Vous cherchez à gagner du temps ! Sortons et dirigeons-nous vers ces foutus micros ! Je ne vois vraiment pas ce que vos élucubrations ont à voir avec le Dimitricianisme…» Ma mission… Ma putain de mission visant à rétablir une once de moralité en ce bas monde… Je dois me concentrer dessus. Ne pas laisser ce vieux fou m’écarter de mon but premier et me manipuler…

Le pape Paterson se recroqueville et semble se plonger dans une étrange méditation assez malvenue… Comment peut-il m’ignorer à ce point ? Comment peut-il nier de manière aussi irresponsable la menace que je représente ? Dans sa prière, il me murmure pourtant : « Ne soyez pas si impatient mon cher vicaire Bush… Si je l’avais voulu vous seriez déjà mort… Croyez vous réellement pouvoir venir me menacer dans ma propre paroisse, sur mon propre terrain, en toute impunité ? J’ai déconnecté les canaux télépathiques de mes nerfs optiques sinon y a belles lurettes que la sécurité vous aurait troué la peau... Soyez plus alerte à mes propos… Leur teneur vous concerne éminemment…» Il sert les mains, paume contre paume et me lance un mystérieux regard au travers la grille du confessionnal, comme s’il souhaitait pénétrer mes convictions et mes doutes. Est-ce bien lui qui me parle ? « Le 6 Février 2003, votre ancêtre annonçait la couleur à la Terre entière ‘The game is over’, clamait-il car la porte, le bab-ili(m), venait d’être découverte sur le site archéologique de Babylone…un haut lieu de l’histoire de l’Humanité pris pour simple camp de base par l’armée d’occupation. Il pensait que tout n’était qu’une question de jours pour en trouver le mode de fonctionnement et l’utiliser mais votre ancêtre se trompait… »

La panique me gagne alors : « Je ne comprends rien à rien… Soyez plus clair et plus concis… Vos vigiles vont finir par se poser des questions… Je vous laisse à vos croyances débiles, je vais de suite m’accaparer de vos micros télépathiques et faire le ménage en ce bas monde… Vaille que vaille… »

Le pape d’un mot me retient : « Attendez… », et je bois ses paroles envoûté : « Après avoir activé l’objet, Dieu est resté sourd aux demandes des Pentecôtistes qui avaient ordonné l’expédition… Silence radio le plus total… très vite plus personne n’a cru au pouvoir de la porte et elle a fini entreposée dans les sous-sols du Pentagone. Les hommes ayant soutenu le projet, responsables d’une guerre fort coûteuse et inutile, décrédibilisés donc, furent rapidement évincés… Que la vie est imprévisible ! Le croirez vous ou non ? C’est ce qui se trouve derrière cette porte, appelons çà Dieu, si çà vous chante, qui a pris contact avec nous en premier quelques années plus tard… et vous ne devinerez jamais quand ni pourquoi… La mise en place du système Dimitricien a eu une conséquence imprévue… En créant une société parfaite, où tout le monde s’y retrouve, où l’avarice, la luxure, l’orgueil, ainsi que tous les autres péchés qui forcément découlent de l’argent, n’ont plus de raison d’être, plus personne n’a plus été soumis à aucune tentation d’aucun type, toutes les envies se sont concrétisées, toutes les soifs ont été rassasiées, et ce, sans faire entorse aux lois divines… Plus personne n’a donc commis de péchés à partir de ce moment… Enfin pratiquement personne…Pour quels motifs Dieu aura-t-il pris contact avec nous le premier puisque jusqu’alors il demeurait sourd à nos appels à l’aide ?»

