LA ZONE -
Résumé : Tranche de vie cauchemardesque et profondément psychopathologique, c'est écrit dans un style enfantin mais trop sombre et trop bizarre pour l'être vraiment. La distinction entre les personnages est compliquée par la folie de la narratrice, un fille qui martyrise ses jouets, on perd rapidement ses repères. Ambiance poupées aux yeux crevés et ours en peluche éventrés. C'est disjoncté, déstabilisant et peu accessible. Un texte qui me tient à coeur.

Haine maternelle : une âme en trop

Le 20/09/2004
par nihil
[illustration] Ca, c’est ma chambre.
C’est là que je vis. Elle est grande et super mal rangée, mais c’est normal : c’est là que je joue tout le temps et ça fait longtemps que Maman ni personne d’autre n’y a fait le ménage. J’aime bien ma chambre, je vis ici depuis toujours et j’y suis bien. Et puis c’est ici qu’il y a mes jouets.
Ils traînent tous entassés hors du coffre, cassés ou abîmés pour la plupart. Des baigneurs éventrés, des ours en peluche sans bras, des poupées sans yeux. J’en ai vraiment beaucoup, mon père me gâtait quand j’étais petite. Pour la plupart je ne me souviens même plus quand et comment je les ai eus. Je crois qu’une bonne partie ont appartenu à ma Maman et sa famille et peut-être à d’autres gens avant eux, y a plein de vieux trucs usés. Je suis la dernière héritière d’une longue lignée d’enfants disparus.

Il y a vraiment trop de poussière ici, elle s’accumule sur les corps de celluloïd, courre en moutons entre les poupons écartelés et les petits soldats tordus. Faut pas être asthmatique. J’ai l’impression de vivre dans une maison abandonnée, ou de m’être réveillée dans un caveau mortuaire des siècles après la fin du monde.
Ma chambre est très grande. Quand je m’assieds au milieu, je me sens toute petite, on dirait que les murs s’éloignent de moi, les meubles s’enfoncent dans la pénombre. Le plafond est si haut, ça me donne le vertige, c’est comme si j’habitais dans une église, je me tords le cou quand je regarde en haut, je suis au cœur du vide.
Je peux rester des heures immobile au centre de ma chambre. Il y n’y a presque pas de lumière, les fenêtres sont petites et mal situées, tout au fond de la pièce. Je suis plongée dans l’obscurité en permanence. Presque pas de mobilier et le sol recouvert d’animaux en peluche et de poupées, on se croirait sur un champ de bataille jonché de jouets démembrés. Quand je dors, je pense qu’ils se livrent entre eux à une guerre secrète, silencieuse. Ils restent immobiles quand je les surveille. Les sournois.
Mon regard dévie sur les murs, les piles de jouets et les coffres s’écartent de moi et se tassent au loin. Les ours en peluche perdent leurs bras et vomissent de la mousse jaunâtre, les poupées me fixent de leur regard atone, des larmes noires coulent le long mes joues creuses.
Et au fin-fond de l’obscurité, des heures durant, je regarde Gabrielle, posée dans son coin.

Ca c’est ma poupée.
Elle est si belle. Elle s'appelle Gabrielle. Partout où je vais elle va, même si je ne dépasse jamais les frontières incertaines de la maison. C’est ma petite fille, je lui donne à manger, je la change, je l’habille et la déshabille. Ses beaux traits fermés, ses cheveux noirs comme les miens, ses grands yeux sans expression. Elle m’énerve un peu aussi, surtout quand elle pleure. Mais c’est pas grave, je l’aime quand même.
C’est ma poupée.
Gabrielle.

Max me manque. C’est sûr, il y a Gabrielle pour remplacer, elle est belle et c’est ma fille, mais c’est pas pareil. Il y a des jours où je regrette d’avoir brûlé ce pauvre ours en peluche, vraiment. Bon, sa peluche était complètement râpée, il avait pas mal servi, mais c’était mon compagnon d’enfance, quand même. Je revois avec nostalgie sa fourrure rêche contre ma joue, je le serrais fort dans mes bras quand Papa me grondait ou que mon frère m’embêtait.
Mon ours... L’autre jour j’ai retrouvé un de ses bras sous une pile de vêtements et mon cœur a battu fort. Ca m’a filé comme une douleur dans le ventre de repenser à lui, d’un coup.
C’est super triste, tout ça.

