LA ZONE -
Résumé : Nouvelles pérégrinations pédestres et mentales de Muscadet en Wallonie puisqu'il nous l'avait promis : "Je n'en dirai pas davantage ce soir, mais j'aurai à dire sur la Sambre en temps voulu." Méfions-nous des promesses de l'auteur puisqu'il sait ce qu'il veut et fait ce qu'il dit, que la moindre phrase lâchée dans les commentaires peut accoucher d'un chef d'oeuvre qu'on retrouve dans la semaine dans les textes en attente. Première partie aujourd'hui de carnets de voyages qui partent en couille littéraire comme d'habitude. Et les amateurs dont je fais partie ne s'en plaindront pas. Entre digressions historiques à Dinant et Namur, drames des noyés de la Sambre (ou serait-ce la Meuse ?) au moyen âge et quelques slaloms de touristes fluorescents, en exclusivité grand arrivage primeur de flashbacks à profusion du jeune Muscadet dansant le MIA sur la planète MARS donnant la réplique à quelques dealers d'anecdotes et autres drogues moins toxiques, le tout saupoudré de réminiscences et souvenirs familiaux qui indubitablement vous rançonneront de quelques larmichettes et hauts-le-cœur. Rollercoaster émotionnel du mardi matin, veuillez bien accrocher vos sangles et verrouiller la barre de sécurité avant de vous engager dans la lecture.

Guerres (1/2)

Le 12/09/2017
par Muscadet
[illustration] Si j'entretiens des affinités naturelles, astrologiques et saisonnières avec Mars -la part de l'inné, donc-, par son attraction et son impact sur la terre, je suis resté de tout temps un allié objectif du mois de Septembre, par enclin poétique et pragmatisme sociologique -la part de l'acquis-, car il n'y a rien de pire, entendez-moi, pour l'homme en méditation sur lui-même et sur son environnement, qu'un adolescent en vacances, si ce n'est des, adolescents en vacances. Et je vous le dis sans trembler, tout à fait fixe et droit, en touillant lentement mon expresso, tenant du pouce et de l'index une petite cuillère aux lignes carpées, depuis le duplex de cet établissement hôtelier namurois où je viens de poser ma valise.
Le chauffeur a répété trois fois le nom de la résidence en prenant des intonations ridicules et obséquieuses, allant jusqu’à le mentionner par téléphone à un confrère durant le trajet, comme s’il s’agissait d’un événement notoire. Une fois arrivé, il a trouvé utile d’en rajouter encore un peu :
« Pas une cabane à lapins, hein ?
- Non.
- Allez, et que tout aille bien surtout, hein. »

Je ne suis pas familier de cette forme de dérision belge. Péniblement, je le suis davantage de ceux qui se pensent finauds, enviant ce qu'ils ignorent, alors que j’ai à faire et que je vais moins m'y amuser qu’il le fantasme : des vacances de travail, comme on dit à Mar-a-Lago. C'est autre chose que de faire la file dans la zone des taxis en écoutant la radio.
'Que tout aille bien surtout, hein.' Connard, si tu savais.

Je prospecte dans le quartier pour me faire une idée du territoire. Il s'agit d'un secteur cossu et arboré, aux trottoirs nets dont les caniveaux proposent la quantité adéquate de feuilles brunes et orangées, aux haies proprement taillées, parsemé de coins de verdure où l'on a disposé des pins, des frênes, des hêtres stoïques, quelques bancs qui attendent quelqu'un depuis longtemps, des érables même, et un grand tilleul, au milieu de ces petits parcs inattendus, derrière les fortifications du château.
Les rues sont presque désertes malgré le climat tempéré, les environs ressemblent aux faubourgs huppés de certaines villes du Vermont et du New Hampshire, le relief en moins, surtout au début de l'automne comme aujourd'hui. Je ne me doutais pas que Namur était une cité touristique de la classe aisée, le nombre de BMW et de 4x4 de luxe, aux immatriculations étrangères, y compris vers le centre plus populaire, est surprenant pour une localité certes historique mais somme toute modeste.
Au détour des impasses et des routes qui plongent en lacets vers la Sambre, je croise plusieurs panneaux 'Á vendre' : des quatre façades, sur un étage avec balcon et jardin, d'architecture typique et sobre : on doit pouvoir y écrire deux ou trois choses en silence, à trois milles euros du mètre carré et à l'écart de la fureur et du progrès.

