LA ZONE -
Résumé : Après un excellent premier épisode, Konsstrukt s'attarde sur l'enfance de son personnage, son contact avec la mort et la disparition de ses proches. On retrouve un style plus laconique, moins émotionnel, qui rappelle la série 'Surfaces', sans être désagréable. C'est quand même un ton en dessous du premier épisode. Et comme ça se cantonne à l'enfance du héros, on conserve l'impression de lire une simple introduction à l'histoire, d'où une certaine frustration.

La nuit noire (2)

Le 27/04/2008
par Konsstrukt
[illustration] 4 : 30

Le premier mort dont je me souvienne, c’est mon grand-père. J’avais cinq ans. C’était deux ans avant le suicide de mon père. Mes grands-parents habitaient une grande villa. Je n’avais pas le droit de jouer dans le jardin. Je restais à la cuisine avec ma mère et ma grand-mère ; mon père et mon grand-père discutaient au salon et buvaient du ricard.
A midi et demi, nous sommes passés à table. Il manquait mon grand-père. Ma grand-mère l’a appelé, et il n’a pas répondu. Elle a laissé passé une minute. J’étais face à la télé. Il y avait La maison de TF1. C’était présenté par Evelyne Dhéliat. La détonation a éclaté à la fin de la séquence bricolage. Tout le monde a sursauté. Ma grand-mère s’est levée d’un coup en disant, à voix haute : « le fusil ! », et s’est précipitée vers l’escalier. Mon père l’a suivie. Ma mère a pali et n’a pas bougé. Je n’ai d’abord pas bougé non plus, et puis quand j’ai entendu ma grand-mère hurler, j’ai couru voir ce qui se passait là-haut. Ma mère ne réagissait toujours pas. Plus tard, elle m’a raconté qu’en fait elle s’était évanouie, mais je me souviens d’elle assise à table. Pale, immobile, et le regard fixe.
Là-haut, mon père ne m’a rien laissé voir. La porte qui donnait sur le bureau de mon grand-père était déjà fermée. J’entendais ma grand-mère sangloter à l’intérieur, et faire des bruits bizarres avec sa bouche. Mon père paraissait bouleversé, mais il ne pleurait pas. Il m’a forcé à redescendre. Il a dit à ma mère d’appeler la gendarmerie, et il m’a conduit dehors. Nous nous sommes assis. Il m’a expliqué que mon grand-père était mort, que je ne devais pas voir ça, et que je passerai le reste du samedi chez les voisins. Des années plus tard, j’apprendrai qu’il s’était tiré une balle de fusil de chasse, en plein visage, qui l’a tué sur le coup, et qu’il n’a laissé aucune lettre d’explication.

5 : 29

Mon père s’est suicidé deux ans après, le vendredi treize juin mille neuf cent quatre-vingt, pendant que ma mère faisait les courses. Il était dix-sept heures trente, et je regardais Récré A2. Un épisode de Candy venait de commencer. Mon père avait la grippe. Il ne s’était pas rendu à son travail. C’est lui qui était venu me chercher à l’école. Après les devoirs, j’ai regardé la télé. Lui, il s’est enfermé dans la chambre. Un peu après le début de Candy, j’ai entendu un bruit provenir de la chambre, que je n’ai pas reconnu. J’ai appelé pour savoir si tout allait bien, sans réponse. J’ai appelé encore, et il y a eu un son étouffé, comme un gargouillement. J’ai été voir. Mon père s’était pendu dans la chambre. Il avait passé une corde autour d’une des poutres qui traversaient la pièce, et le bruit que j’avais entendu sans l’identifier était celui de la chaise qu’il avait renversée en se jetant dans le vide. Il m’a regardé. Ses pieds bougeaient de façon désordonnée au-dessus du sol. Avec ses mains, il tentait de desserrer la corde qui lui broyait le cou. Ses yeux étaient exorbités. Il ouvrait et refermait la bouche et un son mouillé en sortait ; il essayait de me dire quelque chose, ou alors simplement de respirer. Je n’ai rien fait. Je l’ai observé se débattre et mourir. L’agonie s’est achevée pendant le générique de fin de Candy. Je suis sorti, j’ai refermé la porte et je suis retourné devant la télé. Récré A2 était terminé. Je me suis levé pour changer de chaîne ; il y avait Un, rue Sésame qui commençait sur TF1. Un moment après, ma mère est rentrée. Elle paraissait joyeuse. Elle m’a demandé où était mon père, j’ai répondu que je croyais qu’il était dans la chambre. Elle est entrée, et elle a poussé un hurlement. Mon père non plus n’avait laissé aucune lettre d’explication. Longtemps après, je me suis demandé si le suicide était héréditaire.

