LA ZONE -
Résumé : Encore une nouvelle brutale, toujours du même style que les dernières en date bien que plus tournée vers l'épouvante, et librement inspirée de 'la couleur tombée du ciel', de Lovecraft, le texte qui m'a le plus marqué dans mon enfance.

Purification

Le 27/06/2003
par nihil
[illustration] Elle avait compris quand elle avait goûté la pomme. Tout s’était enchaîné, en toute logique. Une logique-rouleau-compresseur qui ne s’arrêterait plus que si quelqu’un enrayait la machine. Marion venait de prendre conscience du phénomène. Elle avait une longueur d’avance.
Il y avait eu les symptômes, mais elle n’avait pas su les voir en tant que tels, elle avait été incapable de diagnostiquer la maladie souterraine, attribuant les difformités au hasard. Mais le hasard s’était fait insistant, jusqu’à ce qu’elle se mette à douter.
La pomme était molle, la première bouchée partit en purée entre ses mâchoires. Sans saveur et pleine d’eau. Anormal. Il y avait eu tous ces petits riens qu’en toute bonne foi elle avait ignoré, qu’elle avait soigneusement mis dans un coin reculé de sa tête. Elle avait fait comme si de rien n’était, et aujourd’hui elle se maudissait. Elle avait fermé les yeux.

Au-dessus d’elle, les pommes sur l’arbre avaient toutes cette forme étrange, enflées et trop grosses, comme nourries d’une sève modifiée. Elle en prit une autre en main et ses doigts entrèrent dans la chair du fruit sans même qu’elle ait à serrer. Le pommier de son père, qui avait toujours donné des fruits fermes et acides, s’était mis à produire ces monstruosités au goût de cendre.
L’évidence entra en elle comme un courant d’air en une maison vide et elle se jeta à genoux près du tronc pour se faire vomir. Deux doigts terreux entrèrent dans sa gorge et son intérieur se rua vers la bouche en un spasme douloureux. Elle ne devait plus jamais laisser la corruption entrer en elle, elle était déjà sans doute contaminée, inutile de se voiler la face. Sous la paume de son autre main, l’écorce grisâtre de l’arbre partait en poussière.

Des détails s’épanchèrent dans son champ de vision, l’herbe du verger terne et s’arrachant d’elle-même par poignées, son rat Ikki qui avaient passé les derniers mois amorphe, les yeux vitreux, vautré contre les barreaux de sa cage, son pelage qui s’en allait. Le chien des voisins, d’ordinaire vivace et joyeux qui ne sortait plus de sa niche. Les légumes du jardin immangeables. Les fleurs, sans couleur et gorgées d’une vie étrange. La terre qui s’effritait comme du sable. Et ce lapin de garenne que Pierre avait ramené, trop gros, difforme. Elle avait choisi de ne pas faire le rapprochement, de faire comme si de rien n’était. Le hasard avait eu bon dos.

C’était terminé, la maladie souterraine avait pris trop d’ampleur, tout était foutu. Tout le paysage autour d’elle venait de prendre un autre visage, le visage terne et déformé d’un lieu modifié par une étrange infection, agonisant et désagrégé.
Reste à genoux.
Et le ciel même avait perdu toute vie, les nuages s’étaient comme arrêtés et une sorte de lumière grise aveuglante ruisselait par nappes boueuses le long des aspérités érodées de ce qu’elle appelait encore le verger, comme une lumière d’aube sur un champ de bataille figé.
Reste à genoux.
Le mouvement qui se ralentissait imperceptiblement, s’embourbait dans l’inconscience de l’immobilité. Ne restaient que ces indicibles frissonnements de vie impure qui enflait en toute chose, gorgeant les plantes et les animaux d’une fièvre de modification.
Reste à genoux et prie le Seigneur.
Et toute matière organique ou non qui s’amollissait peu à peu et partait en miettes. Les vaches du pré d’en face, vautrées depuis des lustres dans une hébétude suspecte, qui se transformaient insensiblement en autre chose.
Cela doit cesser, ce blasphème, cet immondice de vie anormale qui dévore tout. Tu ne peux laisser faire, tu ne vas pas regarder se développer une telle monstruosité sans rien faire, laisser la corruption gagner, te gagner, te laisser submerger de l’eau boueuse du coma. Tu dois réagir. Tu es la première, la seule qui ait compris, c’est à toi d’agir. Lève-toi.

Purification. Cette sanie dégueulasse qui avait remplacé l’eau des ruisseaux, cette souillure infâme qui entrait en tout, dévorant et contaminant devait être lavée. Marion devait rendre à son monde la pureté d’une pomme pas encore noircie, le nettoyer, le purifier, le purifier, le purifier. Elle n’allait pas laisser sa vie se désagréger et se répandre ces symptômes de dégénérescence graduelle. Il fallait couper le mal à la racine.

