LA ZONE -
Résumé : Un homme dans une oubliette se souvient et ressasse son passé. Il cherche à connaître celui qui l'a enfermé là. Basé sur le postulat 'et si la révolution de 1789 avait échoué', cette fiction physiologique et politique rappelle un peu Bernard Werber dans l'implication de la science dans le récit. On grimace un peu devant l'entêtement de LC a vouloir lancer plein de pistes en même temps et on peut supposer qu'une partie du texte est hérmetique aux non-scientifiques, ça en reste pas moins fascinant, notamment par la définition qui est faite de l'amour et de la haine, et leur similitude.

L'ennemi

Le 14/12/2003
par Lapinchien
[illustration] Un homme au fond d’une oubliette mène une douloureuse introspection pour savoir ce qui l’a conduit là :

« Mon long fleuve tranquille a finalement lui aussi ses écueils, ses tourbillons et remous… J’avais fini par croire que tout cela n’était qu’une légende, que le malheur n’était qu’un mythe que les plus fatalistes d’entre les hommes se racontaient pour , pensai-je, vivre un bonheur perverti , un auto apitoiement jouissif… Mais je me trompais… Je suis au bord de la folie… en un an j’ai vu tout mon empire s’effondrer…
J’ai toujours pensé avoir prise sur tout ce qui constituait mon microcosme, jamais je n’ai douté de moi et de mes aptitudes à tenir les rennes. Mon quotidien me donnait raison… Je voguais de succès en succès, aucun obstacle n’avait pu barrer ma route… C’est à peine si je remarquais les embûches… C’est à peine si je peux les énumérer aujourd’hui…

J’ai toujours cru contrôler mon devenir depuis ma plus tendre enfance… Tout cela n’était qu’un leurre, une bulle d’hypocrisie dans laquelle mon entourage m’avait enfermé, non pas pour m’empêcher de voir toute l’hostilité du monde (dans mon entourage il n’y a pas vraiment de reste du monde, nous gravitons tous autour de notre nombril) mais pour sciemment faire abstraction de tout ce qui ne comptait pas, des broutilles sans importance qui ne méritaient qu’on s’attarde à les considérer… En dehors des gens de mon clan, il n’y avait que des paramètres ajustables…

Je suis Hubert-Jean De Cachaloup, Duc du Bévaudais... J’ai du sang violet dans les veines… Pas de l’hémoglobine bleue de fin de race… Aujourd’hui j’avoue volontiers que mes aïeules avaient la saine habitude de fricoter avec leurs serviteurs… Un grand merci à leurs pulsions sexuelles géniales , elles leur ont assuré une descendance issue de brassages génétiques multiples ne souffrant d’aucune tare liée à la consanguinité… Je n’ai donc reçu d’autre héritage des plus anciens des Cachaloup que le patronyme à particule, le titre, les propriétés et la fortune… Je m’en contentais assez pour dire vrai…

J’ai passé de longues années isolé dans mon domaine, élevé par maître Camille De Saint-élois, un précepteur autoritaire sans doute mais tout de même assez rebelle à l’égard de mon clan pour devenir la seule personne en qui je voue une totale confiance… Mes parents ne se sont aperçu que très tardivement de l’influence « néfaste » que cet homme avait pu avoir sur l’héritier Cachaloup en le détachant de manière « calculée, sournoise et pratiquement imperceptible » des valeurs fondamentales trônant sous les armoiries de sa famille… Personnellement je ne remercierai jamais assez celui qui reste à tout jamais mon mentor (même si l’Achéron et le Styx nous séparent aujourd’hui), d’avoir su à doses homéopathiques me guérir de centaines d’années de sédimentation de connerie…

Nous allions droit dans le mur sinon… « La noblesse ne peut que muter ou péricliter de nos jours… », M’enseignait Camille, «  savoir relativiser sa vision de la monarchie, être ouvert à ses vassaux et leurs doléances, çà n’est définitivement pas une concession très lourde à gérer… La flexibilité est la plus impitoyable des armes de pouvoir. » Avec le recul j’ai la preuve indubitable de sa sagesse salvatrice…

