LA ZONE -
Résumé : Kwizera continue avec la suite de sa saga de Saint-con, Les enchanteurs, dans ce troisième épisode où l'on croise du monde et davantage, de la cible à bruler d'une qualité combustible indiscutable. Bien écrit, dans la ligne directe des épisodes précédents, avec certes une crémation un peu expédiée mais suffisamment bien pensée pour tenir la route, c'est en somme un bon texte pour cette presque fin de Saint-con.

Les enchanteurs III — Ce soir ou jamais

Le 25/04/2014
par Kwizera
[illustration] Mercredi 23 avril, Kuala Lumpur
Je suis en retard. Bien sûr, je connais la réputation du type, Gaston, les mauvaises langues disent que depuis la sortie de son dernier texte, “Les enchanteurs II”, la seule chose qu’il ait réussi à créer, c’est du retard. Sur le trajet, je relis mes notes sur cette histoire.
Fabe, ex-rappeur, Quebec ville, Mardi 24 avril
C’est en 1998 que j’ai lu Gaston. Pour la sortie de mon troisième album, “Détournement de son”, j’étais invité à une émission télé. Je n’avais plus mis les pieds à la télé depuis le fameux incident avec Nagui, sur le plateau de Tarata. Bref… donc avant de partir pour l’émission, je ramasse mon courrier et là je tombe sur la lettre d’un gosse, Gaston, enfin je dis un gosse mais il avait 13 piges à l’époque.
Il m’avait envoyé un long texte, plus ou moins un rap, plus ou moins une poésie, moins une histoire qu’une fantaisie, je saurais pas t’expliquer mieux. Je dois te dire que franchement… j’en recevais des tas de textes. “Hey Fabe, check ça”, “check ci”, “mate ce que je fais”. Bon. Mais celui-là, il m’avait vraiment plu. Donc je vais à l’émission, et à la fin de mon morceau, je lâche un mot pour le gars, je fais “détournement de son, Gaston”. C’est passé inaperçu mais si tu remates la vidéo, tu entendras clairement que je dis ça.
Après, nous sommes restés en correspondance quelques années, jusqu’à ce que j’arrête le rap. Dans une de ses dernières lettres, il s’enflammait, il parlait de se réapproprier le titre de mon album “détournement de son”. Qu’il en ferait un, un jour, de détournement. De télé, d’avion, de fonds, de texte ? Qu’est-ce que je pouvais en savoir ?
Je ne suis pas surpris qu’un de mes “fans” m’ait utilisé comme prétexte pour faire une connerie. Je dois dire que je n’aurais jamais parié sur lui, mais ça m’a servi de leçon.
Toute cette époque-là de ma vie, maintenant, ça fait partie de mon passé. Ce sont des souvenirs rassemblés dans une enveloppe grand format, une enveloppe que je garde mais que je ne veux pas ouvrir, et surtout pas par nostalgie. Et je n’ai pas envie que cette enveloppe devienne plus lourde que ma vie actuelle.
Je n’ai pas non plus à regretter ce qu’il s’est passé. C’était peut-être le chemin que je devais emprunter pour trouver ma foi, ma voie, quitte à perdre celle, de voix, par laquelle on me connaissait.
Mais la seule chose que je voudrais pouvoir changer… c’est de sortir les gens de ces torticolis adolescents… Quand on me dit “tu as apporté du bonheur aux gens”, je suis désolé d’entendre ça… Ce sont des phrases carapaces. Je n’ai rien apporté du tout, moi. J’ai fait de la musique, aussi sérieusement que je pouvais, d’accord. Mais c’était de la musique, rien de plus. Si certains ont pris ça pour du bonheur, c’est qu’ils avaient posé un ghetto blaster à la place du bonheur.
Mais je ne m’en veux pas. Si je dors bien, je ferai mieux demain. C’est tout ce qui m’intéresse. Ça, et rester droit, garder la tête haute tenue. Je philosopherai plus tard.


Anton Karmazoe, écrivain, Le Mans, Mercredi 25 avril
Les enchanteurs, c’est nous trois. Pierre, Gaston et moi. Ça part d’un vers dans un poème de Pierre, où il dit : “nous sommes les enchanteurs de la nouvelle ère”. Un soir où on déambulait dans Paris, un peu ivres et un peu jeunes, pendant que la lune se cachait bien haute pour pas nous faire honte, j’ai balancé, je crois que c’est moi qui ai balancé ça mais j’en suis pas sûr, c’est pas important mais je crois bien que c’était moi, j’ai balancé “la magie est morte, mes potes, mais nous dansons encore ! Nous sommes les créateurs, les enchanteurs de la nouvelle ère !” Je me souvenais comme ça du vers parce qu’entre deux, de verres, on en déclamait, on lisait à tour de rôles nos tags sur papier.
Alors ça a agi comme un déclic, et depuis il nous reste cette image en tête, et cette impulsion à notre mouvement.
Je suis content du texte de Gaston, du bruit que ça fait autour. C’est ce qu’on voulait. Se faire connaître par ce qu’on écrit. Qu’importe ce qu’il est arrivé à Gaston après coup… Il vaut mieux que les auteurs brûlent plutôt que leurs livres, non ? Et c’est que le début. Les enchanteurs mec. On arrive.


