LA ZONE -
Résumé : Bon, ça part d'une bonne idée, qui promet du LOLOLOL de qualité supérieure : un clochard paranoïaque qui se prend pour un super-héros justicier. Foin de lol, c'est tout à fait terne. L'idée et son développement tiennent la route, c'est rythmé et facile à lire, mais passer à coté d'une telle mine de gags et se la jouer sérieux, faut être con.

Batman

Le 23/06/2010
par Konsstrukt
[illustration] 1

« Je vis à la station Bonne-Nouvelle depuis deux ans. J’y passe tout mon temps et je n’en sors que pour aller m’acheter à manger et à boire. Les vigiles me connaissent et me laissent dormir là, certains usagers du métro me connaissent aussi et moi je connais leurs visages et leurs pensées. Même s’ils l’ignorent, je les protège.
J’ai trente-cinq ans. Ma femme est décédée il y a trois ans, ce qui a fait écho a des années de distance avec la mort de ma mère qui pourtant n’avait rien à voir. Quand j’avais onze ans, mère avait été tabassée à mort par son mec de l’époque et j’y avais assisté caché sous la table. J’ai terminé en foyer et la police n’a jamais retrouvé ce type. Ma femme est morte du cancer, elle fumait et buvait trop et moi je fumais et buvais davantage mais c’est elle qui est tombée malade. A cause de la douleur elle a passé un mois sans parler et presque sans manger, ça ne me dérangeait pas puisque j’étais bourré tout le temps. Un jour elle a eu un malaise. Le temps que le SAMU arrive elle était inconsciente. Ils lui ont filé de l’oxygène, elle s’est réveillée dans l’ambulance, elle est morte à l’hôpital d’une insuffisance cardiaque. Ils ont retiré de sa gorge une tumeur toute noire et grosse comme le poing. J’ai picolé de plus en plus, j’ai perdu la maison, j’ai fini dans le métro et je n’ai plus parlé à personne.
J’ai commencé à fouiller les poubelles pour récupérer les journaux que les gens abandonnaient. Je n’étais pas revenu à Bonne-Nouvelle par hasard, c’est là qu’on habitait avec ma mère et j’avais la conviction que le salopard qui l’avait assassinée n’avait pas déménagé. Je le sentais. Je savais que je le reconnaîtrai aussitôt que je le verrai. Il n’en était pas à son premier crime. En épluchant les journaux et aussi d’autres sources d’informations bien plus confidentielles, j’avais appris qu’il tuait des femmes depuis des années. Il n’avait jamais quitté ce quartier devenu son territoire. Il échappait à la police pour la simple raison que cette affaire était médiocre. Un meurtrier à la petite semaine, qui vivait avec des femmes pauvres et les tuait à coups de poings une ou deux fois par an, pas de quoi exciter un inspecteur mais moi je ne pensais qu’à ça. Je recoupais, je guettais, je scrutais, je l’attendais et le jour où il serait enfin là je serais prêt à me venger.
Je picolais pour tenir le coup. J’étais en contact avec à ma mère. Depuis que je m’étais investi corps et âme dans cette mission je m’étais découvert des pouvoirs. Je détectais des signes dans les journaux et dans les affiches. Je sentais des odeurs. Je reconnaissais les victimes et les agresseurs. Certains morts me parlaient, pas uniquement ma mère mais avec elle je discutais tout le temps. J’ai pu mieux la connaître.
Je veillais sur cette portion du monde. Cette station de métro était devenue mon territoire, j’en connaissais les rythmes, je connaissais ceux qui la fréquentaient quotidiennement. Je repérais les indésirables et je les surveillais, je punissais ceux qui commettaient une mauvaise action. J’étais devenu un justicier. Il arrivait que je me trompe parce que je buvais trop. Il m’arrivait de croire à une agression alors qu’il ne s’agissait que d’une affiche publicitaire. Il m’arrivait de mal interpréter les signes distillés par le journal parce que j’étais trop torché mais dans l’ensemble j’étais un bon justicier.
Je veux vous raconter l’apogée de ma carrière. J’ai enfin trouvé l’assassin de ma mère. Il va enfin payer. Un indice majeur m’est apparu dans un exemplaire froissé de Vingt minutes. Une femme avait été battue à mort, ici même mais à la surface, dans un immeuble. Je savais lire entre les lignes et ma mère me le confirma : il s’agissait bien du même assassin, de cette ordure que je traquais sans relâche depuis deux ans. Ma quête arrivait enfin à son couronnement. J’étais fébrile en recueillant les indices, les odeurs, les informations. J’appris qu’il serait à la station à dix-huit heures. Il sortirait du métro. Ce serait l’heure de pointe, tous mes sens devraient être en éveil. Je devrais être d’une vigilance sans faille.
