LEX5

Le 16/01/2006
-
par nihil
-
Rubriques / LEX
Le dernier épisode de la série, et comme il se doit, le bouquet final. Ceux qui voulaient de l'action seront servis, ceux qui préfèrent la psychose ne se sentiront pas lésés. Le hic c'est que tout ceci n'a rien d'original, au contraire c'est l'archétype du texte de pétage de plombs, rien qu'on ait déjà lu ou vu, et rien d'imprévisible. Mais ça claque dans tous les sens, pour ça y a rien à dire.
Je me lève au milieu des gravats de ma chambre. La désagrégation a pris une ampleur vertigineuse. Autour de moi, les parois de l’appartement se fracturent et tombent en poussière, l’érosion m’encercle, contaminant peu à peu toutes les zones saines autour de moi. Je vois le parquet se stigmatiser et ses lattes commencer à éclater, dévorant le tapis, les fauteuils s’affaissent. Au cœur même de la matière commence à apparaître une trame ossifiée avec comme des articulations bizarres qui se déplacent et se ramifient. Mon appartement en décomposition laisse entrevoir son squelette monstrueux. Les murs et les sols s’enflent de vertèbres et de cartilages bizarres, et leur émergence se fait au prix de la désagrégation du béton. A l’extérieur il pleut du sang.
Je me lève lentement et la couverture que je rejette est en lambeaux, la maladie se rétracte doucement. A la salle de bains, la faïence devient vivante, se parcourt de malformations et part en esquilles, je recule. Même les remparts de meubles que j’ai dressés entre moi et la chambre de Gabriella se hérissent de protubérances osseuses avant de se disloquer. Je manque de paniquer et de m’enfuir devant ce spectacle de fin du monde. Mais je me contient, m’impose le calme. Je dois me contrôler, prendre l’habitude d’errer dans un monde en plein morcellement, car je serai bientôt harcelé de toutes parts. Apprendre à survivre.
Je choisis des vêtements au hasard, ajuste le masque à gaz et les lunettes de soudeur, puis j’ouvre un sac à dos. J’y entasse pêle-mêle mon flingue, quelques fringues, une bouteille d’eau minérale et les disquettes où j’ai enregistrés les codes des systèmes de sécurité connus et de la documentation diverse qui pour la plus grande partie n’a aucun rapport avec la sécurité informatique. Je ne trouve rien d’autre à emmener.
Tout ce que je regarde est vide de substance. Sous la surface de normalité de ce qui m’entoure se cache un vide béant, un monstre de néant qui se débat et brise ses fragiles barreaux. Vides les immeubles qui se déchirent, vides les rues qui s’ouvrent peu à peu, vides les arbres recroquevillés, vides les humains amaigris et ternes. Des carcasses sans contenu. Il n’y a plus rien que des lambeaux éparpillés.
Est-ce une sorte de mécanisme de défense ? Un système immunitaire à l’échelle planétaire ? Est-ce que la désagrégation est une forme cyclopéenne d’inflammation hors de contrôle ? Dans ce cas, je suis le virus, c’est moi et moi seul qui suis visé par cette montée en puissance subite de la fossilisation. Le grain de sable dans les rouages. Je suis le seul corps étranger ici-bas, l’intrus qui grippe les mécanismes. Je meurs, tout s’arrête. Il me suffirait… Il suffirait de mettre le feu à cet appartement, il suffirait que je périsse au cœur des flammes…
Non. Je secoue la tête. Il faut que je me débarrasse de cette perspective, que je m’en libère. Je n’ai plus le loisir de douter, ni le temps de réfléchir. Il est trop tard, beaucoup trop tard, et l’échéance ne peut être ajournée.