David Pujadas, journaliste, Paris, Lundi 21 avril
Putain, mais vous venez me voir encore à propos de cette histoire ? Je l’ai dit mille fois, mille fois dans la presse, c’est des conneries. Putain. Vous avez qu’à demander à la police, merde à la fin. Vous pensez quoi, que j’ai brûlé un type qui m’avait kidnappé et que le seul gars qui le sache c’est un mauvais écrivain publié dans un magazine minable ?
Quoi ? Mais je m’en fous qu’il soit reconnu dans l’underground, mais je m’en fous, merde !
Comment t’as obtenu cette entrevue, d’abord ? Qui t’a donné mon numéro ? C’est pas croyable, j’avais bien dit à Laurence de plus rien accepter de ce qui venait de la presse people française.
Hein ? Une revue poétique ?
Bon, si tu le dis. Tant que c’est pas le même chiffon que l’autre fou.
Non, je le connais pas, enfin juste son pseudo. Et il est si intéressant que ça, ce taré, pour que tu enquêtes dessus ?
Hein ? Oui, je vois. Donc il aurait écrit cette histoire comme une répétition, pour passer à l’acte cette année. Pourquoi pas, oui. C’est possible, avec ce genre de guignol.
Attends, attends, je te suis plus là, fais voir tes notes. Bien envoie-les moi par mail, alors !
Ouais, j’ai reçu, ouais. Putain, ce bordel. Tu dois mieux organiser que ça, pas étonnant que ton speech parte dans tous les sens. T’as jamais rien étudié en journalisme ou quoi ?
Rien que dans les dates, tu t’embrouilles, merde ! Comment tu passes d’un Mercredi 23 avril à un Mardi 24 avril ?
Mais putain si t’oublies de mettre les années on n’y comprend plus rien ! Tu sais au moins qu’on est en 2014, aujourd’hui, ducon ?
Compter sur les lecteurs ? sur l’intelligence des lecteurs ? Putain, mais t’es bien aussi flippant que l’autre taré, toi.


Dourak Smerdiakov, profession inconnue, lieu inconnu, ? septembre 2012
Nous avons publié ce texte, “Les enchanteurs II”, le lundi 23 avril 2012, dans le cadre d’un notre numéro spécial “Saint-Con” annuel. Je n’ai rien d’autre à en dire. Nous publions de la littérature, et si un journaliste doit venir s’intéresser à la littérature, il faut se demander si c’est un mauvais signe pour le journalisme français ou pour la littérature de notre pays.
Cet article d’un certain K, membre de notre revue, a été partiellement repris, tronqué dans ses largeurs, par un journal à sensation. Le journal a fait sa sensation et notre revue en est revenu. C’est l’ordre des choses, et je ne m’y oppose pas.
Mais puisque vous êtes là, laissez-moi vous dire. Vous avez un tel besoin d’événement, qu’il n’est pas étonnant de vous voir en chercher là où il y a failli en avoir. Je crois d’ailleurs que c’est là notre avenir à moyen terme. Et je dis ça le plus sérieusement du monde. Les faits divers seront de moins en moins jugés selon leur importance réelle mais selon leur importance potentielle. On s’approchera de la presqu’information au détriment de l’analyse, bien sûr, mais aussi au détriment de l’information confirmée. Un avion détourné fera les titres des médias pendant plusieurs semaines. Tandis qu’un avion écrasé passera, si je puis dire, à la trappe. Parce que c’est bouclé, on passe à autre chose. Mais un détournement, vous comprenez…
Il n’y aura plus qu’une frontière très mince entre l’info et la parodie d’info, car quand on rapproche ce qui a failli arriver de ce qui arrive, alors “ce qui n’est pas arrivé” devient “ce qui n’est pas encore arrivé”.
Dans un monde de 7 milliards d’individus qui s’ignorent autant — je veux dire : qui ignorent autant d’eux-même qu’ils ignorent des autres — ce n’est pas la mort ou le malheur des autres qui peuvent choquer, mais la possibilité de cette mort et de ce malheur. Trop gavés, trop passifs, trop nihilistes, trop infantilisés, trop individualisés, c’est comme si la réalité se retournait sur eux : “tu ne sens personne exister”, et que seul le divertissement, le presque-passé, ramenait le monde à portée de leurs sens. Mais je m’égare.