Presque par automatisme je m’octroie la parole, nos deux vision des choses convergent : « Je devine cette raison ! Et c’est d’ailleurs cette même raison qui me pousse à agir aujourd’hui… Les lois de Dimitrius ont normalisé le bon et le mauvais, elles ont dilué la responsabilité et la culpabilité de chacun dans le groupe et de fait, calibré, étalonné, la morale et les actes de chacun des vivants… Par voie de conséquence, elles ont provoqué une dévaluation du cours des âmes de nos morts… Toutes les âmes se valent, les unes et les autres sont si pures et si communes…»

Paterson rit maintenant franchement et sans complexe : « Un crack boursier au paradis ! Voilà notre grand coup d’éclat effectivement ! En standardisant les âmes, elles ont perdu tout leur intérêt… Nous tenons Dieu par les couilles ! Nous avons complètement niqué sont système même si lui seul en connaît la logique, il a perdu au propre jeu qu’il a instauré… On l’a foutu sur la paille et du coup çà l’a mené à vouloir parlementer avec nous… Un jour, bab-ili(m), la porte de Dieu, s’est ouverte… On m’a contacté en urgence et je me suis retrouvé à négocier par le biais de signaux lumineux avec un soit disant Tout Puissant... La tractation a été plutôt facile… Dieu, ou quoi qu’il puisse y avoir derrière ce truc, se savait acculé… On avait toutes les cartes en main, pour faire de lui ce qu’on voulait… Il n’a pas cherché à brouiller le dialogue et on l’a baisé en beauté… On a mis en place un espace de transactions… Vous rendez-vous compte ? On a instauré un putain de Stock Exchange Market avec Dieu… »

Face à ce mur de vocalises inutiles, ma détermination revient : « Cette fois je pars… Je ne crois plus en vos balivernes… Je vois que la grande quête a commencé dans l’assistance… Tous les fidèles apposent leurs fronts contre ceux des collecteurs… Il y a des centaines de transactions en cours… La cérémonie pascale débute et tout le monde va s’inquiéter de la longueur de notre entretient… »

Du poing, je brise la grille du confessionnal et je pousse Paterson à l’extérieur tout en m’adressant à lui avec véhémence : « Sortons car je ne vous crois plus, si telle était la situation, si nous étions des maîtres chanteurs, Dieu aurait terrassé les hommes, les éliminant de la surface du globe, comme il l’a fait dans le passé ! Et les déluges, et les fléaux ? Dieu peut reprendre à tout moment ce qu’il nous a donné…»

Empêtré dans le rideau de l’isoloir, le pape vacille puis finit par faire quelques pas vers l’extérieur sans trébucher : « Les déluges ? Faut croire que çà ne se produit que lorsque l’humanité entière est corrompue et souillée… Mais çà n’est pas le cas… Le monde est plein de bonnes âmes et rien ne pourrait justifier l’annihilation des Hommes… C’est mécanique apparemment… Dieu s’est embourbé dans ses propres lois, sa liberté d’action s’en trouve restreinte … Il a sous-estimé l’esprit humain, trop sûr que jamais nous n’arriverions à réaliser une utopie en ce bas monde… le Dimitricianisme l’a affaibli chaque jour…Puis j’ai pris le relais…». Le pape et moi sommes maintenant tous deux face aux foules de fidèles et aux armées de l’Inquisition. Je m’attends au pire, à une avalanche d’insectes…C’est quand je m’en vais attraper Paterson par le cou, que je le serre à la carotide, que je remarque que toute l’assistance est immobile… que tous semblent comme remplacés par des statues de pierre… Le temps ne s’écoule plus…

Je comprends alors quelle est l’étendue des pouvoirs de Paterson et çà a pour effet immédiat de m’irriter au plus haut point : «Le Tout Puissant a bien envoyé un fléau sur Terre… Je suis une Plaie incarnée… Un ange m’a transmis une prière de Dieu à l’Homme… Je vais m’en faire le messager par le biais de vos micros télépathiques… Et seuls les justes survivront !»

