LA ZONE -
Résumé : Le thème de ce texte n'a rien d'original, de la réflexion à la volée sur le monde, le peuple, Dieu, et autres empêcheurs de glander en rond. S'en suit une tripotée de clichés tellement faciles qu'ils feraient passer William Saurin pour Paul Ducasse ou Lady Gaga pour ta mère, et qu'on en oublierai presque qu'au delà de cette démonstration de "regardez, je suis laconique et misanthrope (Mc Do/Misanthropie, ça se tiens) et puis j'ai lu Jünger, même" se trouvent des morceaux insupportables d'anglois qui n'ont rien à foutre là. Ok, super.

Ketchup Universe

Le 18/01/2011
par Paul Sunderland
[illustration]
Il est quatorze trente et, franchement, je trouve que c’est pas une heure pour bouffer.
Ce matin, comme depuis un certain temps, j’ai glandé chez moi. Enfin, glandé, c’est une façon de le dire. Je ne suis pas resté inactif. Je devine vos réactions : il s’est encore branlé sur des photos de cul. Croyez-le si vous voulez. Toujours est-il que, actuellement sans emploi, je ne me suis pas forcé à garder le rythme d’une journée habituelle de labeur. « Le travail est la prière des esclaves, la prière est le travail des hommes libres », dixit Léon Bloy. Mon cher Léon Bloy. J’ai peut-être bien prié, ce matin. Mais cela, vous l’êtes-vous dit ? C’est sans importance.
J’ai quand même pris un petit-déjeuner et une demi-heure après, comme les canards, il fallait que j’évacue. Ensuite, je me suis récuré le trou de balle et tout le reste. Me voici enfin présentable. Sauf qu’il est quatorze heures trente. Je n’ai pas envie de me réchauffer une barquette micro-ondable, le problème va donc se résoudre en extérieur.
Je vais au McDo, car j’adore mal manger pour cher. Il s’en trouve un près de la gare mais si je vois que la file d’attente est trop longue à mon goût (je n’aime pas les files d’attente), j’irai chez les Kurdes d’à côté, dans Kebab Street.
Il fait gris, l’automne s’installe. Ca n’en finit pas de crever, dehors. Qu’est-ce qui crève, au juste ? Nos rêves, je pense, mais la file d’attente n’est pas trop longue.
J’entre. Je suis probablement un des rares Français à se rendre au McDo avec un livre d’Ernst Jünger dans sa poche intérieure de blouson. Le Mur du Temps. Voilà ce que je me dis en attendant mon tour. Ce n’est pas de l’orgueil, cela relèverait plutôt du secret malicieux.
Il y a un cul de nana juste devant moi. Je le regarde. Un peu gros dans ses jeans, mais bon, pour la quarantaine (à ce que je juge, de dos), j’ai vu pire.
J’ai oublié de me raser. J’ai l’air un peu explosé mais au moins, quand je parle, je ne pue pas de la gueule. Ca serait gênant pour emballer la petite conne qui tient la caisse de ma file. Je suis ironique. La nana en question, je l’ai parfaitement identifiée. C’est celle qui sourit jamais, la mal aimable. Une petite jeune qui doit faire ce job entre deux cours à la fac. Petite queue de cheval, cheveux châtains clairs, pas trop mal gaulée dans son uniforme McDo. Mais pas un sourire. Si je n’étais pas un gentleman je lui mettrais bien deux tartes dans la gueule pour la dégeler. Ensuite, je me la ferais comme un pot de fraises, dans les cuisines juste derrière. Mais ce n’est pas mon genre, comme vous le savez parfaitement. Je me montre en effet très correct alors que je lui passe enfin ma commande (le cul de devant s’en est allé vers sa satisfaction personnelle).
J’en prends trop, comme d’habitude. Un menu maxi best-of Royal Bacon avec frites-coca, plus un deuxième Royal Bacon en sandwich. Sur place, je règle par carte. Je ne mangerai pas ce soir, c’est tout. Je n’aime trop pas manger le soir, de toute façon.
Je n’attends pas trop longtemps, quatorze heures trente, c’est une période creuse. Je paie et m’en vais avec mon plateau. Les places du rez-de-chaussée qui m’intéressent sont toutes occupées. Je vais me rabattre sur la mezzanine. Je m’engage dans l’escalier. J’ai la technique. Il faut s’arranger pour mettre sa boisson vers le centre du plateau, ça diminue les risques d’accident. Non pas que ça ne me soit jamais arrivé. Ca m’est arrivé une fois, j’ai foutu mon coca par terre, un jour il y a longtemps, mais ce n’était pas au McDo, c’était à Paris, dans le KFC près des Halles.