6 : 28

Nous avons déménagé. Il a fallu que ma mère trouve du travail. Il a fallu que je change d’école. A partir de l’année suivante, nous avons habité à la campagne. Il n’y avait plus que nous. C’était comme si le reste de la famille, des deux côtés, n’existait plus. La maison était à l’écart de tout. C’était une vieille baraque à deux étages, trop grande pour nous, isolée. Il fallait marcher deux kilomètres pour aller à l’école. Ca n’était pas sur le trajet du bus, et le travail de ma mère ne lui permettait pas de m’accompagner à l’école, ni de venir m’y chercher. J’ai découvert que j’aimais marcher, et que j’appréciais la solitude. Pour aller jusqu’à l’école, je suivais un petit chemin sur une centaine de mètres, à travers la forêt, puis une route départementale, que je longeais pendant deux kilomètres, jusqu’au village. Il fallait encore traverser une partie du village, jusqu’au centre. C’était une petite école, il n’y avait pas beaucoup d’élèves.
J’aimais ce trajet. Les arbres. La forêt, j’aimais bien ça. Je ressentais sa puissance. Quand il faisait trop froid, ou trop chaud, ou qu’il pleuvait ou qu’il y avait du vent, c’était encore mieux. J’avais envie de me perdre là-dedans, et de ne jamais en sortir. De rencontrer les loups. Qu’ils me traquent. Me tuent. Qu’ils me jugent faible, ou alors qu’ils m’adoptent.
A l’école, je m’ennuyais. Je ne parlais pas aux autres, et je ne parlais pas à ma maîtresse. Les adultes étaient au courant pour le suicide de mon père, alors ils me foutaient la paix. Aux récréations, je restais dans la classe, à dessiner. Je n’aimais pas l’école, tout me paraissait faux. Tout avait l’air hypocrite, mauvais. Je me souviens des lettres en couleurs punaisées sur les murs, pour apprendre à lire. Des lettres qui prenaient la forme d’animaux rigolos. Mais elles cachaient un mensonge. Je le percevais. Et cette perception était le négatif de ce que j’avais éprouvé en écrasant la mouche entre mes doigts.

= commentaires =

nihil


    le 27/04/2008 à 15:08:12
gravure : jean-marc renault (http://www.jmr02.blogspot.com)
nihil


    le 27/04/2008 à 15:10:11
Y a que la fin du troisième paragraphe qui rappelle le premier épisode, le reste c'est du rapport de gendarmerie à la 'surfaces'. Bon c'est pas mal, mais je trouve que ça vaut plus le coup quand on reste sur le ressenti du gamin.
Hag


    le 29/04/2008 à 17:22:59
Globalement comme nihil, le troisième paragraphe esr vraiment bien, les deux premier trop faibles. Remarque, ça colle bien à l'attitude du môme apathique, mais tout de même ça aurait pu être mieux.
Quelqu un


    le 01/05/2008 à 02:23:01
Toute jouissance a un caractère mythique. En payant son tribu à la nature, la jouissance renonce à ce qui serait possible... Jouir et faire jouir. Ainsi sonne le glas de tous les possibles dans la saturation des positions techniques naturellement offertes à la consommation transgressive.

Glaüx-le-Chouette


    le 01/05/2008 à 11:08:36
Sauf que Nietzsche, lui, avait payé son tribut à l'orthographe, et n'aurait pas écrit "tribu" dans la traduction de son propre bouquin, pauvre con. Sans parler du caractère adolescent d'une citation de lose comme ça.
Glaüx-le-Chouette


    le 01/05/2008 à 11:38:51
Le troisième paragraphe, osef total à mon goût, putain, ouais, les balades dans la nature c'est chouette et l'école te les gens cépakoule, bon, d'accord. Osef. Pour le reste, très bien. Mon impression demeure sur cette série, c'est du bon, pas d'ambitions littérateuses ou formelles à la con (et étant donné le passé, ouf, bordel, enfin), juste des phrases claires sans exubérance. Et dès lors on est face à une réalité, et dès lors on peut réagir, et dès lors youpi.

Bon, c'est pas nouveau, vraiment pas, gnagnagna suicide, gnagnagna Récré A2, c'est même cliché, un peu, comme sentiment, mais exprimé de façon plane comme ici, pourquoi pas. Le deuxième paragraphe a marché sur moi.

Konsstrukt


    le 01/05/2008 à 14:22:14
récré A2, c'est parce que, dans le cadre d'un bouquin qu'avait pas grand chose à voir, je m'étais fait envoyer les programme télés de quelques journées de années 80 par télérama, des belles photocopies d'époque, et tout et tout, j'étais tellement content que, quand j'ai abandonné l'autre projet, je m'étais promis de réutiliser tous ces beaux programmes garantis authentiques.

ah mais c'est que ça bosse, meuhsieur.

(ça veut dire quoi, osef ?)
Glaüx-le-Chouette


    le 01/05/2008 à 14:26:54
Ca veut dire que comme écrivait l'autre, ça me semble rempli d'une notable quantité d'importance nulle.