*

Je devrais passer une imagerie à résonance magnétique du cerveau. Cette soudaine frénésie à voyager pour écrire pose question. Il semblerait que je sois commandé par une condition, nécessairement d’ordre soit physiologique soit psychique, c’est à dire grossièrement une tumeur ou une crise de milieu de vie, ce qui revient à peu près à la même chose chez l’homme, au fond. Dans les deux cas, c’est la raison de cet empressement, de ce mépris total pour les conséquences, de ce sentiment monolithique d'objectif à accomplir au-delà de toute autre considération, en soldat ni enthousiaste ni récalcitrant, ni bateleur ni traînant des bottes, mais exécutant ce qui est demandé selon un enjeu dépassant son entendement.
Ce commandement n’a pas besoin de se justifier, il ne dit pas 'parce que' ou 'peut-être' ou 'réfléchissons', il dit « Va et fais ». Par moments, c'est-à-dire avant chaque départ, lorsqu'il m'interpelle pour m'extraire de l'immobilité, il me rend insensible, irréversible, cruel même : rien n’est trop beau, trop laid, trop cher, trop facile, trop difficile, incohérent, débilitant, insensé, dangereux, important, remarquable ou délicat, tout est comme il doit être. Il dit « Tu dois tout accepter, tout embrasser ». Il dit « Dépêche-toi ».
Menacé régulièrement par sa voix et perdant tout scrupule, je deviens étranger à mon environnement et incontrôlable puisque les arguments d'apaisement et d'analyse psychologique ne sont alors d'aucun effet sensible. Essayant malgré tout de rationaliser un tel instinct, j'oscille entre un message d'alerte du corps et une volonté de voir du pays par sursaut de curiosité et de graphomanie. Peu semble importer finalement, et seules comptent les pages à venir dans ces instants.

Je me souviens de ces années où j’étais bien sage à l’école, je ne pensais qu’à bien faire mes devoirs, c’était le monde entier, les devoirs, il n’y avait rien d’autre. C’était comme ça qu’on devenait quelqu’un dans la vie, avec des devoirs bien faits pour épater l’univers.
Je me souviens des amis de mes parents à la maison.
« Il est bien élevé, dites donc, si le mien était comme ça ! Ah ! »
Un autre encore, mémorable :
« Jeune homme, si je pouvais parier sur votre avenir, je le ferais ! »
Celui-là doit être mort, c’est dommage, je serais venu me rappeler à son souvenir pour la blague.
Je me souviens des premières cigarettes et du déodorant inhalé à travers une serviette de toilette, ça a dû laisser des marques et c’était nettement mieux que tout, sauf les rédactions, ça les rédactions, c’était mon jeu, j’envoyais la purée bien comme il fallait, les professeurs s’envolaient comme des ballons.
Un de ces jours-là, j’avais torché deux bonnes double-pages à propos d’un type qui n’avait pas envie de se battre, un lâche qui fuyait la guerre -c’était le sujet, la guerre-, abandonnant tout le monde en expliquant que ce n’était pas son problème finalement, un parti pris déjà très autobiographique pour l’époque. Les garçons faisaient de moi leur tête de turc, j’étais trop frêle et trop fort en français, du coup je les imaginais bien crever en première ligne devant des allemands pendant que je me tirais à la campagne. Traître et pernicieux comme un serpent, animé du ressentiment que j’étais, et il faut comprendre.
Je n’avais pas hésité à intituler mon chef d’œuvre au stylo-plume 'Sombre destin', un titre à se pendre au lustre, comme le texte en lui-même probablement, cependant mes arabesques littéraires avaient été lues aux autres classes de troisième : un modèle stylistique, très impressionnant, tout le bordel. Je n’avais pas très bien compris, ou plutôt j’avais compris que le professeur voulait faire son intéressant, davantage que moi et sur mon effort en plus de ça, ce qui était à peine croyable. Je n’ai fait le lien que bien des années plus tard, lorsque j’ai mis la main sur Destouches et son 'Voyage', et en réalité, il y a peu de temps. Scandaleux. On m’aura décidément dépouillé de tout.

