LA ZONE -
Résumé : Cette nouvelle contribution de Mill me rappelle beaucoup par la gouaille de ses dialogues et son humour absurde, l'ambiance du film "Les démons de Jésus" de Bernie Bonvoisin. Avec Mill on n'est jamais bien loin de l'écriture scénaristique augmentée de toutes manières tant la littérature, le cinéma et la musique semblent être des arts majeurs et qu'il s'amuse à entrechoquer sous sa plume dans d'improbables expériences où les personnages deviennent des crash tests dummies. Beaucoup de comique de situation aussi dans ce texte constat cependant bien terre à terre dans la description de ce qu'est un vrai plan foireux de braquage entre branquignoles IRL, bien loin des clichés hollywoodiens glamours de Soderbergh par exemple.

Le casse

Le 30/10/2017
par Mill
[illustration] Je les ai vus se pointer tous les trois, le nez en l'air et la gueule de traviole, et j'ai compris que j'allais encore me marrer comme une serveuse bourrée. Faut dire que dans le genre pieds nickelés estampillés Lagaffe aux bras cassés, ces mecs-là, c'est le haut du panier, ce qui se fait de mieux en matière d'abruti. En ce qui me concerne, je leur voue une admiration sans bornes. Sans rire. Ces mecs, c'est une espèce à part entière, ni plus ni moins. Tu leur files un éventail, non seulement ils remuent la tête, mais en plus dans le mauvais sens. Cons comme des flics refusés au concours. C'est pas rien.
Et là, donc, les voilà qui se campent devant moi, dans la posture du coq de quartier devant qui faudrait éviter de la ramener, sauf que, bon, vu qu'ils sont trois et que moi je suis tout seul, qu'ils ont tous plus de vingt piges et que j'en compte à peine seize, j'ai dans l'idée qu'ils ont surtout l'air de ce qu'ils sont : trois pauvres taches. Qu'attendre d'une pauvre tache sinon qu'elle se comporte en pauvre tache ? Ça a pas loupé.

    « Tu veux qu'on te raconte le casse qu'on a préparé pour vendredi prochain ? »

    Il me dit ça en hurlant. Au milieu de la rue. Avec, disons, une bonne vingtaine de personnes qui se baladent tout autour. J'avoue qu'on a beau les connaître, ça surprend toujours.

    « Ben allez-y, j'vous écoute », que j'réponds.

    Avant que la tête du trio ait fini de prendre sa respiration - à croire qu'il ne maîtrise la manœuvre que depuis quelques semaines - j'ajoute :

    « Si vous voulez, vous pouvez me fouiller hein... Pour les micros.
    - Quoi ?
    - Non, laissez tomber. »

    Et j'ouvre mes esgourdes.
    Et j'écoute.
    Et je dis rien.

    Mais sans déconner, dans le dedans de mon crâne, c'est le festival du rire sous acide. Je suis pas sûr que ce soit possible de rire aux larmes intérieurement, mais quelque chose me dit que j'en suis pas très loin. Je détaille un chouïa, tu vas pas tarder à comprendre.

    D'abord, le chef - que je surnommerai Roscoe en référence à un personnage veule et dérisoire tiré d'une série américaine - adopte la voix chuchotante et mystérieuse du conspirateur d'opérette - je te rappelle qu'il vient de me démolir les tympans avec l'annonce d'un casse à venir... Et vas-y que je te « pss pss pss », que je te « ssssh », que je te « tss », le tout dans un respect somme toute modéré des règles grammaticales de base. De toute façon, à ce stade de l'histoire, la moitié du quartier est déjà bien affranchie, alors moi, son chuchotement, hein...

    Fier comme un paon qui aurait picoré la réserve de coke d'un styliste à succès, Roscoe m'explique, tout à son délire de petite frappe gravissant trois échelons d'un coup, qu'il fraye depuis trois semaines avec la fringante propriétaire de la discothèque du coin. Je le félicite, non sans ironie. Je connais la daronne en question et, malgré tout le respect que je dois aux personnes âgées... POUAH !