Je tente de me diriger vers les micros mais le pape m’en empêche… Il reste immobile comme je cherche à le traîner de force vers le pupitre, semble comme reposer sur de puissantes racines profondément enfouis sous terre et toute ma force ne peut rien y faire. Omnipotent, il hausse le ton : « Vicaire Bush… J’œuvre dans l’intérêt des miens… Mon âme est lourde de péchés, c’est sûr mais jamais je n’aurais à en rendre compte… Une des premières choses que j’ai négociée via le bab-ili(m), est mon immunité face à la vie et au temps qui passe, mon immortalité en somme… Auriez-vous oublié les principes les plus basiques qu’on enseigne en stratégie militaire à l’académie ? Il faut rééquilibrer les forces avec l’ennemi, lorsque l’occasion diplomatique vient à se présenter… C’est une des règles de base préconisée par l’Inquisition. Seul un éternel peut tenir tête à un éternel…»

Un monde fou se présente à mes yeux. Tous les fidèles y sont figés comme dans une photo dans laquelle on pourrait se balader. Une photo étrange cependant, un peu comme une lentille réticulaire en réalité… Lorsque mes yeux se posent sur une personne, toute l’image figée autour d’elle semble prendre un aspect légèrement différent… Des personnes disparaissent d’autres les remplacent, l’église de St Patrick même semble prendre des tons différents… Et la donne change lorsque mes yeux se posent sur une autre personne… tout bouge comme par vagues lorsque je ne fixe rien… La tête me tourne, j’ai la nausée… Excédé, je tente le tout pour le tout, je prononce l’incantation pour que la torture prenne fin: « Certains d’entre nous ne sont plus… Certains d’entre nous n’ont peut être jamais été… », mais je suis à une vingtaine de mètres des microphones et çà n’a aucun effet… Même pas sur le pape qui lui pourtant y est directement exposé.

Les traits du vieil homme se noircissent, il me fixe du plus sombre des regards et maudit ma naïveté : « Vicaire Bush, cesser de faire usage du gène récessif de la connerie qui dort au fond de votre ADN ! Je viens de vous dire que je suis immortel… Je suis résolument de ceux qui sont, tout comme vous l’êtes, pas de ceux qui ne sont pas, pas de ceux qui ne sont plus, et cette incantation ne me fait ni chaud ni froid… Vous n’êtes pas habilité à me tenir tête !»

Le scarabée gratte mon ventre et j’y vois comme un signe me poussant à tenir face à l’adversité : « Que voulez vous dire ? », Paterson ne doit pas m’impressionner, il use de subterfuges, il veut troubler ma raison par quelque tour de passe-passe, « Je peux d’un claquement de doigts arracher votre âme à cette terre, organiser un tête à tête entre vous et celui que vous rackettez, en faisant péter ma bombe…A défaut d’éradiquer le mal, j’en supprimerais sa source… » Je crois un instant pouvoir faire le poids…

Le monde gondole autour du pape lorsque mon regard se pose sur lui… Tout n’est qu’un magma flou en perpétuel mouvement autour de sa personne. «Vous savez très bien que vous ne pourrez pas me tuer. », il me pointe du doigt et j’ai l’impression d’être au centre d’une boule à facettes, et l’écho de sa voix reprend de plus belles dans ce flot d’images incompréhensibles qui me bombarde: « Quelles sont selon vous les transactions qui ont cours dans le petit stock exchange market que j’ai mis en place avec le Tout Puissant ? J’œuvre pour les miens… Je consolide le Dimitricianisme à chacun des trocs que je fais avec Dieu… Et par miens, je n’entends pas les gens d’Eglise mais bien chacun de mes ouailles… Dieu me donne par touches le pouvoir de modifier la réalité selon mon bon vouloir… Et je n’en abuse pas pour faire le mal, bien au contraire ! Dès qu’un homme vient à mourir et que sa disparition plonge un vivant dans le désarroi, de suite je fais revenir le mort… Bien sûr çà n’est pas le même, c’est un corps sans âme, un pantin désarticulé qui déambule tel un spectre dans notre société, mais çà suffit pour que ceux qui l’aiment ne sombrent pas dans la déprime… Qu’un homme vienne à perdre son emploi et n’en trouve point d’autre… De suite, je remodèle son microcosme, je crée des lieux, des personnes, des moments virtuels pour que cet homme retrouve un emploi stable… Des conflits d’intérêt, plusieurs personnes qui veulent des choses radicalement opposées ? C’est simple, je scinde la réalité en deux alors et chacune des parties se retrouve dans l’univers qu’elle souhaite, victorieuse au milieu des spectres de ses adversaires… Rien n’est impossible à celui qui peut tout faire faire à celui qui peut tout… Nous vivons au centre d’un caleidoscope ne le voyez vous pas ? »

