LA ZONE -
Résumé : L'intégralité d'une nouvelle complètement tordue, conçue comme un essai écrit dans le futur sur un phénomène répandu à cette époque : l'art d'état de la chirurgie aléatoire. Très long et très tordu.

La chirurgie aléatoire

Le 26/01/2002
par nihil
[illustration] La chirurgie aléatoire - évolution historique et analyse
Essai
La déviance. La déviance est le nom que nous donnons, un peu méprisants mais surtout vaguement effrayés, à ce qui sort de l’ordinaire, ou plutôt de la normalité. C’est pourtant de cette forme de marginalité que sont nées toutes les grandes avancées de notre ère. La déviance, c’est l’évolution décrite par ceux qui refusent d’évoluer.
La télévision avait été conçue comme un instrument formidable d’éducation, un moyen de dispenser culture et instruction au peuple. Aujourd’hui, c’est l’un des principaux vecteurs d’aliénation des masses. Déviance ou évolution ? Les autorités se sont emparées discrètement de ce médium en expansion et s’en sont servis pour gommer toute trace de libre-arbitre dans l’esprit des foules au regard fixé sur l’écran vide. On s’est même rendu compte que les téléspectateurs étaient aussi fidèles à leur poste lorsque tous les programmes étaient supprimés. Des générations sont restées les yeux braquées sur un flot cyclique de parasites gris, sans même s’apercevoir de l’absence d’émissions (celles-ci étant d’ailleurs parfaitement sans substance, creuses, depuis des années).
Un outil de communication changé en lavage de cerveau généralisé.
C’est d’un phénomène similaire qu’est né l’un des piliers de notre société : la chirurgie aléatoire.
D’abord considérée comme une pratique amorale et horrifiante, ses inventeurs ont été enfermés, persécutés, exécutés même pour certains d’entre eux. On connaît la suite : portée par la Révolution, elle s’imposa comme le précepte majeur de la Néo-Religion et reste aujourd’hui une forme d’art étatique puissante et un pivot de l’emprise des autorités sur les masses. Nous allons voir comment une telle évolution est devenue possible.

La chirurgie aléatoire comme pratique absurde et psychotique - Les précurseurs de la chirurgie aléatoire, discipline divine entre toutes, ne sont pas bien connus, et pour cause. Considérés par leurs contemporains comme des fous dangereux, ils furent rapidement réduits au silence, d’une manière ou d’une autre. Aussi on ne connaît ni leur identité, ni leur nombre. Les seules traces de leur existence sont les références qui leur sont faites par la secte des Irradiés, ainsi que quelques rapports des psychiatres de l’époque. Ceux-ci tentèrent par tous les moyens de classer les inventeurs de notre noble art parmi les psychotiques déjà répertoriés. Nous connaissons aujourd’hui la parfaite absurdité de ces catégories arbitrairement définies, et de fait les psychiatres ne purent jamais s'entendre sur la soi-disant maladie mentale des premiers chirurgiens. Ils ne pouvaient que constater l’apparente lucidité des patients.
Les précurseurs étaient sans doute de grands chirurgiens de formation, chirurgiens au sens classique où on l’entendait à cette époque, bien sûr. La chirurgie était liée au concept de “soin”, elle avait forcément une utilité. On ne sait ce qui a poussé les fondateurs à refuser cette logique étriquée pour envisager la grandeur potentielle de l’inutilité. Sans doute avons-nous là affaire à des génies, des visionnaires.
Ils prirent vraisemblablement d’immenses risques pour que la chirurgie aléatoire naisse. Grande dut être leur détermination, et grand leur pressentiment quand à l’avenir majestueux de cette discipline, pour qu’ils entrent de cette manière en conflit avec les conventions morales, avec les lois et surtout avec les autorités de l’époque. On imagine sans mal des praticiens aux yeux rougis par le manque de sommeil ouvrir leur bloc opératoire en pleine nuit pour anesthésier l’enfant sans famille qu’ils viennent d’enlever. Et puis l’opération, le chirurgien qui doit veiller à tous les paramètres en même temps, anesthésie, stérilité (sans doute approximative de par les conditions), incisions, sutures, immunité… Et puis après de longues heures de peine, le nettoyage de la salle, l’évacuation du patient (mort, sans doute, la plupart du temps), les explications à fournir, les formalités à remplir. Combien d’opérations, combien de réussites ? On est en droit de se demander à quand remonte la première œuvre de notre art.
Paradoxalement, une forme dérivée de la chirurgie aléatoire se développa de façon tout à fait légale à la même période, grâce aux cobayes volontaires, eux-mêmes artistes et presque mécènes, qui se livrèrent au scalpel des praticiens. Ces biomodifications étaient principalement de type techno-organique, les organes supplémentaires greffés étant synthétiques. C’était donc une forme assez éloignée de notre chirurgie aléatoire, en fait, elle relevait plutôt d’arts primitifs, tels le tatouage, le piercing.
Les vrais précurseurs restèrent des cas isolés durant des générations. Il ne fait pas de doute que l’accroissement du nombre de ces individus fut très tardif, ce qui conforta les psychiatres dans leur conviction d’avoir affaire à une maladie mentale, certes atypique, mais digne de ce nom. Ceux-ci n’auraient été alertés que par un brusque afflux de cas semblables.
Les fondateurs étaient sortis de la normalité, ils étaient des déviants, et rejoignirent en tant que tels les rangs des psychotiques de tout poil, dans d’obscurs hôpitaux psychiatriques.
Là, ils subirent les tortures et les brimades réservées aux fous furieux. Placés en cellule capitonnée, abreuvés de sédatifs et de neuroleptiques, électrochoqués, peut-être lobotomisés, les précurseurs lièrent connaissance avec la Camisole.
Combien de génies, d’artistes incompris, ainsi voués à la destruction ?
Nous ne le saurons pas.

