LA ZONE -
Résumé : Que conte ici l’auteur si ce n’est la seule véritable Histoire derrière toutes les autres : l’Homme attendant la mort. Quand certains font tout pour retourner le sablier, Muscadet prend l’escalator à contre-sens, refusant le nihilisme de l’instant pur. Il remonte lentement mais surement, sentant les marches mécaniques l’emporter, sondant silencieusement la parcelle du monde qui lui est allouée tel le Space Marine de la licence Doom; et, à l’instar de ce dernier, s’infiltre dans cet enfer climatisé (-Il a d’ailleurs rappelé à mon suffocant souvenir le chef d’oeuvre de Selby qui illustre parfaitement cette expression-) qui nous sert de ligne de vie jusqu’à la tombe ou l’incinérateur. Taquin, fripon (rappelons l’emploi presque sidérant de biais empathiques tels que l’auto-dénigrement et une magnanimité passagère = ruse, thérapie à peu de frais ou paresse dans l’élaboration d’un système totalitaire enfin viable ?), Muscadet se permet de laisser des indices au cas où un ou plusieurs lecteurs souhaiteraient suivre ses traces (ensanglantées, entre autres, - Mère-Nature n’aura pas son oedipe sur ce coup-), partir à sa recherche et arpenter le réel, terrain de jeu quasi-houellebecquien malgré lui. Mais l’âme frêle préférera se laisser porter sans résister par la voix de ce guide aux traits christiques, qui résonne dans nos têtes, et qui de sa vue FPS mitraille/plastique/achève intérieurement les psaumes, icônes et cultes actuels sans jamais passer le niveau final, l’XP foisonnant pourtant. Le lot de ceux cultivant une certaine sagacité. Il rappelle ainsi, et pour finir sur une note plus convenue, que la littérature, plus beau mirage de l’univers, rend le poison plus ragoutant quand elle est bien distillée.

La plus-value de la cigale (2/2)

Le 31/08/2017
par Muscadet
[illustration] J’aimerais vous parler de la situation du sud-est français, malheureusement le transat sur ma gauche a été réquisitionné par une jeune femme qui souhaite prendre la relève de Paris Hilton en matière de vulgarité à l’aide d’un t-shirt 'Perfect match 10/10'. Elle tente maintenant de me déconcentrer avec une huile de bronzage à la noix de coco dont les effluves englobent toute la rangée le long de la piscine. J’active les contre-mesures en reculant de deux mètres pour me positionner davantage à l’ombre des pins, vers le muret de pierres travaillé par le lierre, et m’assurer qu’elle ne louche pas vers l’écran malgré le reflet. Il ne manquerait plus que je me retrouve au cœur d’un scandale sur les réseaux sociaux, initié par la fille d’un PDG de société immobilière ou pharmaceutique. Je me dis que c’est la rançon de l’activité.
« 1 conard me clash sur son ordi, j’allucine. Tavu ta tete, srx ??? LOL »
Oui, j’ai vu, mademoiselle. Je passe mon temps à regarder. Et comme vous avez tout de même un doute au bout d’une demi-heure, vous faites mine de remettre votre serviette sur le transat en le contournant nonchalamment. Je suis un maître en réduction de fenêtre. Sachez que je m’entraîne régulièrement à la maison lorsqu'on entre inopportunément dans mon bureau. Vous n’avez aucune chance, et vous ne saurez jamais, vous non plus, comme le maître d’hôtel d’hier soir. Maintenant que les présentations sont faites, allez donc vous baigner avec votre copine en gloussant.

Je dois un éclaircissement à propos de la veille, car il se trouve que j'avais pris le parti de remettre à plus tard l'exploration des environs de Salon-de-Provence, et de profiter de la vue sur la région de manière extatique. C'était mon unique projet pour démarrer. Le maître d’hôtel m’avait expédié d'agacement lors de mes commandes, il n’aimait pas mon style, je le comprends, je détonne en tee-shirt noir coupé aux épaules qui filoche. Mais l’article du journal posé sur la table n'avait pas beaucoup aidé non plus -toujours 'Le monde diplomatique', compagnon de voyage international, numéro du mois d’Août, page deux-, intitulé 'L’art d’interviewer Adolf Hitler' et traitant de la docilité des journalistes français dans les années trente. Les quotidiens 'Paris-soir', 'Le Matin' et 'L’Intransigeant' y étaient à l’honneur.
En voici les bonnes lignes :
« Je tiens à vous préciser que l’interview que je propose serait soumise au chancelier pour approbation. Les questions seraient ce que le chancelier désirerait qu'elles soient, c'est-à-dire que je ne désire que publier ce qui peut intéresser sa politique. Je vous indique que j'ai beaucoup de sympathie pour la nouvelle Allemagne, comme pour la jeune Italie, et que vous trouverez en moi une étrangère fort compréhensive sympathiquement. Je n'ai d'ailleurs, jusqu'à ce jour, écrit que des choses favorables à l'égard du racisme car je suis antisémite née. » (1937, Paule Herfort, 'L’Intransigeant')
J’en soufflais encore dans mon anchoïade lorsque l’individu était reparti sèchement vers les cuisines. Lui non plus, donc, ne saura jamais.

