LA ZONE -
Résumé : Le texte commence avec une longue errance comntemplative et assez laborieuse qui permet au narrateur de visiter l’Hôpital-Prison et ses quartiers désertés et en ruines. Il découvre les lois déviées de cet environnement sclérosé et hostile et apprend à survivre. La deuxième partie du texte est plus brutale et on tombe nettement dans le psychotique. Globalement on accumule les questions et et on attend quelques réponses.

Néo-Inquisition 02

Le 07/11/2004
par nihil
[illustration] JOUR -21


«Le processus est en marche, plus rien ne saurait l’arrêter désormais. Du fond de leurs techno-citadelles blindées, des légions de prêtres-chirurgiens se laissent investir par l’âme de Dieu, l’inconscience du Néant. Ils s’apprêtent à faire naître une nouvelle espèce des décombres de l’Humanité agonisante. »
Stance secondaire 0115



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J’étais encore là, les yeux grands ouverts et mon attente interminable s’était soldée par un échec. Les interventions chirurgicales précédant mon réveil avaient modifié mes processus centraux de manière à ce que mon cerveau produise des inhibiteurs à la narcocilline. J’étais perdu, condamné à errer à jamais dans ce quartier déserté de l’Hôpital-Prison, carcasse vide incapable de s’éteindre et qui se cognait inlassablement aux mêmes parois. Mes yeux refusaient de se fermer. Les murs étaient en train de se recouvrir de mouches noires immobiles.

Il n’y avait pas de porte à ma cellule, le béton était simplement percé d’une ouverture carrée. Je ne distinguais rien d’autre que du béton nu au-delà de l’ouverture. Je m’avançai doucement, comme appelé par une entité invisible à laquelle on ne résistait pas.
A l’extérieur de ma cellule, il y avait une sorte d’immense hall plongé dans la pénombre, dont je ne distinguais pas les limites. Les grondements de la machinerie souterraine de l’Hôpital-Prison montèrent subitement d’un cran, faisant vibrer l’air autour de moi. Je me retournai pour faire face à la paroi cyclopéenne, percée à intervalles réguliers d’ouvertures de cellules, comme un rayon de ruche. Je levai la tête mais je ne pouvais voir jusqu’où montait cet alignement interminable de cellules. Un escalier de métal avait été fixé précairement à la paroi, sans doute par la Néo-Inquisition. Un souffle froid sifflait dans l’immensité vide de ce lieu, faisant claquer la structure fragile de l’escalier. Je me dirigeai vers l’ouverture de la cellule contiguë à la mienne.

Une partie était vide de toute installation, certaines contenaient des caisses de stockage de matériel médical ou étaient hantées de quelques chirurgiens aveugles immobiles dans l’ombre… Dans les autres reposaient des dormeurs vivants ou morts, certains seuls et branchés comme moi à tout un appareillage de contrôle et de perfusion, d’autres alignés par dizaines sur le sol. Je n’avais encore rencontré personne d’animé, j’étais comme le seul survivant d’une épidémie fulgurante. Je ne savais que penser.
Des légions de mouches colonisaient les lieux, je passais des heures à observer leurs évolutions. Les diptères profitaient de la manne de viande corrompue qui leur était offerte, et il n’était pas rare que je tombe sur un nid d’asticots grouillants au creux des entrailles desséchées d’un cadavre desséché, ou même dans un membre gangrené d’un dormeur encore vivant.
Certains patients avaient les paupières suturées, ou les avant-bras amputés, aussi je supposai que j’étais dans le quartier des futurs chirurgiens.

Une faiblesse inconnue naissait en moi. Mes jambes ne me portaient plus, des vagues blanches passaient devant mes yeux gonflés de larmes. J’étais en train de m’effondrer, je dérapais au bord de l’inconscience. Je devais être resté débranché trop longtemps, j’étais en train de mourir de soif et de faim. Je n’avais pas su interpréter les signes avant-coureurs, mais maintenant je comprenais. Il m’était probablement impossible de rester déconnecté longtemps de la Déité-machine qui régissait l’état des dormeurs. L’être humain est un animal fragile qui ne peut survivre plus de quelques heures à l’écart du troupeau. J’étais déjà en train de dépérir.
Je regagnai ma cellule en m’appuyant au mur, me blessant et me meurtrissant à chaque nouveau choc, à chaque nouvel obstacle. Saisissant les aiguilles de perfusion entre les mâchoires striées de mes pinces-clamp, je me rebranchai, retapant sommairement le système que j’avais endommagé en tombant. Une vague de sérénité sombre déferla sur moi. Je m’allongeai sur ma couche en me laissai emplir de la voix impérieuse de Notre Seigneur, et des douces eaux noires du Néant.