Est-ce au contact de ces psychomodifications que le mouvement naquit ? Nous connaissons bien de nos jours l’influence transcendantale exercée par la lobotomie et les diverses techniques de prise de contrôle mental, aussi une telle hypothèse nous paraît légitime. N’oublions pas que nous évoquons une période où ce genre de traitement était administré sans le moindre discernement, aussi il semble possible qu’un des précurseurs, au lieu d’être brisé, mentalement détruit, se soit changé en véritable Messie de la chirurgie aléatoire. Quoi qu’il en soit, c’est bel et bien au cœur des hôpitaux psychiatriques qu’est née la révolte. Pour la première fois on eut affaire à des groupes de chirurgiens, et non plus à des individus isolés. Certains praticiens étaient même recrutés dans les rangs des psychiatres et des médecins attachés au suivi des précurseurs.
De ces hommes dont l’esprit délirant avait été libéré par la lobotomie et les tranquillisants, nous gardons le culte de notre plus étrange déesse, l’idole-camisole. Précepte sacré qui inaugura l’avènement de la Néo-Religion, la Camisole est l’âme même de ce que les psychomodifications peuvent amener comme élévation. Elle est la base de notre système. Déesse antique entre toutes, principe du Chaos et du Néant, elle restera cette obscure terreur qui détruit les cerveaux, cette cage thoracique brisée, écartelée, aux vertèbres démontées qui se dresse au fond des temples-abattoirs et des asiles psychiatriques.
On ne peut donc être surpris de l’influence considérable de la chirurgie aléatoire sur notre société lorsque l’on sait que ses inventeurs furent aussi les fondateurs de la Néo-Religion, les premiers adorateurs de l’idole-camisole aux os disloqués.
On pourrait être tentés d’attribuer la conception de la chirurgie aléatoire, comme de la Néo-Religion à un esprit psychotique isolé, à Harghena lui-même par exemple, mais ce serait une erreur. Toute une série de prophètes maudits, ignorés se sont sans doute succédés des siècles durant pour en arriver à l’émergence de l’idole-camisole.
Cette période de l’histoire de la naissance de notre civilisation est marquante car pour la première fois, on se rendait compte que la chirurgie aléatoire n’était pas simplement le fait de psychotiques indécrottables, incapables de penser autrement que par leur logique tordue, mais qu’elle était transmissible, qu’elle se rapprochait de la conviction, que des gens tout à fait normaux pouvaient saisir la beauté illuminée, la grandeur de notre art.
A partir du moment où le phénomène cessa d’être de type cancéreux (biomodification non transmissible d’un organisme) pour devenir contagieux, puis endémique, on dut envoyer à la corbeille toutes les hypothèses basées sur la pseudo-maladie mentale des chirurgiens. Des petits groupes naquirent, un peu partout, qualifiées d’organisations terroristes par les autorités alors en place. Des chirurgiens, grâce à la complicité de leurs sympathisants, purent s’évader de leurs hôpitaux psychiatriques et reprendre le combat. De cet âge de répression et de révolte nous gardons la trace des premières œuvres d’art, hélas anonymes. Ainsi ce squelette somptueux de jeune garçon pourvu d’un avant-bras supplémentaire magnifiquement articulé au coude gauche, découvert en position mortuaire sous la dalle centrale d’une antique chapelle en ruines. Cette œuvre, bien que nous n’ayons pas la preuve de son authenticité (un assemblage osseux post-mortem ?) est la plus ancienne que nous ayons retrouvé jusqu’à présent. L’admirable conception de l’articulation triple et l’harmonie de l’ensemble du corps (avant-bras de même taille et de même forme, main supplémentaire parfaitement mobile grâce au harnachement de tendons d’acier) démonte une très grande maîtrise du chirurgien, et a inspiré de nombreux successeurs.
Le problème d’authenticité posé par cette œuvre spectaculaire concerne en réalité toute cette période, et reste d’ailleurs posé de nos jours. Comment séparer les véritables œuvres des œuvres post-mortem? Les œuvres humaines des erreurs de la nature? Les cobayes ayant survécu et ceux qui n’ont jamais récupéré de leur opération?
Ces questions sont d’autant plus délicates depuis la mise au point de nouvelles techniques: chirurgie génétique aléatoire, embryochirurgie aléatoire, chirurgie aléatoire techno-organique.
Ainsi les civilisations disparues nous ont légué de nombreux spécimens de fœtus humains ou animaux déformés, tordus. Certaines de ces aberrations ont longtemps été attribués aux grands maîtres des premiers âges. Sans parler des squelettes adultes tordus par les maladies ou ornés de prothèses.
On imagine que les conditions de travail, bien que limitées par l’illégalité de l’art, étaient nettement meilleures que dans les premiers temps : les chirurgiens étaient secondés lors des opérations, soutenus par différents groupuscules, peut-être même vit-on apparaître des blocs opératoires clandestins dès cette époque.
Comme on pouvait s’y attendre, les “organisations terroristes” se regroupèrent rapidement sous l’impulsion d’un chirurgien particulièrement frénétique et obscur, le messie Harghena. Celui-ci est le fondateur à proprement parler de la Néo-Religion et c’est sans doute à lui que nous devons l’influence de la chirurgie aléatoire sur notre système. Harghena plaça la secte des Irradiés sous la double égide du scalpel et de l’idole-camisole. Les dieux du massacre s’étaient redressés d’entre les limbes, le règne du carnage allait commencer.