Pierre S., écrivain, Paris, samedi 28 décembre 2013
Après l’histoire avec Pujadas, on a eu le droit à quelques emmerdes avec les flics. Rien de méchant, rien de méchant. Mais Gaston en a profité pour disparaître de la circulation. Envolé l’oisillon ! Evaporé la flaque !
Je dis ça sans rancœur, mais je ne veux plus rien avoir avec ce nom. “Les enchanteurs” mon cul. Qu’il aille enchanté d’autres mecs. Réduire des heures et des heures d’écriture à une action digne d’un canular de présentateur radio, putain ! Et on lui faisait tellement confiance…
Il donnait dans le mensonge de ce genre, notez, on aurait dû se méfier. Il écrivait un roman appelé Leila en référence à une fille qu'il avait à peine croisé. C'était son genre, de faire d'une pierre une planète, il avait déjà fait le coup avec mon amie Juliette quelques années auparavant. « Je suis comme Proust, Pierre, je tombe amoureux d'un prénom avant tout » il me disait, mais je ne crois pas que Proust ait jamais écrit une telle connerie.
On dit qu'il a fui en Asie et qu'il prépare un nouveau coup. Mais moi je n'y crois pas du tout. Je crois à sa fuite, ça oui, mais pas géographique. Moi je crois qu'il a fui à un endroit où il aura une meilleure excuse pour ne plus écrire.



Mildred Ursula, science-fiction, Paris, lundi 13 janvier 2014
La dernière fois que j’ai vu Gaston, c’était en décembre 2013. Avec Agar, on préparait une nouvelle revue. Il devait tenir une rubrique “fait divers”. On n’était pas convaincu, mais pourquoi pas… Il voyageait beaucoup, à cette époque. Il s’annonçait seulement de passage à Paris. On a convenu de se voir pour discuter de sa rubrique ; la sortie de notre premier numéro approchait. Moi, à ce moment-là, je n’avais pas beaucoup de temps libre, de fric, ni d’envie de sortir, mais il a tenu à ce qu’on se voie dans une boîte bizarre, “La Zone” ; c’était dans le 16e, avenue Foch, sa boîte. Une boîte dans le 16e ? T’inquiète il m’a dit, et donc j’arrive à l’adresse et bien sûr il était en retard, vous connaissez le bonhomme.
Quand il arrive enfin, bonjour, comment ça va, il me dit « Désolé, je me suis mal exprimé, c’est pas une boîte dans le sens boîte de nuit, c’est une boîte dans le sens boîte-entreprise, c’est un pote qui la tient. » Alors on rentre, on rentre bizarrement, avec une branche d’un arbre coupé il appuie sur le bouton pour ouvrir le portail, pour “pas laisser mes empreintes”, bon dans le même temps on était filmé de partout donc bonjour la cohérence.
Sur le chemin, Gaston me parlait « tu sais, c’est bizarre, j’ai rêvé de toi cette nuit », ah ouais je lui répondais comme si j’étais intéressée alors que je voulais juste qu’on entre quelque part, n’importe où, « ouais on était dans une forêt, les Alpes je crois, et tu te transformais en renard, tu sais comme dans ce roman anglais », cool je lui rétorquais, cool mais putain mais où est-ce qu’il me conduit, « ouais c’est cool et ça m’a donné une idée, tu verras », OK je lui disais, et là on arrive enfin et il ouvre.
A l’intérieur, il y avait cinq types. J’ai compté Hurlante Nova, Pierre, et trois autres types que je ne connaissais pas. Je sais que Pierre prétend qu’il n’est pas venu ce soir-là, mais je l’ai vu et je sais à quoi il ressemble.
Là ils ont commencé à parler dans tous les sens, d’ “urgence poétique”, d’ “art du quotidien”, de choses sans queues ni têtes. Je buvais beaucoup pour faire passer le temps, mais c’est comme si le temps se trouvait piégé, noyé dans l’alcool que je buvais, et qu’il ramait, ramait…
« Et c’est pour ça que je vous affirme la nocivité de tout débat ! Et de tout événement ! S’il nous faut nous considérer comme les enchanteurs d’un monde à faire naître, alors, reconnaissons notre diable, nos diables, et transportons-les hors du chantier ! Phy-si-que-ment hors du chantier ! »
Pendant quelques instants, je ne le nie pas, il m’est passé par la tête l’idée d’une action terroriste, j’ai vu “Les enchanteurs” préparant l’enlèvement d’un Michel Houellebecq, d’un Naulleau, je les ai vus sortant de Paris avec un Marc Lévy bâillonné, pieds et poings liés et porté sans toucher terre comme un tapis, et puis je me suis dit qu’il fallait que je reprenne mon bon sens, ça devait être la fatigue, les rappels que la fatigue vous balance sur la figure, je suis redescendue en bas de la piste, sur terre, j’ai compris que j’avais dû lire ce scénario de l’enlèvement dans un autre livre, et que ces types devant moi s’érigeaient en incapables de rien d’autre que blablater.
Ah, ces individus au discours si aberrant, confus, inepte qu'on ne sait pas par quel bout le prendre ou sur quelle ficelle tirer, dont la bêtise suinte de toutes part tel un torrent mystique - si inconscientes d'elles-mêmes qu'à chaque instant on attend de les voir s'évanouir, épuisées de tant d'efforts. Et pourtant ce flegme incroyable, cette mâchoire énergique ! Tant de formules vaseuses qui vous prennent à la gorge comme un étau, soulevant des angoisses de mort subite, si bien qu'en quelques secondes à peine on ne peut que baisser les bras, impuissant, avec à la bouche les seuls mots qui pourraient réussir à... MAIS FERME TA GUEULE ! FERME TA PUTAIN DE GUEULE !!!!!!! MANGE TES MORTS AVEC UNE SAUCE À L’ÉCHALOTE ÇA TE COLLERA LES DENTS CINQ MINUTES ! AH PUTAIN !!!!!
Ils s’illustrent par un style propre aux écrivaillons auto-proclamés non-académique : chacune de leurs phrases est emmêlée, enroulée comme un ongle d’orteil ; un ongle d’orteil dur, moche, courbé et qui au bout de sa pénible lutte pour pénétrer dans la peau, revient pointer vers eux.
Ce sont des faux intellectuels qui vous invitent à les rejoindre dans leur propre dénigrement comme dans un bain déjà souillé, mais à le faire dans un monde fantaisiste ; un monde où ils jouent le génie et vous l’élève supposé brillant. Ils se simulent, par écrit, une vie sociale où des personnes dessinent leurs réalités non-voulues, s’encouragent à la création dans une sorte de foire au plus grand pouvoir de prestidigitation. Tout cela, comme pour la beauté du geste, gratuitement, à la gloire de la déception et l’inconséquence. Rois d’un territoire sans limite, vide, abandonné à la propagation du non-sens.
Et si, comme moi, vous avez appris à lire en ne cessant de nettoyer des phrases chaque expression faussée, impénétrable, chaque imposture syntaxique, chaque attaque du bon-sens au nom d’une originalité creuse ; alors il ne fait aucun doute que vous arrêterez là de les lire.