Je ris beaucoup.
Il ne faut pas croire que parce que je suis toute seule je ne m’amuse pas. Au contraire, c’est à ça que je passe mon temps, l’état de mes jouets en témoigne. Ce sont tous des personnages, je m’en rends compte : pas de petites voitures, de Lego, de jeux de société. Juste des ours en peluche et des poupées qui m’observent. Je les hais et j’ai peur d’elles, c’est pour ça que je leur ai arraché les yeux, où que je les ai noircis avec mon gros feutre noir. Mais elles sont toujours tournées vers moi et ça me fait encore plus peur.
Par contre quand je commence à jouer avec, c’est l’éclate. J’invente des grandes histoires dont je suis l’héroïne. Ca se termine rarement bien, parce que je finis toujours par changer d’humeur. Pas rare qu’un ourson en peluche y perde ses viscères. Quoique quand ça tourne mal je m’amuse bien aussi, en fait. D’un cercle de poupées sensées représenter des copines en train de faire la dînette je fais un massacre, expédiant des corps de plastique contre le béton nu, tordant des bras, balançant des trucs lourds sur elles en faisant des bruits de bombardier avec ma bouche. D’un petit bataillon de soldats de plomb je fais une légion de kamikazes que je renverse les uns après les autres en rigolant comme une débile. Je simule des accidents de voiture, des batailles terribles et sans but. Je suis l’inspiratrice invisible de tueurs de celluloïd, la déesse devant laquelle se prosternent des sectes de poupons usés, la sordide créatrice d’histoires noires rejouées sans fin par des marionnettes sans libre-arbitre. Faut bien s’occuper.

C’est pas croyable ce que j’ai faim. Je ne me souviens plus de la dernière fois que j’ai avalé quelque chose de solide, en fait. Je garde tout ce qui reste pour Gabrielle. Ca c’est allumé sous mon diaphragme d’un seul coup, je ne sais plus quand, tous mes souvenirs s’embrouillent. Enfin ça pourrait être n’importe quand de toute façon.
Mais bon j’ai sans doute encore assez de réserves physiques pour oublier ma faim quelques jours encore.

Ma tête part de droite à gauche, lentement, je tremble et je ne contrôle rien. Chaque mouvement de crâne colle des mèches noires à mon visage. Je voudrais que ça s’arrête. Allons bon, voilà que Gabrielle pleure, à nouveau. Eh ben tant pis.

J’ai Gabrielle qui dort et qui gémit doucement contre moi, je suis au bord de la panique. Je n’aime pas la sentir aussi vivante, moi je préférerais une vraie poupée, silencieuse et imperturbable. Une poupée que je pourrais casser, démembrer, détruire. Avec Gabrielle, je fais plus gaffe, forcément, parce que c’est ma poupée préférée, c’est normal de faire attention. Elle a droit à un traitement de faveur. Avant elle c’était Max mon ours en peluche qui me tenait compagnie, jusqu’à ce que dans un accès de colère je l’incinère dans un coin de la chambre.
Ca me ferait de la peine de casser Gabrielle. Quand elle me met en rogne, je serais capable de tout, mais je me maîtrise. En fait je me demande si elle n’est pas en train de s’abîmer doucement, je ne l’entends plus beaucoup pleurer depuis quelque temps. Je ne me rappelle pas l’avoir maltraitée ni rien, pourtant. Je l’ai peut-être laissée trop longtemps dans le placard, la dernière fois.

Ma chambre est au premier étage, c’est là que s’étale mon capharnaüm. C’est là que je vis.
Ca c’est ma chambre.
Au rez-de-chaussée, il y a un champ de ruines oubliées.
Au sous-sol, il y a des choses mortes qui m'appellent.
A l’extérieur, il n’y a rien.

Gabrielle a refusé de manger aujourd’hui. J’ai du la gronder et la forcer à avaler quelques trucs, alors depuis elle pleure. Elle me casse les oreilles, je sens mon cœur battre à tort et à travers. J’irais bien faire un tour dans les autres pièces de l’étage, histoire de ne plus entendre ces glapissements de magnétophone cassé, mais il y a trop d’endroits que je ne peux pas supporter dans cette maison, comme la chambre de mon petit frère, Dieu ait son âme, ou les escaliers qui mènent au grenier, où il y a des rats et des tas de trucs dégueulasses. J’ai vachement peur du noir en plus, c’est bête je sais, je suis grande maintenant, mais je ne peux pas m’en empêcher. Alors en principe j’évite aussi de m’approcher de là-bas.
Bon.
En attendant, j’ai droit aux braillements mécaniques. On s’entend de moins en moins bien toutes les deux. Je l’enferme dans le placard pour la corriger, et surtout pour ne plus l’entendre. Ce n’est qu’un putain de jouet. Un putain de jouet.

