LA ZONE -
Résumé : Ambiance glauque et polluée, anticipation industrielle très efficace, ça sent le bon texte. C'est plutôt axé sur la description que sur l'action, ce qui donne un effet traînant qui nuit un peu au texte. Mais le monde est cohérent, bien décrit, toxique à souhait, un vrai bonheur. Plus loin le texte part en vrille, devient abstrait et doucement surréaliste. Excellent texte d'anticipation bien poisseuse.

Pulvis

Le 04/08/2006
par Iktpok
[illustration] * Sbrouf *
Il n'avait plus que deux choses: un mal de crâne et l'impression de ne plus très bien savoir où il était. Après s'être plus ou moins relevé, s'arc-boutant comme il pouvait sur quelque mur se trouvant là, il reprit peu à peu ses esprits et tenta de se remémorer les dernières heures. Rien. Il retomba à terre. C'était le gris complet, il ne savait pas ce qu'il s'était passé, il n'y avait que cette impression de liberté qui s'estompait déjà... Il écarquilla les yeux, la lumière s'y engouffra, l'aveugla un peu, comme s'il voyait le jour pour la première fois de sa vie. Quand enfin il put voir à nouveau, il se rendit compte qu'il était assis sur le trottoir, au pied d'un immeuble sale et gris. Le trottoir exhalait une odeur fétide d'égout, l'odeur de la Cité, c'était sa signature.
   Il leva les yeux. Aussi loin qu'il pouvait voir, s'étendaient d'immenses immeubles reliés entre eux par un filet compact de ponts et de passerelles qui empêchait la lumière de passer et étendait ainsi sur la Ville une dentelle ombragée. Eparpillées de-ci de-là, l'homme pouvait voir les Usines et Fabriques, disposées sur les étages supérieurs de la ville, émettant le gaz urbain tout autour d'elles. Il se leva, et décida de marcher, de suivre les lampions qui rayonnait d'une lumière blanche dans la rue. D'un geste brusque, il mit sa capuche ; aujourd'hui la poussière tombait drue.
   Au bout d'un certain temps, il arriva devant la Grande Fabrique, le centre des émanations nauséabondes et nauséeuses. Le bâtiment était hérissé de cheminées métalliques, dégoulinantes d'une fumée noire montant en volutes improbables, formant des édifices gazeux titanesques et monstrueux. C'était la plus grande fabrique de fumée de la ville: chaque jour, des centaines de milliers de Citoyens rentraient dans le ventre difforme de la bête, et travaillaient à produire la dose quotidienne recommandée du fluide visqueux, opaque, puant. Et il en était ainsi dans toutes les fabriques de fumée de la ville. Chaque année les crédits alloués à la fabrication étaient augmentés. Et l'homme, qui était Citoyen avant d'être lui-même, trouvait cela tout à fait normal. Mais quelque chose le dérangeait, le gigantisme de la Cité lui semblait maintenant effrayant, malsain, en tout cas le mettait mal à l'aise. Il arriva devant l'énorme flaque née de l'écoulement des déchets qui se trouvait devant la Fabrique. Il se pencha au-dessus du liquide, celui-ci était d'un noir très pâle, le noir le plus extraordinaire qu'on eut pu voir. Il regarda son reflet, et, comme chaque fois, il ne vit pas son visage ; rien que les contours d'une tête, et l'uniforme gris qu'il portait. Cela ne lui plut pas. Il continua son chemin.
   Le hasard le mena dans le quartier marchand. Il était articulé autour d'une gigantesque Fontaine de boue, qui permettait à tout Citoyen de faire ses ablutions quotidiennes. On retrouvait ici toutes les grandes enseignes de vente de Fumée, et dans les ruelles sombres, les vendeurs de Fumée au noir. Il se posta tout en bas de la Fontaine. Elle mesurait bien 100 mètres de haut, ou pas, et le débit de boue l'aurait aisément faite passer pour une cascade, si on n'avait pu voir dépasser un peu partout de longues pointes de métal, révélant aux yeux de tous le caractère artificiel de l'édifice. La boue qui coulait semblait être un conglomérat de cendres et du liquide noir qui fuyait des Fabriques, et personne ne savait où elle pouvait être produite. C'était de cette fontaine que sortaient tous les nouveaux Citoyens, personne ne savait réellement comment ni pourquoi, mais on pouvait à intervalles réguliers observer des silhouettes dégoulinantes émerger de la masse visqueuse et se hisser tant bien que mal sur le rebord pour enfin s'en éloigner d'un pas hésitant mais pressé. D'autres arrivaient en courant près de la Fontaine pour y plonger. Ceux-là pensa l'Homme, on ne les revoit jamais. Il s'éloigna de la Fontaine et s'engagea au hasard dans l'une des ruelles attenantes, chacun de ses pas laissant une trace de son passage dans l'épaisse poussière.