Leila, étudiante, Aix-en-Provence, lundi 27 janvier 2014
J’ai rencontré Gaston pendant l’été 2011 en Californie, et Alain pendant l’été 2013 à Aix. Je les associe toujours, tous les deux au beau temps et aux fleurs, mais très différemment : Gaston est davantage un jardinier alors qu’Alain est vraiment un type lumineux, solaire.
Il ne s’est rien passé avec Gaston, rien de ce côté-là, ni… d’aucun côté. Nous nous sommes vus sous le soleil. Il habitait un peu plus au sud et je venais voir pousser les fleurs chez lui. Un soir il m’a appelé pour me dire qu’il déménageait et qu’il écrivait un roman, et je lui ai dit “oh chouette”, peut-être pas “chouette” mais quelque chose de semblable, de léger, parce qu’il m’annonçait cela avec un air de catastrophe qui le rendait insupportable, et bien entendu il s’est vexé de ma réponse. Il m’a dit “je déménage mais je ne rentre pas”. Eh bien moi je suis rentrée en France, le mois suivant, c’était en Février ou en Mars et je n’ai plus parlé à Gaston, et j’ai rencontré Alain un peu après, quelques mois plus tard. Il y a des gens qui ont pour seul malheur de tellement se croire damné que même la vie normale, c’est pour eux un échec, une façon d’avoir raté leur châtiment. C’est comme jeter un service au sol pour se fâcher, et puis se plaindre qu’il n’était pas en porcelaine.
Enfin et pour résumer ce n’est pas une mauvaise nouvelle d’écrire un roman ou de partir, et maintenant je n’ai plus que des bonnes nouvelles et je reste là où elles sont.
De toute façon, j'étais toujours plus ou moins au courant de ce que faisait Gaston, et je pensais : mais qu'est-ce que c'est que ces stupidités qui germent dans la cervelle de ce type, comment est-ce qu'il peut croire toutes ces bêtises, et tout à coup, une nuit au cours de laquelle je ne parvenais pas à dormir, il m'est apparu que tout cela était un message qui m'était adressé. C'était une façon de me dire ne me quitte pas, regarde ce que je suis capable de faire, reste avec moi. Et alors j'ai compris que dans le fond de son être ce type était une crapule. Parce qu'une chose est de se tromper soi-même et une autre très différente de tromper les autres. Tout le mouvement des "Enchanteurs" était une lettre d'amour, la parade démentielle d'un oiseau idiot à la lumière de la lune, quelque chose d'assez vulgaire et sans importance.
Mais ce que je voulais dire c'était autre chose.