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… la caractéristique clairement tumorale qui définit l’expansion permanente de l’Hôpital-Prison n’est plus un secret pour nous depuis des générations. Mais les recherches récentes ont permis de déterminer que la structure cancéreuse ne tire pas ses ressources de son environnement, comme dans les cas classiques, mais d’elle-même. A mesure que les environs de l’Hôpital-Prison sont contaminés et ordonnés en quartiers nouveaux, les quartiers centraux de l’Hôpital-Prison se ruinent, s’érodent anormalement vite, comme vidés de leur substance. On peut voir dans ce phénomène un transfert de type centrifuge des ressources matérielles et énergétiques, quelle que soit leur nature précise. L’Hôpital-Prison se saigne à blanc au niveau des structures centrales, les plus anciennes, pour faciliter son expansion périphérique et la conquête de nouveaux territoires…

Vers le haut, l’escalier de métal débouchait sur un corridor mal éclairé. A partir de là, c’était un véritable dédale d’escaliers à demi écroulés, de coursives imbriquées et de salles délabrées. L’ensemble de ce quartier était en ruines, et semblait inhabité. Les lieux semblaient servir autrefois de cimetière, je tombais régulièrement sur d’immenses halls au sol recouvert de dalles de plomb très anciennes alignées. Ces plaques noires avaient quelque chose d’étrange, elles ressemblaient plus à des installations blindées qu’à de vraies tombes, mais j’étais incapable de comprendre pourquoi.

Mes expéditions étaient chaque fois un peu plus longues et un peu plus hardies. J’essayais d’aller de plus en plus haut rapidement, mais c’était compliqué, j’avais du mal à me repérer, j’oubliais tout ce qu’on ne m’avait pas inculqué par voie chirurgicale. Je ne retrouvais jamais les points de chute de mes expéditions précédentes.
Les choses devenaient dangereuses, j’avais chaque fois plus de mal à retrouver ma cellule où je devais revenir régulièrement me rebrancher.
J’avais renoncé à chercher une issue vers le bas. J’étais intimement persuadé que mon salut ne pouvait se trouver que vers les hauteurs. Je ne savais pas exactement d’où venait cette certitude, ni ce qu’était exactement ce « salut », mais je n’avais pas d’autre choix que de monter, c’était comme ça.
Il fallait que je trouve une issue vers le haut. Ces ruines devaient bien donner quelque part, je devais trouver.

Mes idoles animales s’élevèrent une nouvelle fois. C’était comme si les parois se peignaient peu à peu d’une fresque rouge terrifiante. Des images pieuses d’animaux à l’agonie, couronnés d’auréoles et perdant leur sang à flots. Des nuées d’anges sans visage qui accompagnaient l’élévation de saints inhumains d’un chœur de trompettes dissonantes. Des cadavres écorchés et éviscérés, jetés les uns contre les autres, mais rayonnant d’une aura brûlante. Je me recroquevillai pour encaisser les convulsions.


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Je n’ai aucune idée de la durée de mes recherches, mais elles furent très longues. Les expéditions s’enchaînaient, et je m’enfonçais chaque fois un peu plus dans les ruines, sans plus m’inquiéter de m’égarer, ou de me trouver pris dans un éboulement, ou dans une nasse de pièces murées. J’avais essayé une fois de me brancher avec les perfusions d’un autre dormeur que j’avais trouvé mort, mais ça n’avait pas du tout fonctionné. J’avais encaissé un choc chimique sans précédent et dérapé au bord de l’inconscience. J’avais mis des heures à récupérer. On ne trompait pas les Déités-machines si facilement. Les données reçues par l’intermédiaire des sondes étaient sans doute prises en compte dans les réglages des injections. C’était logique, mais je devais en avoir le cœur net, les retours incessants à ma cellule étaient une contrainte insupportable qui me freinait clairement dans cette quête floue et incompréhensible que je m’étais fixée.

J’avais l’impression que les ruines se déformaient d’une façon ou d’une autre, ou bien se déplaçaient. Il aurait été logique d’attribuer cette sensation à ma confusion mentale permanente, mais la répétition systématique de mes déplacements rendait cette hypothèse moins pertinente. J’étais incapable de trouver des repères, je perdais mon chemin systématiquement d’une expédition à l’autre. Toutefois les nombreux effondrements de plafonds et de parois qui se déroulaient quotidiennement dans ce quartier expliquaient en partie ce phénomène.