Je me souviens, je vous dis. Et ces confessions, je les dois à mes sponsors du moment : la ville de Namur donc, cet hôtel retiré sur les hauteurs de la citadelle et le vin blanc espagnol Albariño Pontillon 2016. Pas un mot, continuez à lire. Comme si de rien n’était. Nous ferons comme si tout était venu naturellement, de nulle part, par pure inspiration. La fin justifie les moyens, ce n’est pas très socialiste mais nous savons que c’est pourtant le cas. Allez, venez, on continue.
Je me souviens que ma mère m’a calé un coup de raquette de tennis dans la tête, au niveau de la tempe droite, tellement près de là où Macron prend ses vacances phocéennes aujourd'hui qu’on aurait pu se saluer du balcon s’il n’avait pas été à l’université. La raquette, je l’avais choisie parce qu’à l’époque André Agassi était un phénomène, et au club de sport, elle avait l’autocollant qui allait bien et tout. Je l’ai prise en pleine tête, pourquoi, c’est flou, le cannabis ou une histoire de filles, ce n’est plus très clair dans mon esprit, mais le bruit que ça a fait dans mon cerveau, je m’en souviens avec précision.
Á dix-sept ans, je l’ai prise par le poignet, ma mère, je lui ai dit :
« Ça suffit maintenant. Et le fait que la femme de ménage soit à côté et m’entende, ça ne me fait ni chaud ni froid. »
J’employais le subjonctif de manière récurrente. J’avais vu mon frère, mon aîné de huit ans, faire le coup de la saisie du poignet avec admonestation, parce que ma mère avait le bras facile, avec ou sans accessoire de sport, et j’avais trouvé que c’était une sacrée technique. De fait, je m’y étais mis à mon tour, avec un résultat identique. C’était terminé, après ça.
« Très bien, mais lâche-moi, tu me fais mal, là. », elle avait dit.
J’avais lâché. Elle avait pris des coups elle aussi, de mon père, je comprenais bien, pour autant, ce n’était pas une raison pour m’emmerder, moi qui avais suffisamment de difficultés à vivre. Et puis, reproduire les sévices qu’on a subi dans le passé, c’est bon pour les audiences correctionnelles où le prolétariat s’illustre, mais corniche Kennedy, on était censé valoir mieux que ça. En fait, pas du tout. Ça, ce sont des choses que j’ai comprises plus tard, qu’on ne valait pas beaucoup mieux.
Á partir de là, il était entendu que malgré mon génie littéraire, je ne pouvais plus vivre en ces lieux, ça ne faisait pas chic devant la femme de ménage, d’autant moins qu’après avoir été enfermé sur la terrasse -vue panoramique sur la Méditerranée mais je n’étais pas intéressé ce jour-là-, j’avais menacé de défoncer la baie vitrée avec une chaise en fonte à un moment donné, et j’avais commencé à compter jusqu’à trois. Á deux, j’avais obtenu satisfaction et ouverture immédiate. C’était trois milles euros avec la pose et le déplacement, du double vitrage sur cinq mètres, la moitié de son salaire de directrice de la troisième clinique de Marseille, je savais ce que je faisais.
Il n’y avait pas cinquante solutions, il fallait me payer un studio pour que chacun vive chez soi et que les moutons soient bien gardés. Derrière le Vélodrome, dites donc, j’ai atterri, moi qui voulais avoir la paix définitive, et j’y croyais encore, à la paix définitive et romantique.