Alexis Lucchesi, bûcheron, Aix-en-Provence, vendredi 14 février 2014
A ce que j’en sais, le seul contentieux de Gaston, la seule personne dont il voulait vraiment se débarrasser, c’est Alain Z., le fameux peintre mondain.
Gaston est venu me voir à Aix, moi je coupais du bois, comme tous les jours, en écoutant de la musique savante, comme tous les jours, et c’est déjà merveilleux, n’est-ce pas, de pouvoir utiliser cette même expression, “comme tous les jours” que des milliards d’autres gens utilisent, mais l’utiliser pour des offrandes à Dieu, quand eux découpent leur quotidien en rituels dédiés au Veau d’or.
Gaston est venu et nous avons parlé, partagé un verre, et il est reparti, sans vagues, sans défier ni tuer personne. Nous avons marché dans Aix et dans ces rues il a croisé le visage sur lequel il avait posé sa haine, et il n’est reparti qu’avec sa haine, sans plus aucun visage pour la porter.
C’est tout ce que j’ai à en dire. Le reste, je crois que ce sont des choses qui m’appartiennent et qu’il faudra un jour laisser au monde, avant d’en finir. Mais pas ici, mais pas maintenant.


Hurlante Nova, chef d’entreprise, Paris, 29 février 2014
Faux, absolument faux. Non. Ce dont on avait besoin c’était d’une force créatrice mais contrôlée, une espèce d’arc qui aurait embrasé Paris mais aussi ses environs, jusqu’à faire des environs de Paris un nouveau Paris, et cette force ne pouvait être que poétique, mais poétique et moderne, moderne sans les traces d’art qu’on jette comme des pièces au bord de la route en espérant que quelqu’un soit assez pauvre pour en avoir besoin, non, un art total, totalement libéré mais aussi qui à la fois proposerait de nouvelles chaînes pour ceux qui ne savent plus vivre sans, une miséricorde sans la partie de la corde, sans pendu, pendi, penda, pendo, il faut bien s’amuser avec les mots, et donc Gaston dans tout cela n’était pas un arc, pas une flèche, pas un tireur, pas une corde, Gaston était insignifiant, tout juste un individu, un test, j’ai voulu voir ce que l’on pouvait faire avec un spécimen de son genre, car moi je visais plus haut, la grâce, la femme Vénus et l’homme Venin, et donc j’ai donné à Gaston une somme quoiqu’importante mais négligeable dans ma fortune, car je suis riche mais généreux, je lui ai donné cette somme et je lui ai dit Gaston pars en Asie, je lui ai montré une carte avec le monde et ses divisions frontalières et je lui ai dit pars en Asie et achète cette pierre pour moi, cette pierre c’est un diamant, mais pas n’importe lequel, un di-amant vois-tu, c’est-à-dire que comme moi, miséricordieux et impitoyable, ce diamant réalise tes souhaits et se venge de ton pêché d’orgueil. Mais je n’ai parlé à Gaston que d’une face de la médaille, oui Gaston récupère pour moi ce diamant, je te fais confiance Gaston et je le dois car tu pourrais te servir de ce diamant pour toi, en effet il exhausse tous les voeux de celui qui le tient, tant qu’ils sont écrits avec assez d’originalité pour être uniques, c’est-à-dire que personne d’autre n’aurait fait le même. Ma théorie de l’amour perdu était la suivante, que je tentais de vérifier sur un pauvre hère du nom de Gaston : donnez à un homme l’opportunité de faire le bien ou le mal, et il choisira le bien. Mais imposez-lui d’être original, unique, et il ne saura faire que le mal. Et ce faisant, il est bien et il est juste que ce mal lui soit rendu.


Nagui, présentateur TV, Paris, Mardi 22 avril 2014
En 2012, j’avais reçu des menaces d’un certain K. ! C’était comme ça qu’il signait ses lettres ! Il m’envoyait de courtes lettres pour m’insulter ! Me dire qu’il voulait me tuer ! Que personne plus que moi sur Terre ne méritait de mourir ! Je comprenais pas pourquoi moi ? Des fois, il relativisait comme ça, la lettre d’après ! Il disait… malgré tout… malgré tout je crois que je tuerai Juppé avant vous ! Si vraiment j’étais obligé de choisir ! Et David Pujadas bien sûr ! Il a recommencé ses lettres en Mars, cette année ! “Oh Nagui" il me disait comme ça… j’ai revu vos émissions à la télé ! Vous méritez bien de mourir comme je vous le disais ! Mais pardon ! Pardon il me dit dans la lettre ! Pardon mais je tuerai quelqu’un d’autre avant vous ! Pardon ! Dès qu’il m’a donné le nom de cette autre personne, de Fred je veux dire, je suis allé voir David et je lui ai dit ! Vous l’avez rencontré hier, David, spa ? C’est un chic type ! Je l’aime bien ! Avec David on a essayé de joindre Fred mais impossible ! Il répondait plus ! On nous a dit : « Fred ? mais il est viré ! Depuis le mois dernier ! » ! Ah, quelle tuile !