Jünger ballotte un peu contre mon cœur. J’arrive en haut, je repère une place qui me convient. Il n’y a personne aux alentours. Je vais pouvoir me caler le cul sur une banquette derrière un angle, et bouffer et lire tranquillement. Sauf que lorsque j’arrive près de ma landing zone, ça se met à coller sous mes semelles. Immédiatement je me dis : sperme en train de sécher, ou gerbe. Je suis con. Je sais bien que ce n’est pas ça. Mais ça a la même sensation que les reliquats de vomi. Je dis ça parce que ça aussi ça m ‘est arrivé, une fois. Ce n’était pas mon vomi. Il faudra que je vous raconte, à l’occasion, mais pas aujourd’hui.
Je me pose un peu comme un vieux, en soupirant. J’ai oublié de mentionner qu’on est jeudi et que je tiens une bonne crève depuis le samedi d’avant. En plus, je suis affligé d’une espèce de sciatique qui me prend aux reins et descend par instants dans les deux jambes, sur les faces externes, en lentes et lancinantes décharges électriques. Un après-midi de merde, au fin fond d’Occidental Zombietown. Heureusement que je peux m’appuyer contre le Mur du Temps.
Je bouffe en commençant par les frites (j’ai pris aussi du ketchup), entre deux quintes de toux et deux élancements dans les jambes.
Le sol. Le sol de ce McDo. Une mosaïque de petits carreaux, un à deux centimètres de côté, pas davantage. Les couleurs reproduisent, en motifs volontairement irréguliers, les couleurs des burgers. Une espèce de rouge marron pour la barbaque, du rouge vif pour le ketchup, sans oublier le jaune de la tranche de fromage chimique. Welcome to the Ketchup Universe. Il y a quelques années de cela, j’en avais fait les paroles d’une chanson, en anglais. Un ami avait mis ça en musique, dans le répertoire prog rock.
Soulagement. Au moins, cet après-midi dans ce McDo de la gare, on n’est pas affligés par la énième compil Michael Jackson. La sono ne diffuse même carrément rien, pour une fois.
Je mange, de temps en temps je lâche voluptueusement un rot. Je me suis entraîné en écoutant attentivement l’empereur Palpatine dans Revenge of the Sith, lorsqu’il invite Anakin Skywalker à se relever après que ce connard ait renoncé à son serment de jedi. Dans la version originale il lui dit « rise », je ne sais pas ce que ça donne dans la version française que je n’ai pas vue, mais en anglais, ce « rise », on a l’impression que c’est prononcé comme si c’était une éructation. URRHHIISE. Ca rend un son bien obscène, je trouve, et je me demande si la voix de l’acteur sur ce mot n’a pas été retravaillée en studio, volontairement, afin d’accentuer le caractère répugnant du personnage qu’il incarne. En tout cas, ça m’a bien fait marrer lorsque je l’ai entendu pour la première fois. Depuis, je m’entraîne régulièrement (tous les jours, en fait). URRHHIISE.
Je pense également que le nom « Palpatine » résulte de la fusion de « Pol Pot » et de « Staline », histoire de suggérer le côté despotique.
Je reviens à mon sujet. Un mec vient de s’asseoir à quelques mètres à ma droite. Il s’est amené avec son ordinateur portable. Je le vois taper sur son clavier avec une expression jubilatoire. Bien sûr, je me demande s’il n’est pas sur un site de cul. Il fait ce qu’il veut.
Deux nanas arrivent peu de temps après. Une mince et une grosse, la petite vingtaine pour les deux. Elles se posent sur ma gauche, contre le mur (pas du Temps, celui-là) en face de moi. Elles peuvent me voir et je peux les voir. Je continue de bouffer du Royal Bacon et des frites (le coca, je ne bois qu’à la fin, jamais avant).
Je n’entends pas ce qu’elles se disent, mais elles rigolent. Elles sont dans leur conversation. La mince n’est pas mal. Petite cochonne, tu as bien écarté les jambes en t’asseyant, il y a quelques minutes.
Quinte de toux. A force, ça finit par me faire mal dans la cage, dans les côtes, en sus j’ai même droit à un effet genre caisse de résonance dans les reins. C’est pas spécialement jouissif, comme sensation, surtout quand ça se répète depuis plusieurs jours.
De temps en temps je devine leurs regards posés sur le mec à ma droite. Je suis certain qu’elles se disent la même chose que moi. L’autre est toujours dans son trip, il a même passé des écouteurs. J’imagine des bites en train de se faire sucer sur son écran, et le geek à lunettes qui bande à en gicler dans le slip. Mais de là où je suis assis, je ne peux pas voir, de toute façon ça ne m’intéresse pas et je ne suis pas indiscret.
Les deux meufs, en revanche, je me demande si ce sont des lesbibiches ou pas. C’est plus fort que moi. Depuis quelques années, depuis qu’ont surgi dans les rues ces conneries de LGBT prides, dès que je vois deux nanas ensemble, je me dis : « Elles baisent ensemble ou pas ? » Ah mais non, Paul Sunderland, tu n’as rien compris, tu es un obsédé, tu portes en toi la haine des femmes, tu es un facho, un frustré (oui c’est ça, tu as raison, chérie, maintenant viens me faire un câlin, parce qu’en réalité tu m’aimes beaucoup en affreux jojo).