J’étais tellement concentré sur mon affaire que je ne faisais presque plus la manche. Seuls les habitués me donnaient de l’argent, ceux qui connaissaient mon rôle et me remerciaient de la protection que je leur apportais. Je n’avais pas de quoi manger, seulement de quoi boire, mais cela me suffisait. Le matin les affiches publicitaires avaient été changées. Les nouvelles représentaient des hommes et des femmes beaux et bien habillés. Ils m’aideraient. Ils vantaient un parfum et des ordinateurs portables. L’odeur et l’information, mes deux sources de vérité. Ma mère aussi était là. Nous avons passé la journée à discuter. Nous savions qu’une fois ma mission accomplie elle quitterait définitivement ce monde tandis que moi je pourrais au contraire y retourner. Je voulais quitter cette station et mettre mes pouvoirs au service de la justice.
A dix-huit heures j’étais posté sur le quai qui allait vers la station Grand Boulevard, juste à côté du plan de Paris. J’attendais. Les signes indiquaient qu’il sortirait de la prochaine rame. J’avais dans la poche une bouteille de vin et un couteau avec lequel je lui percerai le cœur. Je ne voulais pas le faire souffrir, je n’étais pas un assassin. Ma mère se tenait à mes côtés et mes autres alliés invisibles patrouillaient. Le quai grouillait de voyageurs bien habillés qui sentaient bons. La tension était palpable par tout le monde. Les animaux frémissaient. Une atmosphère de traque et de sauvagerie électrisait l’air.
Le métro arriva, stoppa, un flot de voyageurs en descendit et croisa le flot de ceux qui montaient. Il était quelque part. Il était là. J’observais la foule à la recherche d’un signe. La plupart des gens me lançaient des regards dégoûtés. Ils étaient confondus par mon apparence physique lamentable, par mon odeur, par ma posture, par ma bouteille. Ils étaient aveuglés par mon costume, ils ne comprenaient pas que j’étais l’instrument de la justice et du bien, mais quelques-uns savaient et l’admiration que je lisais dans leurs yeux me donnait du courage.
Je ne le vis pas mais lui me vit. Il me parla. Ca n’était pas une voix mais mille voix, un brouhaha, toutes les conversations et toutes les pensées de tous les voyageurs qui au lieu de s’entremêler en une cacophonie douteuse convergeaient vers l’unique phrase, concentrée comme une flamme et dirigée vers le centre de mon crâne. Elle me brûlait, j’avais les larmes aux yeux, mon cerveau poussait de tous les côtés pour sortir.
« je suis là, je suis là, je suis là, je suis là, ... »
Dans le brouillard de ma douleur, je compris que lui aussi avançait déguisé. Il aurait pu être n’importe qui. J’étais ballotté par les gens, ses pouvoirs me réduisaient à l’impuissance, je souffrais. J’étais consterné. Je reçus un coup par-derrière qui brisa le lien et dissipa la douleur. C’était deux jeunes habillés de survêtements informes et au visage de brute à demi dissimulé par une capuche. Ils me bousculèrent pour entrer dans le wagon. Ils étaient deux mais c’était lui, c’était lui qui avait pris ce masque révoltant et dans leur sourire je reconnus le sien, dans leurs yeux je vis son regard. Tandis que la rame s’éloignait, dans ma tête il disait : « je reviendrai, petit ; je reviendrai »
Je passais une heure en état de choc. Non seulement je me suis révélé incapable de le stopper, mais encore c’est lui qui m’avait nargué et défié. Je retournais à mon banc, des heures passèrent. Je réfléchissais. On me donnait du fric. Je ne sortais de la station que pour acheter à boire, je ne sais même plus s’il faisait jour ou nuit, je ne mangeais pas, je ne dormais pas, je ne faisais que boire et réfléchir. Trois jours, peut-être quatre, passèrent ainsi. Ma mère m’aidait. Nous cherchions une faille, un moyen de le repérer, nous guettions des signes. Je lisais tous les journaux, tous les prospectus, le moindre papier froissé et jeté dans la poubelle ; je reniflais les tâches d’urine et les restes de nourriture, je cherchais une piste mais il n’y avait rien. J’étais défait. Il était venu, il s’était montré, il m’avait défié et je n’avais rien pu faire... J’étais au désespoir.
C’est au bout d’une semaine de cette attente pesante et déprimante que j’ai enfin obtenu l’information cruciale. Je l’ai obtenue au prix d’un crime. Une autre femme avait été battue à mort quelque part à la surface mais le journal me révéla enfin la part de vérité qui me manquait et me donna enfin une piste que je pourrais suivre : une odeur, un fumet de sang, un remugle qui venait des profondeurs, une trace qui menait à sa tanière. C’est là que je m’apprête à me rendre pour vaincre ou périr et là-bas j’y vais seul, ma mère a cessé de m’accompagner, ça y’est, je suis face à mon destin mais pour que mon combat ou mon sacrifice ne soit pas vain j’ai décidé de vous écrire ceci. Le témoignage d’un héros, d’un champion du bien. Il y a un passage secret et je le trouverai. Dans les ténèbres qui relient les stations il y a un passage qui mène à l’infra-monde et c’est là que le meurtrier se cache, c’est là que je me rends avec l’espoir de revenir victorieux »