J’ai fini par trouver. En déblayant péniblement les gravats d’une pièce à demi détruite, à tout hasard, je suis tombé sur une cage d’escalier praticable qui menait vers les étages supérieurs. Je percevais des épanchements lumineux de bon augure vers le haut. Une sorte de frénésie amorphe s’empara de moi, mes membres tremblaient et mes pensées se mirent à tourbillonner sans cohérence. Je dus m’asseoir sur la première marche de longues minutes pour me ressaisir.
Puis j’entrepris de monter doucement, essayant d’éviter au mieux de mes possibilités un effondrement qui réduirait à néant mes espoirs fébriles. De larges pans des marches s’étaient éboulés, ma progression était délicate.
Si cet escalier débouchait bel et bien sur une section en bon état de l’Hôpital-Prison, il serait bien évidement hors de question que je retourne à ma cellule. Je me savais incapable de retrouver le trajet, je préférais encore mourir de faim et de fatigue là-haut.
Un ricanement involontaire sourdait d’entre mes dents serrées alors que je gravissais l’escalier vers ma destination, m’écorchant les épaules contre des saillies de béton.


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… l’épidémie a été fulgurante, et on ne sait que peu de choses de sa véritable origine. Nos recherches nous amènent à envisager une hypothèse exogène que nous ne pouvons développer pour le moment. Rapidement nos équipes n’ont plus pu faire face et ont été débordées de cas cliniques.
Ce n’est pas la première fois que notre civilisation est victime de ce genre d’épidémie, nous avons retrouvé des traces d’événements similaires datant de près de trois mille ans. Il semblerait que les immenses cimetières de tombes blindées que l’on retrouve partout dans les ruines des quartiers centraux en soient un témoignage énigmatique. Aucun document ni aucun récit ne nous est parvenu qui pourrait nous permettre de comprendre l’origine ou les conséquences de cette catastrophe…


Je sentais approcher la crise. Je m’enroulai sur le sol entre deux tombes blindées. Déjà mes muscles se contractaient douloureusement, et je tremblais comme un moribond. Je me recroquevillai pour encaisser le choc de la crise de convulsions. J’étais prêt, je m’étais isolé, j’avais enroulé mes prothèses multiformes dans des bandes de tissu pour éviter de me blesser avec les instruments de chirurgie. Je tenais ces pansements de fortune serrés contre ma poitrine.
La crise était toute proche. Depuis des jours et des jours, j’avais appris à reconnaître les symptômes. Je me répétais les modes opératoires sacrés en boucle, je m’immergeais dans des abîmes de contemplation amorphe pour m’extraire au mieux de la douleur brûlante que les spasmes feraient courir sur moi. Déjà, je la sentais et mes dents se serraient.
Depuis des jours que j’errais sans me rebrancher, j’étais affaibli au point de ne plus pouvoir tenir debout, mais je n’avais pas encore trouvé la solution pour reprendre des forces. J’en étais réduit à me jeter de couloir en couloir, m’effondrant peu à peu mais totalement incapable de dormir. J’encaissais des crises de convulsions monstrueuses, de plus en plus fréquentes et de plus en plus violentes.