Ma sortie définitive de l’appartement de mes parents est ponctuée par des rafales de coups de poing frénétiques, derrière la porte barricadée. Adieu.
___    

Le vent froid tourbillonne autour de moi, les réverbères déversent une lumière orange étrange sur l’aube. Je resserre l’un contre l’autre les pans de ma veste, rajuste le masque à gaz qui me serre trop le nez. Je ressens mon corps bizarrement, grand assemblage de ligaments et d’os qui se déplie maladroitement. Des rouages qui jouent difficilement, le poids de ma carcasse engourdie qui fait plier mes articulations, tire sur les tendons. Je suis attentif au moindre détail de ce que je suis.
Pas de bruit, sauf de temps à autre une voiture ou un bus dans l’avenue, derrière la haie d’immeubles noircis comme derrière un décor de théâtre clos. Je dérive vers le milieu de la rue encore déserte. Des bâtisses disloquées se dressent de part et d’autre de mon chemin, percées de meurtrières opaques.

Même les nuages deviennent compacts, s’immobilisent lourdement, leur teinte est terreuse, c’est un océan de boue qui me surplombe. C’est bientôt l’heure du rendez-vous. Je traverse le quartier, que la luminosité maladive recouvre d’une vie bizarre à peine évoquée. Au loin, un chantier de démolition étend ses tentacules sur les ruines d’immeubles informes, des nuages de poussière coagulée s’embourbent dans l’arrière-plan. Des câbles énormes circulent dans la fange canalisée en fondations inachevées. Sous la domination des grues noires, dressant leur ossature métallique dans le crépuscule, des pans de bâtiments en cours de destruction s’élèvent encore. Un grondement mécanique insistant, souterrain, fait monter des volutes de fumée. Sous mes yeux les immeubles tombent avec une lenteur déchirante, leur ombre glisse peu à peu sur moi.

Le squat est situé dans une banlieue minable, une zone industrielle presque désertée encerclée de terrains vagues. Un bâtiment noir comme une épave échouée, ancienne usine désaffectée qu’un début d’incendie avait laissé agonisante. J’avance vers la bâtisse principale. Le toit est détruit à cet endroit, seules quelques poutres noircies tranchent comme des arêtes sur le ciel trop lumineux. Des flammèches s’éteignent dans un brasero rouillé. Derrière la grille j’aperçois un fourgon gris sale. Celui qui nous servira pour braquer la banque.
Le bâtiment principal est très grand, noir, et a répandu un lit de gravats dans la cour autour de moi. Trois cheminées de brique s’élèvent comme des doigts noirs vers les nuages. Les fenêtres sont toutes brisées et tapissées de plastique.
    
C’est la fin de tout. Tout s’écroule autour de moi. Je me sens calme, paradoxalement.    

Dix-sept heures et quelques. La lumière du jour me donne envie de vomir. Elle se déverse comme de la cendre d’entre les poutres calcinées, au-dessus de ma tête, la présence des nuages coagulés la rend ondulante et fuyante. Tout le monde est arrivé : Marko et Yann discutent à voix basse, Derek et Ali trompent l’attente en réglant quelques derniers détails, vérifient l’inventaire et l’état des armes. Je reste dans mon coin, jouissant de l’isolement et de la semi-autarcie que me procure le port du masque à gaz et des lunettes de soudeur. J’ai l’impression d’être un somnambule, d’errer dans une réalité alternative. On ne s’occupe pas de moi, comme d’habitude. Je n’existe que dans mon cerveau malade. Ahahah.
Mon frère me secoue et me tire par le bras, je n’ai pas entendu le signal de départ. Yann s’installe au volant du fourgon et claque sa portière, Marko s’assied à ses côtés et nous autres à l’arrière. Un coup de clé, deux poussées d’accélérateur brutales et c’est parti. Derek distribue les armes, les munitions. J’accepte ce qu’on me donne sans broncher, réponds tranquillement aux questions, mais je me sens complètement ailleurs.
    