La chirurgie aléatoire comme forme d’art indissoluble de la Révolution - On connaît peu de chose de Harghena. Aucune précision sur sa vie, son identité. Même son œuvre nous reste cachée: malgré les nombreuses pièces qui lui furent attribuées, nous ne pouvons être sûrs d’aucune. La seule légitime à nos yeux reste le Manitou, ce squelette d’homme à quatre bras, contemporain de Harghena et enterré dans le cimetière du temple-abattoir du Messie. Un dieu à huit bras est d’ailleurs décrit dans Apokryphrenia, le livre fondateur de la Néo-Religion. Toutefois nous ne pouvons certifier que le Manitou est bien une œuvre de Harghena: il est fort possible qu’on le doive au scalpel d’un adepte.
La secte, retranchée dans un immeuble abandonné de banlieue, fortifié comme un bunker, resta muette quelques années. Elle s’organisait, mettait les choses en place, dressait le temple-abattoir. Celui-ci disposait d’un immense bloc opératoire, d’où sortirent quelques œuvres. L’aménagement de ce lieu (dont l’emplacement reste secret aujourd’hui encore, il est en effet le siège des plus hautes autorités) fut rendu possible par la richesse des adeptes, presque tous médecins, psychiatres, infirmiers… bref appartenant à des catégories sociales relativement élevées.
Pendant ce temps, Harghena et ses proches disciples écrivaient un monument de fureur et de folie, Apokryphrenia, qui définissait certains aspects de la Néo-Religion. Ainsi naissait le culte du Dieu-Lichen, une entité terrifiante et convulsive, sans contours ni raison, le dieu aveugle et fou, le Chaos.
Le monde fit plus ample connaissance avec les Irradiés à partir du moment où les légions d’Enfants-tueurs furent prêtes à déferler. Les Enfants étaient des unités psychomodifiées et spécialement entraînées. La plupart étaient très jeunes, d’où leur nom. Entièrement dévoués à Harghena et aux Irradiés de par leur conditionnement, leur furtivité et leur férocité restent légendaires.
Leur mission première fut de ramener des cobayes pour permettre aux chirurgiens de s’exprimer. Ils enlevaient des enfants de leur âge, dans leur sommeil, mais aussi des adultes, ils jouaient des seringues hypodermiques et du revolver à silencieux. Bientôt, ces troupes d’élite devinrent le fer de lance de l’assaut de la secte contre la société: ils commencèrent à assassiner les opposants à Harghena. Aucune mesure de sécurité ne les arrêtait et bientôt les Irradiés gagnèrent un respect de façade impressionnant, motivé par la terreur. L’organisation devint rapidement une grande puissance.
Notre objectif ici n’est pas de décrire le déroulement de la Révolution proprement dite mais de comprendre de quelle façon la chirurgie aléatoire s’est inscrite dans le phénomène: en plus des cobayes, les Enfants enlevaient les futures recrues de la secte, des jeunes gens psychiquement fragiles pour la plupart. C’est à partir de ce moment que l’art est redevenu une science, en ceci qu’elle fut mise au service d’une cause politique: les nouveaux adeptes, après un premier lavage de cerveau basé sur des techniques de pointe du conditionnement et sur un usage intensif de médicaments psychodestructeurs passaient sur le billard. Les chirurgiens mirent au point en quelques semaines une opération inspirée de la lobotomie qui transformaient des humains parfaitement constitués en esclaves et en machines de guerre. Une nouvelle branche de l’art aléatoire à proprement parler se développa à partir de ce moment: la psychochirurgie. En marge de la lobotomie codifiée et institutionnelle, les maîtres du carnage laissèrent parler leur inspiration maléfique en opérant au hasard des dizaines de cerveaux. La plupart de ces opérations furent sans doute catastrophiques pour les cobayes, une génération de zombies vit le jour à cette occasion, toutefois les artistes donnèrent naissance à de splendides psychoses, des schizophrénies d’une puissance jamais atteinte, dont Harghena s’inspira pour écrire certains passages d’Apokryphrenia. On dit que certains des plus brillants théoriciens de la Néo-Religion étaient d’anciens cobayes de ces expériences magnifiques et monstrueuses dont nous avons aujourd’hui perdu le secret.
En ce qui concerne les oeuvres que cette période nous a légué, il faut bien reconnaître qu’une déception nous attend. Hormis quelques chefs d’oeuvre somptueux, la plus grande partie des spécimens sont assez piètres, les artistes étant accaparés par la psychochirurgie (aléatoire ou non) et par la frénésie de la Révolution: une civilisation était en train de naître. On est en droit de supposer qu’un grand nombre ont de plus été détruites durant ces événements majeurs de l’histoire.
Nous retiendrons toutefois certains cas, principalement celui du Seigneur des Ruines, sans aucun doute l’une des plus belles oeuvres de tous les temps. Retrouvé gisant au fond d’une antique prison, ce squelette de grande taille semble hybridé avec celui d’un bouc. Grâce à une technologie qui nous reste obscure, le crâne a été remodelé pour ressembler à celui d’un de ces animaux: museau long, orbites démesurées, longues cornes recourbées. L’artiste a poussé la démesure et la folie jusqu’à ajouter deux canines de carnivore (un grand chien sans doute) à la place des dents plates de l’herbivore. Trachée cartilagineuse surdimmensionnée plongeant dans un réseau de tendons métalliques et d’os déformés. Articulations des épaules des coudes et des jambes repensées et remodelées. Doubles avant-bras terminés par des sabots, comme pour les chevilles. L’ensemble est vraisemblablement inspiré de la représentation d’une entité maléfique aujourd’hui oubliée.
Cette oeuvre splendide et majeure, dont certains dénoncent aujourd’hui la surcharge esthétique et le manque de simplicité reste toutefois sujet à caution bien que le chirurgien semblait investi d’une science hors du commun, il est improbable que le cobaye ait survécu à une telle opération.
Le seigneur des ruines siège aujourd’hui au mémorial Harghena, à qui cette oeuvre a longtemps été attribuée.
Autre pièce très intéressante: la Venus de Weurdh. Cette femmes à la colonne vertébrale anormalement distendue possédait, greffée à son squelette des plaques synthétiques noires, au niveau du thorax et du cou d’un part, et des avant-bras d’autre part où elles se terminaient en griffes particulièrement longues et dures. Le caractère artistique de l’oeuvre apparaît grâce aux multiples seins qui ornent la poitrine, représentation de la fécondité qui lui a valu son surnom de Venus. Quant à la gorge au dessus de ces dizaines de mamelles, elle reste un modèle de sculpture biomécanique tourmentée et étrange.
Quelques mois après la mort du Messie Harghena, la secte des Irradiés se dotait de l’arme atomique et des menaces de terrorisme nucléaire se répandirent sur le monde, notre civilisation naissait.