Alain Z., peintre, Aix-en-Provence, Mardi 22 avril 2014
J’avais dit à Fred que c’était une connerie que de s’intéresser à ce mi-nab(L)e mi-nègre. J’ai une impressionnante clinique d’adorateurs et de jaloux. Quand on m’enterrera, je serai bien sûr de ne jamais ressortir de ma tombe, car il faudra entasser l’ensemble de leurs corps par-dessus le mien, à toute cette vermine qui ne vit que par moi. Ils me fatiguent. Ce Gaston comme les autres. Qu’est-ce qu’il voulait faire, celui-là, me cramer en direct parce que j’ai chopé sa Brigitte ? N’est pas Dante qui veut. J’ai dit à Fred : s’il vient à ton débat, je ne viens pas. Alors Fred a cédé, on a fait l’enregistrement et j’ai été très bon. Mais par la suite, Fred a décidé d’aller le rencontrer sur place, en Malaisie ! Des endroits avec de tels noms, pour de la télé, a-t-on idée ? A défaut d’émettre une vraie réflexion, Fred tentait de sauver son émission. Il fait ce qu’il veut. Je m’en fous. Tu lui diras que je m’en fous.


Gaston K., enchanteur, Kuala Lumpur, Jeudi 24 avril 2014
Désolé pour le retard. Mais ne m’appelez pas Gaston, par pitié. C’est un cauchemar, je ne sais pas quoi dire d’autre.
Je suis arrivé à Kuala Lumpur en mars, je ne sais plus exactement la date, désolé. Je venais pour une entrevue, pour une émission télé. Je suis assez connu en France. Oui, désolé, j’oubliais que vous êtes de là-bas, vous aussi.
Je voulais rencontrer Gaston. A Paris, on voyait de plus en plus de tracts de son groupe, “Les enchanteurs”. Des tracts assez véhéments, qui appelaient à brûler des écrivains, des présentateurs TV, des hommes politiques. Personne ne prenait ça, au sérieux, mais précisément à cause ça, c’est devenu sérieux. Je suppose que tout le monde se disait « ils ne peuvent pas se prendre au sérieux, pour de vrai, ces types » et donc, on les prenait au sérieux, pour leur démarche. Mais au fond, on anticipait l’art-naque,
Ce qui m’intéressait davantage, c’était leur clash avec Alain Z., le peintre, qui est aussi mon ami. Il n’avait pas voulu que je les invite à la télé, alors j’ai décidé d’aller les voir sur place. Et puis voyager, j’en avais pas souvent l’occasion avec mon boulot.
Dès que je suis arrivé, les choses ont mal tournées. Je suis tombé malade dès mon arrivée, j’ai à peine eu la force de poser mes valises à l’hôtel. Quand je me suis réveillé, il y avait une fille, Ingrid, qui discutait au téléphone. Elle a raccroché et m’a regardé en souriant. « On se connait pas mais on a une connaissance commune. Je suis l’ex de David Pujadas. »
J’ai tout de suite compris que j’étais dans la merde. Que cette fille était liée à Gaston. Elle a confirmé sans se faire prier. « J’étais hôtesse de l’air chez Air France, je faisais Paris - Rio tous les trois jours. Ça fonctionnait bien parce que David et moi on se voyait pas souvent et c’était mieux ainsi parce que bon… Mais j’ai un truc pour les petits… tu comprends, avec ma taille d’hôtesse, ça m’augmente en prestige. Ensuite j’ai perdu mon poste chez Air France, je suis allé chez Malaysian Airlines, et mes jours de récup ne collaient plus du tout avec le temps libre de David. C’est à ce moment que j’ai rencontré Gaston. En 2012. C’est moi qui lui ai donné tous les renseignements sur David pour son texte. Gaston est venu s’installer à Kuala Lampur y’a un an et demi. On file le parfait amour. Ça fait longtemps qu’il travaille sur son futur texte, son prochain événement, comme il dit. Oh, vous tombez à pic pour voir tout ça, Monsieur Taddéi ! »
Il faisait une chaleur monstrueuse et humide, que le ventilateur atténuait moins qu’il ne polluait l’air de ses grincements. J’ai attrapé et vidé le verre d’eau posé sur la table basse à côté du lit. D’une traite. J’ai vu Ingrid sourire. Pas eu le temps de penser “et merde” que je replongeais dans le sommeil forcé.
A mon réveil suivant, ma main s’est ouverte en libérant un sein, ce qui a provoqué un rire étouffé chez celle à qui appartenait ce demi-fruit. Je lève la tête et je vois Ingrid à moitié penchée vers moi, les draps la bouleversant mi-couverte mi-nue, des cheveux désordonnés, des lèvres comme des ors donnés à mon regard, et elle me sourit, « mon Gaston, Gaston à moi » et je me dis merde, qu’est-ce qu’elle raconte, « mon Gaston génie et magicien », merde, merde, et je me lève avec toute la pudeur que je peux conserver pour aller aux toilettes. Et c’est comme si je m’y attendais, vous avez déjà deviné, pas la peine d’être un grand lecteur, je me regarde et j’avais les traits de Gaston, le ventre de Gaston, le visage de Gaston, les fesses de Gaston, les couilles de Gaston, la taille de Gaston. J’étais un Gaston sans faute. Merde je me dis, merde, merde, comment je vais sortir de là, je vous jure que j’ai pensé exactement ça, comment je vais sortir de là, comme si j’étais dans un placard ou une cellule.
« Chéri, viens voir la télé ! C’est tout comme tu l’avais imaginé dans ton texte ! Un débat infini ! Personne ne sait ce qu’est devenu l’avion, alors ils sortent des théories à tout-va… ils cherchent… puis se rétractent… affirment ! puis se coupent la parole. Un débat qui n’aura jamais de fin sur un fait divers. Oh, tu es merveilleux, quelle réussite !
— Ah, aha, ah, merci Ingrid, merci… Mais dis-moi, on est, euh… on est bien sûr qu’ils ne retrouveront pas… l’avion, c’est ça, hein ?
— Bah non, béta. J’ai bien suivi toutes les instructions que tu m’as données. Taddéi et ses co-passagers brûleront sans discontinuer, en l’air, tant qu’une personne au moins discutera de leur sort ici-bas. Je sais que tu aurais préféré un autre supplice que le feu, mais ça permettait l’inactivation des appareils de l’avion, sans l’échouer, le temps que les premières discussions commencent… Oh, on est tranquille pour longtemps maintenant ! Aucune orbite plus pure que celle des débats sans faits ! On vient de tracer une parallèle à la connerie, chéri ! On va s’amuser à suivre tout ça. Et quand ils n’auront plus rien à écraser dans cette histoire, nous deux on sera loin, hein chéri ? Dans ton prochain texte déjà ? »