La dormeuse secouait la tête doucement. Ses globes oculaires roulaient sous ses paupières, et sous le masque à oxygène, ses lèvres esquissaient des bouts de mots imperceptibles. Mes scalpels glissaient doucement le long de sa peau relâchée par les années de sommeil. Elle transpirait légèrement, sursautait de temps en temps.
Elle était atteinte de la plus grave pathologie qui soit : elle rêvait. Elle était en train de se laisser emporter par des voix qui la détournaient des commandements de la Néo-Inquisition. Elle se laissait fasciner par des prédateurs oniriques qui lui dévoilaient des visions chimériques. Elle se laissait volontairement dévorer par la maladie.
Dans l’Hôpital-Prison, les rêveurs étaient placés en quarantaine, en cellule d’isolement pour éviter de contaminer les autres dormeurs.
Mes lames s’enfonçaient doucement sous la peau, j’ouvrais de longues incisions parallèles dans sa chair. Le sang perlait doucement, noir et gras. Une odeur de viande pourrie environnait la couche de la rêveuse, et des escadrons de mouches l’encerclaient.
Elle n’existait plus pour la Néo-Inquisition, elle avait quitté les rangs des fidèles et s’était perdue dans la rébellion organique, l’hérésie somatique. Elle n’était même plus digne d’être comptée parmi les humains, elle n’était plus qu’un animal imbécile, subjuguée par une doctrine interdite dont je ne voulais rien savoir.
Mes scalpels entrèrent plus profondément dans le poitrail et l’abdomen de la rêveuse, et je sentis une résistance purement mécanique. Les muscles se contractèrent, la tête fut secouée de légers spasmes. Mes pinces-clamp plongèrent dans la fournaise de ses entrailles, écartèrent les tissus musculaires. Mes instruments s’activèrent autour du foie, le dégageant du diaphragme, ligaturant la veine porte, écartant les viscères grouillants qui se collaient contre l’organe rouge. A ce stade, la rêveuse suffoquait lamentablement, et le masque à oxygène ne pouvait rien y faire. Le diaphragme était sans doute percé et ses poumons comprimés par l’air qui s’engouffrait dans la brèche.
J’avais faim et soif et je ne pouvais plus retourner à ma cellule pour me rebrancher aux perfusions. Mais j’avais une manne à ma disposition. Pendant que j’entreprenais de dévorer le foie que je venais d’extraire, je suivais du coin de l’œil l’agonie de ma victime, et c’était comme si ses hoquets entraient en résonance avec celles du Christ et des mille martyrs. Je souris quand je vis les pupilles se dilater atrocement et le sang s’en retirer doucement.

… le psychisme des dormeurs infectés devient rapidement imperméable aux commandements de la Néo-Inquisition. Nous ne sommes pas encore en mesure d’expliquer ce phénomène, nous le constatons simplement. Il n’existe aucun moyen connu à ce jour pour l’inverser ni même l’enrayer. La lobotomie est pratiquée par défaut pour soustraire le malade à l’infection onirique. Ainsi les rêveurs accèdent au Néant et sont éliminés des rangs chaque jour plus nombreux des hérétiques…

L’ensemble du quartier où je rôdais était construit autour d’une immense usine à lobotomie. Une manufacture titanesque, grande comme une ville et structurée sur plusieurs niveaux de l’Hôpital-Prison. Toute une partie de cette superstructure était constituée par les cellules, parfois en rayons de ruche accessibles par de fragiles échafaudages, parfois alignées à perte de vue dans des couloirs aux proportions de cathédrales. Les coursives étaient plongées dans l’obscurité ou dans le clignotement permanent d’un éclairage artisanal, mais les cellules médicalisées étaient plutôt bien aménagées, presque propres. La totalité des occupants étaient des rêveurs. Je les voyais s’agiter dans leur sommeil, pleurer ou marmonner des bribes de phrases inaudibles. Certains tiraient sur leurs sangles dans leur sommeil.
Mais il y avait autre chose : ils puaient la maladie. Sans même entrer dans les cellules j’aurais pu les distinguer des catatoniques amorphes qui pourrissaient dans les autres quartiers. Je les sentais, ils exhalaient leur déchéance organique et psychique à dix mètres à la ronde. Ils étaient trop vivants, ils frémissaient, ils sursautaient au lieu de se laisser aller dans la saine apathie qui était le lot des autres dormeurs. Tout en eux indiquait leur anormalité, posture, mouvements, ils étaient les petits soldats de l’épidémie, les incarnations multiples de la maladie triomphante. Ils me faisaient peur, j’avais peur de les voir se dresser de leur couche devant moi, les yeux exorbités, et me hurler leur panique au visage. J’entendais presque les voix oniriques qui leur parlaient dans leur sommeil, les mots qu’elles leur chuchotaient, et je les sentais physiquement réagir.

