LA ZONE -
Résumé : Dans son premier épisode, Mano a eu tendance à faire dans le lyrisme à outrance, en mettant en scène des marginaux idéalisés et irréalistes, sensibles et utopistes. Ici, si le cadre est identique, le ton est autrement plus dur. Les descriptions de tapette on presque disparu. A la place, du gore, du cul non consenti, de la came, ça claque de partout. Un genre de conte de fées trash, dont la brutalité exacerbée est hélas atténuée par la lenteur de l'action.

Les frigos de Babylone (part1)

Le 09/01/2008
par Mano
[illustration] Les frigos de Babylone

Intro
Sur les bords des fleuves de Babylone,
Nous étions assis tous en larmes
Au souvenir de Sion.
Nous avions suspendu nos harpes
Aux Saules de ce pays.
Car ceux qui nous avaient déportés nous réclamaient     un cantique
Et nos oppresseurs exigeaient un hymne de joie :
“Chantez-nous donc un des cantiques de Sion !”

Comment pourrions-nous chanter un cantique du     Seigneur
Sur une terre étrangère ?
Si je t’oublie, Jérusalem,
Que ma main droite se paralyse !
Que ma langue reste attachée à mon palais,
Si je ne garde pas ton souvenir,
Si je ne mets pas Jérusalem
Au premier rang de mes joies.

Contre les fils d’Edom, souvenez-vous, Seigneur,
Du jour où tomba Jérusalem,
Quand ils s’écriaient : “Détruisez,
Détruisez-la jusque dans ses fondations !”
Fille de Babylone la dévastatrice,
Bienheureux celui qui te rendra le mal que tu nous a     fait !
Heureux celui qui empoignera tes petits enfants,
Pour les fracasser contre le rocher !

Psaume 136, Les fleuves de Babylone.
1
    Rim-K regarde la dope avec excitation. Le sachet transparent plein de cachets blancs plisse entre ses doigts crispés. Il sait qu'il en a pour des heures de défonce. Sueurs! Ses doigts jouent avec les excroissances dures qui se dérobent sous les pressions. Trésor. Il aime toucher les cachets, éprouver leur réalité. Il imagine le moment béni où ils se dissoudront dans son sang, le déchirant de toute leur puissance.
    Non ! Pas ici, pas maintenant - trop risqué. Il a tellement attendu qu'il peut attendre encore : il faut qu'il y aille. Dans un soupir d’impatience mal contenu il fourre le sachet dans une des poches ventrales de sa parka Forces Armées. Il s’escrime un instant sur le bouton pression qui échappe à ses doigts gonflés avant de lancer son skate en direction de la rue.
    A peine sort-il de l'arrière cour où il s'était planqué, laissant derrière lui les containers métalliques gris débordant de déchets, que la pluie recommence à tomber, drue. Putain de ville! Il a perdu le compte des jours où il a plu. Sûrement qu'il lui serait plus facile de se rappeler ceux où il n'a pas plu mais se rappeler est justement ce dont il ne veut plus.
    Il fait soir, il fonce. Son pied droit imprime de puissantes poussées sur le bitume, perfection lisse des trottoirs nivelés des beaux quartiers. Accélération. Capuche remontée sur la tête, courbé aérodynamique des épaules et du torse, pliés des genoux, les semelles rivés à la planche, il scrute avec attention les reflets diaprés des néons et réverbères à la recherche de l’obstacle qui pourrait le faire chuter. La pluie n’arrange rien à l’affaire affaiblissant l’adhérence des roues caoutchouc.
    L'eau ce n'est pas sur sa tête ni en fine épaisseur sur le trottoir qu'il la voudrait mais en profondeur abyssale en dessous de lui. Assez pour submerger la ville, assez pour qu’apparaissent des lames de fond immenses sur lesquelles il glisserait sans fin. Mais l'eau qui gicle sous la pression des roues jaunes ne laisse derrière lui que deux légers sillons de bulles huileuses, traînées de bave sale rapidement effacées, bien décevantes, sans commune mesure avec le cataclysme de ses rêves.
    Le deal qu'il vient d'effectuer tient du miracle. Il a pu acheter ce sachet bourré à bloc de cachets car il a réussi à vendre à un vieux mateur une dizaine de Polaroïds d'Anja ainsi qu’une petite culotte tachée. C'est les trois clichés où elle pissait debout en orientant le jet entre ses doigts, comme un mec, qui ont particulièrement intéressé le type et qui ont permis à Rim-K de faire monter les enchères jusqu’à avoir assez pour se payer un sachet complet. Il a un léger rictus en se rappelant comment ils s'étaient marrés, lui, elle et Vlad, en les prenant. Pourtant aucune joie n’habite la grimace car il sait bien que tout cela est passé.
    La culotte, les photos et toutes leurs affaires, il est allé les récupérer dans la cave qui leur servait de planque quelques jours après que Vlad se soit fait buter et Anja embarquer. A chaque fois qu'il repense à ces moments - Vlad à terre après avoir été percuté de plein fouet par une camionnette - Les flics qui arrivent - Vlad qui ramasse le flingue tombé à ses côtés et les flics qui le butent sans hésiter - il a du mal qui revient, la gorge qui se serre et de mauvaises nausées qui lui tapissent le fond du ventre, l'obligeant à lutter pour les contenir. Biles visqueuses de ses angoisses qui cherchent à monter au grand jour.
    Vlad avait fait le chaud, pas de concessions, le flingue en avant, alors qu’il n’avait même pas de balles dans le chargeur... a posteriori il avait eu ce qu’il avait cherché... et Anja? Rim-K avait bien essayé de la retenir lorsque Vlad se faisait plomber mais au lieu de l'écouter elle l'avait insulté, rejeté, repoussé et elle était partie attaquer les flics. Attaquer les flics... avec ses ongles et ses dents, comme s'il y avait encore quelque chose à espérer alors que Vlad gisait au sol, le cerveau éclaté et les tripes à l'air. Ce n'est pas qu'il était content, lui, que Vlad se fasse buter! Putain que non! Mais la seule chose à faire à ce moment précis était de se barrer et il le savait.
    Souvent il regrette d'avoir su. Anja et Vlad, au moins, étaient allés jusqu'au bout, n'écoutant que leur instinct, que leur amour. Purs. Lui - et peut-être avait-elle raison quand elle lui avait jeté à la gueule avant de bondir dans la mêlée qu'il n’était qu’un fils de Babylone comme tous les autres, qu’il fallait y aller - lui, il avait fallu qu'il pense : penser avant de ressentir, comprendre...
    Depuis il a fait des progrès : il a échangé tout ce qu'ils avaient accumulé ensemble - la télé, la chaîne hi-fi, le caméscope, le Polaroïd, leurs fringues... tout, contre des cachets. Maintenant, avec toute la dope qu'il s'enfile, penser n'est plus chez lui une activité naturelle. La défonce, oui. Le manque, oui. La douleur, oui. Que du cristal, du pur, de l'aiguisé. Et des fois, dans le meilleur des cas, de l'oubli. Plaisir d'oubli, quand tout est chaud et ouate autour de lui avec du jouir dans le ventre et des couleurs dans la tête. Évidemment ça ne dure pas mais en avalant encore ça revient, parfois.
    C'est les derniers objets qui lui restaient de l’époque où ils vivaient ensembles tous les trois, maintenant il n'a plus rien. Il ne pourra plus sortir la culotte de sa poche pour la frotter doucement contre sa joue à la recherche d’une dernière trace olfactive d’Anja. Ni se branler lentement en matant les photos quand il se sent trop seul. Mais c'est la vie, hein ? C'est la vie qui veut ça. Faut oublier, passer à autre chose. Maintenant il n’a plus rien hors de lui, de sa tête, pour lui rappeler qu’avant a existé. Tout ce qui lui reste est un océan de défonce qui se rapproche à chaque tour de roue et qu’il entend bien traverser car après sa tête aussi devrait-être lavée des souvenirs.
    Concentré sur sa trajectoire Rim-K fonce vers le sud-ouest et les abattoirs, sa nouvelle vie. Il a trouvé du boulot là-bas : il porte de la barbaque, une interminable succession de carcasses sanguinolentes et froides qui lui mâchent le dos et les épaules. C'est un vétéran des Forces Armées surnommé Chef qui lui a proposé le boulot quand Rim-K lui a revendu sa caméra vidéo.
    N'étant pas en âge légal de travailler, considéré par les autorités comme un mineur en fuite, Rim-K risque à tout moment d'être envoyé dans un centre AMAR. Un de ces centres de réhabilitation pour enfants et adolescents que la municipalité a mis en place pour lutter contre la délinquance juvénile et le vagabondage des mineurs. Des cellules exiguës et surpeuplées où règne la loi du plus fort. Tout ceux de sa connaissance qui en sont sortis disent qu'ils préféreraient crever que d'y retourner.
    Lui aux abattoirs est mal payé : une paillasse dans un coin de frigo désaffecté, de quoi manger et quelques menues monnaies mais au moins il sait que là personne ne viendra le chercher. De nombreux mineurs sont dans son cas là-bas car Chef a les protections qu’il faut pour qu’on les laisse tranquilles. En contre-partie les cadences sont infernales et pour les oublier il prennent tous des cachets. Activité largement encouragée par Chef qui est un des principaux pourvoyeur de la place. Main d’œuvre presque gratuite et marché captif, un double bénéf. dont il ne se prive pas. Ainsi, comme la plus part des autres, Rim-K a dû trouver des solutions pour acheter sa dope.
    Au début il pensait à Vlad quand il suçait ou se faisait enculer. Ils l'avaient déjà fait quelques fois ensemble, pour voir, mais cela n'avait rien à voir. Avec Vlad c'était plus doux, partagé. Il y avait de la complicité, de l'excitation et de la tendresse, même dans leur violence. Et puis Anja était là pour les guider, les filmer, les toucher, les rassurer. Il a vite compris que ce qu'il faisait maintenant n'avait pas grand rapport avec cela, que c'était toujours le même corps, le sien, mais que ce n'était plus les mêmes autres ; que penser à Vlad ne lui serait d'aucun secours, bien au contraire. Les mecs qui le baisent maintenant ont beau agir comme si cela leur était égal, penser qu'un trou en vaut bien un autre, il sait, lui, que ce n'est pas vrai, que l'autre corps est au moins aussi important que le sien.
    Des fois il aimerait ne jamais avoir rencontré Vlad et Anja car avec eux il a connu l'amour et maintenant il n’a plus rien. Rien n'est parfois pas si grave quand il n'y a pas plus devant. Rien peut porter espoir, rien peut appeler mieux. Plus rien c'est désespérant, cela implique un avant. Un avant qu'il oublie à grands coups de cachets. Aussi intense et puissante que fut leur relation ils n'ont pas pu vaincre, même pas pu fuir. Babylone les a rattrapé alors qu'ils se croyaient au plus fort d’eux-mêmes, prêts à se défendre.
    Se défendre? Quelle dérision! Rim-K a bien compris maintenant qu'il n'y a rien à défendre, rien à reprendre... que c'est fini. Jérusalem c'était eux avec leurs rêves. Jérusalem ce n'était rien. Maintenant c'est Babylone, maintenant ce n'est plus rien. Plus rien si ce n'est ces miraculeux petits cachets logés bien au chaud au fond de sa poche, contre son revolver. Le seul objet qu'il ne vendra pas, sa porte de sortie si jamais il n'en peut plus. Grâce à ce deal il va enfin avoir un peu de répit.
    Rim-K continue de piocher puissamment le bitume de sa jambe droite, évitant piétons et automobiles, slalomant au milieu du trafic, les muscles à l’affût. Il a décidé d'aller se fixer chez Zé, un de ses clients, le seul d'à peu près cool, un ancien flic qui paye bien et ne presse pas trop la chose. Chez lui on peut parfois prendre son temps et être au chaud