Il y a une décade de cela, en ces temps de commémoration du bicentenaire de l’avortement de l’insurrection de 1789, un groupuscule d’ouvriers du métal a voulu fédérer les castes de plus mauvaise condition dans le duché voisin… Ambroise D’Ermenonville, Duc d’Ampois, leur Seigneur, n’a pas su correctement gérer une crise apparemment bénigne… Ce fût à ses dépens … Je ne m’en plaindrais pas. Ces dégénérés D’Ermenonville sont les ennemis de toujours de ma « si glorieuse » famille, je ne compte plus les accrochages que nous avons eu adolescents dans les bois limitrophes… Quoi qu’il en soit, Ambroise a voulu mater ce qu’il considérait comme une rébellion à l’autorité du Duché en déployant dix cohortes de fantassins autour de l’usine mutine… Tout à fini dans un bain de sang…

La population d’Ampois dans ce climat électrique se serait bien évidemment insurgé contre leur Duc si je n’étais pas intervenu. Tout n’était pas gagné d’avance pourtant, je traîne un patronyme assez pénalisant pour négocier avec le peuple et lui faire entendre raison : mon ancêtre Armand De Cachaloup était un proche de Lafayette… Il lui a conseillé de rompre l’alliance avec les insurgés des colonies anglaises d’Amérique car les valeurs dangereuses qui les animaient pouvaient porter discrédit à l’autorité du roi de France. La Perfide Albion était certes une ennemie de taille, affaiblir ses positions en territoire Américain était capital du point de vue stratégique, mais nous n’allions tout de même pas cautionner ceux qui osaient porter ombrage à la légitimité divine des monarques ?

Lafayette a suivit les conseils de mon aïeul. Ils sont tous deux retournés en France. Les idéaux démocratiques Américains sont mort-nés, les anglais ont violemment maté l’insurrection et bien qu’ une dernière étincelle de vie ait porté ces idées malsaines outre Atlantique jusqu’aux oreilles de conspirateurs ayant eu pour but symbolique de prendre la Bastille, Lafayette et mon ancêtre ont facilement pu étouffer le poussin dans l’œuf. Bien sûr des milliers de révolutionnaires ont trouvé la mort sous les tirs des canons, le peuple s’en souvient et c’est pour cela qu’il en garde rancune à mon égard, mais la monarchie en est sortie plus forte et c’est ce qui compte.

Ce jour là, en Ampois, en tout cas, mon atavisme ne m’était pas d’un grand secours, au contraire…J’ai suivi à la lettre les conseils de Camille qui avait vu juste comme à son habitude… « Tu vas défier Ambroise D’Ermenonville en duel ! », M’étonna-t-il, lui qui m’avait injustement puni chaque fois que j’avais voulu me battre contre ce paltoquet étant jeune pour défendre ce que je croyais être l’honneur de ma famille, « écoute moi bien… Débarrasse-t-en ! Tue-le ! Range toi aux cotés d’un peuple bafoué… tu lui apporteras la vengeance qu’il réclame et par la même occasion tu feras revenir l’ordre et la confiance en la justice des nobles… »

Voilà qu’en cette chaude journée de juillet 1989, je me retrouvais face ou plutôt dos à dos contre ce chétif et maigrelet Duc D’Ampois, dans la jolie cours en fleur de son château ,prétextant un affront de taille méritant réparation : une erreur politique grave aux conséquences on ne peut plus hasardeuses pour l’avenir de la région.

« Je m’en vais défendre l’honneur de la monarchie qui ne mérite vraiment pas un représentant aussi incompétent que vous », Lançai-je sûr de moi, récitant la prose de Camille.

Le Duc D’Ampois avait relevé mon défi puisque le code de l’honneur ne lui laissait pas d’autre alternative. Mais ce n’était pas de gaieté de cœur… Voilà que ses jambes flageolaient, que ses dents s’entrechoquaient, qu’il transpirait l’effroi…

« Je suis avant tout le représentant de Dieu dans ce Duché… », Trouva-t-il la force de répartie de me postillonner alors qu’il n’arrivait pas à se convaincre lui-même et que l’arbitre après avoir consulté les deux témoins nous invitait à compter dix pas.

Je ne me souviens que de la dernière enjambée. Je n’étais pas particulièrement porté sur le duel bien que Camille m’en ait enseigné toutes les techniques et les ficelles, la règle d’or selon lui étant bien sûr de les éviter. J’étais rouillé mais confiant. Je dégainai machinalement mon portable, l’allumai, pressai sereinement du pouce les 5 digits du PIN code qui en désactivaient le cran de sécurité, puis d’un bond me retournai. Je tendis la main en direction d’Ermenonville qui me tournait toujours le dos. J’eus la pitié d’attendre quelques centièmes de secondes qu’il me fît face avant de presser la touche étoile et de projeter une décharge magnétique en plein sur son front. Je le vis s’affaler, pris d’une violente crise d’épilepsie. Il ne s’en remis jamais.