Elle se leva et s’approcha prudemment de la maison. Alors la vision s’estompa, et le paysage redevint ce qu’il était, mobile, coloré et plein des bruits et des odeurs que Marion connaissait si bien. Mais elle ne serait plus dupe. Les trilles des oiseaux étaient toujours trop stridents, la terre trop grise. Elle avait eu la possibilité d’entrapercevoir se qui se tramait réellement en-dessous, sous la Surface sereine d’une foule de détails apaisants et usuels. Elle savait que les troncs étaient creux, que la matière organique dégénérait par à-coups et s’emplissait d’une vie bizarre. La maladie était souterraine, sournoise, mais Marion avait eu la chance d’être touchée par la vision. On lui avait mis la face en pleine réalité et on lui avait tenu la nuque jusqu’à ce qu’elle demande pitié.

Elle serait celle qui savait, celle qui se battrait contre l’invisible épidémie quitte à y laisser sa peau. Elle était mandatée, et elle accomplirait son devoir sans faillir. Elle devait au monde de nettoyer cette insanité rampante et difforme. Elle débusquerait ce mal insidieux, elle serait celle qui enraye la machine.

La terre de la cour se désagrégeait sous ses pas et l’herbe s’en allait d’elle-même comme si elle n’était plantée que dans de la cendre. Le regard d’un non-initié n’y aurait rien vu d’anormal, mais elle était désormais celle qui savait. Le long du chambranle de la vieille porte vernie, le béton du mur s’éparpillait en poussière. Les murs s’emplissaient doucement d’une douce convulsion, d’un sursaut d’agonie invisible. Même la maison était touchée. Il fallait intervenir, c’était la dernière limite. Après la corruption aurait gagné trop de terrain pour qu’on puisse espérer l’éradiquer sans tuer ce qu’elle avait pris.

A la cuisine, Ikki était mort. Son corps avait quelque chose de gauchi, incrusté dans les barreaux par la rigidité cadavérique. Lorsqu’elle prit le cadavre, un bout de peau au pelage épars s’en détacha, collé à la grille de la cage. Elle jeta le rat mort dans la poubelle sous l’évier, les yeux dans le vague. La maladie s’était emballée comme un cheval fou, elle avait peut-être senti l’élan de rébellion de Marion et se hâtait de prendre ce qu’elle pouvait encore revendiquer. Marion se sentait transpirer d’une puissance sacrée qui brûlait les traces de corruption autour d’elle. L’horrible certitude entra en elle et son champ de vision se drapa des voiles noirs de la colère divine.
D’un pas saccadé elle sortit de la maison. Le garage était juste de l’autre coté du terrain, mais elle eut l’impression que c’était à deux kilomètres de là, et que la maladie venait d’entamer un combat immobile, une impitoyable guerre contre elle.

Elle trouva le jerrycan d’essence derrière un amoncellement de choses inutiles et rouillées et ressortit du hangar la fièvre au front.

C’était comme si la maison, si solide quelques semaines auparavant avait subitement lâché prise et accepté de se laisser aller à la ruine. Elle eut peur une seconde et faillit tourner les talons, mais la haine larvée jusqu’ici grossissait en elle. Elle allait raser ce champ d’expérimentations hasardeuses ratées, le nettoyer, le récurer à mort.
Le chien des voisins se traînait à ses pieds, l’arrière-train comme paralysé, le ventre boursouflé. Un incessant gémissement montait de sa gueule tandis que son regard terne et las s’abattait sur elle. Elle saisit un gros bâton et l’abattit sur la nuque de l’animal. L’os craqua sans difficulté sous le bois du gourdin et le buste de la chose s’effondra à terre.
Marion se pressa nerveusement vers la bâtisse en fouillant dans ses poches pour trouver un briquet.

Le feu était la clé, le feu purificateur qui vrombirait en consumant toute la saleté de cet univers piégé. Oh elle attendait de voir les flammes nettoyer l’immondice de ce qui avait été sa maison, tout laver de sa rage destructrice.