2
    Les doigts de Zé sont crispés sur la crosse du pistolet électrique. Il sent les gouttes de sueur qui glissent le long de ses joues. Il faut qu'il tienne la cadence. Un nouveau front apparaît devant lui. L'aiguillon de métal transperce le crâne bovin entre les cornes. Yeux affolés qui se voilent, l'animal a juste le temps d'un souffle rauque avant que la chaîne qui le soutien ne l'emporte vers l'étape suivante où on l'éventrera. Déjà Zé s'occupe du prochain.
    Zé aime la tension qui se dégage des animaux avant qu'il ne les tue, leur peur. Cela lui rappelle les Brigades, quand il était encore dans la police. Quand lui et ses collègues se chargeaient de nettoyer un quartier à la demande des commerçants ou des habitants, en échange d'un peu de cash "pour les veuves et les orphelins de la police". Durant les rondes en service, ils repéraient les mineurs errants et revenaient plus tard, la nuit de préférence, après avoir prévenu leurs collègues de se tenir éloignés du secteur. La ville n'étant pas assez riche il fallait être efficace et aller au plus simple : tuer. C'était à leurs yeux la façon la plus efficace et rentable de traiter la vermine car la placer dans les centres AMAR spécialisés dans l’accueil et la réhabilitation des mineurs délinquants, centres crées sous la pression d’organismes internationaux qui de leur point de vue se mêlaient bien de ce qui ne les regardaient pas, coûtait cher à la communauté et ne rapportait rien à un policier sauf du travail.
    Leurs salaires étant bas ils comprenaient mal pourquoi l'argent municipal devait servir à aider des délinquants alors qu'ils avaient eux-même du mal à boucler leurs fins de mois. Pour eux, en effectuant le travail de cette façon, les Brigades faisaient faire des économies à tout le monde et tout le monde s'y retrouvait, les commerçants, les politiciens, les policiers et même les mineurs puisque leur misérable existence de survivant n’avait plus à se prolonger dans la douleur et la souffrance.
    Zé n’est plus policiers mais aujourd’hui comme à cette époque les méthodes de nettoyage ont peu changé. La plus commune est la Chandelle, il s'agit d'asperger d'essence les corps endormies puis de jeter une allumette. Une opération d'autant plus facile que les cibles sont souvent droguées, rongées par la colle ou l'éther et incapables de réactions. Souvent elles n'ont même pas le temps de comprendre ce qui leur arrive, se contentant de flamber en poussant de terribles hurlements de gorges accompagnés de mouvements saccadés des membres et d’une terrible odeur de chair et de kératine brûlées. Très impressionnante, elle donne d'excellent résultats psychologiques sur les chanceux qui ont pu s’enfuir qui évitent généralement les lieux pendant longtemps.
    Vient ensuite le tabassage à mort, également efficace mais qui demande plus de temps et beaucoup d'énergie. La poursuite puis l'écrasement en voiture, très ludique mais qui malheureusement ne permet de traiter qu'une cible à la fois, et les flingues, plus fiables mais peu discrets. Ils servent surtout à éliminer les individus les plus dangereux et, à la différence des autres options, ils sont essentiellement utilisés en service pour bénéficier de la couverture officielle en cas d’enquête de la presse.
    Souvent Zé se prend, nostalgique, à repenser à cette période de sa vie. A la toute puissance qui allait avec et que celle qu’il a actuellement sur les bovins compense mal. Il avait exécuté pendant dix ans avec un professionnalisme très apprécié et puis les choses avait changé : un soir où il s'apprêtait à mettre le feu à quelques silhouettes endormies sous des cartons, il avait aperçu le regard de l'une d'entre elle posé sur lui. Ce n'était pas la première fois que cela arrivait et cela ne l’avait jamais empêché de poursuivre une mission mais cette fois-ci était spéciale.
    Ces yeux là n'étaient pas plein de crainte, de soumission ou d'indifférence comme les autres qui l’avaient surpris, ils avaient de la joie en eux. En dessous de prunelles pétillantes, dans le prolongement d'un nez droit, souriait une bouche fine qui laissait apercevoir des dents blanches ourlées de lèvres brunes entourées de fossettes mutines. Puis la tête avait eu un corps, petit garçon brun aux côtes dessinées sur son torse nu, et ce corps s'était avancé tranquillement jusqu’à lui. Avant que Zé n'ait pu faire un geste, les bras de l’enfant avaient entouré ses jambes et la tête s'était collée à son ventre - cheveux tièdes - et puis les doigts avaient ouvert sa braguette et une chaleur humide et diffuse avait entouré sa bite.
    Cette nuit là il travaillait seul pour ne pas partager la prime et, pris de stupeur, ne sachant que faire, il s'était laissé faire. Tandis que la petite bouche le travaillait doucement il avait pensé à sa femme. Dix-huit ans qu'il la connaissait, dix-sept ans qu'ils étaient mariés et au moins six ans depuis sa dernière fellation. Ils n'avaient jamais eu d'enfant mais elle était tout de même devenue grosse et laide. Comme lui, gros et laid. Les sveltes silhouettes de leur adolescence étaient bel est bien du passé. Il les revoyait, elle en string plongeant dans l'Océan lors de leur voyage de noces et lui tout en muscles, bronzé, dans la glace des douches de l’Académie de Police, alors qu'il espérait encore changer le monde. C'était pour cela, avant que les premier billets ne lui donnent d'autres motivations, qu'il avait rejoint les Brigades huit ans après être entré dans le service : changer le monde. Un bon nettoyage par le feu et tout repousserait plus vert avait dit le commandant.
    Pourtant, cette nuit là, ce qui avait repoussé plus vert était sa bite et cette petite bouche lui avait redonné confiance. Le plaisir existait toujours, mieux qu'avec les putes avec qui il avait du mal à bander. Pour la première fois il avait fait demi-tour sans accomplir son contrat et en rentrant chez lui il n'était pas saoul comme d'habitude. Il avait même essayé de parler à sa femme qui gisait sur le canapé en cuir face à la télé. - Les extra des Brigades lui avaient permis de bien les installer, un confort largement au dessus de ce que son salaire aurait pu leur permettre d'espérer. - Elle l'avait mollement balayé de son champ de vision d'un geste ennuyé, luisant des reflets du solitaire zircon qu'il lui avait offert huit mois plus tôt et de la graisse des tranches de salamis qu'elle s'enfilait à longueur de journée. Il avait compris à ce moment là : des tranches de salamis, c'est tout ce que cette grosse vache s'enfilerait jusqu'au restant de ses jours ; pas lui.
    Repensant à la petite bouche autour de sa bite, se rappelant de sa chaleur, de sa douceur, il avait réalisé combien il était seul, combien tout cela n'avait pas de sens. Et c'était justement un de ces sous-humains dont il devait nettoyer les trottoirs de la ville qui le lui avait montré. Il se sentait seul, aussi abandonné que ces enfants pouilleux. Après l'avoir sucé la petite silhouette s'était recouchée sans cesser de sourire. Il aurait pu la brûler, en finir avec elle, mais rien ne lui avait été demandé, cela avait été gratuit. Lui ne se rappelait même pas la dernière fois où il avait souri pour autre chose qu’une claque bien ajustée ou une vacherie balancée pendant le service.
    La nuit suivante, il était retourné sur les lieux et l'ombre avait relevé la tête en souriant de nouveau à son approche. Les bras en avant, elle s'était levée pour l'enlacer tendrement - souffle court de Zé - et les mains avaient de nouveau fouillé sa braguette, et la bouche s'était entrouverte, et...
    ...et dans un souffle chaud une voix timide avait chuchoté "Papa".
    Zé n'en avait pas cru ses oreilles : - "Papa?" - Cette chose le suçait parce qu'elle le prenait pour son père? - "Papa?!" - Il avait sorti son revolver, repoussé l'enfant, et l'avait flingué à bout portant, bien dans la tête. Le crâne avait explosé. Les autres avaient bougé de sous leurs cartons et les autres aussi avaient morflé. Méthodique, un par un, sans réfléchir il les avait tous butés. Il était debout, statufié, la bite à l'air molle entre les plis de sa braguette, les mains tendues vers l’avant crispées autour du flingue, au milieu des corps et du sang lorsqu'une patrouille est arrivée.
    L'affaire avait pu être étouffée en échange de sa démission pour que tout le département ne se trouve pas impliqué si jamais la presse s'en mêlait. Dans la foulée sa femme avait demandé le divorce et avait tout gagné au procès, lui ayant bien fait comprendre que s'il ne voulait pas que l'affaire ne s'ébruite il avait tout intérêt à maintenir un profil bas devant le juge. Tout cela est bel et bien fini. Maintenant il vit sa vie.