Une personne souhaite ma mort aujourd’hui. Si Ermenonville n’était pas cloué sur son lit, tétraplégique, suite à cette altercation, je penserais bien entendu qu’il s’agit de lui. Le peuple et le roi m’ont encensé à la suite de ma victoire comme le présentait Camille. Louis XXII me confiait même Ampois en tutelle puisqu’ Ermenonville n’était d’une part plus en mesure d’ assurer sa fonction et qu’il n’avait eu par ailleurs ni le temps ni les penchants pour se trouver une épouse ayant assuré une relève.

Qui d’autre que lui pourrait m’en vouloir à ce point ? …au point de me harceler pendant toute une année, de s’acharner à petit feu avec autant de sadisme sur mon entourage et ma personne… au point de me rendre fou, de me faire perdre la face, de me ruiner, de me porter discrédit et m’humilier publiquement … de vouloir me traîner plus bas que terre, me torturer, me faire connaître l’enfer ici-bas avant de porter l’estocade finale,… le coup de grâce qui m’expédiera dans les limbes…plus très loin en somme… il lui suffira d’une pichenette… Mais qu’il se montre, nom de Dieu ! Que ce pervers trouillard se montre !

Ou peut-être que… ? Oui … l’année précédent la mort de mon père, avant que je ne prenne prématurément les commandes du Bévaudais, je rencontrais Madeleine sur les bancs de la faculté de droit… Ce fût le coup de foudre dès le premier regard… le début d’une histoire d’amour sans commune mesure, d’un sentiment profond qui perdure toujours 15 ans plus tard avec la même ardeur, la même fougue qu’à ses prémices… Jamais je n’ai aimé comme j’ai aimé Madeleine… notre mariage, nos enfants, le temps n’ont en rien altéré notre amour passionnel… J’étais timide pourtant au départ, troublé par un sentiment envahissant et soudain que jamais je n’avais ressenti… Je ne savais trop comment l’aborder, comment engager la conversation avec elle… Camille n’était pas là pour me donner de bons conseils…

J’ai fait preuve de milles maladresses… Madeleine avait monopolisé mes pensées au point que j’en avais raté mes partiels, au point de ne me lever tous les jours que pour lui voler un sourire dans l’amphi… le reste ne comptait plus… Je remarquais bien qu’elle aussi ne me quittait pas des yeux, qu’elle me dévorait du regard mais inconsciemment je m’interdisais de l’aborder… je savais que j’avais gros à perdre si j’essuyais un refus de sa part… que jamais plus je me m’en remettrais… J’appris plus tard qu’elle avait eut la même crainte envers moi…Nous nous évitions donc… ce petit jeu ne dura pas moins d’un trimestre…

…jusqu’à ce qu’un petit arriviste de bourgeois parvenu se montrant un jour un peu trop entreprenant ne me pousse à réagir vivement… Il lui avait offert un bouquet… Elle l’avait suivit pour me rendre jaloux… Oui c’est çà, il se peut très bien que çà soit ce gars qui me persécute… Il aurait toutes les raisons de m’en vouloir à ce point… Je lui ai pris un joyaux inestimable…

Non… Non, je délire… J’essaye encore de me donner bonne conscience… Je n’ai que des ennemis au dehors…Des vrais…pas des ennemis de pacotille…Un amoureux transit ne m’aurait jamais séquestré dans cet endroit sombre et puant après avoir planifié ma déchéance, l’enlèvement de mes enfants et celui de ma femme…çà fait plusieurs mois que je suis dans ce caveau sombre et humide… Mes forces s’amoindrissent de jours en jours… Les blessures physiques que m’infligent mes chaînes ne sont rien en comparaison des tortures morales dont m’accablent les questions sans réponses qui me hantent … me torturent…jusqu’au sang ! Je pense à en crever… J’en vomis… mais je n’ai pas le moindre élément de réponse… Non…Je me donne bonne conscience à nouveau… J’en ai trop… Je n’ai que des ennemis au dehors…