Je ne peux pas m’empêcher de repenser à la déclaration de l'entreprise 'Tiki-Brand', concernant l’utilisation de ces torches de jardin en faux bambou brandies par les nationalistes autour de la statue des commandants sudistes américains. Ne servant aucune idéologie mais uniquement la ligne de moindre résistance dans l’opinion, la direction du 'Jardiland' local a dit regretter que son nom soit associé à cet événement, association qui serait passée complètement inaperçue sans cette déclaration, et qui est de nature manifestement publicitaire ici.
Que se passera t-il maintenant si un groupe au label antifasciste décide de déboulonner la statue du négrier Surcouf à Saint-Malo, au nom du sinistre souvenir du commerce triangulaire, et que le groupuscule 'Génération Identitaire' s’y oppose, banderoles et briquets à la main ? L’entreprise 'Bic' se fendra t-elle d’un communiqué de regret, prétendant combattre le racisme du XVIIIème siècle, en sautant sur l’occasion pour rappeler leur marque et leurs 'valeurs' cotées sur le marché ?
Les mêmes 'intransigeants' de 1937 marcheront avec tous les Hitler actuels et à venir, quelles que soient leurs formes et leurs idéologies, pour les mêmes raisons et dans des circonstances comparables, c’est en tout cas ce qu’on est en droit de penser de leur servilité qui ne connaît de maître que le plus grand nombre de clients.
La sensation de brûlure sur mon épiderme de chèvre albinos commence à s'accentuer et j'intègre que m'être assoupi dans le transat pourrait avoir des conséquences fâcheuses. Je quitte la piscine pour boire frais et appliquer des serviettes mouillées sur mes jambes.

*

Je prends le maquis. Les chemins de grande randonnée, dont celui de la Pastorale, sillonnent vers le nord autour de Vernègues et à l'est en direction de la montagne Sainte-Victoire, je décide pourtant d'aller droit au but avec le château de l'Empéri, le point remarquable de Salon, à quatre kilomètres.
Rapidement, je me sens trahi par GoogleMaps, avant de me rendre compte une fois encore que la carte ne fait pas exactement le territoire, puisque les sentiers, s'ils existent effectivement, sont envahis de végétation sèche, de rocs, de mûriers, de ronces, d'arbustes épineux et d'aneth, et sont indécelables à moins de cinquante mètres. Le service de cartographie est innocent et je considère mon short avec perplexité.
Je finis par jurer en grommelant que c’est le dernier itinéraire que j’essaye, le cinquième, avant de trouver l'illumination lors de la sixième tentative. Après une bonne heure de combat contre les bourdons, les guêpes, les papillons, les mouches, les chenilles, les phasmes et les sauterelles, je retrouve le bitume et suis la route jusqu'au centre-ville. Mon étape intermédiaire s'intitule la 'Fontaine moussue', sur une petite place où les éleveurs amenaient leurs bêtes : l'abreuvoir s'est transformé au fil du temps en un impressionnant champignon de mousse verte. C'est l'attraction des lieux et la municipalité doit peut-être la tailler comme un bonzaï géant. Je m'assois à l'une des terrasses de brasseries en observant cette étrange formation végétale, les mollets lacérés.
« Vous avez pris un léger coup de soleil. Léger. », l'humour latin est de rigueur.
Le bistrotier me demande d'où je viens, j'indique les collines à l'est.
« Là-haut, de l'abbaye. », je frime un peu.
Le service est terminé, il n'a plus rien à grignoter mais je trouverai une bonne sandwicherie près des fortifications d'après lui. En riant, il me souhaite force et courage pour le retour.