   Il était dans l'une des nombreuses échopes de Fumée du quartier. Sur d'innombrables étagères étaient disposées de petites fioles remplies de la brume noire qu'est la Fumée, différant soit par la taille, soit par la densité fumesque. Dans l'air du magasin flottait une odeur de vieux tapis poussiéreux, et l'asphyxie guettait celui qui aurait décidé de flâner entre les rayons: ici ou là on pouvait voir les cadavres des plus téméraires déjà recouverts d'une mince pellicule de poussière; ce n'était pas grave, on les mangerait le soir. L'Homme se sentait oppressé, il décida de partir, non sans prendre sa dose de Fumée en fiole au passage. Il se dirigea vers l'entrée, et arriva devant la marchande: son visage inexpressif se contracta de façon étrange à son passage, sa bouche ligaturée semblant vouloir dire quelque chose. Il courut.
   Sa course s'arrêta aux jardins de la Cité. Au loin ceux-ci se perdaient dans les câbles et la Fumée, mais ils étaient de près plus qu'impressionants: de longues pointes d'un métal terni par le temps étaient disposées partout sur le champ recouvert de poussière, semblant avoir été plantées là par quelque main divine, ou peut-être quelques grues. S'élevant jusqu' à se perdre dans l'opacité menaçante de la voûte enfumée, les séquoias d'acier donnait à l'Homme le vertige, et celui-ci, chancelant, se servit du bras qu'il lui restait pour se retenir au grillage barbelé. Un grillage recouvert d'une suie visqueuse, qui semblait s'être amassée là depuis des temps immémoriaux. Lentement, très lentement, la fumo-fiole achetée un peu auparavant tomba de sa poche ventrale. Il eut le temps de la regarder tomber, laissant échapper un sou(p)(r)ir(e): elle se brisa dans la poussière, libérant son précieux contenu, qui se dilata dans l'air, enveloppant tout autour d'un halo grisâtre, pour enfin s'élever vers les cieux. Cette Fumée, il la lui fallait. Il n'avait qu'à la suivre. D'un coup il s'envola à la poursuite du fuyard. Avec un bras, ce n'était pas forcément facile mais il s'habituait déjà. Il survolait maintenant la cité, et se risqua à jeter un coup d'oeil en dessous : il pouvait voir le gris métallique de la Cité délimitée par les jardins, formant un disque presque parfait que les nuages de Fumée toisaient avec dédain, continuant leur vol silencieux. Il contemplait ce ballet absurde, la masse grouillante des citoyens vivant pour la Fumée, qui finissait par les rejeter pour vivre sa vie dans les cieux, comme la présence lointaine et pourtant étouffante qu'elle est. Il cessa d'observer le gris de la cité pour s'intéresser au gris de sa Fumée qui filait toujours plus haut. Il la suivit, il allait de plus en plus vite, et s'approcha à grande vitesse des nuages les plus hauts. Il se heurta à la croûte fumeuse qui entourait le monde. Non, il la traversa..
  Ce qu'il vit alors, il était bien incapable de le décrire. Ce qu'il vit, c'était un soleil qui se couchait et diffusait ses rayons oranges et verts dans un ciel violet vierge de toute fumée, sans qu'une seule touche de gris n'apparaisse quelque part... Il ne comprenaît pas ce qu'il se passait, mais il sentait que c'était quelque chose d'important ; il n'y avait plus ce plafond gris qui entravait sa vie, et il pouvait maintenant croquer ce fruit rouge vif qu'on voyait au loin, il voulait goûter à toutes ces nouvelles informations visuelles, les savourer, et en jouir pour toujours. Cette délicieuse pluie verte qui rafraichissait son visage, et cet appétissant jaune qui s'accrochait aux doigts, auraient suffit à l'émerveiller tout le restant de sa vie, et pourtant, il devinait que ce n'était que l'entrebaillement de la porte, une simple promesse d'un nouveau monde de perceptions merveilleuses. Quelque part devant lui apparut un nuage joufflu, bien gras et moelleux, d'un beau bleu suintant ; il décida de s'y installer, c'est là qu'il vivrait désormais, loin de la Cité.
Il était libre.