Le rapprochement entre les propos de Paterson et le cristal à peine perceptible qui semble envelopper la foule des fidèles est alors évident… Je suis bel et bien obligé d’adhérer à son discours mais les interrogations prennent le pas sur la peur : «Vous faites de l’homme le centre de l’existant… Je ne vois pas à quoi cela sert... Tous ces efforts, que vous rapportent-ils ? »

Comme pour parfaire sa démonstration, le pape se tourne vers la foule et d’un simple geste induit des césures et des fusions dans la structure du prisme qui nous cercle : « Je fais de l’homme le centre d’un monde complexe où l’existant côtoie ce qui n’est plus et ce qui n’a jamais été…Je tisse des réseaux de microcosmes entortillés les uns aux autres… Je fais de chacun des hommes le centre de son propre univers in fine… enfin, simplement le temps d’une vie…»

Outré, blessé dans ma foi, ma réplique est épidermique. Je ne suis que le réflexe de mes croyances : « Vous avez asservi Dieu ?»

C’est ma carotide que je serre... Nous sommes de nouveau dans le confessionnal avec Paterson et le temps semble avoir repris son cours par delà les grilles. Le pape est toujours en pleine méditation et détaché, avec le calme que seul ceux qui se pensent intouchables peuvent avoir, il m’avoue : « Je ne sais pas ce qui se trouve derrière le bab-ili(m), mais il s’y retrouve dans l’affaire ne soyez pas leurré… Il est l’offre, je suis la demande et inversement… Tout ceci est le fruit d’un compromis économique… D’ailleurs vous l’apprendrez tôt ou tard à vos dépends… En contrepartie des actions que j’achète à Dieu pour faire évoluer le réel comme je l’entends, j’offre la monnaie d’échange qu’il souhaite, un type d’âme particulier… mais pas n’importe quel type d’âme, un type d’âme hors du commun… Dieu souhaite des âmes souillées, des âmes impures, des âmes sales et par avance vouées à la damnation éternelle… Tout simplement parce qu’elles sont rares et que leur cours est élevé… Je cultive les bonnes âmes, je continue d’en inonder le marché… Chacun de mes petits légumes est choyé dans son microcosme… J’entretiens leur bien être avec amour… Je leur fournis tout ce qu’il leur faut pour que jamais ils ne bafouent les lois divines… Enfin presque tous, j’entends… »

Je suis exclu du cercle de ceux qui peuvent agir : « Maudit sois tu par St Gratien ! » Qu’y peut bien toute la révolte du monde ? Je suis petit… Je suis minable… Je ne suis rien…

Je suis défaite et le pape est coup de grâce : « Tu l’auras deviné… Pour un million d’âmes pures produites, j’en cultive une exprès à rebrousse poil… Je pousse l’être qu’elle habite, à jamais frappé du sceau de l’infamie, à commettre les crimes les plus abjects qui soient… A trahir… A tuer massivement son prochain…Alors que choisis-tu ? Va vers ces micros et annihile mes spectres avec ton incantation, fais sauter la bombe que tu porte et fais un petit massacre dans l’assistance, rends toi si tu le souhaites, va t’en vivre ta vie, mourir vieux si tu le veux… Je te laisse faire ton choix et je ne m’y opposerais pas… çà n’est que l’intension qui compte, et tu en as assez déjà fais dans ta courte existence pour être damné mille fois… Que tu le veuilles ou non, tu m’apporteras tout plein d’actions sur le réel lorsque viendra ton heure…»