Le château de l'Empéri était la résidence des archevêques d'Arles, il a subi toutes sortes d'évolutions architecturales durant le Moyen-Âge et abrite désormais des expositions, ainsi que le 'Jardin des Simples' de Nostradamus, astrophile et médecin ordinaire du Roi.
Directement inspiré de celui d’Épicure, il est composé quatre carrés de culture de plantes aromatiques et médicinales, placées dans un désordre apparemment structuré : angélique, néflier, ciste, origan, lavande, thym, pastel des teinturiers, mélisse officinale, fenouil, absinthe, buis, basilic à feuilles pourpres, soucis, cardamome et menthe poivrée. Je n'avais reconnu que la lavande et le thym, n'ayant pas été élevé à la campagne.
Je rentre au frais dans une première salle de présentation dotée de hautes vitrines sur toute la longueur. Elles contiennent un très grand nombre d'armes à feu, de costumes, d'accessoires et de cartes, du XVIIème au XIXème siècle, et concernent essentiellement les conquêtes napoléoniennes, sujet central de l'exposition sur trois étages.
Le conservateur des lieux s’ennuie cet après-midi, malgré la haute saison, condamné à faire les cent pas entre deux couples d'anglo-saxons. Me voyant prendre des notes, il pense avoir une prise.
« Vous écrivez un article ? »
Comme je pense que c’est un jeu, je réponds moi aussi toujours la même chose :
« Des carnets de voyage. Je trouve qu'on voyage à l’étranger sans vraiment connaître la France. »
Il est comblé par cette parole de sagesse antique mais l'émotion le pousse à rajouter une ânerie.
« Ah oui. Mais aucun problème. Moi je suis quelqu’un de très ouvert d’esprit, de toute façon. »
Quelle phrase étrange.
Du sabre, du poignard, de la baïonnette, de la poire à poudre, du revolver, de la carabine, du fusil à rouet, du tromblon lance-grenades, du fusil à rempart à mèche de vingt kilos, de tous les modèles du moment et de toutes formes, en pommeau ciselé, en manche en ivoire, ou même avec des plumes de paon : l'arsenal de pornographie militaire rassemblé ici est d'abord épique sur deux salles, puis très vite fatiguant. Même constat, à quelques exceptions spectaculaires, dans la section des uniformes. Les costumes du Premier et Second Empire défilent sur des mannequins de hussards, de tirailleurs, d'artilleurs, de sous-officiers, de cavaliers, de cuirassiers en panoplie intégrale, décorations, tambours, fourrures et ornements inclus. Les reliques sont françaises mais aussi polonaises, autrichiennes, russes, correspondant à chaque engagement de la Grande Armée.
Je n'en peux plus, j'avance jusqu'à la salle Austerlitz et je commence à me sentir mal devant le plan de bataille où figurent tous les blocs d'unité engagés, le long d'une ligne de front très étirée et biscornue. La garrigue me remonte dans l'estomac.
La campagne de Russie est d'un autre intérêt. Alors que les français prennent Moscou en automne 1812 et que la victoire semble acquise, le tsar ne capitule pas et l'armée russe attend l'hiver pour contre-attaquer. Tous les habitants ont fui et l'ordre a été donné aux prisonniers, libérés pour l'occasion, de mettre le feu à la ville et d'y semer le chaos afin de démoraliser l'envahisseur. Moins de la moitié des soixante-dix milles hommes et des cent quarante canons de campagne reviendront en France, les survivants s'en sortiront après deux cent cinquante kilomètres de retraite forcée sans manger, en dix jours et sous une température de moins quinze degrés, poursuivis par les russes jusqu'au passage de la rivière Bérézina. Le fascicule rappelle que cette bataille est une victoire française, au sens où les manœuvres de diversion ont fonctionné, permettant aux héroïques pontonniers de rendre cette fuite possible à moindre coût, et ce malgré un abus de langage courant quant au terme de Bérézina.
« Une de mes grandes pensées était l’agglomération et la conglomération des mêmes peuples géographiques, qu’ont morcelés les révolutions et la politique. Un code européen, une même monnaie, les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois. De sorte, nous n’eussions composés en Europe qu’une seule et même famille, chacun en voyageant n’eut pas cessé d’être chez lui.
Quoi qu’il en soit, cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses : l’impulsion est donnée. »

Mon estomac avait anticipé cette affichette sur la vitrine, devant le lit à baldaquin vert sapin de Napoléon à Sainte-Hélène. Je fais l’impasse sur la salle de la conquête de l’Algérie, je suis pris d’un vertige sans doute dû à une légère insolation et je ne veux pas vomir dans le musée.