= commentaires =

Koax-Koax


    le 25/04/2014 à 16:34:48
Avec ce choix de con, et en faisant commencer le texte par la présence du rappeur Fabe, voilà qui assure à mes yeux une bonne position pour mon vote final.
C'est plutôt long mais ça n'est pas un mal, lorsque comme ici c'est maitrisé - pas nécessairement justifié, mais prendre son temps est parfois une bonne chose - et que ça n'est pas lourd, du tout.
Je ne sais pas si c'est seulement une impression, mais les différents tons des personnages collent bien, en tout cas pour ceux que je peux identifier, environ.
J'avais bien aimé le texte précédent, c'est vraiment dans la même veine (le premier épisode était un peu en deçà, si je me souviens bien), et il me tarde de voir si Nagui va passer à la rôtissoire, si suite il y aura.
Lapinchien


tw
    le 25/04/2014 à 17:45:23
Si je voulais être méchant je dirais que ce texte doit contenir en lui l'ADN d'un organe interdimensionnel invisible en nos lieux et reliant le nombril au trou de balle. Si je voulais être gentil je dirais que ce texte contient le charme désuet d'une époque coloniale à jamais révolue et très proche des films de Wes Anderson. Mais je n'ai pas vraiment besoin d'intention pour le trouver bien trop superieurement poétique pour mon cerveau d' homo sapiens sapiens pour que mon avis puisse compter.
Lapinchien


tw
    le 25/04/2014 à 20:03:32
sinon j'aime bien Fabe https://www.youtube.com/watch?v=7rk4q_PO-I8
Chapi Chapo    le 26/04/2014 à 03:47:47
Salut,

T'in, un moment j'ai cru qu'il allait falloir lire l'autre texte pour piger, mais non, enfin peut-être mais je ne l'ai pas fait, d'ailleurs il n'y a peut-être nulle part de "Les enchanteurs II". Ça m'a fait penser à un vrai bouquin, ou à certaine séries télé, où plusieurs histoires sont racontées par petits bouts, et se recoupent un jour, et si tout va bien, tout se recoupe à la fin, comme dans Lost, tiens, par exemple, c'est presque aussi confus que Lost, ou bien les fourmis de Werber, c'est pas confus les Fourmis, mais c'est pareil au niveau des bouts de récits emmêlés.

En fait, je me goure, c'est pas vraiment ça. Là, c'est le coup de la meute de perso qui parlent d'un même truc que le lecteur pige par tout petits bouts, chacun donne une pièce d'un puzzle, ou quelques morceaux.

