LA ZONE -
Résumé : Pour son intronisation en tant qu'admin de la Zone, Mill a choisi de montrer patte blanche en se coulant gentiment dans le thème lancé par Lapinchien sur l'Uber et l'argent d'Uber. Le style se veut laconique, proche de Palahniuk et autres parasites littéraires. Imaginez un monde uber, un ubermonde où chacun se vendrait selon les prix fluctuants d'un marché toujours plus concurrentiel. Un monde où nous serions tous la pute d'un autre, un monde parfait, quoi. Bon, après, soyons clair : Mill reste à jamais la précieuse ridicule que nous connaissions tous. Tout ça manque de budget, de sexe et d'explosion. Oui mais ce serait pas le but justement ? Oui mais ta gueule en fait.

Nous sommes tous des uberputes.

Le 23/01/2016
par Mill
[illustration] Je dis : bonjour, c'est combien, excusez-moi de vous déranger, madame.

Je sais que je bafouille. Pas sûr de moi, pas l'habitude des uberputes, pas l'habitude d'aborder dans la rue, même quand c'est une rue étroite dans la nuit noire et obscure et sombre et pénétrante. Alors je répète : pardon de m'excuser, madame. Elle me coupe la parole, elle dit : pas cher pour toi chéri, pas cher, bon prix concurrentiel, tu peux payer avec ticket-restaurant ou chèque emploi service, et elle me tend son poignet avec le code-barre uberpute. Je flashe le code-barre avec ma montre uber et mon écran affiche son pseudo, ses mensurations, son numéro de siret, son numéro de sécurité sociale, l'adresse Skype de son uber-mac assermenté et les tarifs.
Elle dit : tu vois, tu vois ? C'est pas cher.

Un voyant rouge s'allume et clignote en bas à droite de l'écran de l'uberclock et je la vois qui change d'expression. Pas ravie, l'uberpute. C'est une autre uberpute qui se manifeste. C'est la concurrence donc c'est bien. Je négocie une uber-pipe sans capote. Ca l'enchante pas mais c'est meilleur et de toute façon on est tous condamnés, elle moi, tous.

Bzzz. Ca vibre dans mon oreille interne. C'est l'uber-implant dans la partie osseuse de mon oreille gauche. J'éteins l'appareil avec l'index. Je dis à la dame qu'elle doit se dépêcher s'il vous plaît madame, c'est moi qui paye, c'est moi le boss, elle dit d'accord sans sourire et je sais pas comment on y arrive, elle et moi, parce qu'il n'y a rien d'excitant. On est dans la mécanique de l'ubertransaction et elle et moi savons tous deux que c'est le fondement de la société. Pendant ce temps, je télécharge les infos de mon uber-job. Je suis très heureux de recevoir cette notification parce que l'argent file à toute vitesse et je n'ai pas fini de payer mon loyer et mon abonnement à « Uber-astuces pour Uberwinners ».

Pendant que j'éjacule paisiblement dans la bouche parfumée vanille-framboise de l'uberpute (option gratuite offerte par la maison elle a dit tout à l'heure), j'examine les détails de mon uber-job : attente à la place de M. T. dans un cabinet médical que je connais bien. Les docteurs y ont la réputation de ne pas se soumettre au régime uber. Certains les voient comme des résistants, d'autres comme les représentants d'une époque obsolète. En ce qui concerne mon avis personnel, je ne répondrai qu'en présence d'une application entraînant rémunération.

Il est minuit douze et la rue fourmille de passants. J'entre chez le buraliste. J'achète un paquet de cinq cigarettes à 59 euros 99, que je paye par paypal en accolant mon uberclock au scanner de la boutique. Je demande à la caisse enregistreuse si elle peut me conseiller un peu de lecture et elle me propose de télécharger les dernières dépêches d'Atlantico sur la liseuse de mon uberclock. Je réponds par la négative. Je veux de l'humour, je veux me détendre, je veux rigoler dans l'ubercab qui m'amènera au cabinet médical rue d'Assas. La machine me répond de sa voix FIP : nous avons les applis Charlie, c'est très spirituel, il y a du sacrilège et du blasphème, de l'ironie, de l'humour noir et des dessins élaborés par le logiciel CabuWolinCharb 5.7, le nec du nec plus ultra.

Je dis d'accord et je ris à l'avance parce que je suis bon public et que j'aime rire de tout et que rien n'est sérieux, le monde est un terrain de jeu.

Je sors de l'ubercab et croise un quidam qui me demande l'heure. Je lui dis : je dispose de l'appli horloge parlante/temps universel et négocie un tarif intéressant. Nous nous séparons satisfaits en nous souhaitant une bonne journée. J'entre dans le cabinet médical, scanne mon uberclock à l'entrée et une petite fente métallique m'imprime un numéro à deux chiffres. La salle d'attente est un hangar de taille respectable, sans sièges, sans chauffage, avec des points d'eau répartis aux quatre coins et une dizaine de bornes de lecture payante. Je reconnais certains uber-collègues. Je les salue et nous discutons patiemment. Nous savons que l'attente peut être longue mais ce n'est pas grave, tout est facturé.

