LA ZONE -
Résumé : Il semblerait que Mill était sérieux lorsqu'il annonçait une sorte de feuilleton, de roman ou de je ne sais quoi d'un poil trop long à venir sur ce site de lecteurs dilettantes. Eh bien voilà, la suite de Champagne pour les ploucs. Il s'agit ici d'une simple discussion entre malfrats à l'ancienne. Les Tontons flingueurs ne sont pas loin, d'où l'illustration en exergue - la vie est bien faite quand même - avec moins de souplesse dans le style et toujours autant de clichés langagiers. Ca se lit, ça peut même se savourer et on souhaite surtout que l'intrigue se décide un jour à démarrer.

Champagne pour les ploucs 1.2

Le 03/01/2018
par Mill
[illustration]     « Réveille-toi, tête de nœud ! Ca fait une plombe que tu pionces. »

    'Foiré de Socrate. Faut toujours qu'il culpabilise son petit monde.

    Je tentai vainement de soulever une paupière. Trop dur, trop douloureux, je laissai tomber et marmonnai :

    « J'ai du sommeil à rattraper, ça te défrise ? »
    Je savais que je pouvais le chatouiller, le vieux Socrate. On se traînait plus ou moins l'un l'autre depuis la petite école, pour dire si on se connaissait. Derrière lui, je sentais que ça se tournait les pouces dans un état d'esprit proche de l'impatience. Comme si on attendait que je me réveille pour prendre une décision. Je me sentis soudain terriblement essentiel et réclamai un whisky.

    « Putain, mais tu veux pas d'abord ouvrir les yeux ?
    - Peux pas. Trop mal. »

    J'entendis Deux-Griffes et Poisseux ricaner d'une même voix caverneuse. Dans un autre contexte, j'en aurais pondu des sueurs froides. Là, j'avais juste envie que la planète entière s'étouffe dans son vomi. Et en silence, s'il vous plaît.

    « Tiens, bois. »

    Et de rajouter :

    « Alcoolique. »

    Je bus d'un trait, confirmant du même coup l'opinion sus-décrite. Ca dura pas trois secondes mais je me tapai la totale : la gorge frémissante, les boyaux retournés et l'impression déplaisante qu'on me rabotait la luette avec un gant de crin doublé de verre pilé. Me sentant déjà mieux, j'entrouvris les mirettes dans la lumière faiblarde de notre tripot clandestin réservé à l'élite.

    « La vache ! Tu m'en mettras deux caisses, de ce poison-là. »

    Je la jouais tranquille, serein comme un prince à l'enterrement d'un collègue - pas du tout le loqueteux à qui on vient de recompter les chicots à coups de phalanges dans la trombine. Mais je la ramenais pas tant que ça. J'y voyais encore un peu double, un peu flou par endroits. Dans ma bouche de bavard, des morceaux de dent menaçaient de m'étrangler - j'en toussai sans prévenir. Et j'avais pas besoin de m'attarder sur la gueule de mes potes pour piger que j'allais en chier des ronds de chapeau pour ce qui était des gonzesses.

    « Bah, contrairement à nous autres, elles ont cette espèce de radar complètement insensé qui leur révèle sans ambages notre beauté intérieure. »

    Socrate changea d'expression. Jadis inquiet pour ma pomme, il prit l'air ahuri des badauds poignardés.

    « J'ai encore pensé à voix haute ?

    - Sérieusement, Frank. Tu pensais à quoi ? On est quand même dans un certain contexte, là. J'arrive pas à comprendre comment tu passes d'une baston à sens unique dans laquelle t'as pas vraiment le dessus à des considérations métaphysiques à tendance misogyne.

    - T'occupes. C'est le talent. On en a et c'est tout. »

    Je me redressai sur mes pattes, plus bancal qu'un plan-retraite, m'assurai une prise sur l'épaule de Socrate, jetai un œil abîmé vers la Castagne et Ténia. Mon Parpaing de tantôt gisait à leurs pieds, inconscient et immature. Avachi contre le tibia de la Castagne, il ronflait comme un tubard, glaireux et ronchon jusque dans ses jolis rêves. Ils l'avaient pas arrangé, lui non plus. Entre son nez en patate douce qui pissait le sang sur le haut de son costard, le menton disloqué par le poing américain de Deux-Griffes et les nouvelles cicatrices qui lui striaient les pommettes, ce serait pas demain la veille qu'il irait, lui aussi, dragouiller la pin-up ailleurs que sur le périph'.