L’âge d’or - Une fois la guerre nucléaire terminée et la prise de pouvoir par les Irradiés parachevée, la campagne de lobotomie généralisée occupa l’emploi du temps des chirurgiens aléatoires durant des mois. Ici plus question de créativité ou d’inspiration, juste du travail à la chaîne. Tous les chirurgiens ont été mobilisés, encore trop peu nombreux pour satisfaire la “demande”.
La chirurgie aléatoire avait déjà bien évolué dans ses fondements et dans sa réalisation. A cette époque, pendant que les artistes travaillaient comme des ouvriers, les dirigeants de la Néo-Religion institutionnalisaient le rite.
Rappelons les bases théoriques définies à cette époque (ceux qui soutiennent que l’art véritable ne peut s’assouvir que dans une forme de transgression ou de subversion reconnaîtront que ces deux concepts sont plus ou moins obsolètes de nos jours):
le caractère au moins en partie aléatoire de l’oeuvre, bien sûr: dans la forme la plus pure de l’art les actes chirurgicaux sont dispensés au hasard, sans but précis. Il est toutefois toléré que le chirurgien ait une certaine vision de l’oeuvre à obtenir avant de l'exécuter (pour assurer la viabilité, une certaine logique physiologique doit être respectée et nécessite une période de mise au point, ce qui exclut le hasard absolu)
l’inutilité de l’acte au niveau thérapeutique. Sont exclues toutes les opérations destinées à corriger une malformation, une disgrâce, une maladie ou autres. Par contre un artiste peut se servir d’une malformation de ce type pour améliorer son oeuvre ou même travailler à partir de ce genre de défaut. D’autre part la chirurgie aléatoire ne sert pas à améliorer la race humaine. On ne doit donc pas chercher à provoquer des dons exceptionnels chez le cobaye. La réorganisation physiologique ne doit pas s’imposer d’elle-même. C’est en cela que la chirurgie aléatoire est un art.
la viabilité de l’oeuvre. Le cobaye doit absolument survivre à l’opération, et si possible conserver des facultés normales: vue, marche, alimentation... Le but n’est de créer ni des surhommes (en relation avec le concept d’inutilité) ni des diminués, mais des humains différents.
l’esthétique de l’oeuvre: ce n’est pas parce qu’elle est aléatoire que ce doit être n’importe quoi. La pièce doit relever d’une certaine cohérence ultraviolente et étrange dans sa conception.
Un point éthique de la chirurgie aléatoire est celui qui consiste à dire que l’art doit concerner exclusivement le genre humain. Rien n’empêche un artiste de se concentrer sur d’autres vivants, par exemple pour s’entraîner ou tenter une opération douteuse, mais un chirurgien acquiert toute son ampleur à partir du moment où il se concentre sur l’homme.
Il est délicat de décrire l’évolution que suivit la chirurgie aléatoire depuis cette période jusqu’à nos jours, comme tout art, elle a connu des mouvances, des crises, des révolutions. Elle s’est inspirée de dogmes, a connu des maîtres et nombre d’artistes sans talent, elle a couvé des scandales et des émerveillements.
La place occupée par la chirurgie aléatoire à notre époque est considérable. Elle s’enracine dans l’Etat, elle est une institution à part entière. Elle prend sa place dans la conversion forcée des hérétiques condamnés par la Néo-Inquisition, par exemple, puisqu’elle permet par la lobotomie de ramener les brebis égarées dans le troupeau (la lobotomie, bien qu’acte cadré et sans créativité garde sa place dans la chirurgie aléatoire, elle reste pratiquée par les artistes eux-mêmes). Contestée à certaines périodes car n’apportant rien de concret à la société (hormis la lobotomie justement) et abritant un véritable foyer de subversion, elle reste l’un des piliers de notre civilisation.