A l’intérieur c’était le cauchemar. Des filets de scories dévalaient des murs et des poutres, les fruits dans la corbeille s’affaissaient à vue d’œil, les meubles flanchaient désagréablement, la faïence de l’évier était noircie et de l’eau vaseuse dégouttait discrètement du robinet. La sanie semblait danser autour d’elle en une frénésie avide. Nettoyer, nettoyer tout ça. Réflexe de survie, dernier sursaut.
Tous ces trucs désagrégés, sans consistance et pourris de l’intérieur brûleraient comme du bois sec. Elle se mit à arroser le sol, les canapés, les rideaux d’essence, et tout ça s’imbibait bien trop facilement, comme si plus rien n’avait de réelle consistance. Elle renversait l’essence devant elle, proche de la panique, ses mouvements désordonnés, son regard constamment derrière son épaule. Elle s’aperçut après quelques instants qu’elle ne secouait plus qu’un jerrycan vide et le jeta dans le couloir d’un geste de rage. Elle saisit et roula en boule une pile de journaux près de la cheminée, les roula en boule violemment, elle sortit le briquet.
Aucune parole ne fut échangée lorsque Pierre entra dans la pièce, il se contenta de se jeter sur Marion, lui agrippa le poignet pour lui faire lâcher le briquet-tempête. Il avait senti l’essence. Elle se débattit. Elle crut que toutes les articulations de son bras allaient se déboîter lorsqu’elle se dégagea d’un coup sec. Ils se regardèrent une seconde et ce fut comme si le monde se détruisait autour d’eux. Ses membres semblaient décalés, des masses musculaires n’étaient plus à la bonne place, sa peau se desquamait. Il lui jeta un coup d’œil grisâtre, avant de se relancer contre elle. Elle lui décocha un lourd coup de l’énorme cendrier en pierre qui lui était tombé sous la main, et il s’abattit sur le carrelage terne aux joints noircis. Marion recula sur la pointe des pieds, tétanisée. Elle lâcha le cendrier qui s’écrasa sur le sol en fendant le carrelage. Et resta là, immobile, les yeux rivés au corps étendu sur le ventre, déformé, au filet de sang noir déjà sur le point de coaguler qui sourdait de la plaie à la tête.

Elle avait une mission. Il lui était interdit de flancher, et si elle devait échouer, ce ne serait pas sans un combat désespéré. Elle ne se rendrait qu’une fois toutes ses forces épuisées et arrivée à la dernière extrémité.
Elle récupéra les journaux qui traînaient quelque part et y mis le feu. Elle resta en arrêt quelques instants devant la pureté de ces flammes vengeresses, et ne lâcha ce qui se transformait en brasier, au pied d’un rideau, que lorsque la chaleur lécha sa main et son avant-bras. Le lourd tissu gris se changea en torche instantanément et un torrent inverse de feu se précipita pour caresser les poutres au plafond. Là encore elle mit plusieurs secondes à se détacher de la contemplation de ce spectacle divin. L’incendie se propageait trop vite.

Elle claqua la vielle porte en bois, mais le gond du haut s’arracha du béton effrité et la porte se cala en travers de l’encadrement. Marion sentit à nouveau la colère et la peur se ruer en elle, mais elle ne devait plus douter, elle était mandatée et n’avait plus à se poser de questions sur le pourquoi et le comment, elle n’avait plus qu’à se laisser guider dans le combat sans réfléchir. Au milieu du jardin hurlant de corruption et de vie surnuméraire, elle regarda sa maison cracher des vagues de fumée noire, et les flammes éclater des fenêtres du premier.

Une tâche sombre ténue était apparue près de la naissance de son sein gauche, et une grande sérénité l’envahit. Ce qui avait été commencé devait être terminé, et tout doute était maintenant lavé de son esprit. Calmement, elle repris le chemin de la maison.

Elle avait failli. Quelle sorte d’instrument est celui qui flanche au moment le plus critique ? Elle n’était pas l’élue, elle n’était qu’une pauvre inconsciente de victime qui s’était cru de taille à combattre un mal terrible qui la dépassait, cette aura malsaine de sanie et de boue qui s’était abattue sur le monde, cette déesse aveugle dans toute sa gloire grise et sa folie qui détruisait tout sur son passage.
Elle cherchait les symptômes dans son regard, dans son visage. Elle s’observait sans indulgence dans un miroir dans le hall de gare, traquant les signes de la maladie.
Elle avait échoué, elle avait paniqué, pauvre humaine sans destinée notable, quand elle avait vu l’indicible, le corps de Pierre léché par les flammes qui se soulevait d’une vie monstrueuse qui refusait de se laisser annihiler, les pierres qui se descellaient des murs et se fracassaient au sol sur son passage, des mouvements incompréhensibles sous la surface des fruits pourris de la corbeille, l’évier fossilisé en train de se craqueler. Et Pierre, qui se redressait dans la mort alors que la chose qui était en lui comme en tout avançait en convulsant vers Marion. Les lignes de gravats qui se mettaient à danser et dans les vrombissements insupportables de l’incendie à ramper vers elle.
Alors le barrage avait cédé et elle s’était enfuie en hurlant.
Quel initié, quel être choisi aurait ainsi perdu les pédales et refusé sa condition de martyre qui meure sereinement ? Elle n’était qu’une humaine, une pauvre idiote inconsciente qui mettait la création en péril.
Sa peau lui parût flétrie et terne, elle fit glisser ses doigts sur son visage, tâtant machinalement les boules des pommettes, tandis que de son autre main elle grattait inconsciemment le gros bandage artisanal, sous sa chemise, à la naissance du sein droit.