Maman, tu m’entends ? Reviens, Maman, j’en ai marre, j’ai faim et j’aime pas rester ici, c’est tout noir…MAMAAAN !

Ca c’est moi.
Une âme à l’agonie dans un corps trop grand. J’ai des replis de peau qui ne devraient pas être là, je suis toute déformée. Mon visage est maigre et j’ai des cernes sous les yeux, je suis mal foutue. On voit trop les os, les côtes saillantes. Mes phalanges sont tordues, j’ai des tas de trucs de travers. Je me déteste, et j’ai brisé mon miroir à coups de poings la dernière fois. Des fois je marche pieds nus sur des éclats de verre, mais je ne fais pas attention. J’ai tout le temps envie de pleurer, c’est chiant. Faut dire qu’elle était mal placée cette glace, juste à coté d’une lampe. Tous les défauts physiques qui ressortaient.
J’ai peur. J’ai mal.
J’ai besoin de ma poupée, Gabrielle. Je vais la chercher dans son placard et je la serre contre moi. Et je pleure, comme d’habitude. Ca fait bien longtemps que j’ai plus vu le soleil se lever. Je n’ouvre même plus les volets et il y a juste cette sale lumière grise, de temps en temps qui se tord dans ma direction comme pour m’attraper de ses doigts gris. Je sais plus où j’en suis. Qu’est-ce que je disais ?
Je me mets à rire, doucement, sans trop savoir pourquoi, mais ça fait un peu trop grincement. Je m’arrête, l’écho que me renvoient les murs d’église m’effraie. Il y a quelque chose qui ne va pas avec ma voix, on dirait. Elle est comme faussée, y a un truc qui déconne. C’est vrai que je ne parle plus depuis longtemps, ceci explique peut-être cela.
Mes bras sont grands et maigres, tout est maigre chez moi en fait, c’est triste.
Ca c’est moi.

J’en ai marre maintenant. Ca fait trop longtemps que je joue dans mon bain. Au moins dix poupées, de toutes tailles, de toutes formes flottent dans la baignoire, et la mousse s’est dissipée. On dirait des enfants noyés, leurs corps creux s’entrechoquent au gré des remous, leur visage souriant et figé inondé. Dans la pièce d’à coté, Gabrielle hurle et je fais des efforts pour faire comme si je ne l’entendais pas.
De quelques gestes des bras, j’envoie des vagues d’eau trouble fracasser les poupées contre l’autre bord de la baignoire, mais elles reviennent toutes seules, vacillant entre les ondes concentriques, elles se rapprochent toutes peu à peu de moi et je dois les éloigner à nouveau de larges mouvements rageurs.
Toutes flottent sur le ventre maintenant, et à nouveau elles dérivent dans ma direction.

Je tiens sa tête sous l’eau jusqu’à ce qu’elle cesse de se débattre et de convulser. Quand c’est fini, je la laisse glisser dans la baignoire. Des heures durant, je la regarde flotter au milieu des autres poupées. Elles s’agglomèrent toutes autour d’elle comme des fossoyeurs autour d’un cercueil. Après une éternité, je tire sur la chaîne fixée au bouchon de la bonde.

Mortes.
Toutes mortes noyées mes poupées. Dévorées par l’eau malade et leurs yeux crevés. Leur peau cyanosée et la chair gonflée et un sifflement incessant dans ma tête. Mes frères revenus d’entre les morts, qui m’observent de derrière les murs. Echouées contre cette blancheur d’hôpital, coagulées et fondues contre la bonde. Leurs yeux vides et leur beau visage inhumain. Mugissent dans ma tête comme une sirène d’alarme, vomir de peur et suffoquer, des années de rêve de normalité envolées en poussière en fumée.