Le courant nécropsychique - Courant insidieux et puissant sur le long terme, plongeant le monde artistique dans un retour vers la noirceur et la violence originelle, le seul point commun entre ses oeuvres est une esthétique complètement dérangée, originale et enthousiasmante. Les chirurgiens de ce mouvement quelque peu marginal, révoltés sanguinaires et antisociaux, se réclament du titre de maîtres du carnage et sont ceux qui méritent sans doute le plus cette appellation. Contestataires et hérétiques, bien que se réclamant des préceptes d’Harghena au même titre que nos autorités, ces artistes ont souvent terminé leurs jours dans des hôpitaux psychiatriques, dans les prisons de la Néo-Inquisition ou perdus au fin fond des territoires perdus de l’est, entourés de shamans aux yeux morts et de criminels de pensée.
L’oeuvre que nous avons retenue d’entre ces méandres de pièces ultratorturées, au risque de choquer, est Deshtak l’Humanoïde-Virus, ce révolutionnaire monstrueux massacré par les Chasseurs-Traqueurs, qui a semé le trouble au sein même du Temple-Abattoir et levé des légions de laissés pour compte et de marginaux paganistes. A l’origine enterré au fin fond d’une crypte oubliée, son corps a été exhumé quelques décennies plus tard et exposé au titre d’oeuvre d’art au Temple-Abattoir de Harghena.
Cette oeuvre est sans doute l’une des plus belles et des plus impressionnantes du point de vue technique jamais créée, elle a nécessité plusieurs chirurgiens maudits, des spécialistes, et sa conception s’est étalée sur des années. Elle est absolument unique à un point de vue: c’est le seul cobaye passé au bloc opératoire que la postérité ait reconnu en temps qu'indicidu, non uniquement pour ses malformations. Lobotomisé à la naissance de par son rang social, Deshtak a subi une opération psychochirurgicale révolutionnaire qui, bien qu’ayant laissé de lourds stigmates de trouble et de perturbation dans l’esprit de Deshtak, lui a rendu sa lucidité. C’était la première fois qu’un esclave lobotomisé retrouvait son indépendance intellectuelle, et plus que cela, refusait de s’intégrer à notre société et se mettait à la combattre.
Deshtak était un homme de taille normale, mais dont l’abdomen creux abritait un foetus difforme, fondu au dessous de la ceinture dans l’organisme du sujet, les bras scellés à sa chair.
Cette entité à deux cerveaux et un esprit subit encore plusieurs opérations chirurgicales un peu moins importantes: doubles avant-bras, lèvres de l’homme cousues et système vocal du foetus réorganisé de façon que ce soit le foetus qui parle et non l’homme, traits du foetus repensés, épurés.
Une monstrueuse oeuvre.