Elle sursauta lorsqu’une des fixations de la tablette devant le miroir se rompit, entraînant une avalanche de poussière de béton. Elle glapit de nervosité. Autour d’elle aucun des gens qui attendaient le train, sur le quai, n’avait sursauté, personne n’avait même jeté un coup d’œil dans sa direction. Ils étaient tous immobiles, amorphes.
Marion sourit vaguement pour elle-même.
Lorsqu’elle regarda à nouveau le miroir, des tâches sombres de crasse se répandaient imperceptiblement à sa surface.
Il était toujours temps de se racheter, et si elle n’était pas une élue, une combattante divine, cela ne pourrait l’empêcher de lutter encore et encore et tenter de le devenir. Rien n’est jamais acquis en ce monde, mais rien n’est jamais perdu. Il faut savoir mériter la confiance qu’on vous fait. Une machinerie ne s’enraye pas si facilement, mais elle a toujours un endroit sensible, il suffit de le trouver.
Elle sourit à nouveau et serra dans son poing le briquet au fond de sa poche.

= commentaires =

Arka     le 28/06/2003 à 16:40:08
Bin dis donc, ça faisait longtemps qu'on avait pas eu une vraie nouvelle super prenante, où t'es obligé de te plonger en plein dedans et de te couper du monde tellement t'as envie de lire.
Putain, inspire toi librement de qui tu veux, mais donne z'en encore, c'est une drogue ce truc !
nihil


void    le 28/06/2003 à 16:59:24
mouais j'ai encore des idées, pas de souci
la pouf oh oui encore !    le 29/06/2003 à 15:28:01
arka t'es trop mimi en bisounours lécheuse...
moi aussi j'aime bien le passage clé du texte qui dit comme ça :
"le corps de Pierre léché par les flammes qui se soulevait d’une vie monstrueuse qui refusait de se laisser annihiler"
comme j'aimerais être à la place des flammes moi...
vraiment un moment fort comme on les aime !

sinon au fait, ça veut dire quoi ANNIHILER ?
lapinchien     le 30/06/2003 à 14:03:36
oh mince deux saloperies de scories bisounoursiennes ! ou est mon briquet ? Si on les laisse faire leur connerie va se répendre sur tout l'univers ! Le web est devenu leur putain de missionnaire... Le terreau fertile dans leur boite craniène a dejà donné naissance aux smileys, une forme de vie virtuelle comparable à la paramécie réelle qui via de multiples mutations et si on ne la stoppe pas , donnera dans des millions d'annés des dinosaures de connerie virtuelle et pourquoi pas des gros cons d'Australopitèques virtuels...Ces derniers après quelques millénaires alors que la réalité aura completement periclité reinventeront le web virtuel relié avec plein de tuyaux, qui ne seront en fait que de l'agglomeration de connerie réelle mise bout a bout, ils creeront des smileys qui par voie de consequence seront des paramecies réelles completement connes, qui evolueront dans la realité alors que la virtualité périclitera, donnant apres de multiples mutations naissance à nouveau aux bisounours que nous connaissont actuellement. Je crois qu'il faut faire sauter le net pour mettre fin à ce cercle plus pervers et ironique que vicieux... maman
la brune de par le fait    le 30/06/2003 à 15:56:36
y'a pas marqué La Poste non plus, tu remarqueras.
L'inverse est vrai également, mon petit chienlapin !
Bon je retourne par là bas pour voir si t'y es, sinon c'est que t'es ailleurs, ok ?
lapinchien     le 30/06/2003 à 16:26:14
mon pas trop cher ami,
ton pseudo est joli,
mais selon ton Q.I.,
tu souffres de dyslexie...

(père Fouras)
Nounourz


    le 09/03/2006 à 00:46:11
globalement, c'est un assez bon texte, mais pas l'un de tes meilleurs.

++
.l'ambiance générale, la pourriture qui envahit le monde. C'est pour moi le principal intérêt du texte.


--
.certaines images/comparaison (flemme de les relever)
.la psychologie de l'héroine : c'est purement perso, j'arrive pas à adhérer
.la fin

...d'autant plus que je sais que ce texte est d'inspiration lovecraftienne : je m'attendais donc à ce que l'héroine sombre dans la folie.

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