  Mais alors qu'il semblait arriver, du sol fumeux qu'il venait de quitter émergea une tentacule immonde, sale, d'un gris écoeurant. Elle l'agrippa de toute sa force visqueuse et entreprit de l'arracher à son rêve. Il ne pouvait rien faire contre toute la volonté de son ancienne maîtresse, la Fumée. Il aurait dû s'en douter, elle ne laisserait jamais aucun de ses esclaves s'échapper, c'était une question d'orgueil. Il se sentit propulser vers la Cité, il s'en approchait aussi vite qu'il s'en était éloigné. C'était fini, elle le rappelait à elle, elle lui faisait comprendre qu'il lui appartenait. Tout était gris autour de lui, tout était sombre, la Cité accueillait son enfant à bras ouverts. Tout irait bien, il était de retour.
  Il s'écrasa dans la poussière.
...

...

  Il reprit connaissance. Il n'avait plus que deux choses: un mal de crâne et l'impression de ne plus très bien savoir où il était. Restait aussi cette impression de liberté qui déjà s'estompait...

= commentaires =

nihil


    le 04/08/2006 à 21:30:42
J'ai trouvé ça vraiment bon. Aucun besoin d'explications à rallonge, le pourquoi et le comment la société en est arrivée là, on admet très bien. Ca semble cohérent, carré, pas besoin de leçons d'histoire. Le monde est tel qu'il est, point. J'ai failli tempérer mon enthousiasme en constatant que ça partait dans l'espèce de délire psychédélique coloré, mais la fin tombe et on se rend compte que ce passage coloré renforce encore la noirceur globale du texte.

J'adore l'ambiance de la ville, ça me rappelle des zones industrielles bondées d'usines, de cheminées rouillées et de raffineries, un vrai bonheur. La preuve qu'on peut encore utiliser le modèle 1984 sans forcément faire dans la redite pénible.
Glaüx-le-Chouette


    le 04/08/2006 à 21:40:06
J'ai bien aimé la théophanie du Bisounours seventies.

A part ça, ça m'a globalement fait chier, même si l'écriture est sans gros défaut et même assez entraînante. Néanmoins, aucune surprise, et un gros ennui, gros comme un gros coeur rose.
nihil


    le 04/08/2006 à 21:50:22
Pas d'accord. J'ai visualisé le monde décrit dès les premières phrases, une vraie visite touristique sans les inconvénients, c'est que ça fonctionne.
Glaüx-le-Chouette


    le 04/08/2006 à 21:55:21
J'ai jamais pu blairer les tours en bus sight-seeing avec bar à flotte et chiottes trois étoiles. C'est mon problème.
Narak


    le 05/08/2006 à 11:47:25
J'apprécie beaucoup le début, trés SF old-school, classique, bien écrit, pas mal du tout. Le reproche que j'aurais à faire c'est justement ça, ça manque d'originalité, des récits à base de villes oppressantes et de sociétés industrielles folles on en trouve à la truelle, mais je vois pas de particularités qui permettrais de décrire ce texte autrement que " Bah, euh... ça c'est un truc de SF/anticipation à base de fumée ".

La fin aurait pû être pas mal sans le coup du tentacule et de la personalisation de la fumée. Autant le trip " bisounours couleurs " me gênait pas tant que ça, mais la fin, bof.

Winteria


    le 06/08/2006 à 11:10:47
Tout pareil que nihil, mais par contre j'ai trouvé le style d'écriture assez chiant par endroits.
Astarté


    le 09/08/2006 à 10:11:17
A un moment (même encore après relecture) j'ai pensé être dans le rêve d'un mec qui veut arrêter de fumer.
En tout cas j'ai trouvé ce texte bon : la ville bien décrite et j'ai bien aimé le contraste avec le passage coloré. Tout bon.
Mill


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    le 08/03/2007 à 12:06:29
J'aime bien la structure en boucle du texte, même s'il s'agit là d'un grand classique. Le monde dépeint dans cette nouvelle n'est pas inintéressant, mais à partir du moment où le héros s'envole, j'ai failli lâcher. Trop psyché.
Zaroff


    le 20/06/2008 à 09:59:51
C'est mon thème de prédilection la déshumanisation nucléaire ; ce récit m'a conquis. Surtout dans les descriptions qui rappellent un décor à la Stalingrad ! Très bon récit.
Contre-paix


    le 31/08/2008 à 20:37:35
"Wouhou cé tro bi1 c ske jadore dabitude ! kel kalité !!!"
Super, va jouer. N'oublie pas de replacer "déshumanisation nucléaire" dans tous tes commentaires, même si ça n'a aucun rapport ça le fait.

Texte suprenant. Evidemment la structure en boucle est bien amenée, on ne s'y attend pas trop.

Malheureusement le retour brutal à la Cité est assez mal traité, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans l'avant-dernier paragraphe : le style hésite entre sobriété et exubérance, alors que le choix de l'une de ces deux voies aurait été intéressant.

Le reste est bien traité, agréable à lire, l'ambiance bien posée malgré quelques fautes de style (le "ou pas" notamment).

Une vision intéressante.
nihil


    le 01/09/2008 à 09:32:52
Un autre thé, Martine ?
nihil


    le 01/09/2008 à 09:33:18
Un gateau sec peut-être ? La théière dans ton cul ?

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