J’entends ce bâtard poindre quand l’envie sadique le tenaille… La porte s’entrebâille et il me jète une cuvette de nourriture avariée grouillant de vermine en pleine face… Je n’ai pas le temps ni la force de le voir… Le filet de lumière derrière lequel ce fumier se cache m’aveugle douloureusement … depuis peu je ne tente même plus de deviner sa silhouette… Il s’enfuit toujours, le lâche, dans un rire tonitruant, me laissant dans cette geôle infecte et fétide…

Je dois replonger dans mes songes… … Horace Le Corbusier, cet entrepreneur que j’ai habilement plumé… Ce con qui ne s’est jamais douté de rien ! Jusqu’au dernier moment ! Ah ! Mais quel novice ! Cachapoup Coporation suivant les plans de Camille n’a fait qu’une bouchée de son affaire …Nous jouions au golf ce jour là…C’est au dix-huitième trou que je lui ai annoncé que j’allais mener une OPA inamicale sur sa société… Il ne s’est jamais assez méfié de la petite entité offshore qui ne lui avait jamais apporté que des avantages sonnants et trébuchants jusqu’alors… une entité qui avait pris du poids dans son capital et sur laquelle il ne se posait plus la moindre question… Je suis devenu associé minoritaire en parallèle… Ce jour là, j’ai posé cartes sur table… Il n’a compris que trop tard que cette petite entité offshore était à moi et qu’il venait de perdre tout pouvoir… Je le débarquais sur le champs alors qu’il envoyait d’un put médiocre sa balle se perdre dans un bosquet hors du green.

Des dizaines d’autres spectres du même acabit viennent me hanter dans mon sommeil… Mais sont-ce des rêves au moins ? L’obscurité me rend fou… Je ne sais plus si je dors ou si je suis éveillé… Je n’ai jamais fais preuve du moindre remord… Je n’ai jamais pris conscience du mal que je pouvais leur faire… Ces hommes que j’ai blessé peut-être… sans doute… me reviennent. Ils défilent dans la pénombre... Je passe en revue cette armée d’anonymes que soudain je reconnais… Ils montent à la barre et je mène leur procès… L’un d’entre eux… c’est l’un d’entre eux le fautif… Parfois je doute et je me vois sur le banc des accusés… mais je me ressaisis… Il ne me fera pas me sentir coupable de ce qu’il m’arrive… Je ne suis pas mon pire ennemi… çà n’est pas ma faute…Mais déjà je pense trop loin… honte sur moi ! honte sur moi : J’envisage mon implication dans cette histoire, j’envisage d’être au cœur même de cette conspiration… Je suis faible ! Il a gagné… Il a gagné parce que maintenant je le réalise… Il pourrait-être n’importe laquelle des personne qui m’ont côtoyé… Toutes me haïssent… Toutes ont raison de me haïr…Il a gagné car je ne suis plus rien maintenant alors que j’étais tout…Il a gagné car il est devenu tout alors qu’il n’était rien… »

L’ homme qui du fond de son oubliette mène cette douloureuse introspection pour savoir ce qui l’a conduit là, se trompe cependant … Il ne trouvera aucune réponse en lui et finira par se noyer dans un flot tumultueux émulsion de doutes, interrogations sans réponses, désirs de rédemption et délires paranoïaques…Ne sachant plus trop bien s’il rêve ou s’il est conscient, il finira par en conclure qu’il est mort… qu’il se trouve au purgatoire, que personne ne l’a séquestré mais qu’il n’est plus qu’une âme en transit, expiant ses fautes dans cette terrible épreuve qu’est le constat d’une vie finie dont il faut faire le bilan… Il souhaitera de toutes ses forces dans son délire que ses fautes lui soient pardonnées pour qu’il ait enfin accès au paradis… en vain… La réalité est bien moins romantique…

1er Octobre 1981, faculté de Versailles : Alors que l’héritier Cachaloup entre dans l’amphithéâtre où il s’apprête à suivre un cours magistralement inintéressant , il croise la trajectoire de Madeleine… Collision astrale… Le temps semble s’écouler au ralenti… Echange de quelques regards… S’instaure alors un dialogue que l’on pourrait qualifier d’inconscient… ou plutôt d’invisible entre les deux protagonistes … oui, invisible est le terme adéquat, inconscient n’est pas correct… Le duc et sa future épouse sont pleinement conscients de ce dialogue, ils s’identifient clairement comme deux entités communicantes… Leur raison ne contrôle pas les mécanismes de leur communication voilà tout… tout cela est maladroit … çà se passe à tâtons… Le motif est bien simple… Leurs cerveaux manipulent pour la première fois des outils de communication dont ils ne soupçonnent pas l’existence… tout est de l’ordre de l’instinctif …