(Posté sans timbre dans une boite aux lettres proche de la station de métro Bonne-Nouvelle et adressé à la rédaction parisienne de 20 minutes)

2.

Fernand Lassère, quarante trois ans, était employé de maintenance à la RATP. Son travail consistait à vérifier et réparer les installations électriques et les câbles qui courent d’une station à l’autre. Il était un de ces fantômes orange vif qu’on peut croiser quand on voyage dans le métro parisien, émergeant un instant de l’obscurité qui sépare les stations.
Le vingt-quatre novembre à dix-neuf heures trente, il intervint à Bonne-Nouvelle pour remplacer un fusible défectueux responsable d’une perte de lumière juste avant Strasbourg-St-Denis. Il dévissait en sifflotant un boîtier frappé de la mention « danger : haute tension » quand un bip à sa radio l’avertit de l’imminence d’un métro. Il s’aplatit contre le mur, inutile de risquer sa vie, et regarda passer la rame. A cette vitesse, tout ce qu’on avait le temps de voir c’était la lumière des wagons. Segmentée par les séparations entre chaque vitre, elle donnait l’impression de clignoter. Les passagers étaient une masse floue et prise dans cet éclairage vif, avec toujours une ou deux silhouettes qui émergeaient, figées dans une expression ahurie ou une attitude banale.
Une fois le métro passé, il se remit à travailler mais s’interrompit à nouveau en entendant s’approcher des pas en provenance de la station. Il mit les mains en coupe autour de ses yeux pour mieux voir et aperçut en contre-jour un vieillard qu’il reconnut comme étant le vieux clochard qui squattait ici depuis toujours. Un vieil alcoolo qui foutait la trouille aux étudiantes et qui parlait tout seul. Il empestait comme une charogne, avait une barbe dégueulasse, des ongles noirs, des rides, un visage couperosé par le mauvais pinard qu’il s’envoyait à longueur de journée et empilait sur lui été comme hiver des couches de vêtements marrons qui puaient la mort.
- Héla, grand-père, faut pas venir ici, c’est dangereux !
Le vieux n’entendit pas ou alors était trop bourré pour comprendre quoi que ce soit. Il parlait toujours tout seul, mais impossible de piger le moindre mot de son sabir.
Fernand poussa un soupir excédé et, reposant sa caisse à outil, se dirigea vers le SDF. Si cet idiot se faisait choper par le métro suivant il ne se sentirait même pas crever, pété comme il l’était. Parvenu à son niveau, il répéta :
- Faut pas rester là, papi. Faut retourner vous asseoir.
Il parlait fort, avec un sourire contraint et en articulant bien, comme on fait quand on s’adresse à un sourd ou à un débile, mais le vieux ne réagit toujours pas et continua d’avancer. Il déplaçait une odeur épaisse de vieille pisse, de chiasse restée des semaines à sécher au fond de son froc, de sueur rance, de froid sale, de fringues raides et moisies et de métro avarié. Fernand serra les dents, saisi par la puanteur. D’un air écœuré, il avança la main pour attraper l’apparition dégoûtante à l’épaule. Il fallait bien le ramener à sa place, ce vieux déchet.
Le SDF, l’air toujours absorbé dans des pensées désagréables, cessa de parler tout seul et se dégagea d’un mouvement d’épaule. De l’autre bras, il cogna sèchement Fernand au visage. L’employé surpris pris le poing en pleine poire. Il sentit son nez se tordre et la cloison se fendre. Du sang coula, il perdit l’équilibre, cela suffit au SDF pour le pousser sur la voie. Fernand cria et tomba d’un mètre vingt sur le dos. Le SDF le regarda se briser les reins en bas et s’écrasa contre le mur quand le métro passa. Il vit peut-être le visage horrifié du conducteur et celui de Fernand juste avant que la motrice l’efface plein phare et traîne son corps désarticulé sur cinquante mètres - le temps que le pilote réagisse, freine et prévienne le PC.
Fernand n’était pas mort. Les métros disposent d’une sécurité, ils ne tuent pas les gens, ou alors rarement, et cette fois-ci la victime survivrait. Fernand resterait tétraplégique.
Le SDF partit dans l’autre sens, traversa comme une bombe titubante et hagarde la station à l’extrémité de laquelle les gens s’amassaient déjà en attendant l’arrivée des secours, les premiers commentaires s’échangeaient déjà, accident, suicide, sûrement suicide, et s’engouffra dans l’autre tunnel, celui qui menait à Grands Boulevards. Une partie du réseau était bloqué à cause de l’accident, ce qui lui permit de fuir. Du métro, il passa dans les égouts et il y resta.
Pendant une semaine il se terra sans manger ni boire, trop apeuré pour sortir. Il ne parlait plus tout seul, peut-être les voix l’avaient-elles quitté. Pendant cinq ans, il avait bu trois litres de vin chaque jour. La désintoxication forcée fut très douloureuse. Des hallucinations cauchemardesques le firent hurler. Des douleurs acides lui tordirent l’estomac et les intestins, des migraines optiques le terrassèrent, il vomit et chia du sang. Cela dura cinq jours. A la fin il était très affaibli, il avait perdu presque dix kilos, mais il était sevré. Son cœur atteignait cent battements par minute et sa tension dépassait quatorze. Il était sur le point de crever. Il quitta le métro très maigre et très pale. Les passants s’éloignaient de lui. A minuit et demi le SAMU social le récupéra. Il raconta son histoire à un infirmier qui ne le crut pas mais transmis quand même l’information à la police. On l’arrêta. On le jugea responsable et on l’envoya sept ans en prison, où il se tint tranquille et se refit une santé. Les autres détenus le laissèrent tranquille.
A sa libération, il trouva une place en foyer et suivit le circuit classique de la réinsertion sociale. Trois ans plus tard il travaillait à la Direction Départementale de l’Equipement de Beauvais. Il avait quarante-sept ans. Il habitait un studio à Creil. Il prenait des cachets contre la schizophrénie, contre la dépression et contre l’insomnie. Il n’était pas heureux. Il se souvenait avec nostalgie de sa flamboyance passée. A la pause-café de dix heures il racontait à ses collègues des anecdotes tirées de sa vie dans le métro. Son public riait de ces médiocres histoires et méprisait l’homme qui les racontait.
Il mourut d’un cancer du foie à cinquante-trois ans. Depuis son dernier combat, il n’avait pas bu une seule goutte d’alcool ni lu une seule ligne de journal.