*

Je digère lentement le cannelloni de légumes aux herbes et le turbot émulsion forestière. Ce soir, comme tous les soirs, je suis abattu. Toujours sensible aux vibrations du réel, j'écoute un peu le vent d'atomes. Les conditions du site amènent à la contemplation, d'abord vulgairement esthétique, voire anesthésiée, du paysage. C'est au bout de quelques jours, passée la première vidange de l'esprit, quand le regard prend l'habitude de se perdre dans le panorama pour ne plus le voir, que l'effet de détachement envers l'activité humaine se produit.
En revanche, je suis moins indifférent à la serveuse blonde à chignon et uniforme. Elle a des fesses merveilleuses parce qu’elles sont légèrement disproportionnées par rapport à sa morphologie, c’est cette disproportion qui présente la perfection. Elle circule dans la nuit en ramassant les verres sur les tables, en contrebas de ma terrasse qui surplombe le rez-de-chaussée. Je vois tout en silence.
Elle m’a dit un tout petit 'bonjour' quand je suis rentré de mes quatre kilomètres de garrigue avec un dénivelé positif de deux cents mètres. Je soufflais comme un bœuf, j’avais même eu un doute dans la montée sur la probabilité d’un accident cardiovasculaire, tout seul dans les épines. Je déboule à demi-mort et suant, les jambes et les bras grenat, et elle me dit un tout petit 'bonjour' impressionné. Ça valait toutes les bouteilles de Perrier réfrigérées.
La réception se fout de ma gueule depuis trois jours à ne pas réparer mon parasol. Je suis l'incarnation de la patience et de la fatalité, je sais qu'en m'asseyant au bord de la Bérézina, je verrai passer le cadavre du technicien de l'abbaye.

Je réalise dès le lendemain que je commence à connaître la carte du restaurant par cœur. Il est temps de donner sa chance à la concurrence et d’après TripAdvisor, une jeune chef a établi dans les environs sa première affaire dans un style propret, aux chaises hautes et lambris ; la cuisine est qualifiée à la fois de 'nouvelle' et de 'simple et authentique'.
Sur place à midi, à l'écart dans une ruelle, l'établissement est vide, ce qui représente un avantage majeur pour les enfants uniques qui apprécient de faire tourner le monde autour d'eux. La jeune femme est bien là, frêle et assez sexy dans son tablier, penchée sur un journal au-dessus du comptoir. Je comprends que l'homme qui me reçoit est le mari, et qu'il soutient l’ambition sincère et peut-être naïve de sa compagne, plus jeune d'une quinzaine d'années.
Le concert commence, et celui-là me tire quelques sourires car la représentation est une musique familière dont je suis le seul spectateur, et qui vient de loin depuis les cuisines.
« Eh oui, si ça t’énerve, c’est parce que je te dis la vérité, arrête de bouffer des bretzels tu crois que je te vois pas, allez fais ton travail, t’en trouveras pas un autre comme moi pour te supporter, je te le dis. »
On sent que c'est lui qui a financé le rêve entrepreneurial de sa femme, comme le font les hommes amoureux d'un certain âge. Je saisis bien qu'elle débute et que mon unique commande sème la panique : ce n'est pas le plus simple ni le plus rapide à faire, le canard.
Une fois servi, le magret fait redescendre l’intensité, et j'entends qu'on respire en coulisses.
« Ben voilà, allez, on va s’en sortir, tu vas voir. »
La claque qu’il lui met sur les fesses résonne à travers deux cloisons. Il rassure et raisonne avec dérision, dédramatise rapidement l'enjeu. Quand elle doute, il compense. C'est un couple où chacun trouve son compte, semble t-il.
Pendant le café, il commentera le badminton au téléphone avec un ami, du fond de la salle.
« ... on croirait que c’est un sport de fiottes comme ça, mais avec le volant, quand même... »
Je me lève et il me salue d'un air bonhomme, un balai à la main, puis se met à fredonner du Sardou ; il m’est sympathique.