3
    Zé habite une barre de béton construite il y a bientôt cinquante ans dans le sud ouest de l’agglomération, près des abattoirs, pour les bouchers et leur famille. L'une des dernières réalisées dans le cadre du projet Alpha qui avait pour objectif de donner à des ouvriers les meilleurs éléments du confort de l'époque dont le chauffage au gaz de ville. Une énergie que la municipalité pensait être moins chère que le tout électrique mais qui avait dû être arrêtée devant la multiplication des explosions accidentelles.
    Néanmoins, en raison du coup très important qu’aurait constitué la mise aux normes des édifices de type Alpha, la municipalité y avait renoncé poursuivant la fourniture de gaz d’un réseau de plus en plus obsolète. Du coup, la majorité des habitants de barres de ce type était partie devant le danger, faisant de ce projet ambitieux l’un des fiasco financier les plus retentissant de l’histoire moderne de la ville.
    Le bâtiment qui surplombe l'immensité du lac artificiel servant de réservoir d'eau à la ville avait dû être agréable mais avec le départ des habitants les charges ne permettaient plus aux ascenseurs de fonctionner ni aux couloirs et aux cages d'escaliers d’être nettoyés. Ainsi, de fait, les murs sont couverts de tags et de graffitis et tous les étages sentent la pisse, la poussière et le moisi.
    Rim-K frappe à la porte de l'appartement de Zé - n°67 - de l'angoisse logée au fond des tripes. Il espère que les cachets auront le temps de faire effet si jamais le gros veut le prendre tout de suite. Cela arrive parfois. Après avoir frappé une deuxième fois l'angoisse se fait plus pressante mais pour d'autres raisons : cela ne répond pas et Rim-K veut être au chaud. Il ne veut surtout pas finir sa nuit sur le trottoir, ou pire dans son trou à rat où on ne manquera pas de venir le chercher pour le faire bosser. Et aujourd'hui, et pendant quelques jours, il a décidé qu'il était hors de question qu'il fasse quoi que ce soit. Il a besoin de repos, de calme. Ses dents claquent, de mauvaises sueurs lui piquent torse et aisselles.
    Sa troisième tentative n'ayant pas plus de succès que les précédentes, la porte reste close et l'appartement silencieux, il décide de tenter sa chance et de tourner la poignée chromée dans l'espoir que la serrure ne soit pas fermée. Peine perdue, elle lui résiste. Sentant la panique le gagner il se souvient avoir remarqué lors de l'une de ses précédentes visites un local incendie vide de tout matériel entre les paliers 6 et 7 où il pourra s'installer en attendant que Zé revienne.
    Une forte odeur d’urine le prend à la gorge lorsqu'il ouvre la porte du réduit mais il n'en peut plus, il faut qu'il gobe. La plupart du temps il est obligé de se rationner, de ne prendre les cachets que par demi ou par quart pour faire durer le stock alors, pour une fois qu'il le peut, il ne va pas lésiner. Il en avale trois d'un coup, manquant de s'étouffer n'ayant pas de liquide pour les faire passer. Après deux ou trois hoquets un peu appuyés il parvient à contrôler sa nausée et s’assoit sur son skate les genoux repliés contre le torse, les tibias entourés de ses bras.
    Une fois qu'il est confortable et bien calé il se recroqueville le plus possible dans le fond du réduit pour ne pas gêner la fermeture de la porte. Opération qu'il effectue du bout des doigts pour ne pas se déstabiliser et risquer de glisser sur le ciment recouvert d'une crasse noire et luisante à la surface de laquelle il croit voir bouger quelques carapaces. Surtout ne pas toucher le sol.... Une brèche dans l'agglo lui permet de garder un œil sur l'escalier et le palier du sixième. Comme ça il saura quand Zé reviendra.
    Tandis qu'il joue machinalement avec la peinture qui s'écaille sous ses ongles la tension de tout à l'heure disparaît progressivement. Il parvient à contrôler sa respiration qui se fait plus courte pour barrer au maximum l'odeur d’ammoniaque qui lui prenait la gorge. Des fourmillements de plaisir partent de son estomac vers la périphérie de son corps. La chimie se déploie enfin dans ses veines.
    Il est bien. C'est comme si son corps prenait progressivement sa vraie dimension, grandissant de l'intérieur, poussant les limites de son enveloppe vers l'infini. La minuterie s'éteint et rapidement les ténèbres pulsent d'ondes de chaleurs rouges et jaunes, les battements de son cœur rythment les tourbillons de couleurs fluides qui l'entourent. Comme il se laisse porter vers l'infini des évanescences bleues et vertes se profilent dans le lointain. Elles viennent à lui par vagues, le léchant de leur fraîcheur tentaculaire. Ses doigts lumineux jouent au milieu des brumes. Il plonge dans le bleuté, l'écarte, qui se reforme liquide. Un horizon océanique s'ouvre à ses sens.
    Torse plié il pèse de tout son poids contre les fluides, éprouvant leur force avec ses jambes, résistance souple. Il manque de glisser. Équilibre! Une présence blanchâtre pirouette soudain derrière lui, il la sent plus qu'il ne la voit. Il la connaît, c'est Vlad ! Ensembles ils flottent au vent. Écume et dents blanches, blanches ! Ils baisent Anja, sa peau de lait. Dedans c'est rouge et chaud, il est dedans. Il ne la voit pas mais il sait, il est dedans, dans toutes les couleurs, les épaisseurs et les replis de son amie... ça vibre autour de lui, ça monte encore. Il s'abandonne à son sexe gonflé d'envie.
    Plus tard des voix le ramènent à lui. Deux poignards de lumière crue jaillissent de l'obscurité à travers la fente et sous la porte, transperçant la moite bulle colorée qui l'enveloppait jusqu'à présent. Son cœur monte à deux mille. Où est-il ? La réponse surgit du béton rêche qui l'oppresse de toute part. Il veut bouger, appeler, mais quelque chose le retient. Le gros n'est pas seul. Ezeschiel, un jeune garçon des quartiers nord qui travaille avec eux, le précède. Les doigts boudinés de Zé guident l'enfant par l'épaule en direction de son appartement. A la démarche de l'ancien policier Rim-K comprends que celui-ci est également dans un état de défonce bien avancé.
    Après tout qu'Ezeschiel soit là n'est pas si grave, Zé ne fera probablement pas de difficultés à avoir un hôte de plus. Mais Rim-K ne peut plus bouger, son corps ne répond pas. Il n'y a qu'à l'intérieur qu'il vit : battements de son cœur, jets du sang dans les veines de son coup, connexions électriques des nerfs, picotements du sexe. Il est bourré d'énergie mais ne trouve plus les voies qui la relient à ses muscles. Impossibilité de faire un geste : il tremble sur place, saturé à en exploser.
    Ses paupières ne se referment pas. La lumière agresse, pointes aiguilles, ses pupilles dilatés. Des soubresauts incontrôlés le projette latéralement d'une parois à l'autre, ciment râpeux qui le blesse à chaque contact sans qu'aucune douleur ne passe l'épaisse barrière de la came, seul le vermillon aigu du sang qui perle lui indique ce qui se passe. Une de ses jambe se tend soudainement, pas assez d'espace, trop de force. Ça craque quelque part en dedans lui. Une vague de chaleur malsaine le submerge d'un coup.
    Il veut respirer, éventrer sa parka, arracher ses fringues, ouvrir son bide, ses poumons, mais ses muscles ne répondent toujours pas. Étouffement, brûlures, il se révulse, se contorsionne, se griffe, violence épileptique. La lutte contre la chimie est inégale, sa volonté n'est plus rien.
    La minuterie électrique arrive à son terme. La lumière s'éteint. Halos orangés qui s'éloignent brusquement en diminuant sans fin. Les brumes reprennent de la consistance. Paix, enfin. Sa tête retombe en arrière, tout son corps se relâche d'un coup. Frissons de plaisir comme après l'amour, ses lèvres entrouvertes laissent échapper de petits halètements de satisfaction. Les ténèbres se remplissent à nouveau de formes et de couleurs chaleureuses. Ne pas chercher à lutter, repartir.
    Plus tard des résonances douloureuses le tirent de sa torpeur, elles proviennent de sa jambe. Il essaye de la bouger. Il a retrouvé des sensations mais ses gestes restent maladroits et gourds. Il ramène ses genoux vers son buste et serre les dents lorsqu'il se relève en prenant appuis sur les murs de chaque côté de lui.
    Sa cheville gauche est douloureuse, le pied de sa jambe blessée évite les contacts au sol. Il se baisse pour ramasser son skate et manque de s'effondrer, ne se rétablissant qu'à grand peine en posant les deux semelles à terre. Terrible douleur, onde noire qui remonte en rebondissant échos le long de sa jambe puis de sa colonne, vrillant son ventre avant d'exploser dans sa poitrine, le laissant sans souffle.
    Rim-K attend que les ondulations barbelées finissent de s'éloigner, respiration hachée, pour se concentrer sur sa prochaine manœuvre. Après une longue goulée d'air il coince la planche sous son bras droit, tire la porte du réduit et s'en extrait précautionneusement, ne gardant son équilibre qu'au prix d'un combat intense. Une fois sur le palier il fait une pause pour souffler, les deux mains ancrées à la rampe. Ensuite, du mieux qu'il peut, il s'attaque aux marches à cloche-pied. Il faut absolument qu'il arrive jusqu'à l'appartement de Zé sans que la chimie ne revienne l'emporter.
    N°67, enfin. Le gros doit être en train de baiser et Rim-K n'a aucune envie se faire remarquer, plutôt que de frapper il tourne la poignée dans l'espoir que cette fois-ci la porte ne soit pas fermée. C'est le cas. Il l'entre ouvre doucement et passe la tête dans l’entrebâillement. Le couloir de l'appartement est sombre mais de la lumière provient en raie de sous la porte de la chambre à coucher. Le sommier grince, il ne sait pas trompé : le gros baise. Rim-K entre le plus silencieusement possible et se dirige en clopinant vers le salon. La lune par la baie vitrée lui fournie assez de lumière pour se repérer.
    Sans tarder il se plante dans le canapé, écarte les verres sales et les canettes vides qui encombrent la table basse, pose sa jambe douloureuse en extension dessus et cale sa nuque avec un coussin. Au chaud et seul, enfin. Il pousse un soupir de satisfaction et reprend un cachet qu'il s'offre le luxe de faire passer avec une gorgée de bière éventée provenant d'une canette entamée qui traînait sur la table.
    L'effet est immédiat, il repart dans les brumes et les lumières. Son regard traverse la baie vitrée pour errer à la surface sombre de l'étendue d'eau qui lui fait face. Immanquablement les lointains reflets colorés de l'Île Bleue attirent son attention. Il imagine le lieu bruyant, peuplé de rires et de corps dansants. Il n'a jamais pu y mettre les pieds car trop surveillé. Cela fait un vrai contraste avec tout le noir et le vide du lac, de la pièce.
    Venant de la chambre les ahanements du gros et de drôles de couinements étouffés troublent le silence mais Rim-K n'y prête pas attention, ce soir ce n'est pas son tour, pour l'instant il vogue à la surface des vagues argentées et nerveuses qui viennent de s'animer sous l'effet d'un rayon de lune et c'est tout ce qui compte.