ému, le duc transpire… Son rythme cardiaque s’accélère…Certaines glandes exocrines sudoripares situées sous ses aisselles se mettent alors à sécréter des centaines de phéromones qui se retrouvent par effet de sudation projetées dans le milieu ambiant. Les cavités nasales de Madeleine, tapissées de pas moins de 50 millions de terminaisons nerveuses olfactives subissent un bombardement intense de ces messagers biochimiques… Parmi ces terminaisons, Madeleine possède 350 types de récepteurs olfactifs donc 5 sensibles aux phéromones… Quelques unes viennent s’y ficher, s’y emboîtant parfaitement comme s’il s’agissait de clefs spécialement prévues pour ces serrures…

L’influx nerveux remonte les canaux de réception et informe l’hypothalamus de Madeleine, siège de ses comportements sexuels et relationnels, d’une certaine forme de prédisposition biochimique du duc en faisant un partenaire idéal pour la reproduction…L’ organe voméronasal de la jeune femme se met alors à envoyer des messages à son système limbique … Très rapidement ses parois vaginales se lubrifient et évacuent des phéromones spécialement exocytées pour apporter une réponse à la question implicite mais néanmoins assez directe du jeune Cachaloup…

Elles se retrouvent dans le milieu ambiant par centaines… Le langage olfactif bien que très puissant au niveau de ses conséquences n’en reste pas moins un échange grossier et hasardeux… Il implique des pertes immenses… la plupart des hormones réponse vont se perdre et ne jamais atteindre leur objectif…Quelques unes, le cas présent, sont tout de même aspirées par le duc… A leur échelle des courants phénoménaux les ballottent et les drainent vers des destinations inconnues… alors qu’un groupe se perd à tout jamais aspiré dans les poumons de Cachaloup, un second tourbillonne et heurte les immenses poils qui boisent ses muqueuses nasales… Mues à des vitesses folles, moins accélérées dans ces bois pileux par la force du courant d’air que par de puissants champs électrostatiques, leurs trajectoires deviennent chaotiques… Certaines impactent les poils, s’y démagnétisent un instant avant de repartir dans une hystérie rotationnelle pour finir leur dernière danse dans un magma visqueux de mucus où elles s’immobilisent… Les dernières rescapées sont happées dans un opportun déséquilibre osmotique qui guide maintenant leur course dans un gradient de décélération vers un immense entonnoir en approche au centre duquel ce trouve une constellation de récepteurs… L’appontage s’effectue…L’hypothalamus de Cachaloup est averti d’une certaine forme de prédisposition biochimique de Madeleine à former une candidate idéale pour la reproduction… C’est le coup de foudre….

Au même instant, dans l’amphithéâtre, Miguel Vasquez , technicien de surface en période probatoire se hâte de finir son service matinal… Les premiers étudiants s’installent déjà sur les bancs les plus élevés de l’hémicycle… il est en retard… Les autres membres de son équipe ont fini leur secteur et son supérieur semble le blâmer du regard près de l’entrée de service, lui exprimant toute son impatience et son mécontentement d’un petit tapotement de pied sec et périodique sur le sol…

Miguel est un ressortissant de l’union des Royaumes Ibériques ayant émigré clandestinement vers la France… Il est loin de se douter qu’une des mutations naturelles dont il a fait l’objet suite à la fécondation dont il est le résultat, une mutation bénigne parmi tant d’autres mutations et dont les caractères n’ont jamais eu la possibilité de s’exprimer, une anomalie endormie dans son ADN, est sur le point de changer radicalement sa vie.