En guise de voisin, le Sénégal m'avait envoyé un de ses représentants, dans le couloir du premier étage, et pas un de ses meilleurs éléments comme disait l'autre, un petit trafiquant de Noailles, un quartier tellement craignos de la Canebière que les touristes étaient avisés de ne pas y mettre les pieds, tant et si bien qu'en 2006, j’ai appris ça depuis, ils ont été obligés d’y installer un commissariat géant et, écoutez bien, pas moins de deux cents caméras de surveillance dans le centre-ville pour convaincre les gens de revenir.
Cet enculé de sénégalais venait frapper à ma porte, il pensait que j’étais un gentil, une victime facile et exploitable, ce qui était malheureusement le cas avant qu'il n'aille un pont trop loin. Il était toujours détenteur du fameux bon plan qui tournait invariablement à l'escroquerie et à la manipulation prédatrice.
« Vas-y, fais pas ton chien, lâche-moi une boîte de cassoulet, non, pas le porc aux lentilles, j’aime pas ça ».
Il était entreprenant et je finissais par céder. Je lisais Bukowski et les Bret Easton Ellis qui sortaient à ce moment-là, je m’en nourrissais davantage, et je ne payais pas les cassoulets de toute façon.
De l'autre côté du couloir vivait un lorrain, les alsaciens, les lorrains, il faut s’en méfier, ils ont un cerveau reptilien qui surprend au début. Son truc à lui, c’était les boîtes échangistes, j’avais droit aux récits complets et aux roulages de mécaniques. Il sautait une cougar un peu paumée qui avait un fils d’une vingtaine d’années, elle n’avait aucun critère précis, aucun code personnel, tout était bon en-dessous de trente-cinq ans pour elle, même moi, c’est dire. J’avais esquivé en fumant beaucoup trop, je ne m'y projetais pas.
Je montais effectivement toutes les semaines aux quartiers Nord pour ma consommation de résine et sans le savoir bien entendu, puisque ça n'était indiqué nulle part, j'avais fini par tomber sur la mauvaise semaine. Il y avait eu des descentes de police quelque temps plus tôt, un mort dans des affrontements peu détaillés, la cité était à cran. Je m'étais fait serrer par deux lascars à la sortie du lotissement, tellement réputé pour son commerce qu’ils avaient même les noms à la mairie. Je m'étais débattu pendant qu’ils me fouillaient au corps pour tomber sur le produit, le téléphone et le portefeuille.
« Vas-y, on prend même les pièces. », avait confirmé le premier à son acolyte qui hésitait à s'embarrasser.
Je m’en étais chié dessus de surprise, une diarrhée bien dégueulasse en plus. Dans le métro, je sautillais pendant que ça coulait dans les chaussettes. Après un coup comme celui-là, un type sensé passe par des intermédiaires, mais pas moi. J’avais continué à fumer parce que je n’arrivais pas à croire que je vivais cette vie-là.
Jusque-là, c’était folklorique et à peu près déprimant mais rien de trop sauvage encore, si ce n’est que le sénégalais sortait parfois son couteau de chasse en s'invitant chez moi, et que le lorrain voulait se venger de types vers Nancy qu’il n’avait pas réussi à écraser sur le trottoir avec sa Clio. Il ne savait pas que ça allait devenir un mode opératoire terroriste, faut pas lui en vouloir. Donc jusque-là, très bien, mais j’avais décidé d’aller skier avec un couple fréquentable de la clinique où j’avais été embauché par piston, et de retour de cette semaine dans les Alpes où j’avais voulu m’illustrer en snowboard, échappant à la mort par miracle tellement j’étais mauvais à me vautrer près des filets de protection oranges et des piquets, je retrouvai ma porte forcée.
Le lorrain était venu me faire un rapport de la situation : il avait trouvé le sénégalais et 'un collègue' chez moi mais ceux-ci l’informant que j’avais donné mon accord pour défoncer ma porte en cas de besoin, il avait validé la technique, ne souhaitant pas interférer dans des arrangements privés.
« Ils m’ont dit que tu savais, j’ai dit OK. »
Ils avaient dormi dans mon lit, fait du thé et mangé dans ma cuisine, fouillé tous les tiroirs, mais surtout lu mon journal manuscrit que j’avais retrouvé en évidence sur une table. Un geste dont ils n’avaient pas mesuré la gravité et qui a failli coûter la vie à plusieurs innocents, et quelques coupables. J'étais passé de l'autre côté de l'existence ce jour-là.