    « Qu'est-ce qu'on en fait, Franky ? On l'achève ou on te le garde au chaud ? »

    Quand un de tes vieux amis te balance ce genre de questions, t'as beau avoir la tête sur les épaules, y a forcément un moment où tu te sens basculer. Pris d'un soudain vertige, je me rassis sans rien dire. Le Parpaing avait débarqué de nulle part pour me menacer au nom d'un anonyme que j'échouais à identifier. Rien que pour ça, j'avais plutôt envie qu'il continue de respirer - le temps de mettre la main sur l'anonyme en question.

    D'un autre côté, la trempe dont j'avais écopé me le rendait tellement antipathique que j'en étais à deux doigts de décider que je finirais bien par le trouver tout seul, le commanditaire.
    Ah, cruel dilemme...

    « Vous l'avez fouillé, au moins ? »

    Bon d'accord, question idiote. Socrate me le signifia d'une grimace à l'ancienne tandis que Poisseux se grattait l'arrière du crâne dans un demi-sourire. La Castagne cracha violemment par terre, l'air de dire :

    « Non mais t'es con ou t'es con ? »

    Je me tournais vers le crâne rasé de Ténia. Il haussa les épaules, poussa du pied mon agresseur, le regarda s'effondrer sur le lino bon marché de l'arrière-salle.

    « Je serais toi... » commença-t-il avant de hausser les épaules une fois de plus et de la fermer pour de bon.

    La Castagne émit un petit rire de casserole.

    « Ouais ouais, ce qu'il veut dire, c'est qu'on sait pas qui c'est. Pas de papiers ni rien, personne le connaît, personne l'a jamais vu... Et vu que ça m'étonnerait qu'il cause, autant lui faire sa fête et voir venir, tu crois pas ? »

    Pas l'envie qui m'en manquait, je dois dire.

    Je résistai toutefois à la tentation.

    « Voir venir, ouais, sûr. T'en as de bonnes, toi... Quand je verrai venir tout seul le ou les suivants, vous serez où, vous autres ? Bien tranquilles au pieu, les doigts de pied en éventail et pour bibi, couic-couic bourricot et aller simple pour le grand rien. Si c'est pour récupérer vos mises, les mecs, croyez-moi, y a moyen de s'arranger autrement. »

    Socrate leva la main droite en signe d'apaisement. Et apaisé donc, je fus.

    « Ecoute, Franky, tu sais bien qu'on peut pas se permettre d'appeler les flics. Pas de chez moi, en tout cas. Alors, ce garçon, je veux bien que tu lui fasses causette si ça t'amuse, mais je te garantis qu'il ressort pas d'ici à la verticale, si tu vois ce que je veux dire. »

    Ma mère m'avait pourtant prévenu au sujet de mes mauvaises fréquentations.

    « Socrate, mon ami, je sais comment ça marche, depuis le temps. Seulement, voilà... »

    Socrate et les autres tendirent l'oreille. Je fis durer la pause.

    « Mettons que je suis l'homme de main d'un gars qui en veut à un autre. Logiquement, je repère ma proie, je la suis, je la chope, je lui défonce la gueule et hop, retour au bercail, ni vu ni connu. Vous me suivez ?

    - Ouais, ouais, » répond Poisseux. « Evidemment qu'on te suit. Disons que ton gorille a pas inventé l'eau tiède et passons à autre chose, tu veux ? »

    Foutregidouille, c'était clair comme un anagramme dissyllabique. Genre faible et fiable, ringard et grandi, dispute et...

    « Ta gueule, Frank. Pense à voix basse.