Je ne comprenais rien à la structure de ce quartier. Je me retrouvais coincé dans des endroits illogiques, des tronçons entiers de bâtiments me surplombaient, tout ici était trop vertical. La plupart des coursives donnaient sur des monte-charges rouillés ou des escaliers. Sous les étages de cellules se trouvaient les complexes de l’usine proprement dite. L’immense salle séparée en stalles bourdonnait d’une activité fébrile de fourmilière. Des brancards grinçants poussés par des chirurgiens amenaient des rêveurs attachés jusqu’aux unités opératoires et le déposaient sur les tables d’opération. Là les aveugles induisaient l’anesthésie par injection d’hypomorphine grâce à leurs prothèses-seringues. Puis ils démarraient d’antiques appareils à anesthésie gazeuse toussant et crachotant, qui semblaient fonctionner à l’essence. Ces engins hors d’age emplissaient la pièce d’effluves irrespirables et d’un fracas qui couvrait aisément le grondement de l’Hôpital-Prison. Des pompes à gaz injectaient en rythme des flots d’hypomorphine volatile à des dizaines de rêveurs simultanément. Certains d’entre eux donnaient des signes évidents de terreur au moment de l’induction, ils esquissaient de vaines gesticulations pour s’extraire du contrôle chirurgical. Ils étaient comme des bêtes traquées, prises au piège, à qui on montrait le couteau de l’équarisseur. La lobotomie allait éradiquer leur capacité à rêver.
La Néo-Inquisition aurait pu se contenter d’euthanasier les rêveurs, mais telle n’était pas sa volonté. La vocation de cette institution était de garantir la persistance de la population de dormeurs. Elle devait soigner au mieux de ses possibilités les malades et les blessés. Et avant d’être des hérétiques, les rêveurs étaient des malades. Le bien-être et l’inconscience préservée de tous était l’objectif primordial de la Néo-Inquisition.

Mes frères chirurgiens portaient d’amples soutanes grises à capuche, souvent très usées, ou des tabliers de bouchers tâchés de sang séché. Leurs yeux étaient bandés ou cachés par des pansements dans la plupart des cas.Fasciné, je suivais leurs gestes mécaniques, plus ou moins appropriés.
L’opération à proprement parler débutait, que les rêveurs soient totalement anesthésiés ou pas tout à fait. Les chirurgiens disposaient des champs opératoires de tissu maculé. Les scalpels et les pinces se mettaient à courir avec une vivacité et une précision effrayantes sur la peau du patient.
Ils commençaient par une laparotomie, et ils implantaient un objet noir dans le péritoine, entre les viscères. Puis ils refermaient la plaie en suturant aussi vite que des machines à coudre. Ils désinfectaient avec un produit que je ne connaissais pas et du bout d’une pince, formaient le signe de croix sur la plaie.
Puis ils enserraient la tête du rêveur dans un cercle de métal noirci par les années. Ils repéraient une position précise sur le crâne grâce à une grille de stéréotaxie, et faisaient une petite incision en croix sur la peau. Un trou minuscule était percé dans l’os avec une sorte de bistouri articulé. Puis ils passaient une sonde par cet orifice et, injectaient un produit. La sonde était ensuite retirée, le trou bouché avec une pâte blanche et la plaie désinfectée et bénie comme auparavant.
L’opération de lobotomie était très répétitive et les chirurgiens travaillaient à la chaîne, avec un synchronisme hypnotisant. Les brancards défilaient rapidement, les chirurgiens étaient infatigables, c’était comme si leur programme d’instructions s’était emballé et qu’ils étaient en train de lobotomiser la totalité des habitants de l’Hôpital-Prison.

… le rêve est une forme d’infection virale dont nous ne pouvons cerner les agents pathogènes. Les malades atteints de cette infection très virulente s’enferment dans un monde onirique particulier, et deviennent sourds aux saints enseignements chimiques de la Sainte-Inquisition. Les rêves se basent sur une forme de prescience impure, une sorte de prise de conscience du dormeur de sa propre dégénérescence. Nous ne connaissons aucune solution efficace. La lobotomie reste le seul moyen connu pour limiter la contamination…

Les chirurgiens que je croisais ne tenaient aucun compte de ma présence. J’étais une anomalie, un monstre anormal, une aberration. Leur devoir était de me réduire à néant, de m’annuler ! Mais quoi que je fasse, j’étais incapable de les pousser à m’attaquer. Même lorsque je leur tombais dessus et les démolissais de mes lames, il ne faisaient pas mine de se défendre. Ils se contentaient d’agoniser misérablement alors que je m’offrais à leurs armes dévastatrices. J’en profitais pour décharger sur eux les mille pulsions de dévastation que les voix distordues faisaient naître en moi. Ils tentaient de ramper lamentablement vers leur objectif alors que je plongeais mes griffes acérées dans l’arbre de veines et de tendons de leur gorge. Ils vomissaient du sang et leurs gestes se désordonnaient, perdaient de leur ampleur alors que je les suppliais de se défendre et me détruire, d’éliminer l’anomalie systémique blasphématoire que j’étais devenu. Leurs membres ébauchaient des tâches chirurgicales sans rapport avec la situation, alors que je leur brisais l’échine et les dépeçais. Ils s’enfonçaient dans une mort trop humaine à mon goût.

