LA ZONE -
Résumé : Mill nous pond un nouvel épisode de sa rubrique "Absurdismes", à savoir des scénarii de films qui n'existent pas. Au programme, cérémonie satanique, mésentente conjugale et mise en abyme. Si l'on appréciera l'absurdité des dialogues du début, on regrette toutefois l'absence d'inquiétante étrangeté qui nimbait l'ambiance des précédents opus de la série. Sympathique et bien écrit, malgré sa fin en eau de boudin.

Sabbath Bloody Sabbath

Le 14/03/2018
par Mill
[illustration] 1. Extérieur Nuit. Clairière.

Au centre d'une clairière que l'on devine perdue au fond des bois, un homme et une femme vêtus en tout et pour tout de robes de bure noires alimentent un vaste feu de bois. Elle est à genoux et lui accroupi. De longues échancrures le long des robes révèlent le galbe de leurs jambes nues.

A quelques mètres autour du feu brûlent cinq grands cierges noirs. Un observateur attentif remarquerait peut-être qu'ils ont été disposés à l'extrémité des cinq branches d'un pentacle mais la caméra ne s'attarde guère sur le plan d'ensemble, lequel souligne en revanche la rondeur d'une lune blanche, l'épaisseur des feuillages à l'arrière-plan et la hauteur des arbres alentour.
La femme lance une dernière bûche dans les flammes déjà vives, s'essuie les mains sur sa robe, se redresse enfin sur ses jambes. C'est une belle femme, d'une beauté sobre que vient contredire le rouge-à-lèvres noir assorti à ses yeux cerclés de khôl.

La femme :

Tu ne m'ôteras pas de l'idée qu'on a quand même à faire à une sacrée bande de branleurs.

L'homme se redresse également, se frottant les mains sur le torse.

Le mari :

Allons, chérie. Ne sois pas négative. Ils ont un peu de retard, c'est des choses qui arrivent.

La femme (singeant son mari) :

Des choses qui arrivent, gnagnagna... Eh bien, tout de même, tu avoueras qu'aujourd'hui, ça tombe mal !

Le mari :

Oui, c'est sûr, bon... si j'avais du réseau, je leur passerais bien un coup de fil...

La femme (excédée) :

AH MAIS OUI, TIENS ! FAISONS-CA ! POLLUONS L'ATMOSPHERE DU LIEU AVEC DE BONNES VIEILLES ONDES ULTRA-MODERNES ! NON MAIS ON VA PASSER POUR DES BRANQUES !

Le mari :

Pour des branques ? Mais on est tout seuls, là, on s'en fout. C'est pas machine ou trucmuche qui va aller rapporter qu'on utilise un portable dans un lieu sacré.

La femme ne dit rien. Les bras croisés, elle tourne en rond d'un pas de buffle renfrogné.

Le mari :

Et par ailleurs, bon, « vieilles ondes ultra-modernes », je sais pas... ça me paraît bizarre comme expression...

La femme jette un regard noir à son mari, qui s'empresse de rectifier le tir.

Le mari :

Non mais je vois très bien ce que tu veux dire... De toute façon, y a pas de réseau hein...

La femme :

Pffff !

2. Cut. Extérieur Nuit. Dans la forêt.

La caméra propose une vue subjective et semble avancer au pas de course parmi les branches trop basses, les lourdes racines qui jaillissent du sol, les buissons épineux... Seul le clair de lune vient parfois perforer les ténèbres de ses pâles hallebardes de lumière bleutée. L'atmosphère évoque un fantastique héritée de l'expressionnisme allemand ainsi que les aquarelles utilisées en arrière-plan dans les premiers films d'horreur d'Universal.

La trame sonore se construit sur la superposition progressive de deux types de sons différents : d'abord une forte respiration qui tient du grognement rentré, celui qui se confine à la gorge et à la bouche fermée, mais qui emprunte également aux gargouillements gastriques, aux chuintements, aux murmures... Puis une musique à la fois entêtante et agressive, non par sa violence mais par la discordance des phrases mélodiques. Cette musique, que joue un ensemble à cordes (contrebasse, violoncelle, violon et alto) et une flûte traversière utilisée en contrepoint, surgit de façon discrète et semble enfler sous la « respiration » sus-décrite à mesure que celle-ci gagne en intensité. La partition emprunte à l'envi l'intervalle de quarte augmentée.

La scène ne dure pas plus d'une minute trente. Elle s'achève sur une dissonance à la fois riche et sonore, que renforce le son « organique » à son paroxysme.

3. Extérieur Nuit. Clairière.

La femme se fige. Elle semble écouter quelque chose.

Le mari :

Tu entends quelque chose, chérie ? Un bruit de moteur ?

La femme (lui intimant le silence d'un geste agacé) :

Tais-toi ! Je ne sais pas ce que c'est mais j'entends quelque chose...

Le mari (souriant) :

Ah, mais c'est sûrement eux ! Qui d'autre ? On est quand même au milieu de nulle part. Tu vois ? Un peu de retard, c'est tout. Rien de grave.

La femme (levant les yeux au ciel) :

Sssshhhh !

Le mari (battant en retraite, le sourire moins affirmé) :

D'accord, d'accord...

Le mari se tait brusquement, figé à son tour. Son regard se fixe quelque part à l'orée de la forêt, hors-champ. La femme le regarde, fronce les sourcils, s'empresse de projeter son regard dans la même direction.