    - Au temps pour moi, » dis-je avant de reprendre :

    « Tout bien réfléchi, je veux pas qu'on le bute. Non, plus que ça : je refuse catégoriquement qu'on lui explose la cervelle. »

    Belle chorégraphie qui s'ensuivit alors chez mon corps de ballet : fin crachat de la Castagne, suivi d'un nouveau rire aigrelet du même, Poisseux s'avachissant sans vergogne sur un fauteuil en osier, Poisseux se tapant le front de la main et Socrate esquissant un crucifixion parodique au niveau du plexus. Ténia ne bougea pas, ne dit rien, ricana muettement, se servit un autre verre en m'oubliant au passage.

    « Tsss, un peu de potion magique pour le grand blessé », réclamai-je en agitant le mien, de verre.

    Une rasade, une gorgée, un rot à peine étouffé plus tard, je dis :

    « Soyons sérieux deux minutes, les aminches. Qui vous dit que c'est pas ce gugusse la victime ? Vous croyez sincèrement que n'importe quel imbécile doté d'un minimum de jugeote pouvait espérer s'en tirer avec toutes ses ratiches ? Le couillon déboule au milieu d'une partie de poker, armé d'un machin ridicule...

    - Arrête d'insister là-dessus, ça fait un moment que c'est plus drôle.

    - … et il tombe sur les durs à cuire les plus notoires de l'arrondissement ! Et vous voulez me faire croire que le gars qui l'a envoyé n'en savait rien ?

    - Lui, en tout cas, il avait pas l'air à la page », déclara Poisseux dans un sourire assorti à son surnom.

    « Voilà enfin une parole sensée ! »

    Remarque que je ponctuai d'une nouvelle rasade parce qu'il y a pas de mal à se laisser aller, surtout lorsque la douleur vous tient par les deux tu l'auras et réciproquement.

    J'ajoutai tout de go :

    « Ce lourdaud s'est fait avoir, mes grincheux. Et nous ne sommes que les instruments du destin. Personnellement, je déteste qu'on m'utilise de la sorte sans me réclamer d'abord un devis. Pas vous ?

    - Vu comme ça.

    - C'est sûr que...

    - Un devis ? T'es vraiment trop con, Franky.

    - Je veux bien me la mordre si t'as pas un petit peu raison, Frank. Il n'en reste pas moins que je tiens pas plus que ça à me le coltiner et, aussi vrai que je m'appelle Socrate, tu peux toujours courir pour que je joue les privés pour un connard qui m'a fichu en l'air un full aux as. »

    Personne n'osa l'ouvrir après le full aux as. Même moi, je respecte et Dieu sait que le respect est pour moi une denrée précieuse. Suivant les instructions de Socrate, nous attendîmes que la nuit eut achevé de vider les rues pour transbahuter mon agresseur, préalablement ficelé comme un saucisson d'Ardenne, jusque dans ma twingo première génération héritée d'une vieille tante daltonienne à en croire l'immonde jaune canari de sa robe immaculée.

    « Frank, mon petit Frank », chuchota la Castagne, « t'as jamais eu envie de repeindre ton carrosse ?

    - Gnagnagna, pas que ça à foutre. Le problème, c'est que j'ai pratiquement pas de coffre dans ce machin.

    - Ah, tu vois, toi aussi t'as un petit machin...

    - On avait dit qu'on arrêtait avec cette blague débile.

    - Vos gueules et finissons-en, voulez-vous ? »

    L'autorité naturelle de Socrate, c'est quelque chose. Je m'installai au volant après moult embrassades, promis de ne pas leur donner de nouvelles de sitôt et démarrai au quart de tour.

    Tandis que je prenais le large en remontant la vitre côté conducteur, je pus entendre cette dernière phrase de Poisseux :

    « Tu vas voir qu'il va encore nous fourrer dans une belle m... »

    Déjà trop loin pour entendre la fin, mais le dernier mot, je le devinai sans effort.

= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 03/01/2018 à 17:03:56
ça m'a beaucoup rappelé ton avant dernier texte "le casse" et me suis longtemps demandé si c'était la suite.

Enchanté, messieurs, on attend la suite de vos aventures avec impatience.

Commentaire édité par Lapinchien.

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