Je restais de longues heures à contempler un chirurgien coincé contre des gravats qui avaient bloqué une coursive au cours d’un éboulement. Ses prothèses se posaient désespérément contre ce mur qui n’était pas sensé être là. Je détaillais sa tête rasée avec le code-barre tatoué derrière le crâne, les paupières cousues et cicatrisées l’une à l’autre depuis bien longtemps. Il était ce que je devais être, ce que j’étais appelé à être.

Rien à faire, je ne pouvais rien contrôler. Les convulsions me renversaient comme autant de chocs organiques et je geignais comme un damné. Une souffrance insensée me déchirait, me soulevait littéralement de terre pendant de longues secondes. Mes mâchoires se serraient à éclater et je donnais des coups de pied dans le vide.
Des bribes de commandements ineptes débités par des voix synthétiques me dévoraient de l’intérieur, explosaient en flashs noirs dans tout mon être, j’étais en train de devenir fou. C’était comme le chant dissonant de mille martyrs, un râle d’agonie global qui sourdait des murs.
Les convulsions me redressaient comme un pantin, m’arrachaient du sol. Je m’élevais dans un chœur panique de grondements abyssaux. Tout ce qui m’entourait prenait soudainement vie et me parlait d’une même voix, chaude et rassurante, j’embrassais ma servitude et beuglais ma soumission. J’entendais des coups sourds sous les tombes de plomb sur lesquelles j’étais recroquevillé.
Au fond de l’obscurité, là-bas, j’entendais le tumulte d’un troupeau d’animaux égorgés à la chaîne, le bruit des corps lourds qui s’abattaient au sol. Les murs se couvraient de sang. Je tendis mes mains et me laissai submerger. Le sang des martyrs. Le sang des martyrs.


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Je me laissais porter par des rêveries sans fin, m’enfonçais dans une méditation sinistre et répétitive. Je succombais à des pulsions de mort qui me laissaient effondré contre un mur, à attendre la fin. A chaque fois, aux dernières extrémités je me relevais, poussé par la faim et l’instinct de survie. Je tombais sur un dormeur et je me mettais à dévorer encore et encore, pris dans des orgies de désespérance dont je m’échappais fourbu et nauséeux, pleurant toutes les larmes de mon corps.

J’étais en train de tout oublier, une nouvelle fois, ma mémoire s’effaçait en quelques secondes comme une bande magnétique usée. Tout ce que j’étais, tout ce que j’avais été partait dans le Néant. Ce fut la voix multiple du Messie qui me tira de mon mutisme. Je ne comprenais pas ce qu’elle disait, elle se mêlait par instants de circonvolutions quasi-hystériques et de déviations vocales inhumaines. Elle m’appelait, m’enjoignais de me lever, et je reconnaissais l’entité qui m’avait attiré depuis ma cellule. C’était alternativement un chaos dissonant et un murmure imperceptible.
Fasciné, je me redressai, sans tenir compte de la douleur larvée, ni de la faiblesse qui engourdissait tout mon corps. J’étais debout entre des alignements interminables de tables d’opération, et je tournais lentement sur moi-même. Les voix du Messie venaient de partout à la fois. C’était son timbre chaud et rassurant qui se cachait sous les hurlements de bêtes sacrifiées des mille martyrs. Je collai mes poignets synthétiques devant mes yeux et me laissai guider.

= commentaires =

Tyler D


    le 07/11/2004 à 21:28:04
toujours en désordre :

on retrouve beaucoup de arch-nemesis : le narrateur qui se ballade et se perd chroniquement dans un dédale froid et bétonné, en décomposition, mais qui semble paradoxalement vivant (une tumeur!?), et dont l'organisation lui échappe...

les descriptions de l'hôpital sont bien foutues, on le visualise très bien, et l'atmosphère qui va avec. on sait pas trop encore, mais apparemment il est plus ou moins vivant.

le texte développe l'aspect anti-naturel de la religion : le rêve naturel est considéré comme un péché, mais on ne tue pas les pécheurs, on veut les convertir en les détruisant encore plus que les autres. La religion catholique fonctionne (a fonctionné) de la même manière.

ce qui frappe, c'est que le narrateur semble conscient de son conditionnement passé, mais il raconte ce qu'il était avec détachement.

tout ça ça me rappelle des trucs de ma vie, des moments où j'ai eu l'impression de me réveiller d'un long sommeil et où je me suis mis à comprendre les gens et la société. J'avais envie de gerber. J'ai dû trouver de nouvelles raisons d'être.

l'épidémie dont il est question dans un paragraphe en italique, c'est l'épidémie de sommeil, ou ça se rapporte à des évènements beaucoup plus anciens qui pourraient être à l'origine de la nouvelle humanité et de l'inquisition?