Aix-en-Provence accueille son lot d'événements culturels estivaux, dont deux que je sélectionne afin de pallier mon inculture : l'hétérotopie et la peinture Renaissance. Je m'y déplace de façon véhiculée car chaque pas tire désormais sur ma peau boursouflée et m'arrache une brève grimace.
Dans la première exposition, il s'agit de donner vie aux principes de Michel Foucault, à savoir l'expression du rêve et du refuge hors du temps dans l'art et les structures, de manière conceptuelle, optimiste, avant-gardiste et dans le cadre d'une humanité manifeste. Cette manifestation est celle de l'utopie telle que Thomas More l'a pensée : un non lieu égalitariste, sans argent ni avocats.
Dans une salle immaculée, commence une projection vidéo. On y voit un artiste albanais décrivant en anglais son projet de peindre les immeubles de son village : il s’agit d’unir le paysage urbain dans une démarche d’harmonie démocratique, censée mettre le pied à l’étrier à une nouvelle politique puisque l’artiste-peintre est aussi le maire. Créer du lien social est donc possible par le biais de couleurs distinctes sur les façades, selon les étages et les formes imaginées, en se servant du béton comme d'un jeu de Lego chamarré. Les habitants ne peuvent pas choisir leur couleur de façade car ils font partie d’un tout, dans l’objectif supérieur de l’harmonie, la couleur étant un outil de sublimation. Il conclut en disant qu’il n’est pas dans le débat et qu’il ne voit pas l’intérêt des questions. La projection se termine. Je synthétise en estimant qu'il a l'intention de transformer Tirana en La Havane, et qu'il est très ambitieux.
Je fronce les sourcils devant un cercueil à angle perpendiculaire posé sur un canapé en cuir noir, puis je circule à travers les autres œuvres surréalistes qui associent rêve et réalité dans une enfilade de pièces, d'escaliers et de corridors. La pensée de Breton est évoquée, ainsi que l'écriture automatique, les récits du sommeil et les cadavres exquis qui appartiennent à cette même famille artistique. Une citation notable apparaît au coin d'un couloir, celle de l'artiste Maurice Denis, un atomiste à sa manière :
« Ne pas oublier qu’un tableau -avant d’être un cheval, une femme nue ou une quelconque anecdote- est une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées. »
Un espace est également réservé au constructivisme, la synthèse des arts en tant que nouvelle conscience esthétique, sans métaphysique et à l'ambition fonctionnelle. Je m'attends à tout en pénétrant au milieu d’une pièce vide. Dans un angle, des plantes grasses entourent un écran plat surélevé qui fait défiler un texte ligne par ligne :
« In a lonely hut
...
the room is cold
...
Light fire ?
...
La joute ! »

La plaquette au sol permet de comprendre qu'il s'agit d'un jeu vidéo de 1980, 'Zork II : The wizard of Frobozz', une expérience rôliste en mode texte. Je souris.
S'ensuit à l'étage une présentation de maquettes intitulée 'Série noire'. L'auteur se justifie de ces œuvres monochromes rectangulaires en citant Nietzsche, ce qui est un peu facile.
Je termine par d'autres séries d’œuvres des années soixante-dix sur le thème de la couleur à Paris, dans son évocation urbaine des enjeux de société : des prostituées bleues, des clients de prostituées rouges, des immigrés maghrébins verts.
« Paris n’est pas Diên Biên Phu, ni Dachau, ni l’enfer, il est transformable.
Le peintre ne juge pas, il observe. »

Je ne risque pas d'être transcendé par cette production en particulier et je m'apprête à quitter les lieux quand la prophétie d'un autre artiste, Jouffroy, attire mon attention.
« La machine à détruire l’idéologie dominante est en marche, elle a besoin du plus grand nombre possible de voix », datée de 1973. 
Philippe Muray serait sans doute sorti avant moi.