*

Au long de mes déambulations pensives vers le château des comtes, et en faisant un petit effort, je réussis à me perdre dans les rues de Namur, capitale de la Wallonie, tout de même, alors qu'il n'en paraît rien à l’œil néophyte. Pour cela, et c'est mon intention, il faut sillonner les remparts à l'aplomb de la confluence des cours d'eau stratégiques, la Sambre et la Meuse, deux noms qui font déjà résonner la guerre, le sang mêlé à la boue, et se rendre compte sur la carte du passage obligé qu'ils ont représenté pour les armées d'infanterie durant des siècles en Europe occidentale.
J'accède à la cité par le sud, marchant à vue, et me retrouve dans un demi-stade ouvert aux gradins de pierre blanche, trop intact pour être antique, trop patiné pour être contemporain. Le linteau, soutenu par deux larges colonnes, décrit le lieu en larges caractères, au-dessus du dernier rang, m'apportant un indice contradictoire : 'Ludus pro patria', des jeux pour le peuple. Je ne comprends pas ce que fait la moitié d'un édifice de style romain dans un tel état de conservation, à l'entrée d'une cité médiévale qui a vu passer tant de conflits. La structure est voulue, et ne porte aucune trace de démolition. Je suis absolument seul au milieu du site, non gardé, que je traverse silencieusement, en proie à une vague inquiétude sous la grisaille.
J'apprends au point d'informations que Léopold II, roi des belges controversé pour la colonisation sanglante du Congo, est responsable de ma confusion, ayant autorisé la construction de ce stade sur les terres de la citadelle namuroise, à la fin du XIXème siècle, ce qui est rassurant, puisque j'arrive encore à faire la différence entre un monument d'époque et une contrefaçon.
Je parcours avec difficulté les premiers plateaux et leurs murs d'enceinte puis les esplanades pavées et leurs escaliers abrupts, peu praticables et inappropriés aux estomacs chargés en vin blanc, avant de déboucher sur les chemins de ronde, à une bonne centaine de mètres de la circulation en contrebas. Je suis d'humeur maussade et j'y vois un excellent site de suicide par précipitation. Á un kilomètre à peine, le pont de Jambes est bien visible ; pendant les conquêtes du Bas Moyen-Âge, on y jetait les femmes et les enfants cependant que les hommes étaient pendus.
Un autre haut-fait est mis en exergue par les dépliants, il s'agit du siège de 1692 par les troupes françaises durant lequel plus cent milles hommes emmenés par Louis XIV terrorisèrent les défenseurs en nette infériorité numérique. On sent à certaines tournures de phrases que les auteurs du guide de l'office du tourisme avaient de la famille à l'intérieur des murs. Ceci dit, le combat fut très inégal, il faut le leur accorder : quelques milliers d'hommes et aucun renfort durant les trois semaines de blocus. La population tenta de se protéger des bombes artisanales catapultées, en s'enfermant dans les caves après avoir étançonné les toits et recouvert les rez-de-chaussée de terre et de fumier par mesure d’ignifugation. En l'absence de capitulation, les français n'eurent aucune pitié et allèrent jusqu'à pratiquer la guerre bactériologique en projetant des rats vecteurs de peste et des cadavres en putréfaction depuis les couillards, une variante des trébuchets. Il faut croire que ce choix fut décisif car Namur se rendit, et fut reprise trois ans plus tard.

Décidément j'ai l'esprit ailleurs et à force d'errer où me portent mes pas, me voilà de nouveau perdu. Mon ordiphone est trop lent et peine à me géolocaliser, un vieux modèle qui, je l'espère, va s'éteindre définitivement dans un avenir proche.
« Excusez-moi Madame, la direction de...
- Je ne donne pas d’argent.
- Ce n’est pas pour vous demander de l’argent, c’est pour la... »

Elle est déjà loin. Je me regarde dans le reflet d’une vitrine de l'artère commerçante : je ne peux pas lui jeter la pierre, je ressemble à un clochard mouillé, susceptible de quêter autour des gares et des pôles touristiques.
Á un carrefour du centre-ville, je tombe sur un début d'échauffourée autour d'un accrochage entre deux véhicules. Le conducteur asiatique d'une Citroën rouge reste complètement muet au milieu de la chaussée, faisant face à deux caucasiens très volubiles sortis d'une Mercedes noire avec précipitation, laissant leurs portières ouvertes. Ces derniers deviennent virulents et je vois à leur gestuelle qu'ils lui reprochent un éraflement de pare-choc, ce qui le laisse imperturbable, adoptant une posture conviviale zen. Il ne semble pas parler français et n'affiche pas le moindre signe d'ennui, ce qui exaspère encore davantage les deux jeunes à coiffure undercut qui se font menaçants. Au bout de quelques minutes, voyant qu'ils n'obtiendront rien de lui, ils s'en retournent à leur voiture. Le conducteur de la Mercedes frotte son pare-choc des doigts avant de reprendre sa place en vociférant quelque chose dans une langue étrangère.
Je contourne la scène en observant rapidement l'avant du véhicule endommagé : une trace de peinture de quatre à cinq centimètres, blanche. Ils démarrent brutalement en faisant crisser les pneus tandis que l'asiatique, n'ayant toujours pas bougé d'un centimètre ni prononcé un mot, debout devant sa Citroën, regarde les passants autour de lui en souriant.