Une âme à l’agonie dans un corps trop grand. C’est ça que je suis.
Une cintrée, une folle, les mots me remontent dans la gorge et je me file des grandes claques dans la gueule. Cintrée ! Folle ! Ces mots qu’on m’a crachés avant de m’enfermer. Des odeurs d’hôpital, des fantômes en blouse blanche et des seringues de produits toxiques.
Parfois je joue à ne plus être une petite fille, mais une adulte enfermée, et Gabrielle n’est plus une poupée, mais un vrai bébé qui pleure. Mon enfant. Ma fille que j’ai faite et que j’aime tant. Pourquoi m’a tu quittée ? Je me sens seule.
Ca c’est moi.
Je me déteste et je déteste tout ce qui m’entoure, je déteste ce chaos d’organes tordus et d’os emmêlés qui me tiens lieu de corps, une âme à l’agonie dans un corps trop grand, encore et encore, je déteste ce champ de ruines enfantines qui me sert de monde.
Ca c’est moi, putain.
Un monstre obscur qui joue à la Maman en attendant la fin, et qui massacre ses jouets, les uns après les autres, jusqu’à errer dans un charnier de bras de celluloïd et de mousse usée, entre les flancs convulsifs d’un caveau mal refermé.
Ca c’est moi. Encore et toujours moi.

Je ne sais même plus comment je m'appelle.

= commentaires =

cosette     le 20/09/2004 à 17:22:03
Pffff, tu t'es vraiment pas foulé !
La poupée Gabrielle, c'est la même que ds la bible du neant N°4 ?
Vrine


    le 20/09/2004 à 17:27:36
Sympa la fille elle débarque et ose dire que tu t'es pas foulé !
Moi au contraire je trouve que tu t'es grave foulé texte noir et bien écrit. Ce que j'aime par dessus tout c'est qu'il pousse le lecteur à réflechir car on plonge tellement dans la folie de la mère qu'on ne sait plus si elle fantasme ou si c'est réel. Bref j'aimerais réussir à pas me fouler comme ça moi ...
cosette     le 20/09/2004 à 17:33:09
Bin justement, si tu t'étais donnée la peine de lire quelques textes, t'aurais su que c'était du Nihil tout craché !
Taliesin


    le 20/09/2004 à 18:27:06
texte super-bien écrit, original par rapport aux autres. Cet enfoiré de Nihil mélange la mère et la fille, l'amour et la haine, mais c'est vachement bien foutu. Nettement au-dessus du lot.
Caer


    le 21/09/2004 à 08:19:49
OUF!!...on est bien content de revenir de cette folie dans laquelle tu nous plonges.C'est genial.
Aka


    le 21/09/2004 à 13:22:26
Ce texte est en originalité et en qualité littéraire bien au-dessus de quasimment tout ce qu'on a pu lire sur la zone. Il est tellement en tous points supérieurs qu'il a réussi à finir premier du concours organisé au bar.
Et quand on sait que ce texte est en fait l'incipit arrangé du fameux bouquin du gourou, on comprendra pourquoi le fait qu'il fasse éditer ce livre me tienne particulièrement à coeur.
Taliesin


    le 21/09/2004 à 14:04:15
vaut mieux éditer un bouquin que de faire des gosses, ça tient moins de place dans le salon.
M. Cappello     le 21/09/2004 à 15:41:48
INCIPIT : N. M. Premiers mots d'un manuscrit, d'un livre, d'un ouvrage. Parfois le mot est utilisé pour désigner les premières phrases ou les premières lignes, autrement dit le DEBUT.
De là à dire que le Gourou à imposé ce sujet dans le seul but de pouvoir caser les feuillets liminaires de son chef-d'oeuvre...


Vrine


    le 21/09/2004 à 15:52:32
Et alors c'est sympa il partage ses écrits, c'est un bon esprit non ? n'est ce pas le but d'un tel concours ???
Aka


    le 21/09/2004 à 16:44:55
Oui puis en même temps si je l'avais pas dit que c'était l'incipit, vous l'auriez pas su.
Vrine


    le 21/09/2004 à 17:04:14
Pour ma part c'est clair putain je suis inculte ... Ouais
nounourz     le 25/09/2004 à 15:30:34
chouette texte. j'aime bien l'ambiance glauque, la narration de la petite fille, la schizophrénie qu'on découvre à la fin :)
Kirunaa


    le 27/09/2004 à 13:17:37
J'adore ce texte, le coté complètement déjanté de la mère qui accroche parfois des cotés de réalité mais sans pour autant réussir à sortir de son monde. J'ai quelques réserves quant au rapport à l'énoncé, mais c'est pas le sujet ici et ça n'est de doute manière qu'un conflit d'interprétation.

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