4
    Zé s'escrime dans le conduit étroit et chaud du cul d'Ezeschiel. Son gros ventre épousant les petites formes fermes et rondes des fesses de l'enfant qui réprime ses sanglots. Pour l'ex-flic c'est le paradis : il a eu l'autorisation de Chef. Depuis le temps qu'il attendait ce moment ! Il en a enfin un pour lui. Tout est prêt dans sa tête. Instant encore et encore fantasmé, imaginé, préparé dans les moindre détails. Il ne faut surtout pas qu'il oublie de vérifier la caméra. C'est dur de se concentrer en étant aussi excité. Il répugne à se retirer. Pourtant il le faut. Après sera tellement meilleur. Non ! Encore un peu, juste un peu.
    Cela fait deux jours qu'il sait que cette fois-ci c'est pour lui. Il a du être patient, rendre beaucoup de services, mais maintenant c'est son tour et il va se lâcher, y aller à fond. Il avait tout de suite compris la chance que cela avait été pour lui quand Chef était venu le voir pour lui demander un service, un découpage de carcasse un peu spéciale. Il n'avait rien dit et obéit. Aucun problème moral, cela fait longtemps qu'il n'en a plus rien à foutre de la morale.
    La ville est pourrie et il faut prendre le maximum : si ce n'est pas lui ce sera un autre. Dans cette ville les autres, tous les autres, se goinfrent et souvent à très grande échelle, sans scrupules. Ceux-là même qui moralisent et demandent à être protégés pour préserver l'innocent, la liberté et la propriété, sont ceux qui touchent le plus. Lui, il a beaucoup donné pour eux et il est temps qu'il prenne.
    Mais pas du fric, il s'en fout du fric. Les gens veulent du fric parce que cela leur donne l'illusion d'être propre. Avec le fric on peut tout aseptiser. Lui, il ne croit plus au miracle de la propreté, de tout nettoyer. Puisque tout est sale, il faut se nourrir de saleté. Aimer le dégueulasse, se vautrer dedans. Porc ! Son animal favori depuis qu'il travaille aux abattoirs. Tout y est bon, rien à jeter. Même les tripes, les oreilles et le groin. Ah, les groins... ces gueules parfaites pour fouiller la boue et s'en repaître. Et puis un porc c'est tellement bon quand ça hurle avant le pistolet électrique, des couinements presque humain. Que du bon !
    Zé s'extrait enfin d'entre les fesses de l'enfant. Ezeschiel se tient le ventre très fort entre ses bras en râlant. Souffle coupé. Du sang mêlé de sombre coule entre ses cuisses écartées. Il pleure en hoquetant. Zé ne s'en soucie guère, il se relève rouge d'excitation et vérifie que la caméra vidéo sur trépied cadre bien le lit à la hauteur voulue. La diode de contrôle indiquant que ça enregistre est éclairée, tout sera donc bien dans la boite. Il fait ensuite le tour du lit jusqu'au placard d'où il extrait des cordes et une bâche plastifiée blanche. L'enfant le regarde sans comprendre, tout à ses spasmes.
    Zé pousse le jeune corps à terre sans ménagement et entreprend de recouvrir le matelas de la bâche. Tous ses gestes à la limite du maladroit trahissent son impatience, son excitation. Il passe ensuite le bout d'une des cordes au crochet qu'il a installé dans le plafond la veille. Une fois que les deux bouts de la cordes, auxquels il a attaché des anneaux, sont de même longueur et à la hauteur souhaitée - Il a fait des essais dans la matinée - il entreprend de ligoter ensembles les chevilles et les poignets de l'enfant.
    Ezeschiel tente de se débattre mais sa force et celle de Zé sont sans comparaison. Il tente alors de pousser quelques gémissements plus sonores que les précédents mais ceux-ci sont rapidement étouffés par la masse de tissus rêches dont Zé lui bourre la bouche.
-"Tu vas te tenir un peu tranquille, hein? Tranquille... gentil. Voilà... sage..."
    Il caresse les chevaux de l'enfant en lui souriant. Les yeux d'Ezeschiel brillent d'inquiétude, ce qui décuple l'envie de Zé mais l'ancien policier sait qu'il faut qu'il se calme, qu'il prenne son temps et garde la tête froide. Il ne doit surtout pas tout gâcher par trop de précipitation, il faut qu'il en profite. Pour faire une pause il s'envoi une rasade de la flasque de whisky qui l'accompagne toujours. L'alcool brûlant lui remet les idées en place. Délice. Utilisant la puissance de ses biceps l'ancien policier ramène le corps nu et tremblant de l'enfant sur le lit et le hisse à hauteur des anneaux auxquels il le fixe.
    Ezeschiel pend, les quatre membres attachés en un point unique, la tête renversée vers le bas. Du sang afflue dans son cerveau, il a l'impression que son crâne pèse des tonnes. Il sent les veines de son cou gonflées de sang. Confusément la situation lui rappelle quelque chose. Il revoit à l'abattoir des cochons pendre comme cela avant qu'on ne les dépèce mais il n'est pas vraiment en état de faire la relation, d'avoir peur. C'est plus une sensation diffuse : il sait de quoi il s'agit mais ne peut vraiment se voir lui-même dans la situation. Un jolie goret rose qui pend, c'est tout ce qu'il a dans sa tête. La réalité de ses images - ces yeux restent ouverts, exorbité sous la force de la pression sanguine - n'est qu'une succession d'angles et d'étendues blanches qui tournent lentement. Les murs et le plafond. Il a froid. Il sent que la chaleur s'éloigne de ses extrémités. Il a mal aussi. Chevilles et poignets sont en fusion. Sa colonne est à la limite de craquer.
    Soudain un lame de douleur brûlante le déchire par l'arrière. C'est Zé qui vient de le pénétrer à nouveau. L'ex-flic est à genoux sur le lit, le sexe planté dans le cul d'Ezeschiel. Sa main gauche agrippée dans la tignasse brune tire la tête vers le bas, découvrant la gorge lisse et douce de l'enfant sur laquelle il passe en frissonnant le fil de son couteau de travail qu'il tient fermement de la main droite. Il triomphe, son lourd bassin presse l'enfant de toute sa force, son envie.