    En tout cas, la mégère en question, le Roscoe, elle l'a à la bonne, et ses comparses idem. Du coup, ça leur arrive de traîner leurs guêtres après la fermeture, à profiter du bar, à passer d'autres disques, pendant que le Roscoe lui gomine le mont de Vénus en hurlant Géronimo - je te l'avais dit qu'il était spécial. Certains soirs, le Roscoe pense même à ses copains et laisse la porte du bureau entrouverte, de façon à ce que ses compères de toujours puissent se rincer les mirettes. Dans le genre malsain et dégueulasse, ça reste gentillet, et je peux pas m'empêcher d'y voir la quintessence de la camaraderie : « Regardez, les mecs, ce que je fais pour vous ! » C'est beau, non, l'amitié entre mollusques...

    Je me moque, mais non seulement c'est facile, mais c'est surtout oublier que c'est à la faveur de l'une de ces séances de peep-show improvisées sur le pouce que Charasse (c'est pas un surnom et y a pas de quoi rigoler), l'un des deux copains-mateurs, a repéré le coffre de la discothèque : une porte en acier lourd dont la couleur pourpre se confond avec la tapisserie. Je suppose que Charasse se situait dans l'angle mort, qu'il ne jouissait en fin de compte que d'une vue plongeante sur le cul poilu de Roscoe, et que les miches, certes insalubres, de la tenancière, demeuraient invisibles. Fallait bien qu'il s'occupe et il s'est mis à zieuter le mobilier.

    Le coffre, donc.

    « On s'est renseignés, tu vois. C'est pas un coffre à combinaison. Il faut deux clefs, tu les tournes en même temps, et clic-clac, l'affaire est dans le sac. »

    Roscoe est un poète qui s'ignore.

    « Vendredi prochain, y aura une belle recette, tu vois. Le vendredi, c'est un soir où t'as un max de monde. Toujours bourré à craquer. Et... »

    Je résiste pas, je l'interromps :

    « Dis-moi, cette discothèque, elle ouvre le samedi soir aussi, non ?
    - Ben ouais, et alors ?
    - Ah non, je me posais la question, c'est tout. Et le dimanche soir... elle ouvre aussi le dimanche soir ?
    - Ben ouais, mais quel rapport ? »

    A ses narines retroussées comme celles d'un buffle qu'un Buffalo Bill inconséquent aurait chatouillé à la carabine à plomb, je mesure l'étendue de son impatience et préfère donc lui signifier d'une simple grimace que tout ça n'a absolument aucune importance. Je continue toutefois de me marrer tout seul dans ma tête parce que la recette de n'importe quelle boîte se retrouve généralement bien gonflée après un samedi soir, je dis ça, c'est juste pour causer, je suis ni truand ni que dalle. Vas-y Roscoe, on t'écoute :

     « A la fermeture, au moment où le staff quitte la discothèque, je nous servirai une bière, comme on fait d'habitude. Après, moi j'attends poliment qu'elle me dise de monter, tu vois. En gros, je la laisse tranquille le temps qu'elle gère la recette. Mais là, je ferai pas pareil. »

    A le voir ainsi frétiller du sourcil gauche, j'hésite : soit je me contente de détourner les yeux et j'essaie d'oublier, soit je cours porter plainte pour attentat à la pudeur.

    « Eh oui, » siffle-t-il, sur le ton du petit malin qui pense sincèrement avoir paré à toute éventualité, « je vais jouer le mec bourré qui déclare sa flamme au beau milieu des biftons. Elle résistera pas, mon pote. Aucune radasse pourrait résister à ça. Dès qu'elle atteint le haut de l'escalier, je monte, je mime le sac-à-gnôle amoureux...

    - Oui, c'est touchant...

    - … je te l'empoigne par les hanches, mais avant, je fais gaffe. Faut quand même que le coffre soit ouvert, ça simplifierait les choses. Mais bon, sinon, je te la secoue bien comme il faut, y aura du flouze à foison sur la moquette, y aura plus qu'à se baisser une fois que j'en aurai fini avec son cul.