Pressé de finir la rangée qu’il balaye, Miguel traverse à toute allure l’intervalle qui sépare Cachaloup de Madeleine. Ce faisant, il crée une dépression d’air qui génère un vortex saturé de phéromones du duc qui virevoltent devant lui, anticipant sa progression… il finit par prendre une inspiration et inhale une bonne dose d’entre elles… Certaines se fichent dans des récepteurs olfactifs qui vont en analyser la structure chimique et en transmettre la teneur à son cerveau … Il esquisse une grimace de dégoût et expire violemment l’air contenu dans ses poumons… Les phéromones sont arrachées des récepteurs durant l’opération, la plupart est expulsée dans le milieu ambiant… Une seule extirpée du mucus dans lequel elle s’était embourbée, enrobée d’un fin filet gluant et gélatineux dorénavant, va se ficher sur un récepteur phéromonal du technicien… un récepteur qui n’avait jamais servi jusqu’à présent car n’ayant jamais rencontré de molécule-clef s’emboîtant parfaitement à son orifice.

L’improbable se produit alors… Les chances de cette rencontre cosmique étaient bien minces pourtant… La mutation de Miguel peut maintenant s’exprimer… Dans les cellules avoisinant l’incident, des brins d’ARN sont expulsés des noyaux… Des protéines sont construites à partir de ces plans de construction… Elles sont sensées représenter des ribosomes dont la fonction exacte serait de soustraire les phéromones bloquées dans les récepteurs, cependant la mutation de Miguel induit une production altérée de ces molécules spécifiques qui ne peuvent plus assurer leur rôle. La phéromone du duc reste à jamais bloquée dans le récepteur générant un stimuli résiduel irradiant continuellement d’une information permanente le cerveau de l’Ibère.

On dit souvent d’une personne qu’  « on ne peut pas la sentir »… Cette expression tire ses origines d’une interprétation pressentie de faits qui se déroulent réellement à des niveaux microscopiques… Il est tout à fait possible d’éprouver de l’aversion envers une personne sans qu’aucune raison valable et réfléchie ne puisse en expliquer les causes… Le motif serait purement biochimique…

L’influx nerveux remonte les canaux de réception et informe l’hypothalamus de Miguel, siège de ses comportements sexuels et relationnels, d’une certaine forme de prédisposition biochimique du duc en faisant un ennemi idéal, un être exécrable qu’il faudrait détester de tout son cœur, alors qu’il ne le connaît même pas… L’ organe voméronasal du jeune homme se met alors à envoyer des messages à son système limbique … Il est fortement irrité… Il tourne la tête et découvre l’adversaire atavique que ses gènes le poussent à anéantir… Il vient de tomber haineux du Duc, tout comme au même instant Madeleine en est tombée amoureuse… haineux d’une haine qui, de par sa tare génétique, ne va cesser de croître au fur et à mesure que la journée va s’écouler. Troublé de plus en plus par ce sentiment nouveau qui le hante et qui l’intrigue, Miguel ne cesse de guetter Cachaloup tel un prédateur… Il souhaite lui exprimer toute la haine qu’il ressent à son égard mais il perçoit comme une sorte de gène et de honte en parallèle… sa raison le retient…Il est comme prisonnier d’une certaine forme de timidité…

Cachaloup devient l’objet de son désir… Tout son corps tel une drogue va en être imprégné… Il en sera obnubilé… La haine passionnelle du Duc va devenir la seul et unique raison d’être de Miguel… Il en perdra tout le reste… son travail, son équilibre mental, son sommeil, son appétit… La haine de Cachaloup devient le besoin prioritaire de son corps…Il doit franchir le pas et la lui manifester…

Pendant des mois, Miguel phagocyte ses sentiments… çà le rend dingue…sa raison l’emporte encore mais il sait qu’elle ne tiendra pas longtemps face à l’addiction croissante à la haine qui le ronge… Dans un premier temps, Miguel évacue toute cette rancœur sur sa propre personne… Il se laisse choir, se néglige, devient un vagabond errant en territoires inexplorés… il se mutile, se scarifie jusqu’au sang, jusqu’à en tomber inconscient… çà le soulage… ses pulsions l’abandonnent un instant…puis çà repart de plus belles…

C’est alors qu’il prémédite des plans d’approche… Plusieurs fois le Duc le croise sans réellement le rencontrer… sous diverses identités et fonctions d’ailleurs… mais la timidité de Miguel est aussi forte que son désir inexpliqué de vengeance … Paradoxalement au bout d’un certain temps, la haine autrefois destructrice devient un moteur… Elle pousse Miguel à sortir de sa condition, à se surpasser pour pouvoir approcher l’être de plus en plus inaccessible que devient Cachaloup au fur et à mesure qu’il vieillit et qu’il devient puissant…