5
-"Qu'est ce que tu fouts là, toi?"
    Une main ferme secoue Rim-K par les cheveux. Il ouvre difficilement un œil, gémissant de douleur et de surprise. Il fait jour. Le sexe qu'il aperçoit recroquevillé sous cette avancée de graisse poilue lui rappelle qu'il est chez Zé, personne d'autre de sa connaissance ne possède un tel bide. Instinctivement il tente d'échapper à l'étreinte d'un mouvement sec de la tête sur le côté. Sa tentative ne fait qu'accroître la douleur qui lui perce le crâne car il ne parvient pas à surprendre l'ex-flic dont la poigne est ferme.
-"Alors, j'attends, qu’est-ce que tu fout là?"
    Le gros à l'air en colère et cela ne lui ressemble pas. Ce n'est pas la première fois que Rim-K s'incruste par surprise et jusqu'à présent il avait été plutôt bien reçu. Il tente de se lancer dans une explication :
-" J'étais venu pour être gentil mais comme Ezeschiel était là j'ai pas voulu déranger alors j'..."
-" T'as vu Ezeschiel?"
    Le gros est pâle et a l'air choqué. Rim-K comprends que quelque chose ne va pas. Sentant la pression des doigts dans ses cheveux se relâcher légèrement, hésitation d'un instant, il tente une nouvelle fois d'y échapper mais Zé, en un éclair, réaffirme sa prise, arrachant à Rim-K de nouvelles grimaces de douleur et d'autres tentatives de justification :
-"J'ai... j'ai rien fait de mal. Je voulais juste dormir. Je... je te suce comme t'aime. Je..."
    Le gros le secoue méchamment de droite à gauche en lui appliquant de sévères claques sur le côté du crâne de sa main libre.
-" T'as vu Ezeschiel? Pourquoi t'as vu Ezeschiel? Pourquoi?"
    Rim-K ne comprends pas le sens des questions mais il se rend compte à la force croissante des coups qu'il reçoit que la situation ne va pas dans le sens d'une amélioration. Le gros est beaucoup plus fort que lui et il ne risque pas de lui échapper. Il n'a aucune chance de résister. Les coups continuent de tomber. Zé est maintenant presque assis sur Rim-K et il martèle des deux poings le visage de l'adolescent. D'un bras Rim-K protège ses yeux et ses tempes, de l'autre il tente d'attraper son flingue dans la poche intérieure de sa parka. Le gros hurle, la voix partant dans les aiguës :
-"Pourquoi t'as vu Ezeschiel???"
    Les doigts de Rim-K trouve la crosse à tâtons, son index se déplie sur la gâchette. La douleur l'empêche de réfléchir, des vagues noires et rouges se fracassent contre son front. Il commence à perdre conscience, la nausée monte. Il faut qu'il fasse vite. Il faut que cela cesse. Il presse la gâchette. Le bruit est assourdissant. Son bras jaillit vers le haut avec le recul. Plusieurs objets tombent de l'étagère que la balle a percuté. Le gros se fige de surprise, détachant un instant son attention de Rim-K pour essayer de comprendre ce qu'il vient de se passer. Rim-K profite de l'occasion pour ramener le canon contre le ventre de Zé et avant que celui-ci ne réalise ce qui arrive il presse la détente une seconde fois.
    Le bruit de la deuxième détonation s'ajoute à celui de la première dans la tête de Rim-K. Onde de choc douloureuse. L'odeur acre de poudre brûlée l'empêche de reprendre son souffle. Zé, toujours au dessus de lui, se tient l'estomac à deux mains. Il regarde son ventre un instant sans comprendre puis son visage passe de l'étonnement à la douleur puis à l'effroi. Du sang gicle à gros goulots du côté droit de son ventre, à la gauche de Rim-K, là où la balle est ressortie après avoir traversé les intestins de part en part. Livide, il tourne de l'œil.
    Il a bien été habitué au sang mais pas au sien. Il n'a jamais soupçonné qu'un jour c'est de son intérieur douillet que giclerait le liquide poisseux. L'ancien policier s'écroule sur le côté, libérant Rim-K de son poids. Seule sa jambe droite pèse encore sur celles du jeune homme.
    Rim-K serre nerveusement la crosse du flingue entre ses doigts. Il hésite à appuyer une troisième fois sur la gâchette. Son bras va et vient en hésitations chaotiques en direction de la tête de Zé. Finalement, il se dégage de sous la jambe mastodonte et s'assoit sur le canapé. Ses bras ballent entre ses genoux, le flingue que sa main refuse absolument de lâcher pend à la hauteur de ses chevilles.
    Le regard vide de Rim-K erre lentement à la surface de l'immensité plate et éblouissante à cause du soleil qui vient de percer du lac qui lui fait face. Il cligne des yeux ne parvenant pas vraiment à comprendre ce qui vient de se passer. Il frissonne en massant lentement son visage meurtri. La bouche entrouverte, aspirant l'air à petites doses, il tente de faire le point mais rien de bien cohérent ne lui vient à l'esprit. La colère le gagne progressivement, il ne voulait buter personne, qu'est-ce qui a bien pu lui prendre au gros, lui qui est si cool d'habitude?
    La seule chose qui lui vienne à l'esprit est un cachet. Un joli cachet blanc qui le réchauffera et lui redonnera de l'énergie. Tandis que Rim-K fouille nerveusement ses poches un gémissement lui glace le sang. Zé vient de bouger. Instinctivement Rim-K colle le canon contre sa tempe : s'il fait mine de tenter quelque chose, il tire. Mais Zé se tient toujours le ventre à deux mains bien incapable de quoi que ce soit. Une large flaque que la moquette beige râpée ne peut absorber s'est formée autour de lui. Le gros ne peut que râler faiblement.
    Rim-K avale un cachet sans cesser de menacer Zé de son revolver. Il est impressionné par la flaque, combien de liquide peut contenir un corps pareil ? Avec difficultés, à cause de sa cheville douloureuse, il appuie progressivement du bout de sa basket noire montante sur le côté gauche de l'abdomen surdéveloppé. Zé râle de plus belle. Le sang accélère son flot. Ça gargouille bizarrement. Rim-K est fasciné par le liquide rouge qui s'écoule de la plaie, cela semble ne jamais vouloir s'arrêter, des jets et des jets.
    Finalement, que ce gros porc crève ou ne crève pas cela n'est pas son problème, il faut juste qu'il se barre. La ville est suffisamment grande pour que personne ne le retrouve jamais. Tant pis pour les abattoirs, du boulot il en trouvera bien ailleurs. Maintenant qu'il n'a plus le choix il se rend mieux compte du plan pourri que c'était et que ce soit justement un boucher qui agonise à ses pieds le fait sourire, il est en train de venger des générations d'animaux.