Lapinchien


tw
    le 08/11/2004 à 13:19:16
j'allais faire tout plein de compliments mais j'ai soudainement pris conscience qu'à la fin de la publication des sept épisodes l'image de mon edito sera out et qu'il faudra s'en recoletiner un autre...

sinon je conseille à tout le monde de relire cette partie en remplaçant le ch de brancher par un l.. c'est rigolo
nihil


    le 08/11/2004 à 17:00:08
Ca c'était pertinent...

Tyler D, je trouve ta vie vraiment passionnante. Ca te dirait pas de faire un article de 600-800 pages pour raconter ton enfance dans ses moindres éviscérations, euh je veux dire ramifications ?
Tyler D


    le 08/11/2004 à 17:53:12
bin ce serait plutôt 600 000-800 000 pages en fait.

même pour les fans comme toi, j'ai peur que ça fasse un peu long
nihil


    le 09/11/2004 à 18:03:29
Vazy vazy te gêne pas, je le lirai pas mais au moins ça aura fait un peu de mal à l'Amazonie, c'est toujours ça de pris.
Narak


    le 09/11/2004 à 19:01:07
Je vois pas ce que l'Amazonie vient foutre ici, on est sur le net...non, par contre se serait plus proche d'un génocide de pixels.
Lapinchien


tw
    le 09/11/2004 à 19:07:54
on pourrait même parler de génocide tout court... la bio de Tyler est surement chiante à mourir... Rien que le fait de savoir que c'est un Centralien me file l'envie de me flinguer
Narak


    le 09/11/2004 à 19:20:59
Sniffe du Smecta, tu verra ça ira tout de suite beaucoup mieux
Tyler D


    le 09/11/2004 à 20:46:37
le pire c'est que j'en suis à ma 8541è réincarnation et que je compte faire une biographie intégrale...
Narak


    le 10/11/2004 à 15:43:32
Réincarnation ? Comme un ongle ?





Ok, je sors moi aussi...
Aka


    le 17/11/2004 à 16:57:51
Texte 02 :
T’as toujours tendance à faire peur en début de texte : « J’étais perdu, condamné à errer à jamais dans ce quartier déserté de l’Hôpital-Prison, carcasse vide incapable de s’éteindre et qui se cognait inlassablement aux mêmes parois ». Non seulement c’est mal construit donc j’ai du la relire deux fois, mais t’as surtout des fois des envolées de lyrisme qui servent complètement à rien et qui du coup choquent. Ce sont quasiment les seuls côté chiants que j’ai trouvé à ce texte parce que tu as fait preuve de suffisamment d’originalité pour que même tes longues descriptions passent assez facilement.

Les explications sur le développement de l’Hôpital-Prison me semblent claires. J’ai d’ailleurs trouvé ça terrible. Mais j’ai lu avec beaucoup d’attention. Je ne suis pas sure qu’un lecteur lambda puisse tout saisir, alors que c’est assez important pour la suite.

« Ces plaques noires avaient quelque chose d’étrange, elles ressemblaient plus à des installations blindées qu’à de vraies tombes, mais j’étais incapable de comprendre pourquoi. » Ca c’est un truc que tu as tendance à faire souvent et qui est saoulant. J’appelle ça une fausse piste. T’as l’impression que c’est important et tu le gardes dans un coin de ton cerveau (à cause de la phrase « j’étais incapable de comprendre pourquoi »). Et en fait, la plupart du temps c’est une phrase qui n’entraîne rien d’autre. Ou bien l’explication est assez éloignée dans le temps pour qu’elle devienne inutile (dans ce cas précis d'ailleurs). Je pense que tu fais des textes suffisamment denses et compliqués pour jouer à répétition avec ce genre d’effet. « Je ne savais pas exactement d’où venait cette certitude, ni ce qu’était exactement ce « salut », mais je n’avais pas d’autre choix que de monter, c’était comme ça. » : c’est un peu le même genre.