Vasquez est plusieurs fois, sous divers patronymes et apparences, l’employé de Cachaloup… Une année s’écoule avant que ne cèdent les digues de raison que l’éducation de toute une vie avait pu construire dans son esprit… Un sentiment aussi pur qu’il puisse être se voit à un moment ou l’autre perverti, à force d’être ressassé, décortiqué et analysé par la culture des hommes… Vasquez sent le besoin de mettre en scène sa haine… tel un timide amoureux, il va scénariser son idylle dans son esprit, et la ritualiser dans le réel… S’en suit la sempiternelle dichotomie fétichiste de l’expression du désir : il offre des « présents de plus en plus somptueux » à l’être élu, gages discrets de toute la rancœur qu’il porte à son égard :

Vasquez travaillant aux cuisines du domaine du Bévaudais empoisonne à petit feu tout le clan Cachaloup… Le père n’y survit pas … La mère et d’autres proches le succèdent pendant toute une décade sans que le duc ne semble en être affecté… Personne ne trouve rien d’anormal à ces disparitions en chaîne d’ailleurs, chaque survivant y trouvant un intérêt certain…Vasquez en éprouve pourtant une jouissance qui le contente bien assez …

C’est alors que naissent les fils du duc… Vasquez les voit pousser comme des fruits prometteurs dans le verger de sa perversité … Il en prend le plus grand soin pour que plus terrible soit leur malheur le moment venu…

Au cours de l’année 1996, tout se précipite. Vasquez perd patience comme Cachaloup ne semble pas apprécier toutes ses attentions à leur juste valeur… Il décide de le faire brutalement tomber de son pied de stalle, sachant exactement qu’elle procédure imparable suivre : Aux sortirs de l’hiver, Camille de St-élois meurt des suites d’un stupide accident de chasse dans les bois du Bévaudais, atteint d’une balle mortelle en pleine tête…Du jour au lendemain, Cachaloup Corporation se retrouve sans stratège à sa barre… Quelques erreurs décisionnelles grossières, un management approximatif et une mauvaise campagne marketing, suffisent à détruire l’empire du duc … Il est ruiné en un semestre, spolié et humilié dans son fief et à la cours….Vasquez exulte… il décide d’en finir… il kidnappe Cachaloup deux mois après avoir séquestré sa femme et ses enfants, juste après lui avoir laissé le temps de souffrir de leur rapt sans en demander la moindre rançon… Il le fait macérer toute une année enchaîné dans une geôle obscure en compagnie de leur dépouille en décomposition…

« Quand la lumière sera », Pense implacablement Vasquez, « Au bout de notre calvaire, il n’y aura plus de place pour ce doute qui me taraude… Je serais sûr enfin que nous partageons des sentiments réciproques… Ma vie serait fichue s’il en était autrement… »

(O______O) LAPINCHIEN

= commentaires =

TALIESIN     le 14/12/2003 à 23:32:59
L'amour et la haine, ça s'attrappe comme un rhume, alors?
Kirunaa


    le 15/12/2003 à 09:22:43
"Il décide de le faire brutalement tomber de son pied de stalle" ??? (piédestale) Euh... j'espere que c'est fait expres... mais je vois pas bien le jeu de mot.

J'aime enormement le passage "Amelie Poulain". L'ecriture est comme d'habitude tres agreable. Juste le dernier paragraphe qui est un peu etrange.
lapinchien     le 17/12/2003 à 13:49:32
c est pas parce que je suis sense pas etre la, que je me suis tape 36 heures de bus a la con et que j ai le cul en compote (non pas a cause d un camioneur croise en chemin mais suite a une posture assise prolongee) que vous pouvez vous sentir dispenses de lire mes textes et d en faire des critiques elogieuses ... les internets cafes ca existe meme si en qwerty on peut pas taper tous les accents... big brother is watching you
lapinchien     le 17/12/2003 à 13:57:27
sinon je suis pas tres bon au scrabble, je rate souvent la dictee de bernard pivot et je suis allergique a Julien Lepers donc j ecris pas tous les mots comme y faut... mais bon c est pas trop l essenciel... en plus j ai fait expres de creer un univers onirique improbable juste pour ne pas trop faire gaffe a la coherence de certains points scientifiques qui ne doivent pas specialement coller a notre realite alors j ai pas fit tous ces efforts de distanciation par rapport a ce que j avance pour me faire rappeler a l ordre par maitre cappello...