6
    Chef se masse les joues de ses doigts épais, il n'est pas encore rasé et s'interroge sur ce que va être sa journée. La sueur de sa nuit remonte aigre de dessous ses aisselles, il n'aime pas ça : il aime être net. Il s'accorde néanmoins le temps d'une clope avant de passer sous la douche.
    Après, il faudra qu'il aille chez Zé récupérer la glacière. Ça le fait d'autant plus chier qu'il ne s'est pas encore fait une thune sur l'opération et que pour lui c'est tout ce qui compte, la thune. D'un autre côté il fallait bien que l'autre taré s'en fasse un à cause de tous ceux dont il s'occupe sans piper mot ni palper.
    D'une certaine manière il a de la chance d'être tombé sur un cas pareil : le roi du couteau, l'as de la découpe - et complètement désintéressé et silencieux avec ça. Sans lui le trafic serait vraiment plus compliqué. Une perle rare qui lui évite bien des soucis mais dont il se garde bien d'aller chercher les motivations profondes, juste un allié de circonstance.
    Allez, après tout ce n'est pas la mort que d'aller chercher un cube de plastique bleu et puis tout sera déjà préparé, Zé le lui a promis. En tirant sa dernière taffe Chef - Barnabé de son vrai prénom, un truc qu'il a jamais pu encaisser - secoue la tête : il y a quand même de ces putains d'allumés dans cette ville. Lui, il a fallu qu'il s'adapte : des levers 3 heures du mat, des journées et des nuits sans dormir, des kilomètres et des kilomètres à marcher avec son paquetage sur le dos... : il a bien donné.
    19 ans dans les Forces Armées cela aurait dû suffire pour qu'il n'ait plus à lever le petit doigt jusqu'à sa mort mais un jour, il y a quatre ans de cela, le capitaine était tout de même venu lui annoncer que l'uniforme c'était fini pour lui. Une histoire de trafic de munitions dans laquelle toute la hiérarchie de la compagnie était mouillée mais dont on lui avait fait porter le chapeau. Pour faire passer la pilule on lui avait filé une médaille et il était officiellement parti pour blessure, avec les honneurs. Cependant, sous prétexte qu'il n'avait pas fait son temps, sa pension de vétéran n'était pas complète, ne lui laissant pour vivre qu'une somme dérisoire qui l'avait obligé à chercher du travail.
    Les abattoirs ont été sa chance. Il y avait été engagé comme secrétaire grâce à une de ses connaissances mais avait pu rapidement gravir les échelons grâce à ses aptitudes à organiser. A son arrivée le service du personnel était en très mauvais état, sans hiérarchie définie, et son autorité naturelle ainsi que certain moyens de persuasion physique lui ont permis d'en prendre le contrôle avec la bénédiction de la direction, trop heureuse d'avoir enfin quelqu'un acceptant les responsabilités.
    Une fois son autorité affermie il a mis en place des combines en tous sens sans que personne ni trouve à redire. Ainsi, il a commencé par héberger des mômes des rues dans les frigos désaffectés et à les faire travailler pour presque rien. Ce qui a permis aux porteurs officiellement engagés de travailler ailleurs, au noir, et d'accroître leur revenus ainsi que leur reconnaissance à son égard. Chef, en échange, prend un petit pourcentage de leur salaire qu'il partage avec un ancien officier de sa brigade responsable de la comptabilité.
    Quant aux mômes, en plus d'une douche hebdomadaire, du gîte et du couvert, il les bourre avec des cocktails d’amphétamines ultra puissants fabriqués pour les Forces Spéciales qu'il se procure à bas prix grâce aux connexions qu'il a encore avec l'intendance des Forces Armées. Avec ça dans le sang ils travaillent sans s'arrêter pendant des jours. Ils adorent ça et se croient invincibles. Efficacité maximum même si à trop fortes doses les hallucinations les rattrapent bientôt. Au bout d'un moment, une fois qu'ils sont accros, il les fait raquer et pour payer leurs doses ils sont prêt à tout. Du coup Chef c'est mis en contact avec un réseau de recel pour écouler les produits des vols qu’il organise et a monté une sorte d'agence de prostitution informelle spécialisée dans les jeunes garçons. Deux activités qui lui permettent de bénéficier pleinement de leurs compétences.
    C'est comme ça que six mois auparavant, par hasard, est venu jusqu'à lui le top du top, le truc le plus lucratif de sa carrière. Un truc dont il ne soupçonnait même pas jusqu'à l'existence : le commerce de la mort. Une fortune! Quand les mômes sont encore mignons et pas trop amochés, il les vend pour une nuit d'amour ultime à des amateurs fortunés. Lui s’occupe de l’intendance : livraison et débarras ; eux du reste, dont il ne veut rien savoir.
    Depuis qu'il fait cela il n'a jamais eu un problème, tout cela se passant entre gens bien éduqués et influents : c'est souvent les même clients et les nouveaux entrent par cooptations. Du coup, il a maintenant accès à certains endroits dont les portes lui auraient été irrémédiablement fermées lorsqu'il était au fin fond de ses casernements. Des endroits où tout est prévu pour que l'on s'amuse et où on lui a fait comprendre qu'on était acheteur de viande fraîche. Après tout, son boulot officiel c'est bien les abattoirs...
    C'est là que Zé s'est révélé particulièrement précieux car Chef tout cela, au fond, ça le dégoûte plutôt. Lui son truc c'est plutôt les gonzesses et le poisson. Mais bon, il y a du pognon qui traîne dans le business et il serait bien bête de ne pas le prendre. Les corps après usage sont soigneusement découpés, certaines parties - généralement les "gigots", les "côtelettes" et, parfois, le cœur, le foie et le sexe - sont livrés sur commande aux établissements spécialisés, le reste étant enfourné dans le broyeur puis le four qui servent à transformer les déchets des abattoirs en farines protéinées pour animaux.
    Cette fois-ci Zé aura déjà fait le travail puisque c'est lui le client. Sans compter que le gros adore ça, découper. Chef n'aura donc qu'à passer prendre les morceaux, les livrer sur l'Île Bleue, encaisser, et rejoindre Amélisse. Une jeunesse des beaux quartiers qu'il a rencontré deux jours plus tôt dans une des boites de l'île et qui a frétillé du bas en apprenant qu'il était un des responsables aux abattoirs et qu'il était un vétéran des Forces Armées.
    En sortant de sous la douche lorsqu'il se regarde dans la glace Chef la comprend, Amélisse : il n'a vraiment rien à envier à plus jeunes et plus riches, surtout niveau muscles. C'est vrai que sa moustache masque mal la cicatrice qui lui déforme le haut de la bouche depuis qu'un connard dans un bar lui a éclaté un verre dans la gueule mais il se dit que cela fait viril et apparemment, au nombre de ses conquêtes, il ne doit pas avoir tout à fait tort.
    Chef se rase soigneusement, méthodique, à l'électrique. Il aime les vibrations de la machine sur ses joues, ça le calme. Il taille ensuite les poils de sa moustache et s'asperge copieusement d'après-rasage. En sortant de la salle de bain il va chercher la chemise de soie vert bouteille qui l'attendait soigneusement suspendue sur un cintre. Il a une petite bonne qui vient tous les jours s'occuper de son linge, de la cuisine et du ménage et qu'il saute de temps en temps : sa vie commence enfin à ressembler à quelque chose qui lui plait.
    En enfilant sa chemise il en apprécie la légèreté ainsi que la douceur. Il n'a jamais renoncé au vert dans le civil, c'est la seule couleur dans laquelle il se reconnaît vraiment. Il passe ensuite un pantalon à pinces beige clair, des chaussettes blanches et ses chaussures qu'il lustre d'un coup de chiffon précis. Il est prêt, il va falloir qu'il y aille.
    Après une dernière gorgée de café il attrape sa veste, d'un beige à peine plus foncé que celui de son pantalon, et claque la porte de l'appartement derrière lui. Il n'habite pas du côté des abattoirs, n'ayant jamais voulu se rabaisser à rester dans les taudis destinés au personnel, sauf le premier mois, avant qu'il ne se fasse ses première grosses thunes : une cargaison de porcs qu'il avait réussit à détourner et à revendre dans le quartier asiatique.
    Au volant de sa caisse, un coupé sport rouge, il s'allume une clope et enclenche le lecteur de CD, la neuvième de Beethoven : "Amélisse, me voilà..." En sortant du parking souterrain de son immeuble Chef est agréablement surpris par la lumière, le soleil est au rendez-vous.