Ca devient carrément de la torture avec le paragraphe suivant : « Mes idoles animales s’élevèrent une nouvelle fois. » Non, non, pas « une nouvelle fois », on ne les a pas encore vu. Alors je sais que ça peut être une figure de style, je sais que tu ne tiens pas forcément compte du confort du lecteur, mais du coup là, on a tendance à décrocher pour se creuser le cerveau, ou même carrément tout relire, plutôt que de suivre le texte.

Pas grand chose à dire sur la suite. On se laisse doucement porter par l’histoire de la dormeuse. C’est clair, c’est intéressant. Par contre, ça jure un peu avec un certain réalisme que t’essayes de garder. Ma première réaction a été de me dire, que quand tu dors, tu rêves, c’est physique, donc pourquoi le punir à ce point. Le côté un peu gore du cannibalisme semble de trop aussi. Ca fait gratos. Je me doute bien que c’est parce qu’il a faim, mais tu n’as pas assez insisté là dessus.

« L’ensemble du quartier où je rôdais était construit autour d’une immense usine à lobotomie. » Ah ? Moi il me semblait qu’il rodait près de l’endroit où il s’était éveillé vu qu’il ne peut pas s’éloigner trop longtemps à cause de ses branchements. Et cet endroit n’avait rien d’une usine à lobotomie. On commence à se perdre sur des détails alors que tes descriptions sur plus d’une page passent toutes seules. C’est dommage.

Le reste se passe à nouveau de commentaire. L’histoire défile bien, c’est clair, c’est bien écrit, c’est original. Encore une fois, c’est le côté très visuel de ton écriture qui m’impressionne. On voit vraiment ce que tu as dans le crâne. On n’a plus l’impression de lire, mais d’observer.

On commence par contre à avoir hâte de rencontrer les martyrs depuis le temps qu’on en entend parler sans rien en savoir.

« J’étais en train de tout oublier, une nouvelle fois, ma mémoire s’effaçait en quelques secondes comme une bande magnétique usée. » Encore un exemple de phrase qui laisse perplexe. Tout ? Une nouvelle fois ? C’est juste ce genre de conneries qui rendent parfois tes textes trop denses et donc chiants.

A la fin de cette partie, on commence à avoir beaucoup trop d’informations, surtout qu’elles sont toutes intéressantes donc on ne veut pas en laisser de côté. On a tendance à se demander « quand est-ce que ça commence ? » pour voir où tout ça va mener.
Lapinchien


tw
    le 17/11/2004 à 17:15:42
aka> On sent toute l'intensité dramatique des menaces de représailles de grêve du sexe dans tes commentaires... C'est beau l'amour
glin     le 17/11/2004 à 20:22:25
Oui et pour faire plaisir à Lapinou, je ne peux que lui rappeler que par action/réaction il y a aussi :
A la claire branlette
J'ai sorti mon poireau
Pour enculer Ginette
Sans lui faire de bobo.
Il y'a longtemps queue j'tencule.....

Allez va ne me remercie pas !
Aka


    le 17/11/2004 à 22:32:32
Lc > Si tu savais, il est bien plus sadique que ça.
Mill


site lien fb
    le 13/02/2007 à 15:12:42
Texte pioché au hasard. Bon cru. Yeeha!
J'aime beaucoup le style. Aka n'a pas tort concernant certaines figures de style, mais je trouve qu'on est ici dans un type de texte qui autorise certaines lourdeurs. On est dans Lovecraft et compagnie. C'est très beau.
Il y a un côté un peu statique, bien sûr, dû aux descriptions omniprésentes et à l'absence de dialogue, mais putain, quelle maestria. Bravo aussi pour le côté visuel : on se croirait au cinoche.
Faut que je me tape la série maintenant. Ca va prendre un peu de temps... En tout cas, merci pour ce très beau moment de lecture.

commentaire édité par Mill le 2007-2-13 15:18:10
Koax-Koax


    le 23/08/2009 à 18:03:24
Ce deuxième épisode commence de manière très directe, la progression s'achemine parfaitement, sans confusion dans le récit.
Le personnage commence à devenir plus "humain" qu'au début, j'aime beaucoup sa dualité entre raison et folie, entre instinct et sagesse...Les descriptions sont toujours géniales, le décor m'apparait de plus en plus clair.

Comme pour le texte précédent celui-ci, c'est encore écrit avec finesse et classe, la noirceur est impeccablement bien rendue, c'est très bon.

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