Il fait trop chaud pour être honnête. Sous cette température, les églises et les expositions climatisées sont les seuls radeaux de La Méduse. Elles sont si demandées pour cette raison qu'il faut les protéger à l'aide de dispositifs Vigipirate avancés. Le sac-à-dos se porte devant soi, obligatoirement.
La peinture connaît de profondes scissions à l'époque de la Renaissance : les peintres hollandais et flamands visent davantage le réalisme (Rubens, Van Dyck), alors que les méditerranéens reviennent aux influences antiques (Botticelli, 'La Naissance de Vénus') et au corps dans son anatomie, avant de connaître une transformation par le maniérisme. Je m'attends à ce que la galerie mette l'accent sur les seconds par chauvinisme régional mais ce ne sera pas tout à fait le cas.
Au début du XVIIème siècle, la peinture devient très hiérarchisée et il convient de considérer les différents styles comme suit : l’historique, le portrait, la peinture de genre (scène de la vie quotidienne), le paysage, et enfin la nature morte. Je suis incapable de vaincre complètement mon côté lyrique, et je serais enclin à accepter ce classement péremptoire à quelques exceptions près.
Certaines natures mortes, bien sûr, provoquent le soupir, c'est le cas des paniers de pommes simples sur nappes de dentelle, d'autres, carrément la consternation, comme le spectacle d'un faisan mort dans une corbeille. Cependant, il faut se représenter l'idée du décès à travers ces cadavres d'animaux dans le contexte sanitaire d'une époque où l'espérance de vie reste faible. Crânes et squelettes sont eux aussi nombreux et la piqûre de rappel est omniprésente chez ces artistes, souvent nordiques.
D'autres encore présentent un contenu plus important, à condition d’avoir le sous-titre : les pièces de monnaie sont presque toujours une critique de l’accumulation des richesses, les fruits entamés ou les fleurs, une allégorie de l’érosion du temps et de l’insignifiance des plaisirs des sens, sauf la figue qui représente carrément le péché originel, et la grenade, symbole de la résurrection, tandis que le miroir est évidemment la métaphore de la vanité, et les cartes à jouer, celle du vice. De même, dans la peinture de genre, les personnages qui mangent, ou sont richement vêtus de bijoux ou de plumes, sont vains et inconscients, passent à côté de la vie et ne sont pas à envier. Du moins, ces interprétations étaient largement répandues en 1630.
Diverses techniques sont présentées : la peinture à l’huile sur bois, qui conserve bien la vivacité des couleurs, les parant de cette patine réfléchissante caractéristique, et l’étonnante peinture à l’huile sur cuivre, avec ces lignes de luminosité métallique, mais aussi la technique dite 'a tempera', qui consiste à mélanger les pigments avec du jaune d’œuf, et je vous le dis, celle-ci ne m’a pas convaincu.
En revanche, une grande révélation m'attendait devant l’une des œuvres majeures de Rubens, 'Le Christ triomphant de la mort et du péché' : instantanément, la ressemblance physique me frappe au point de me retourner et de vérifier si j'y suis comparé par les autres visiteurs. Près du tableau, un vieil homme me scrute furtivement avant de poursuivre sa déambulation. Enorgueilli par cette découverte, je prends le temps de m'imprégner de cet hommage céleste avant de le suivre en direction des autres scènes mythologiques et bibliques de la Genèse, 'La Vierge à l’Enfant' de Raphaël, 'Samson et la trahison de Dalila', 'La victoire de Thésée face au minotaure' et 'Le martyre de Saint Gérard de Loth', percé à la lance par les païens, puis jeté dans un tonneau rempli de clous et balancé dans le Danube. Je n’avais jamais entendu parler de cette méthode. Ou encore cet étonnant 'Loth et ses filles' de Vouet, qui dépeint un épisode moins connu de Sodome et Gomorrhe dans lequel le père est enivré par ses propres filles afin de perpétuer leur lignée, une œuvre qui ferait fureur en Belgique. Quant au 'Rapt de la négresse' de Van Couwenbergh, il crée la sensation en 1632, non pas pour l’aspect discriminatoire de la scène, mais plutôt à cause de la relation sexuelle interraciale, parfaitement impensable à l’époque.
Je ressors tout ébouriffé de sensations.