A part ça je suis tout à fait effrayé par cette fascination esthétique pour Télérama, assumée et cultivée. Seigneur.
Il y a des perversions que l'esprit humain se refuse à concevoir.

Commentaire édité par Glaüx-le-Chouette.
Konsstrukt


    le 01/05/2008 à 16:01:28
viens à la maison, je te montrerai ma collec.
Le Gnou     le 03/05/2008 à 00:49:27
Le jeu : dire quelque chose qui puisse convaincre au moins deux personnes que vous avez lu.

L'enjeu : débloquer les textes en attente et permettre à Mill de voir affichés en première page ses textes de comptoir.


Je sens déjà la foule en délire.
Cuddle


fb
    le 03/05/2008 à 15:58:06
J'ai apprécié amplement le texte qui m'a tout de suite fait penser au premier. L'auteur me parait bien sympathique et les faits évoqués semblent réels. Bref, le tout est bien agencé, j'aime vraiment bien ce gosse...
Narak


    le 04/05/2008 à 13:24:04
C'est frais, pas transcendant mais assez bien écrit sans attendre le niveau du premier. C'est assez marrant de remarquer qu'à la fin du texte j'avais presque oublié la partie " suicide de papy et papa " et que l'impression générale du texte tenait dans " Aux récréations, je restais dans la classe, à dessiner. Je n’aimais pas l’école, tout me paraissait faux " c'est la partie la moins intéressante du texte mais c'est celle qui m'a marquée ( Ou alors j'ai une mémoire complètement flinguée par le vin de l'Hérault, c'est pas impossible non plus ça.)
Bref, le dernier paragraphe je confirme on s'en fout complètement dans le propos, mais c'est celui qui m'a le plus marqué donc il n'est pas inutile (cqfddtcs)
L'accent est peut être un peut trop mis sur le programme télé du deuxième paragraphe, c'est légèrement gratuit.

Marquise de Sade


    le 08/05/2008 à 18:58:04
"(ça veut dire quoi, osef ?)"

Merci, Kons d'avoir osé poser la question qui me turlupine à chaque fois que je viens sur la zone sans oser la poser !

Glaüx-le-Chouette


    le 08/05/2008 à 19:02:18
osef taline


Merci de m'avoir permis de placer à nouveau cette vanne sublime et copyrightée.
Ajoutons qu'un individu a pensé à faire aussi roflmao zedong, que respect et gloire sur lui et toute sa race.
Marquise de Sade


    le 08/05/2008 à 19:22:46
*attend que Kons demande ce qu'est osef taline*



(magne-toi Christophe, je sais pas si je dois remercier Glaux ou lui dire d'aller se faire enculer ! )

commentaire édité par Marquise de Sade le 2008-5-8 19:23:3
nihil


    le 08/05/2008 à 19:27:51
Elle l'appelle Christophe.

OK, y a une conspiration. Sortez les jerrycans de gasoil, on va faire une purge préventive.
Konsstrukt


    le 09/05/2008 à 09:40:19
merde, on est repéré.
Mano


    le 09/05/2008 à 11:41:55
ça déchire.

J'suis con moi mais les poutres au plafonds je les vois pas en ville alors du coup quand tu dis qu'ils partent à la campagne je me dis qu'ils y étaient déjà. J'suis con moi.

Il n'y a rien à rajouter à ça.

Si, les programmes télé... moi j'suis bon public ça me va mais tout de même il n'y avait pas besoin de faire une recherche avec photocopies de télérama pour te rappeler que dans les années 80 il y avait Candy sur A2 et puis rue Sésame sur la , non ? C'est la vie, la vie de Candy !
Konsstrukt


    le 10/05/2008 à 09:29:40
non, mais tu savais à quelle heure ça passait, toi ?
et puis tu oublies le programme du dimanche midi, hein.

quant aux poutres, c'est que j'ai du trop longtemps vivre en alsace, ça m'a déformé l'esprit.
[nihil]     le 10/05/2008 à 14:29:57
Tant que c'est que l'esprit.
Roger Pute     le 11/05/2008 à 16:17:28
Je viens de lire les deux premiers épisodes et globalement j'adore. Le style est pas exceptionnel mais ça se laisse lire tout seul. Et ça fait quand même plaisir de lire un truc qui sors du texte zonard type à base d'enfant éventrés, de pétages de câble gores et sans queue ni tête et de viols de marmottes.
EvG


    le 08/06/2008 à 16:19:44
Disons que cet épisode soulève moins mon enthousiasme que les deux autres. A vrai dire, ce n'est pas un mal puisque l'émotion qui entre en jeu est toute particulière, l'apathie du marmot, cette sorte de neurasthénie juvénile. Disons que ça me rappelle des souvenirs alors, ça offre de la profondeur au texte.
Puis j'aime bien parfois, quand le style est mis de côté pour mettre en valeur l'émotion. L'esthétique est un truc de tapette !

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