Comme dans Lost, quand même, avec le moindre suspens supplémentaire j'aurais envoyé le texte se faire lire chez les grecs ou les portugais, mais j'ai capté que ça jouait sur l'avion malaisien perdu. Je ne suis pas sûr que Pujadas soit dans l'avion, mais c'est Taddei qui brule, c'est lui le con du truc, enfin le chef d'escadrille plutôt vu qu'un certain nombre d'intervenants, je crois que c'est des cons du texte aussi. Je ne saisi pas trop le truc de l'hôtesse de l'air, pourquoi l'avion reste introuvable parce qu'il brûle, mais qu'il brûle tant que le débat, dans le sens de Buzz je crois, c'est à dire tout un tas de débats, continue, ça oui, je comprend et je veux bien y croire.

C'est marrant au final, j'ai crains la daube un temps et puis ça se tiendrait à peu près.
Glaüx-le-Chouette


    le 26/04/2014 à 10:06:23
Eh ben voilà, c'est emballé.

La Saint Con peut donc donner des textes éminemment littéraires et sans humour superflu, la preuve est faite et je m'en vais sabrer le champagne et mes premières phalanges histoire de fêter ça dignement dans l'humilité.
Le passage de Mildred en particulier est excellent.
Lapinchien


tw
    le 26/04/2014 à 10:41:08
Je n'ose pas évoquer @Proust de peur que la famille @Enthoven ne débarque.
Lapinchien


tw
    le 26/04/2014 à 10:48:35
Mildred c'est la Scarlett Johansson de cette coalition de Super-Justiciers poétiques.
Glaüx-le-Chouette


    le 26/04/2014 à 10:54:42
A part ça, un chatouillis mental qui me torture :

"Parce qu'une chose est de se tromper soi-même et une autre très différente de tromper les autres. (...)
Mais ce que je voulais dire c'était autre chose."

J'ai déjà lu ça. J'en suis persuadé. Mais j'ignore où. La seconde phrase pourrait sonner comme du Lagarce, la première, comme du Gary fatigué, le milieu hors contexte aussi. Ca me titille.
Valstar Karamzin


    le 26/04/2014 à 15:47:30
Texte peut-être trop intelligent pour moi, ou ai-je raté un épisode nécessaire, puisqu'épisodes il semble y avoir ?
Sinon, belle écriture et musicalité quasi impeccable, fluide.
Refus d'obstacle devant la crémation ? trop discrète.
Koax-Koax


    le 26/04/2014 à 16:06:56
Avoir lu le deuxième épisode apporte un peu à la lecture de celui-ci, y'a un peu de ça mais rien de particulièrement indispensable pour tout remettre en place.

Je l'avais pas noté, mais j'aime beaucoup la supposée crémation de fin. L'air de rien, ça a tout l'air d'une crémation infinie, et ça, c'est quand même intestable dans le genre, voilà qui est plutôt malin.
Kolokoltchiki


site blog fb
    le 26/04/2014 à 16:33:12
Je suis pas sûr d'avoir tout saisi mais la construction comme les différents personnages sont intéressants. Il aurai fallu plus creuser le truc de l'avion, ça aurait épaissit le tout.
Hag


    le 30/04/2014 à 13:36:48
Déjà, c'est bien écrit. Et c'est peut-être le seul texte qui ne m'a pas donné l'impression d'avoir été pondu à l'arrache entre trois bières un soir de pluie, lorsqu'au loin meurent les derniers bruits de la ville.

Ensuite. Je me sens con, j'ai pas réussi à recoller tous les morceaux, ça demandera une relecture, et des épisodes précédents aussi, mais j'ai plutôt bien aimé ce que j'ai saisi, et les phrases tombent à point, bien foutues et efficaces. Un texte solide, même si je lui reprocherais bien son sérieux dans la forme, mais c'est parce que je suis un branleur qui ne sait pas ce qui est bon et qui n'arrive plus à jouir qu'en regardant des cervidés exploser sur une musique avec plein de basses.
Lapinchien


tw
    le 30/04/2014 à 15:36:03
Avouez maintenant que vous êtes des Oulipistes, ou en moindre mesure des schizophrènes, qui avez besoin dans vos ouvrages de mettre des piquets alors que vous auriez pu faire du hors-piste, avouez que vous êtes Schumacher sous Propofol ! Ça suffit ! Avouez !
Lapinchien


tw
    le 30/04/2014 à 19:05:07
sinon pour le passage de Dourak, on a l'impression qu'on redécouvre l'Arlésienne. @AlfonseDaudet
Nana


    le 30/04/2014 à 21:53:38
j'adore la gravitation quand elle permet à pas mal choses de se maintenir en équilibre mais qd elle rassemble des phrases pas mal gaulées autour d'un même gars, j'me dis que. .

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