Retrouvant ma route vers le quartier historique, je pénètre dans le jardin médiéval, tout en terrasses suspendues, et clairement mieux achalandé que le jardin des Simples de Nostradamus que j'avais eu l'occasion de visiter en Provence. Chaque plateforme descend un peu plus vers la Sambre, à l'ombre de treilles parfois courbées en arches et parcourues de plantes grimpantes. Une section pittoresque présente des spécimens inédits tels que la balsamite qu'on retrouve dans la fabrication de certains alcools, la truculente vipérine entrant dans la composition des poisons ou la sauge alchimique à qui l'on prêtait des pouvoirs divers. Selon la théorie des signatures, chaque plante détient une capacité spéciale sur les humeurs ou sur un organe, selon sa forme et sa couleur, ce qui conduisit à quelques découvertes médicales fortuites, comme celle de la chélidoine qui agit sur les afflictions hépatiques, mais essentiellement à la culture de l'effet placebo, qui représente selon certaines études aujourd'hui près de trente pour cent du rétablissement d'un patient.
Le potager répond lui aussi à des croyances spécifiques. Les variétés de légumes poussant près du sol ou à l'intérieur, éloignant du ciel et de Dieu, sont indigentes et réservées aux classes inférieures : choux, bettes, poireaux, navets, carottes mais aussi oignons et échalotes.
Quant aux fleurs, elles portent elles aussi une signification, souvent d'ordre théologique, comme la Saint-Jacques, la crucifère pour la Passion, le lierre du rattachement à la mort, la pensée à cinq pétales pour autant de plaies du Christ, aux trois couleurs de la Trinité, la pâquerette pour la modestie et l’innocence ou le pissenlit pour l’amertume.

Rien ne va plus ce soir, le dos me lance, le plexus se tord, la tête bourdonne et les jambes ne suivent pas. Je rampe davantage que je ne rentre au duplex, raclant mes chaussures de skateboard inadaptées sur le bitume, dans le dédale de rues et d'impasses du New Hampshire wallon.
Allongé sur le canapé, je fais le bilan de la journée, et ce n'est pas fameux. Ce demi-stade était une imposture et cette citadelle ne m'enchante pas, elle donne effectivement envie de jeter des rats morts et les français ont été inspirés de la prendre en y mettant le feu. Mais il pleut ce soir, et c'est toujours ça de pris.
Lorsque je suis déprimé, je redistribue du capital. Naturellement, je contacte la centrale de taxis, mon interlocuteur privilégié.
« J’aurais besoin d’une course spéciale.
- C’est-à-dire ?
- Deux paquets d'Elixir menthol à monter à l’hôtel, là-haut. Cinquante euros.
- Je vous envoie un SMS quand j’arrive devant la réception. »

Dommage.
J’espérais qu’il dise 'Non, écoutez, j’ai d'autres clients, je ne fais pas ce genre de choses.'. Alors j’aurais dit cent euros, et il aurait dit qu’il arrivait. Il vient de perdre la moitié parce qu’il manque d’esprit de rébellion. Mais il se peut que je récidive demain si un jeune m’interpelle et me demande une pièce à la gare. Je sais ce que vous pensez et non, ce n’est pas la même chose que de donner directement. Je veux une interaction sociale en amont, il faut venir me parler d’abord, tenter sa chance, ou me rendre un service, et là je peux devenir étonnant. J’aime récompenser ceux qui ne me voient pas venir et n’espèrent pas grand chose, ça leur fait une bonne leçon pour la suite, rappelez-vous que je ressemble à un rôdeur suspect, nous l’avons vérifié ensemble dans le reflet de la vitrine.
« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appelez, hein »
Le taxi me tend mes cigarettes, devant la voiture dont le moteur tourne encore.
Un métis, mi tunisien mi namurois, un sourire d’une oreille à l’autre, malgré la pluie. Il est heureux comme un prince, avec cette course inespérée. Il va passer une très bonne soirée avec ses confrères, puis à la maison il se dira que les bonnes choses arrivent quand on ne s’y attend pas. Il sera auréolé de foi et de philosophie pour un jour ou deux, et puis ça lui fera toujours un point de référence en matière d’aléatoire. Moi je vais manger comme un rat musqué dans ma suite doté de deux chambres et d'autant de salles de bain -il ne restait plus que ça-. Un espuma de courge avec un filet de dorade à la mousse de je ne sais quoi, accompagné de son quelque chose de saison. C’est très velouté, et relevé avec ça, l’espuma de courge. Je vous explique comment les événements se déroulent depuis ma fenêtre de rat musqué, ni plus ni moins.