(O_____O)

= commentaires =

Malax


    le 14/06/2006 à 18:48:05
Pfiou c'es vrai que ça va loin là, et j'aime bien l'idée du type qui asservi Dieu.
Lapinchien


tw
    le 14/06/2006 à 18:51:43
C'est la dernière partie de C. Je n'irais pas plus loin, c'etait le boss de fin de niveau. Et de toutes façons je pourrais pas trouver un meilleur final twist.
Lahyenne


    le 14/06/2006 à 19:42:35
Putain c'est génial.



Enfin disons que j'adore...





Et donc Lapinchien, nous haissons les final twist, alors tu nous fais une suite.
hophophop
nihil


    le 14/06/2006 à 20:03:01
Ouais ça donne l'impression de tomber un peu à plat, la fin, y a encore des questions en suspense, bosse bordel.

Cette série, je la sentais pas au départ, les projections économiques avec des formules à la mords-moi le noeud, ça me gonfle plutôt. Autant le coté religieux me conquiert directement, autant le fric me laisse indifférent. Y avait trop de théorèmes et pas assez d'action sur le début, je me régalais pour les passages d'action, mais les passages réflexion me faisaient plutôt chier... Mais je reconnais qu'ils étaient indispensables pour planter un univers et une intrigue dont on profite depuis à plein.

Et putain, faut reconnaitre que c'est bon quand tu pars en live et te mets à imaginer sans entraves, c'est jouissif, cohérent, ça s'arrête jamais de conjecturer au-delà de ce qu'on pourrait supposer à la base, l'action est frénétique et imaginative, du tout bon.

Mon autre reproche à la série, hors l'économie, c'est certains de tes délires poussés qui du coup tombent un peu dans la catégorie comique, genre les armes-insectes, les bras qui s'arrachent par la force de la pensée ou tout ce trip un peu naze à mon goût de Stargate babylonienne vers le royaume des cieux. Ca a son sens dans le délire jusqu'au-boutiste, mais ça dédramatise un peu l'action à mon goût. Les images qu'on y voit sont trop décalées pour un univers vraiment réaliste. Dommage.
Ange Verhell


    le 14/06/2006 à 22:29:52
C'est bizarre, on dirait que LC s'est jeté sur une fin qui passait par là, du coup on se demande qu'est-ce qu'il va faire du scarabé (et du reste) dans l'épilogue.
C'est ça d'avoir beaucoup trop d'imagination, après on a l'embarras du choix.
Lapinchien


tw
    le 15/06/2006 à 08:27:14
LH> c'est le fait que le narrateur l'ai profond dans son fondement à la fin qui te plait pas ?

nihil> je pense avoir fait le tour de la question, quelles sont les questions qui sont restées en suspens ?

C'est vrai que si je m'etais contenté de parler d'un monde parfait çà aurait pu suffir pour ammener la fin, mais la fin çà n'est pas ce qui m'interesse, c'etait plus un pretexte pour parler de la monaie complexe.

Au finish je voulais que l'utilisation d'un descendant de G.W.Bush comme personnage principal soit justifié. Je crois que l'histoire du babilim aurait pu faire l'objet d'un chapitre precedent. C'est vrai que là il y a plein d'unformation d'un coup.

Je ne vois pas ce que les armes insectes ont de comique. c'est le meilleur moyen de faire des prjectiles à tête chercheuse doués d'un minimum d'IA et equipés de tout ce qui faut pour voler vite, reagir rapidement. Je pense que j'en ai pas fait assez sur ce plan m^meme.

Je pourrais sinon tres bien faire un dernier chapitre ou finalement le narrateur s'en sort vu que j'ai deja la trame mais j'aime pas les happy ends et je prefere aussi passer à autre chose.