Le mec d’à côté a fini de manger, il remballe son matériel, se lève et s’en va. Les deux filles le regardent discrètement. Une fois qu’il est passé devant elles, qu’il est suffisamment loin, elles pouffent derechef, comme je m’y attendais.
Moi aussi, j’ai fini de manger. Je vide mon coca. J’ai le bide bien rempli et je sens que je dispose d’une réserve substantielle de rots.
Selon moi, Ernst Jünger fait partie des grandes lumières intellectuelles du vingtième siècle. Même Mitterrand l’admirait, c’est dire. Jünger m’apprend, depuis les années soixante au cours desquelles il a écrit Le Mur du Temps, que l’humanité va subir une très importante mutation. Jünger n’était pas à côté de la plaque au motif qu’un peu plus de quarante ans se sont écoulés depuis la sortie de son étude et qu’on n’a pas tous nécessairement l’impression d’un changement radical. Parmi ceux qui affirment cela, certains ont la vue courte et je ne peux les en blâmer car, sans s’en rendre compte, ils ont subi un système éducatif qui n’est ni plus ni moins qu’une trahison de l’Esprit. Quant aux autres, ceux qui savent mais n’admettent pas, ceux-là n’ont pas droit à mon indulgence.
La mutation, sa radicalité, c’est au plus profond de l’incarnation, dans les gouffres du trivial qu’il faut la méditer et l’expérimenter. C’est pour cela que j’ai emmené ce livre en ce lieu. On peut réfléchir à Jünger, Guénon, Evola, au Kali Yuga assis en tailleur, sans absorber autre chose que du thé vert pendant deux jours. Très bien. On peut penser à Dieu, au Créateur, dans une cathédrale, une église de type Le Corbusier, dans une pauvre chapelle au milieu d’une forêt. Très bien aussi. Mais quand tu entends une ambulance passer près de toi, ou dans le lointain, tu dois accepter de te retrouver dans ce qu’il y a de pire pour celui ou celle qu’on est peut-être en train de transporter vite fait aux urgences. L’incarnation, elle est là aussi. C’est la vie, ressentie au maximum parce que la mort, ou son idée, ne sont pas loin. La souffrance, c’est ici, maintenant, et ça obture tout le reste du paysage. C’est le mal issu d’une finitude physique inacceptable, c’est la menace de grande dilution alors que le véhicule sillonne le maillage urbain entre les impulsions électriques des feux de circulation, et que des gens luttent vainement contre l’entropie en remplissant leurs corps dans le Ketchup Universe, criblés par la wifi rayonnante de fraternité douteuse. C’est là aussi que tu pries, pour que le mec ou la nana crève pas dans l’ambulance, crève pas encore tout de suite, pour que cesse sa souffrance, quelle qu’elle soit, pour que personne dans son entourage ne connaisse le chagrin. Tu dois lutter de cette manière-là aussi. Tu dois porter la guerre aux confins de l’absurde, depuis ce creux de non-être qu’est le centre de l’absurde. C’est impératif, et c’est important. Tu peux lire et méditer Jünger au McDo, Dieu te le rendra.
J’en sens un qui monte. Même pas besoin de forcer. Il faut juste trouver la bonne posture, se redresser légèrement afin de mieux lui livrer le passage. A cet instant, j’ai le choix. Je peux le laisser sortir en version muette, ça fera juste une bulle de gaz en expansion devant ma gueule. Mais avec du coca, ce n’est pas aussi drôle qu’avec un morceau de saucisson. J’opte donc pour la deuxième solution, la bruyante. Seulement, pas question pour moi de juste produire un son non travaillé. Ce serait vulgaire. C’est là que je me félicite de n’avoir pas interrompu mon entraînement depuis 2005. Je lâche le truc, de façon très contrôlée, posément.
URRHHIISE.
Exécution irréprochable. Les deux nanas sursautent, regardent dans ma direction, puis se regardent. Pendant une seconde, un séisme terrible secoue leurs entrailles, elles ne savent pas comment elles doivent réagir mais le système nerveux, les zygomatiques ont leurs exigences implacables, et elles éclatent de rire. Moi, imperturbable, je fais comme si je ne m’étais aperçu de rien, le nez dans mon livre.
Du coin de l’œil je les vois qui se lèvent. Elles aussi ont fini de manger. Elles sont encore prises de secousses, je sais que celles-ci redoubleront de vigueur une fois dehors. C’est alors que le langage articulé leur reviendra. Ca leur fera une anecdote mémorable.
Moi aussi, je suis en guerre. Moi aussi, je lutte contre l’horreur. En m’adaptant au terrain.