    - Mais tu vas pas l'assommer, quand même ? »

    Ah jouissance de l'instant ! Cette demi-seconde merveilleuse où tout bascule dans le grand n'importe quoi. Il s'est tourné vers ses copains, s'est fendu d'un rire graveleux à rendre jaloux un Bigard, aussitôt imité par ses deux clones, puis il a dit :
    « A coups de bite, mon gars. J'vais l'assommer à coups de bite. »

    Je suis resté cloué sur place, les yeux ronds, la bouche en o. La connerie, c'est quand même magnifique. On touchait au grandiose. Se montrer à ce point présomptueux alors qu'on vient de dépasser la vingtaine, s'imaginer ne serait-ce qu'un instant qu'on est capable de plonger dans un sommeil profond une vieille qui a vu plus de zizouilles que j'ai mâché de chewing-gums... Quand on est témoin d'un tel moment de poésie, il vaut mieux se surveiller : attention à la crise mystique. Je serais capable de me mettre à croire en Dieu que ça m'étonnerait pas plus que ça.

    J'ai pas réussi à tenir ma langue très longtemps :
    « Prévois un coup de GHB, quand même. Ou un somnifère. Tu sais, les gonzesses... »

    Il m'a balancé un taquet sur le revers de la tronche. Je me suis dit que je l'avais cherché et que j'aurais mieux fait de la jouer profil bas, mais je me suis promis également que je me vengerais un jour. Je me laisserais pousser les muscles et je leur éclaterais les dents.

    En attendant, je leur ai dit :
    « Ça va, je suis désolé, je déconnais. Bonne chance pour vendredi. »

    J'ai décanillé aussi sec, une semaine a passé, j'ai eu des nouvelles par un pote. Un vrai cette fois.

    « Eh ouais, comme je te le dis, ils se sont fait serrer grave. Roscoe, Charasse et l'autre connard.

    - Tu veux que je te dise ? Ça m'étonne moyen.

    - En même temps, faut reconnaître qu'ils l'avaient mitonnée, leur cambriole.

    - Ah ouais ? Et la nénette du bar, comment ils l'ont gérée ?

    - Somnifère, mec. Un petit cachet vite fait bien fait dans sa chopine, et paf ! Z'ont eu qu'à se servir. C'est après qu'ils ont foiré leur coup. Mais alors, bien comme il faut! »

    Pas pu m'empêcher de rigoler. Le somnifère. J'ai repensé au pain dont Roscoe m'avait gratifié et je me suis calmé dans la seconde. J'attendais la suite.

    « Ils ont pris la thune. Dans un sac de sport, le truc banal. Ils ont laissé la patronne allongée sur un canap' et ils se sont barrés par la sortie de secours. Celle qui donne sur le parking. Franchement, ils allaient s'en tirer. Je veux dire que bon, s'ils avaient pas joué aux cons, je serais pas en train de te raconter tout ça. »

    Il a marqué une pause - je sais pas trop pourquoi. J'ai tourné la tête. Là, à quelques mètres, devant moi, au-dessus de moi, autour de moi, la cité m'écrasait de sa silhouette rectiligne, massive, carrée. J'ai pensé aux centaines de personnes qui vivaient entre ces murs. J'ai haussé les épaules et allumé un joint.

    « Sur le parking, l'autre connard, pas Charasse, l'autre... ben il a dit : « J'en ai rien à foutre, on partage ici, là, tout de suite. » Et les autres ont pas rouspété.

    - Sur le parking ?
    - Comme je te le dis, mec.
    - Sur le parking qui est blindé de caméras de surveillance ?
    - Yop. »

    J'ai levé les yeux au ciel et j'ai eu du mal à le trouver. Trop de béton.

    « Les flics ont débarqué qu'il avaient pas fini de compter. »

    Clic-clac, la main dans le sac. T'es un poète, Roscoe.

= commentaires =

Dourak Smerdiakov


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    le 09/11/2017 à 22:31:51
Bon, ben, ça se laisse lire sans ennui, ce qui est déjà pas mal, et en même temps ça ne m'a pas beaucoup fait relever les paupières. Sur le style, les remarques qui me viendraient sont celles déjà exprimées sur le précédent du même genre. Sur le fond, pas grand chose à commenter, si ce n'est peut-être que des personnages aussi stupides paraissent peu réalistes (et qu'ils existent en réalité n'y change rien, la fiction est plus exigeante).
Clacker


    le 13/11/2017 à 00:50:44
Etant donné que la population générale perd deux points de QI en moyenne par décennie, je trouve les personnages crédibles. Si l'action se déroule en 2050, c'est carrément du naturalisme. Encore une participation à l'appel à texte K. Dick, en somme.

Cela dit, ça se lit très bien mais dans le fond ça me fait pas vibrer les ovaires.

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