7
    Rim-K rit nerveusement. Vengeur d'animaux, quelle connerie! Il y a vraiment des idées qui lui sortent de n'importe où aux moments les plus étranges. Un peu plus et il se voyait s'envoler avec une cape et un masque par la fenêtre en direction de l'Île Bleue. Mais non, le gros est bien là, devant lui, et maintenant il va falloir qu'il assure et se dépêche. Il y a peu de chances pour que quelqu'un ai appelé les flics car ce n'est pas le genre du quartier. Ce qui est sûr, par contre, c'est que les coups de feu ont été entendus et localisés : l'immeuble sait que quelque chose se passe chez Zé.
    Sa chance est qu'à sa connaissance Zé n'a pas d'amis - il ne l'a jamais vu parler avec quelqu'un d'autre que Chef - et que personne ne devrait prendre le risque de montrer le bout de son nez dans les couloirs après une fusillade. Il lui suffira de mettre sa capuche et de baisser la tête et personne, même l'œil collé au judas, ne devrait l'identifier.
    Le gros respire toujours mais de plus en plus difficilement, du sang coule par sa bouche. Rim-K ne perd plus son temps en contemplations inutiles, les coups de feu et cette montée de stress lui ont ouvert l'esprit : il ne s'est jamais senti aussi affûté depuis longtemps. Il a l'impression d'émerger d'un mauvais rêve. Il ne s'est que trop laissé aller, effondré qu'il était par la disparition de Vlad et d'Anja, ses uniques repères jusque-là. Il va falloir qu'il apprenne à vivre seul et il devrait bien y avoir d'autres solutions que cette boucherie.
    Il remet le gun dans sa poche et entreprend de fouiller l'appartement à la recherche d'un peu de fric ou de toute chose monnayable. La montre du gros, par exemple. Lorsque sa peau touche celle de Zé, Rim-K est surpris par la chaleur de celle-ci. La terrible énergie déclenchée par le cataclysme de la balle dans le corps du gros, toute cette viande luttant pour sa survie, l'effleure un instant, le faisant frissonner de mal être. Néanmoins, il ne laisse pas tomber et ce malgré la peine qu'il a à retirer l'objet du poignet brûlant.
    Le bracelet de cuir noir est incrusté dans la chair molle, comme si celle-ci avait tenté de le digérer au cours des années. Quand il vient enfin à bout du fermoir doré une empreinte blanche et fripée reste gravée dans l'épaisseur de l'avant bras poilu.
    Zé râle. Rim-K fourre la montre dans une de ses poches et repose délicatement le bras du gros sur son ventre. Il s'attaque ensuite aux tiroirs du bureau qui se révèlent vides de toutes choses intéressantes si ce n'est une paire de lunette de soleil et une machine à calculer, les deux déjà très abîmées ; rien de vraiment rentable.
    Rim-K se concentre : son regard fait une fois de plus le tour de la pièce. La télé est trop encombrante, le magnétoscope ne marche pas et la Hi-Fi date. Il empoche tout de même les trois malheureux CD que possède Zé, des chanteurs ringards que personnellement il déteste mais dont il arrivera sans doute à tirer deux thunes. La chambre est probablement une meilleure idée, là il a des chances de trouver le portefeuille de Zé dans son futal ou son blouson. S'étant arrêté un instant derrière la porte d'entrée pour jeter un coup d'œil par le judas Rim-K ouvre la porte de la chambre rassuré : le couloir est désert.
    Ça le frappe direct à l'estomac puis à la gorge, comme la première fois qu'il est entré dans la salle de dépeçage aux abattoirs mais en plus douceâtre. Depuis tout à l'heure une drôle d'odeur le troublait mais il n'y avait pas fait attention plus que cela, pensant qu'il s'agissait encore d'une résurgence de celle des chambres froides. Cela lui était déjà arrivé plusieurs fois de sentir la viande alors qu'il ne travaillait plus, même après l'une de ses trop rares douches.
    Cependant maintenant c'est différent, il y a une bonne raison pour que cela sente : un tas de barbaque sanguinolente pend du plafond, au dessus du lit, en plein milieu de la chambre. Dans un premier temps Rim-K ne comprend pas pourquoi Zé a amené cette pièce de viande chez lui et puis il comprend d'un coup, trop bien, manquant de tourner de l'œil : Ezéschiel !
    Il chancelle et recule de deux ou trois pas, ne tombant pas à la renverse uniquement parce qu'un mur est contre son dos. Rassuré de cette présence solide il laisse ses jambes s'affaisser sous lui, glissant à terre en état de choc. Il a l'impression que de la matière épaisse et visqueuse a remplis ses poumons, empêchant la respiration, et qu'elle cherche à remonter vers sa gorge, vers sa bouche. Ses yeux ne peuvent quitter l'amas rouge qui balance doucement, hypnotique, devant lui. Il n'a plus de pensées, que de la viande qui l'oppresse, humide et tiède, de partout.
    Cela lui prend un certain temps avant qu'il ne puisse recommencer à penser, à ce que des mots recommencent à réapparaître au milieu du magma sanguinolent qu'est devenu son cerveau. Il faut qu'il se barre, vite. Pourtant quelque chose le retient. Cela a dû prendre des heures pour faire ça, pour transformer un corps vivant en cette chose là. La crâne est entièrement scalpé, les yeux pendent hors de leur orbites, des dents ont été arrachées. Une large ouverture noire barre la gorge qui bée vers l'arrière, la tête est seulement retenue par la colonne vertébrale dont les os sont apparents.
     A l'emplacement du sexe et de l'anus il n'y a plus qu'un énorme vide remplit d'entrailles que Rim-K ne cherche ni ne veut identifier. Des morceaux du torse, de l'abdomen et des cuisses ont été découpés. Plus haut, au dessus des liens qui enserrent poignets et chevilles, les mains et les pieds, blancs de l'absence de sang, sont figés dans des crispations chaotiques invraisemblables, témoignages des souffrances abominables qu'a dû endurer Ezéschiel.
    L'envie de vomir qui l'avait tout d'abord submergé s'éloigne peu à peu, remplacée par quelque chose d'autre : une chaleur insupportable lui pique le ventre. Une énergie de violence et de revanche. Cet enculé de fils de pute de Zé, ce boucher, cet ancien flic va payer. Rim-K ne pense plus à partir, à se barrer. Il pense au gros, au gros qui a été capable de tout cela et qui est en train de mourir tranquillement, qui est en train de lui échapper. Un roulement de tonnerre ébranle le bâtiment, la pluie est de retour.
    Il se relève d'un bond et court vers le salon, sa cheville le fait souffrir mais cela ne l'arrête pas. Dans la pénombre que les nuages viennent de créer le gros ne semble pas avoir bougé. Il respire encore quoique difficilement, sifflements humides et glaireux. Rim-K ne réfléchit pas. Il plonge et frappe de toute la puissance de son poing droit dans le ventre de Zé. Un hurlement de pachyderme fait écho à l'impact. Le gros souffre et ça met Rim-K en joie, une joie comme il en a rarement éprouvée. Un truc qui lui remonte du fond du bide et qui irradie dans toutes ses terminaisons nerveuses, un truc apocalyptique fait de milliers de douleurs et de frustrations qui en se concentrant dans ses poings se transforment en plaisir de délivrance.
    Il n'arrête pas de frapper : un pour Vlad, un pour Anja, un pour tous les gamins qu'il a vu brûler, un spécial, bien dans la tête, pour Ezéschiel et puis plein d'autres pour rien, sans penser, juste pour bien défoncer, briser, casser, faire mal, laisser exploser son dégoût, intensifier son plaisir.
    Du sang gicle des blessures de Zé. Rim-K en est couvert. C'est chaud et poisseux. Il se passe la langue sur les lèvres et en ramasse le goût, ça l'électrifie. Il en veut plus. Il déchire la chemise du gros et enfonce ses doigts dans la plaie, il veut arriver aux tripes, les arracher, vider le monstre de sa substance. Zé dans un sursaut de survie tente de se débarrasser du poids qui pèse sur lui mais sa force l'a abandonné. La douleur est trop vive. Il ne parvient pas à comprendre, transpercé de toute part.
    Ça résiste puis se déchire sous les ongles de Rim-K. Il parvient petit à petit à entrer dans le ventre du gros, à écarter la graisse, à forcer les muscles. Ça se contracte et se détend, pulse, bouillonne, coule, résiste mais ses doigts se frayent un chemin et maintenant c'est presque toute sa main qui a disparue à l'intérieur du chaud. Ça le fascine ce chaud, d'être dedans. Il voudrait rentrer en entier dans ce ventre, pouvoir l'habiter jusqu'à ce qu'il ne bouge plus. Et puis cela se fait plus précis, son excitation se concentre : il a envie. Sa bite s'est durcie et il le perçoit.
    D'un geste brusque il ressort sa main pour aller défaire les boutons de son treillis, ses doigts glissent à cause du sang et de ses mouvements rendus imprécis par l'énervement. Après plusieurs tentatives infructueuses il parvient enfin à sortir sa bite gonflée qu'il guide jusqu'aux lèvres de la blessure. Lorsqu'il s'introduit d'un coup de rein brutal Zé tente une fois encore de le repousser mais sans plus de succès que précédemment.
    Ayant ses prises bien affirmées, une main dans les cheveux de Zé, l'autre au niveau de ses hanches, Rim-K accélère la cadence. Il est ivre de sang et de chaud, il veut jouir, défoncer l'intérieur de ce porc, lui gicler de la semence comme on lui en a giclé dedans, le faire payer. Des larmes de rage brûlantes lui ferment les yeux qui piquent de tant de sel, de grandes vagues tempêtes s'éclatent sur des rochers découpés et noirs, l'écume monte au vent.
     L'intérieur du gros n'a rien du doux et lisse d'Anja ou du rugueux et musculeux de Vlad, l'intérieur du gros est fuyant et visqueux, désorganisé, chaotique. Il n'y a pas une voie toute tracée, un guide. A chaque va et vient sa bite doit se frayer un passage entre des pressions mouvantes et contradictoires. Rim-K aime ça, il sait que chacun de ses coups déchire, écrase, blesse, fragmente et qu'à terme l'un d'entre eux sera fatal. Il y met toute sa force. Il veut jouir.
    Une aspiration froide tire Rim-K vers l'arrière. Sans possibilité de résister, sans rien comprendre si ce n'est qu'il n'est plus dans le chaud Rim-K réouvre les yeux un instant. Flash de lumière plomb. - Où est passé le moite, la pénombre rouge? - Son cou part sur le côté, il entend que ça craque quelque part dessous son crâne. La sensation qui suit le craquement n'a rien de comparable avec aucune d'avant, il sait que quelque chose vient de casser en lui, quelque chose de définitif.