sinon a part lui punchingballer la gueule je remercie bien bas Kiruna qui a fait l effort de lire mon texte alors que j ai pas encore eu le temps de plancher sur le sien, nihil egalement car son commentaire a pu permettre a Taliesin de faire croire a tout le monde qu il avait lu mon texte

desole pour la longueur, je sais qu y q pas que ca qui compte ... ca risque pas de s arranger de toutes manieres le prochain texte j ai tout mon temps pour le pondre... bientot on va tous publier des histoires de 23 tomes reliees tirage limite sur la zone... (trailer: bientot le botin france telecom 2005 de lapinchien en exclu sur la zone)
Tulia


...    le 17/12/2003 à 14:09:59
Moi aussi je l'ai lu LC !!!
#Mode suce-boules OFF#

C'est vrai que t'aurais pu faire plus court pour m'expliquer que si je hais profondément toute l'humanité, c'est tout simplement parce qu'elle pue des phéromones...
nihil


void    le 17/12/2003 à 18:11:08
Complètement... Les miennes en l'occurrence, que je t'ai injecté en douce un jour où tu dormait.
Tulia


...    le 17/12/2003 à 18:38:27
Ah ben ça explique beaucoup de choses alors...


(J'adore ce genre de phrase qui veut tout dire et rien dire à la fois)
Lapinchien


tw
    le 23/12/2003 à 14:15:18
et arka qu est ce qu elle fout ?
Tulia


...    le 23/12/2003 à 14:18:59
Elle essaye de faire genre elle a une vie sociale mais tout le monde sait bien que c'est faux et qu'en vrai, elle a pas d'amis.
Arkanya


    le 23/12/2003 à 17:41:11
Ouais j'ai pas d'ami et tant que je n'aurai pas soigneusement tressé tous les poils de mon nez de façon à en faire un macramé pour le cadeau de noël de ma mère (vu que j'ai pas de soeur, ça va aller vite) je n'aurai pas le temps de lire les articles qui excèdent quinze lignes et qui de surcroît ne se foutent pas de la gueule de nihil.

Commentaire édité par Arkanya.
lapinchien     le 31/12/2003 à 20:37:33
alors il avance ce macramé ? il est finit ou t as decidé d en faire dont au cirque Gruss pour les etrennes des otaries trapezistes ?
Arkanya


    le 01/01/2004 à 07:16:45
Bon d'accord. Le début est un peu lourd à avaler à mon goût, mais très vite on est saisi par l'intrigue, surtout au moment où le mec pète les plombs et meurt (c'est toujours jouissif quand c'est bien noir) Tout le passage pseudo-scientifique donne un côté complètement irréel et primaire d'un coup d'un seul, ce qui est assez sympa aussi comme sensation, la fin à mon avis aurait mérité d'être un peu plus développée, on attend quelque chose comme des descriptions de scènes précises où le mec est imprégné de sa folie, complètement barré dans son trip incohérent et dicté juste par ses instincts détraqués, d'ailleurs c'est un peu ce qui me frustre à chaque texte lapinchienois de pas avoir de scènes davantage développées (mais ça peut être tout simplement un des symptômes de mon attachement inconditionnel)

D'ailleurs j'imagine d'ici la tronche de l'annuaire 2005 avec juste les trois premiers chiffres des numéros de téléphone et les noms de famille trouvés grâce aux nouilles-alphabet.

Commentaire édité par Arkanya.
Mill


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    le 19/03/2007 à 12:32:56
J'avoue que la lecture de ce texte m'a inspiré des sentiments mitigés. La première partie, essentiellement à la première personne, m'a intéressé, sans plus. C'est bien écrit, bien mené, 1789 n'a pas eu lieu, d'où quelques fascinants paradoxes. La deuxième partie, axée sur les mécanismes biochimiques à l'origine des actions subies / effectuées par les personnages m'a à la fois emmerdé et ébloui : style sublime et grande clarté dans les explications. Enfin, y a quelque chose que j'adore dans ce texte : l'intrigue est absurde et l'auteur prend un malin plaisir à justifier cette absurdité en ayant recours à un sens Deus Ex Machina particulièrement inventif. Bravo.
Lapinchien


tw
    le 17/11/2014 à 15:35:55
version KAROK2 JAPONAIS BOUR2 AU SAK2 https://www.youtube.com/watch?v=WQOCeHa3uQI

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