Les bras ne s'arrachent pas par la force de la pensée sinon mais à la suite d'une incantation. La provenance de cette incantation reste un peu floue, c'est un personnage dans C2 qui la donne au narrateur. Dans ce chapitre, le narrateur pense qu'il s'agit d'un ange qui lui a donné une prière de Dieu aux Hommes pour faire le menage entre ceux qui meritent de vivre et ceux qui doivent mourir. Le Pape avance que des personnages sans âme qu'il crée avec les actions sur le réel qu'il detient cottoient les vivants pour orienter leur façon d'être. L'incantation ne marche que sur ceux qui ne sont plus et ceux qui n'ont jamais été.


Ange Verhell>A la fin, peut importe ce que va faire le personnage, il est coincé.
Nounourz


    le 15/06/2006 à 10:13:53
Je suis complètement sur le cul.
Du point de vue de l'écriture, absolument rien à redire, le style LC colle parfaitement.
Du point de vue scénaristique, c'est comme le dit nihil carrément jouissif, et réellement impressionnant.

Direction mon top5 de la zone, tous auteurs confondus.

Bravo, et j'ai même envie de dire : merci.
LH     le 15/06/2006 à 13:13:52
Déjà, j'ai rodé "Il sert les mains," au milieu...
Un détail, mais paf ça m'a choqué au milieu de tout ce très bon texte.


LC, ce que je regrette n'est pas la façon (inéluctable) dont cela finit. C'est le fait même que cela soit fini.


Je trouve effectivement cet écrit (et les 3 précédents avec, bien sur) absolument excellents. Le scénario fonctionne super bien et les délires économico-religieux m'ont scotchés.

J'ai regretté :

- Que le tout ne soit pas "encore plus". Encore plus long, plus développé, plus travaillé.

- Que l'écriture soit bien mais parfois un peu décalée. Notamment la façon dont le pape parle que j'aurais imaginée un peu plus ampoulée. "Que tu le veuilles ou non, tu m’apporteras tout plein d’actions sur le réel lorsque viendra ton heure" par exemple. "Tout plein" est un peu plat.
Il y a d'autres moments où cela m'a fait tiquer mais dans l'ensemble c'est grandiose.

- La fin en fait. PArce que c'est la fin, parce que je la trouve un peu : "Je suis exclu du cercle de ceux qui peuvent agir : « Maudit sois tu par St Gratien ! » Qu’y peut bien toute la révolte du monde ? Je suis petit… Je suis minable… Je ne suis rien…"
Un peu pas terrible comparée au reste de la nouvelle.

En fait mon mot final serait : Inégal à tendance génial.

Donc j'en veux encore putain.


Je sais pas moi, des bonus DVD ?
dwarf     le 15/06/2006 à 22:42:31
Putain, excellent. De la SF comme je l'aime.
T'as écrit des bouquins? Ou c'est pour bientôt?
nihil


    le 15/06/2006 à 22:44:08
Pas que je sache, mais il parait que des fois il en mange.
Aesahaettr


    le 17/06/2006 à 19:34:15
J'accuse Lapinchien d'être aussi taré que Jorodowski, aussi talentueux aussi.
Astarté


    le 18/06/2006 à 12:54:45
Je n'ai pas lu les épisodes précédents et ça n'a pas géné la lecture.
J'ai beaucoup aimé. J'étais complètement captivée, complétement dans l'histoire (merde de commentaire... c'est pas mon truc )par l'histoire du Babylim et quand le pape lui demande :

"« Pourquoi croyez-vous que votre ancêtre a envahi l’Irak ? » Des sueurs froides s’en suivent."

J'irai lire le début
Super-Menuisier     le 18/08/2006 à 14:31:40
Peut-on trouver des bab-ili(m)chez Lapeyre ou Castorama ? Est qu'il y a une version fênêtre ?

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