F. me raconte qu'il a rendez-vous au petit matin pour uber-candidater à la place d'un étudiant en pharmacologie deuxième année. Il espère que son tour ne tardera pas parce qu'il a besoin de dormir et que l'examen du lendemain requiert toute son attention. Je lui dis que j'ai pris une option pour uber-papa de remplacement en salle d'accouchement. Il fronce les sourcils d'un air interrogateur et je lui explique que c'est très bien payé parce que l'on s'engage a tout lâcher pour se rendre à l'accouchement et que la plus-value est censée compenser les pertes occasionnées. Je lui évoque la convention collective et les lois sur l'accouchement privilégié et nous plaisantons sur le fait que l'IVG ne bénéficie pas des mêmes avantages. Un autre uber-collègue survient à ce moment pour nous rappeler qu'il doit son existence en ce monde à l'extrême indigence de ses parents, incapables d'assumer financièrement les coûts d'une interruption de grossesse. Embarrassé, F. change de sujet.

Il dit : je connais personnellement un uber-avocat qui mène très bien sa barque. Je lui avoue ma surprise. Je dis : avocat c'est complexe, c'est technique, c'est compliqué. Il dit : oui mais nul n'est censé ignorer la loi et il existe d'excellentes applications sur le modèle « la loi pour les nuls ». Mais c'est cher, il dit et il s'arrête de parler, le sourire triste et l'air fatigué.

Je me promets de me renseigner sur ces applications et me souviens qu'il faut que je retourne sur l'appli uber-compagne d'un soir. J'ai un dîner d'anciens élèves de l'école ce week-end. Nous ne sommes pas amis mais nous nous connaissons et nous avons tous besoin de parler à des gens amicaux de temps en temps. Mais j'appréhende. L'année dernière, beaucoup d'anciens avaient eu recours à des uber-remplaçants pour pouvoir continuer de travailler tout en assistant par visioconférence à la réunion. C'était frustrant même si certains des uber-remplaçants m'avaient beaucoup plu. L'un d'entre eux m'a parlé de « littérature ». Il a mis plusieurs heures à m'expliquer et je n'ai pas encore bien compris mais ça avait l'air intéressant. Malheureusement, c'est très difficile d'en trouver sur le marché.

F. a reçu le signal du docteur qui l'autorise à prévenir son employeur qu'il doit se présenter au cabinet dans une demi-heure. Je discute avec un autre uber-collègue, JH. Il a cinquante ans, il est uber-marié et envisage de prendre un deuxième uber-enfant. Je lui demande si c'est bien raisonnable. Il dit : il y a des options de reprise, des assurances, j'ai pas tout en tête c'est mon uber-femme qui s'en occupe.

Il ajoute : j'ai multiplié mes sources de revenus en cumulant mon poste d'uber-officier de police et diverses autres applications ponctuelles, dont celle-ci. Et il me montre la salle d'attente. Il dit aussi : j'étais ubertaxiste mais mon ubercab me coûtait trop cher et je me suis décidé à le louer à la journée. Je travaille de moins en moins dans ce domaine, trop de concurrence, le marché s'est effondré.

Plus tard dans la journée - le soleil vient de se lever - je croise des uber-musiciens de rue qui jouent du drum and bass en playback. C'est du bon son, ça groove, alors je scanne mon uberclock dans leur scanner portatif pour leur céder quelques piécettes.

Toute initiative mérite d'être encouragée.


= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 23/01/2016 à 18:38:40
Texte super plaisant à lire (heu, je veux dire über plaisant, pardon) à cause ou plutôt grâce à ses excellentes trouvailles. Je me garde de les mentionner mais une certaine IA App de dessin en particulier m'a fait mourir de rire à son évocation alors que j'envisageais pour la première fois l'inexorabilité de son émergence à terme. De bonnes trouvailles surprenantes qui nous prennent à contre pied. Exercice d'anticipation difficile car la société actuelle ne semble plus vraiment trop loin d'une telle dystopie alors étonner le lecteur pour le faire rire n'a pas dû être une mince affaire. Il y a quelques exagérations qui rompent le réalisme de l'humour et en réalité ce que je trouve drôle avec ces exagérations, c'est qu'il est fort probable que le futur proche nous réserve des trucs encore pires et plus glauques. Plus trop envie de fermer l'œil, peur de me réveiller demain.
Lunatik-


    le 26/01/2016 à 00:05:37
J'ai liké sur FB mais rien de plus parce que je suis une buse en commentaires et que je dois toujours me faire violence pour dire que j'aime et pourquoi et comment et dans quelle étagère.

Bref, ça m'a bien plu.

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