= commentaires =

HK     le 19/01/2011 à 04:45:53
Merde j'aurais mieux fait de me pendre quoique cette merde laconique me fait le même effet.
Castor tillon


    le 19/01/2011 à 23:19:59
Y a un décalage étrange entre le gros dégueulasse et le type non dénué d'empathie qui prierait pour les blessés. Pas invraisemblable, mais ça nuit un peu à la crédibilité de l'ensemble.
Écriture enlevée, on sent l'expérience.
Et pis pourquoi les mecs ne font plus de fautes, maintenant, sur la Zone ? Merde. Va falloir rendre obligatoire l'usage de la touche Verr.Num. pour garder un peu de fraîcheur primesautière aux textes.

J'ai essayé le "euurrraïïïseee", mais c'est un truc de pro, ça. Je devrai me contenter de mon "beûaarp" habituel.
nihil


    le 20/01/2011 à 16:38:51
Y a aussi un décalage étrange entre la vignette en page d'accueil et l'image du texte.
Putain, ça brûle.
Castor tillon


    le 20/01/2011 à 17:45:23
Le type de l'image trimballe un vitiligo grave.
J'aimerais savoir... ou plutôt je ne veux pas savoir dans quel cloaque plein de becquerels la Zone va pêcher ses illus.

Qui a dit : "dans le tien" ?
Koax-Koax


    le 22/01/2011 à 18:33:33
- Commentaire aléatoire syndical -

Rouflaquettes, perfecto, sandales de corde.
Dourak Smerdiakov


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    le 22/01/2011 à 19:28:36
Je ne connais pas Ernst Jünger, alors la profonde profondeur du texte m'échappe certainement.

Les 5ème et 4ème chapitres à partir de la fin m'ont tout de même interpellé, mais j'étais un peu anesthésié par ce qui précédait, et que j'avais fini par lire en diagonale en me disant, effectivement, que c'était encore le énième récit désabusé de déambulation urbaine d'un tocard grandiloquent (il faut dire qu'on a lu ce genre de textes des centaines de fois).

Au final, je me gratte bien la tête pour savoir de quelle mutation on parle et si je dois lire Jünger avec pour principale raison que Mitterrand l'estimait. Si le but est de faire lire Jünger, c'est sans doute louable, mais le texte tout seul manque d'argumentaire.

Je ne vois pas en quoi on est moins incarné dans un restaurant huppé que dans un McDo. On l'est sans doute même davantage, puisque les choses de ce monde y parlent aux gourmands avec plus d'éloquence. Autant aller prier dans un trois étoiles, donc.
Le Duc


    le 23/01/2011 à 02:47:13
J'ai abandonné à un peu plus de la moitié, vaincu par l'ennui.
Dourak Smerdiakov


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    le 23/01/2011 à 19:33:40
Qu'il soit su, connu, reconnu, proclamé et claironné jusqu'au fin fond du trou du cul des siècles des siècles où s'égare parfois l'éternité durablement, que Paul Sunderland est un satané fil de pute.
Zak Blayde


    le 25/03/2011 à 04:10:11
Je m'attendais à ce qu'il s'imagine chier sur la table devant les autres clients mais j'ai pris du plaisir à lire dans ses pensées.

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