*

Je passe les deux jours suivants à mettre de la crème hydratante sur mes jambes. Le bilan est sans appel : je suis brûlé sur toute la face antérieure du corps et j’ai une contracture au mollet droit. C’est opportun, car un autre incendie d’ampleur, d’origine suspecte, vient de se déclarer à une quinzaine de kilomètres, et j’ai l’intention de mettre la randonnée de côté pour le moment.
La masseuse de l’hôtel me regarde de pied en cap avec compassion.
« Vous avez mis de la Biafine ? »
Elle me parle comme à un oiseau blessé à la patte. Sans doute parce que j'en ai l'air. C'est sa manière de répondre à mon aura dépressionnaire, ma projection d'ondes et d'atomes trouve un écho positif dans sa grille de lecture analytique, et dans ce cas, la connexion résultant de cette collision provoque à la fois un trouble et une activation de l'empathie. Elle me dira plus tard que mon plexus solaire est contracté, précisant qu'il s'agit du centre des émotions, et que je dois apprendre à respirer par le ventre. J'approuve sans conviction car la pratique me semble plutôt dérisoire contre cette condition mais, bon élève, je répète le geste dont elle fait la démonstration.
En fin de séance, nous nous séparons l'un et l'autre pensifs, dans une situation de communion et de compréhension fataliste assez proche de celle qui concluait mes rendez-vous chez un certain thérapeute. Celui-ci me parlait du livre qu'il avait écrit sur le terrorisme islamiste et qu'il n'arrivait pas à faire éditer. Je l’appréciais particulièrement parce qu'il ne faisait pas semblant de s’intéresser et qu'il parlait essentiellement de lui ; la thérapie, brève mais efficace, avait donc consisté à me rendre compte que sa situation était assez risible et misérable, et que je n’avais pas de complexes à entretenir.

Les insectes deviennent un problème en pleine campagne, quel que soit le niveau de standing. C'est d'ailleurs un des points noirs relevés par les clients dans leurs commentaires.
« Il y a des guêpes au petit déjeuner et le parking est loin de la réception quand on doit porter les valises. »
Quarante mètres environ, j’ai le chemin sous les yeux, que j’évalue à l’instant entre deux croûtons à la tapenade. Ces gens-là, voyez-vous, sont frappés de la malédiction de l’insatisfaction et du pourrissement, c’est la version mesquine et pinailleuse du 'Démon' de l’ambition d’Hubert Selby. Ils sont les nouveaux riches qui ne lisent même plus les 'Échos' mais le 'Figaro', et font de très mauvaises blagues au serveur du restaurant en voulant montrer qu’ils sont accessibles au commun, alors qu’ils sont en réalité bien moins respectables que celui qui leur sert l’apéritif. Le seul achèvement qu’ils respectent est celui du statut social, et leur seule création, celle de la valeur des actifs. Ils s‘auréolent de catholicisme pour masquer leur petitesse et lorsqu’ils pratiquent la charité, c’est par auto-promotion. Une fois satisfait de leur richesse héritée ou acquise par opportunité -dans la force de vente ou l’immobilier-, de leur villa de Cassis et de leur portefeuille d’actions andorran, ils se tournent vers les voyages par mimétisme, pour colorer leur parcours d’archéologie, d'une culture qui les dépasse, d’ébahissements à la porte jordanienne de Pétra et de respect d’apparat pour le palais crétois de Knossos.
La version méditerranéenne comporte une spécificité maligne qui se manifeste par un jean décoloré, une chemise blanche et des lunettes de soleil, ceux-là parlent très fort, de leur vie sentimentale et sexuelle principalement, et sourient pour n’importe quoi ; ils sont amoureux d’eux-mêmes et vivent la posture permanente. On les appelle les crétins du mistral. Moins raffinés, ils préfèrent les vacances en Espagne ou en Corse.
Les uns comme les autres finissent par en mourir, dévorés par cette bactérie mangeuse de chair, léguant le démon à la génération suivante, à moins que l’un d’entre eux ne décide de saboter en amont le cycle infernal de cette possession de l’esprit, en grignotant des croûtons à la tapenade et en soufflant du nez, conscient de sa propre absurdité.

*

En agitant ma petite cuillère devant mes décevantes profiteroles à la pistache, et alors que de la table voisine s’échappe une discussion sur le standing inégalable des hôtels de Las Vegas -deux jeunes femmes à lunettes accompagnées d’un couple-, j’imagine subitement les répliques d’une courte scène de théâtre intitulée 'Les dialogues de Salon de Provence', dans laquelle deux entités, Pondération et Esprit de Défaite, échangent quelques considérations sous un olivier tordu vers le vide, au bord de la falaise du monde.
Je décide de remonter dans ma chambre afin de la développer, laissant les autres clients du soir à leurs badinages.

« Esprit de Défaite
Il aura fallu bien des tortures pour nous rendre jusqu’ici par monts et par vaux.

Pondération
Il importe davantage de voyager que d’arriver à destination.

Esprit de Défaite
Ta bouche usine de tendres mensonges si souvent entendus qu’ils sont proverbiaux.
N’as-tu donc rien qui vaille d’être dit en cette ultime occasion ?