= commentaires =

MF     le 24/06/2010 à 02:20:13
J'ai bien aimé le choix du titre.

Moins, la citation duquesque sans les fautes dreamcatcheriennes :"Ils étaient aveuglés par mon costume, ils ne comprenaient pas que j’étais l’instrument de la justice et du bien, mais quelques-uns savaient et l’admiration que je lisais dans leurs yeux me donnait du courage.
Je ne le vis pas mais lui me vit. Il me parla. Ca n’était pas une voix mais mille voix, un brouhaha, toutes les conversations et toutes les pensées de tous les voyageurs qui au lieu de s’entremêler en une cacophonie douteuse convergeaient vers l’unique phrase, concentrée comme une flamme et dirigée vers le centre de mon crâne. Elle me brûlait, j’avais les larmes aux yeux, mon cerveau poussait de tous les côtés pour sortir."
Lapinchien


tw
    le 24/06/2010 à 13:06:32
ça fait une bonne suite du Normalizer, c'est à peu près ce que je lui réservais suite à sa dernière aventure.
Das


    le 24/06/2010 à 13:33:57
C'est assez bien narré je trouve, si on se formalise pas trop sur quelques passages comme cité plus haut. Petite anecdote divertissante et bien racontée, sans prétentions, c'est sympa.
Konsstrukt


    le 24/06/2010 à 16:45:27
(je réponds à celui qui a rédigé le résumé critique : c'est très vrai, ce que tu dis, mais d'un autre côté je ne suis pas tellement connu pour ma grande lollité littéraire, hélas)

commentaire édité par Konsstrukt le 2010-6-24 16:46:5
glopglop     le 24/06/2010 à 18:35:25
"...il se tint tranquille et se refit une santé.Les autres détenus le laissèrent tranquille."
Tranquille Kstrkt, tranquille.
Yog


    le 25/06/2010 à 23:04:42
J'ai aimé, j'aurais aimé un développement sur les signes nterprétés mais en fait ça aurait fait too much. Pour moi se lit bien, intrigue bien menée evitant pas mal le déjà vu dans le theme 'clodo cinglé"
Konsstrukt


    le 28/06/2010 à 08:47:18
pour ceux que ça intéresse, cette nouvelle a été écrite pour répondre à un appel à texte et suivant un thème imposé : don quichotte.

glopglop : oui. et je l'avais jamais remarqué. quelle incurie.

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