Aux alentours de dix-sept heures trente, Yann se gare près de la banque, de l’autre côté des arches. Ils sont tous morts de peur, je le vois, je le sens. Rien ne pourra plus les sauver, ils ont franchi un cap, un point de non-retour. Ils se la jouent avec leurs fringues noires et leurs gros flingues mais ce ne sont que des enfants au visage grêlé par la lèpre. Il me suffirait de leur décrire ce que je vois pour qu’ils s’effondrent. Ce ne sont que des faibles, qu’ils crèvent.
Derek et Ali descendent par l’arrière du fourgon, leur arme cachée sous les vêtements, et avancent vers la banque l’air concentré. Ils passent devant le vigile de l’entrée, une espèce de molosse au crâne rasé en costard, les mains croisées dans le dos. Ils entrent dans la banque.
Marko, du siège du passager, enfile une cagoule noire, respire un grand coup et porte une carabine à lunette à l’épaule. Je l’observe, fasciné, je ne perds aucun de ses gestes. Ce mec-là, c’est mon frère et c’est un étranger. Il s’apprête à tuer un homme, comme ça, il va franchir la ligne jaune. Je ne peux y croire.
Il tremble de nervosité, mais à cette distance il ne peut pas rater sa cible. Il relève brièvement la tête et fait un clin d’œil à Yann. Celui-ci restera dans le fourgon durant l’opération, avec un téléphone portable, pour faire le guet et préparer le départ.
Il y a un signal échangé, et en quelques secondes le vigile s’écroule, une balle en pleine tête. Yann donne une petite tape dans le dos de Marko.
A l’intérieur de l’agence, on perçoit un tumulte de détonations, de cris, de meubles bousculés. Ali et Derek sont en train de prendre le contrôle de la situation. C’est le moment convenu : mon frère et moi courons vers l’agence. Marko attrape le cadavre du vigile, bizarrement affaissé sur son côté contre les marches. Il le traîne par les aisselles à l’intérieur de la banque. Je le vois accomplir ces actes irréels, interloqué. Je ne crois pas que, jusqu’au dernier moment, aucun de nous a cru que nous allions le faire vraiment. Marko referme derrière nous, bloque la porte d’entrée et abaisse les stores. Là-dedans, la frénésie est à son comble, ça me fout sur les nerfs et la peur ressurgit en moi. Les braqueurs se déploient autour de la salle principale, hurlent des ordres, menacent. Les forces tectoniques s’éveillent peu à peu, à mille kilomètres sous moi. Je reste pétrifié, au centre du cheptel d’otages braillant, la tête baissée. Je sens leur putain de regard de bêtes courir sur moi, sur mon masque et mes lunettes opaques. Dégueulasse. Je ne veux pas qu’ils me voient.

C’est un silence stupéfait qui a succédé aux cris et à l’agitation. Tout le monde est couché au sol, rien ne bouge. Le vigile du hall, fusillé à bout portant par Ali, repose dans les bras d’une jeune femme agenouillée sur la moquette, son crâne bousillé rejeté en arrière. Le visage et le chemisier de la fille sont maculés de petites taches rouges. Derek gronde des consignes aux employés pendant que Marko arrache les caméras de surveillance de leur socle.
On me pousse vers le bureau d’accueil, où je prends la place d’une employée. Je dois utiliser le terminal pour neutraliser le système d’alarme. C’est ce qu’on m’explique. Les autres encerclent la salle. Ali rassemble le bétail, Derek s’occupe de faire sortir les employés qui se terrent encore dans les bureaux. Marko va faire un signe de derrière le store à Yann pour lui indiquer que tout se passe comme prévu. Une petite fille pleure bruyamment et sa mère la serre contre elle. Moi, je suis en plein cauchemar, il y a des démons qui sortent de partout.
- Ca va aller ? me lance Derek pendant que je scrute la gamine. Je hausse les épaules.
- Je peux pas désactiver le système d’alarme à partir de ce poste.
Ca c’est évident, je ne sais même pas comment passer le mot de passe.
- Mais il ne s’est pas encore déclenché ?
- Je suis pas sûr. Normalement non, à moins que quelqu’un ait appuyé sur un bouton quand on est arrivés. Faites cracher à un employé de quel poste ça se désactive, cette merde.
Derek s’approche de la fille assise par terre, elle est très pâle et sa mâchoire inférieure tremble, ça me dégoûte.
- T’as entendu la question ?    
Il approche le canon de sa gorge, elle marmonne d’une voix affolée :
- Le terminal du Directeur, le bureau... le bureau au fond de ce couloir.
Je me lève et me dirige vers la pièce en question.
___