= commentaires =

Aesahaettr


    le 09/01/2008 à 23:39:42
Ah, d'accord, faut d'abord s'enquiller deux putains de pavés avant d'attaquer ce machin.
Woah, je vais aller regarder Dr. House, tiens.

commentaire édité par Aesahaettr le 2008-1-9 23:40:29
nihil


    le 09/01/2008 à 23:42:37
Ca ma parait pas impossible de zapper 'Surf à Babylone' pour lire celui-ci, y a qu'un seul personnage qui fait la jonction entre les deux textes, et honnêtement on s'en tape un peu, c'est une histoire différente. Les frigos est nettement mieux que son prédecesseur à mon goût, quatre virgule cinq fois plus zonard, notamment.
Omega-17


    le 10/01/2008 à 00:08:30
House, c'est divertissant mais *La faille* avec Hopkins est probablement une des meilleures façons de meubler cinématographiquement 90mn.
Aka


    le 10/01/2008 à 16:46:00
Y a les mêmes résumés pour les deux textes, c'est un scandale. Du coup je ne le lirai pas.
Mano


    le 11/01/2008 à 17:27:40
Bien sûr les gars, on se trouve les excuses que l'on veut pour ne pas lire. Allez vous curer le nez ça occupe aussi et ça permet de mieux respirer après. Sauf Oméga, bien entendu, qui comme tout le monde le sait a le nez propre en permanence. C'est un de ses supers pouvoirs.
Que ce soit le même commentaire est un peu normal c'est la partie 1 et puis la partie 2, ce n'est donc qu'un seul texte...
Bref.
Aka


    le 11/01/2008 à 17:45:50
Y a un problème de second degré sur la Zone en ce moment ou ça vient de moi ?
Aka


    le 11/01/2008 à 18:18:01
Voila Copain, on va pas toucher à ta susceptibilité, c’est pas le genre de la maison :
Début de lecture. De très bons moments alternent avec de très mauvais, que ce soit au niveau de l’histoire ou de l’écriture. Une sensation assez frustrante quand on arrive enfin à se plonger dans l’histoire et qu’on croise des phrases type « assez pour submerger la ville, assez pour qu’apparaissent des lames de fond immenses sur lesquelles il glisserait sans fin » qui me font le même effet que la digestion fort difficile un lendemain de réveillon.
Le côté pédant et fort répétitif du début du texte qui a faillit me faire arrêter s’estompe heureusement nettement à partir du 2. L’écriture gagne en fluidité, les images frappent plus. Je commence à apprécier.
Rien à dire, texte en dent de scie. Fin du 3, je commence à m’impatienter. Je trouve ça sans intérêt. Je ne continue que pour savoir où l’auteur compte en venir.
Pas mieux pour 4, mis à part le côté « choquant » assez gratuit (ceci est un compliment), il n’y a rien. Je m’ennuie sec.
L’impression que l’auteur a conscience du côté chiant de son texte : l’action dans 5 semble être là pour réveiller les masses. Et pour l’instant ça marche.
Ca devient limite agaçant les montagnes russes. Ici l’impression nette qu’on a voulu faire long pour faire long, beaucoup de choses semblent de trop. J’ai hâte de terminer.
Et encore une fois, coup de maître de l’auteur qui a dû avoir des conseils en marketing car la fin est suffisamment prenante pour qu’on ait envie d’aller voir la suite.


Commentaire édité par Aka.


Commentaire édité par Aka.
Aesahaettr


    le 11/01/2008 à 18:38:04
Bon du coup je suis obligé de le lire.
Mais un commentaire en rapport avec le texte, ha ha, non.

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