4. Plan de coupe. Extérieur Nuit. Limite de la clairière.

On ne voit d'abord que des feuillages sombres, un mur de verdure noire qu'agite une brise timide et sur lequel se reflètent les flammes qui crépitent en fond sonore. Au bout de quelques secondes, apparaît une forme longue, vaguement humaine, comme sous l'effet d'un éclair soudain. L'instant d'après, la forme s'est déjà avancée d'un pas.

5. Extérieur Nuit. Clairière.

La femme (fascinée) :

Par le ventre de Baphomet ! Il est déjà là !

Le mari (bouche bée) :

Incroyable... Pile à l'heure !

La femme manifeste sa stupéfaction en regardant son mari.

La femme (excédée) :

Non mais c'est quand même dingue ! Combien de fois dans ta pauvre vie de vermisseau rampant as-tu jamais rencontré Bélial, Satan, Belzébuth, ou n'importe quel autre démon en chair et en os ?

Le mari (bredouillant) :

Eh bien, ma foi, heu...

La femme (sèchement) :

Non mais ne réponds même pas, c'est une question rhétorique !

Le mari :

Autant pour moi.

La femme (agressivement sarcastique) :

Franchement, qui s'étonne et s'émerveille de la ponctualité de Satan lorsqu'il daigne se manifester aux yeux des mortels ? Pose-toi juste cette question avant de dire quoi que ce soit d'autre, parce que là je sens que je vais pas tarder à exiger le divorce !

Le mari (penaud) :

Ben, c'est facile heu... moi. Moi je m'étonne, je m'émerveille, voilà, c'est quand même sympa d'arriver à l'heure hein, c'est pas comme les autres, là...

Le coup de klaxon qui résonne à cet instant interrompt la femme dans son élan. L'expression de haine et de malveillance qui se lit alors sur son visage passe inaperçue aux yeux de son mari, qui salue les arrivants avec bonhomie :

Le mari (joyeux et enthousiaste) :

Ah, Thierry, Véro, trop bien ! Dites donc hé, c'est pas trop tôt. Qu'est-ce que vous avez foutu ?

Thierry (le sourire franc et l’œil rieur) :
Eh, tu sais ce que c'est ! Avec Véro, un coup c'est l'arrêt pipi, puis faut qu'elle boive un café, et pis elle a ses règles, et elle a oublié ses tampons, faut en acheter, et c'est jamais la bonne marque, et finalement je mangerais bien un petit quelque chose...

Véro (derrière Thierry, l'air agacé) :

Nanani, nanana... Qu'est-ce qu'il faut pas entendre... Si Monsieur avait bien voulu m'écouter et sortir à la sortie 64 comme je le préconisais depuis le départ - et j'insiste là-dessus : depuis le départ - on se serait peut-être pas cogné les trois quarts d'heure de bouchons au milieu des péquenauds.

La femme (perdant patience) :

Oui bon, on va peut-être s'y mettre, là.

Le mari (conciliant, se tournant vers sa femme) :

Enfin, chérie, laisse leur le temps d'arriver quand même. Et puis ça fait quoi, deux ans qu'on s'est pas vu ?

Thierry (donnant l'accolade au mari) :

Trois ans, vieille branche ! Trois putain d'années beaucoup trop longues ! La vache, ça fait plaisir.

Tandis que les deux hommes mettent fin à leur accolade, les deux femmes se rapprochent, s'embrassent et se regardent d'un air entendu. Le vent se lève brusquement, soulevant les robes de bure et la longue jupe plissée noire de Véro.

Véro (à la femme) :

Tout est prêt, je suppose ?

La femme (dans un chuchotement) :

On n'attendait plus que toi.

Les deux femmes se déshabillent en quelques secondes sous l’œil surpris de leurs maris. La lumière vacillante du feu mal nourri semble danser sur leurs corps couverts de dessins ésotériques. Elles tiennent chacune un long couteau de boucher dont la lame effilée ne demande qu'à trancher.

Le mari (dubitatif) :

Chérie ?

Thierry :

Mais qu'est-ce que vous foutez ?

Un mouvement hors-champ attire l'attention du mari.

Le mari :

Oh, merde...

A l'orée de la clairière, la silhouette maléfique a retiré sa capuche, révélant une tête de bouc aux yeux évidés. Tandis que la forme s'approche doucement, les deux femmes se précipitent sur leurs maris, les éventrent et leur vident les boyaux. Sous le regard mort du démon, elles s'adonnent à des plaisirs saphiques dans une mare de sang et de viscères. Une musique envahit l'espace sonore, toute en cordes pincées. Un rire éclate dans la salle de cinéma.

6. Intérieur Nuit. Salle de cinéma.

Tandis que le générique déroule sa litanie d'informations techniques, un spectateur s'époumone dans un rire tonitruant. Les autres membres du public ne tardent pas à exprimer leur mécontentement.

Spectateur mécontent 1 :

Oui, bon, ça va...

Spectateur mécontent 2 :

Ouais, si ça vous plaît pas, n'en dégoûtez pas les autres...

Le spectateur hilare s'arrête soudain de rire. Il se dresse sur ses longues jambes animales, ôte sa capuche et leur jette un long regard mort.

Le démon :

Je ris parce que ça ne s'est pas du tout passé comme ça.

Et il repart de plus belle sous les yeux incrédules des spectateurs sidérés.


= commentaires =

Lapinchien


tw
    le 17/03/2018 à 14:27:25
J'ai cru que c'était un texte de saint con au début. Bien vue la description cinématographique tout du long et bon double final twist.

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