Pondération
Desquelles parlons-nous, de celles subies, infligées ou vues au long des coteaux ?
Je sais que pas une seule fois nous n’avons intenté une action.

Esprit de Défaite
Et pour cause, j’aurais sacrifié plus que ma vie au plaisir malin de ces bourreaux.
Serais-je donc coupable d’avoir contourné leur prédation ?

Pondération
Tu tempêtes de dépit, autour des morts il est vain de compter encore les corbeaux.
Nous avons marché et sommes vivants, voilà notre consolation.

Esprit de Défaite
Je vois plutôt que de cette cruelle arbalète nous sommes les maigres carreaux.
Pointés hagards contre le vent et lancés vers notre perdition.
...
Fichés en terre pour tout épilogue ; ni paix ni sagesse promises, tout n’était que leurre.

Pondération
Tu dis ça parce que tu es fatigué.
Je te connais.
Comme si je t’avais fait ; va te coucher. »


Avant de m'endormir, je prends conscience que je n'ai plus entendu la moindre cigale depuis des jours, je me demande si elles sont frappées de la même torpeur ou si la fraîcheur de ce vent d'altitude les a poussées à se taire.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 31/08/2017 à 06:37:11
Texte génialissime. Je soupçonne cependant une flemme subite ou une crise foudroyante de mélancolie ou autre chose à foutre pour justifier la fin de type Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick.

J'aimerais savoir si c'est bien dans ce texte que se trouve l’ancêtre de Jacques Attali du XIXe Siècle parce que j'ai fait totalement l'impasse.
Lourdes Phalanges


    le 31/08/2017 à 10:37:24
@Lapinchien :

Dans le passage sur l'exposition au château de l'Empéri, il cite Napoléon 1er. Le fond de la chose va sûrement te rappeler quelqu'un : « Une de mes grandes pensées était l’agglomération et la conglomération des mêmes peuples géographiques, qu’ont morcelés les révolutions et la politique. Un code européen, une même monnaie, les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois. De sorte, nous n’eussions composés en Europe qu’une seule et même famille, chacun en voyageant n’eut pas cessé d’être chez lui.
Quoi qu’il en soit, cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses : l’impulsion est donnée. »
Lapinchien


tw
    le 31/08/2017 à 10:49:47
merci bien. Je me doutais que c'était ce passage par élimination cela dit je ne connais pas spécialement Attali, je sais juste qu'il est plutôt euro enthousiaste, les mythes du gars qui bosse jour et nuit et dort à peine, je sais aussi qu'il est de bon ton de le haïr en public, la détestation d'Attali c'est le genre de truc consensuel qu'il faut mettre dans son profil Tinder cependant en vérité je ne le connais pas plus que ça. Ah si. Je sais qu'il est le docteur Frankenstein de Macron et rien que pour ça il mérite d'être détesté.
David


Ulysse reviiiiiiiiEEEEEENNNNTTT...    le 31/08/2017 à 11:01:27
https://www.youtube.com/watch?v=_ZFUOmU-nzI

Il a vaincu le cyclope, plusieurs fois, il a résisté au chant des sirènes, le monde entier n'est plus que des Pénélope défilant leurs trousseaux en attendant sa venue...

Un tour dans les quéqués, un tourisme incomparable qui compare encore et encore, tout est jungle ébouriffée, bravo !
Lapinchien


tw
    le 31/08/2017 à 11:05:54
J'ai l'impression de grossir juste en matant le Big Mac en boucle sur la page d'accueil. La Zone, le site qui te file la dalle.
Lourdes Phalanges


    le 31/08/2017 à 14:03:21
Il y a toujours un gout d'inachevé chez Muscadet. Peut être dû à de la flemme, comme le souligne Lapinchien, ou au format en lui-même, qui s'apparente plus à un rapport au final. Mais j'y vois aussi une mélancolie dégagé de tout romantisme, qui fait qu'on ne ressort ni amélioré, ni dégradé à la fin, comme le voudrait le schéma narratif classique.

Commentaire édité par Lourdes Phalanges.
Lapinchien


tw
    le 31/08/2017 à 16:10:01
Flemme c'est un bien grand mot, il en a écrit déjà beaucoup et puis à un moment il s'est dit "Basta ! Je passe à autre chose sinon je vais écrire un roman."
Muscadet


site blog fb
    le 31/08/2017 à 17:29:03
Oui, je suis feignant et souvent fatigué.
Pas un modèle de productivité.

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