Une institution reste une institution, immuable par nature mais malgré tout soumise à des changements, des cycles et des bouleversements. Il n’en reste pas moins que en tant que base solide de notre système, la chirurgie aléatoire sera toujours prépondérante. Elle fait partie de nos moeurs, de nos traditions, elle est l’unique forme d’art autorisée car elle n’engage que des hommes rompus au pouvoir, de la classe dominante. En vérité, les chirurgiens sont les vrais maîtres de notre société, eux qui sont capables de modifier l’humanité. Alors que les autorités civiles et religieuses se battent pour ensevelir le système dans un marécage de stagnation fossile, eux seuls créent un mouvement, à la fois soutien de l’Etat et parfois dangereux.
La chirurgie aléatoire est le seul élément atypique de notre vie.

= commentaires =

Josh


    le 12/08/2009 à 10:36:35
j'ai lu, j'ai aimé, j'ai pas grand chose de constructif à dire.

la forme d'analyse historique permet une bonne appropriation et comprehension, et en meme temps enleve au le lecteur le plaisir d'un sentiment de "vecu".

j'ai aimé, mais je reste sur ma fin... c'est comme lire le manuel dans la boite d'un jeu video, sans essayer le jeu par la suite.
j'ai toutes les infos sur le contexte, les details techniques, la trame historique. mais ca me suffit pas, faut qu'on mlaisse essayer le truc, ou que j'ai l'impression de le vivre.

bref je termine la lecture entre plaisir et frustration

= ajouter un commentaire =



[Accueil]