*

Il était temps de conclure dans ce studio du Vélodrome et j’avais décidé de partir en beauté en ouvrant le gaz. Avec un copain qui sortait toujours avec un cran d’arrêt en cas d’agressions de maghrébins très confiants en eux-mêmes, on avait fait une razzia puisque ma mère ne payait plus le loyer et que mon avis d’expulsion avait été prononcé.
« Je peux te prendre les ampoules aussi, ça peut servir ? »
Pas de problème, il pouvait. Les miroirs, les grilles du four, les placards, tout y était passé sauf les lattes du plancher qu’il n’arrivait pas à sortir avec le couteau. J’avais un dernier cadeau pour fêter le jumelage Nancy-Dakar et nous nous y étions mis à deux pour enlever l'alimentation de la chaudière. La puissance du flux nous avait sacrément fait tousser et nous étions partis sur la route, rapidement quand même parce que l’odeur commençait à se diffuser dans le couloir. Je n’avais vraiment plus rien en refermant la porte qui tenait à moitié.
Le lendemain, j’étais mentionné dans le quotidien 'La Provence' comme déséquilibré anonyme, les sapeurs pompiers avaient fait évacuer l’immeuble avant de défoncer la porte en urgence. La littérature, c’était très dangereux, davantage que les femmes par exemple, parce qu’on avait qu’une seule histoire et qu’une seule vie, je m'en étais bien rendu compte. Et ils avaient lu mon journal.
Tout compte fait, il est heureux que personne n’ait été blessé, et plus heureux encore que les faits soient prescrits selon la loi. Les éditeurs sont de caractère frileux et entretiennent des scrupules déplacés à publier les auteurs emprisonnés.
Maman avait encore raqué, mais c’était la dernière fois, elle avait dit. On en était loin, de la dernière fois.
« Tu ne sais pas ce que j’ai dû faire au commissariat pour te sortir de là. »
Et en effet, je ne savais pas. Je ne sais toujours pas d’ailleurs, et je ne demanderai jamais, même sous la menace.
Ne vous indignez pas, s’il vous arrive d’avoir des enfants qui font troubadour, alors vous êtes dans de beaux draps pour vingt-cinq ans, et vous en aurez bien assez pour gratter vous-même un roman ou deux, bien tragiques et qui se vendront parfaitement. En cas d’hésitation, et jusqu’à preuve du contraire, les préservatifs valent un euro pièce.

*

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 12/09/2017 à 10:24:33
cette fois j'ai lu les deux parties aussi je ne sais plus très bien si j'ai spoilé ou pas la seconde partie dans la présentation
Lourdes Phalanges


    le 12/09/2017 à 11:21:04
La présentation espoillie terriblement. J'ai de plus l'impression qu'elle a été rédigée par une groupie.
Lapinchien


tw
    le 12/09/2017 à 11:24:36
Je peux me prévaloir du photomontage de l'image de l'illustration : après le Shadok, le Sax guy moldave à Dinant c'est Muscadet
Cuddle


fb
    le 12/09/2017 à 11:58:47
C'est le texte qu'il faut critiquer LP
Muscadet


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    le 12/09/2017 à 13:22:14
C'est l'illustration de la seconde partie, du coup.
Je pense que Lapinchien s'est mis à boire en cachette.
Lapinchien


tw
    le 12/09/2017 à 13:31:27
ces saxophones sur la voie publique à Dinant ce doit être un vrai défi de pissotières de l'impossible pour les gens qui rentrent bourrés le soir.
Muscadet


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    le 12/09/2017 à 13:43:43
Ou une allégorie pour les gens très prétentieux quant à leur anatomie.
Lourdes Phalanges


    le 12/09/2017 à 21:34:17
"la cité était à cran" : meilleur jeu de mots dissimulé de l'histoire de la littérature.

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