Dix-sept heures cinquante-sept. Je fixe l’heure donnée par ma montre. Je fais le tour du bureau sans m’arrêter, je m’agite, je secoue la tête. Un vrai bureau de directeur, vaste, aéré. Un fauteuil de cuir, un bureau de je ne sais quel bois à la con, un PC récent qui ne sert jamais à rien. J’essaie de me concentrer sur le système d’ouverture, mais il dépasse de loin mes compétences, et je n’ai pas la moindre idée de la marche à suivre. Je renvoie de plus en plus brutalement Marko qui vient aux nouvelles toutes les cinq minutes. Je retourne m’asseoir sur le fauteuil, me relève une nouvelle fois, déambule dans cette cage de verre et de placoplâtre. La colère monte, je n’arrive plus à gérer cette foutue mascarade, cette parodie de braquage sérieux dont je suis censé être un élément-clé. Comment peuvent-ils être assez cons pour y avoir cru ? Je sais que c’est de la connerie, tout le monde le sait, mais ça ne nous dispense pas de devoir jouer la comédie. Je passe une main sur un mur porteur, dont le béton s’effrite déjà dangereusement. La maladie est profondément ancrée, et je sens une sorte de structure osseuse articulée sous mes doigts. J’essaie de tirer dessus, mais une avalanche de gravats me dissuade de poursuivre ma tâche de démolition. Marko entre, toujours la même question, il me voit la main dans le mur, je ne réponds pas.
On se regarde un instant en silence. Je sais ce qu’il pense. Il veut me demander ce qui se passe réellement mais il a compris qu’il est déjà trop tard. Il s’abstient : tant mieux pour tout le monde.

Il y a comme un sifflement dans ma tête, je lève les yeux vers le plafond éclaté de toutes parts et le sifflement monte dans les aigus. Je détache un instant les lanières de caoutchouc du masque à gaz, ma bouche grande ouverte happe l’air vicié. Des poussées d’adrénaline me poussent à fuir, n’importe où, me cacher, disparaître, il faut que je m’arrache de ce guet-apens de merde. Mais les choses ne sont pas si simples. Les bras croisés contre ma poitrine, je parle aux murs, et ils me répondent avec la voix de Gabriella, multiple et hurlante. Comme si, là aussi, elle était juste derrière la paroi. Ridicule. Même moi je me rends compte de la stupidité de ce qui m’arrive. On m’accuse, on me hurle ma condamnation. Cette horrible sensation de vie gonflée, gorgée de sang, monstrueuse, en moi et tout autour de moi. Je suis encore vivant, mais pour combien de temps ?

Un calme tendu s’est instauré dans la salle principale. Le silence s’est abattu sur la pièce, on n’entend plus qu’une symphonie dissonante de respirations haletantes et de sanglots réprimés. Les braqueurs ont tiré les cadavres des vigiles dans un bureau, hors de la vue du bétail.
Je fends la foule, le regard en l’air. Les néons laissent flotter une lueur glaciale, toxique, dans la salle. Le sol tourbillonne sous moi, mouvant et enragé. J’ignore les gesticulations de Derek, près de moi. J’enfonce le canon de mon arme dans la gorge d’un otage au hasard, et je tire, deux fois. Son corps se rejette en arrière et se vide laborieusement d’un sang noir et compact. La détonation est comme un coup d’arrêt à la folie proliférante de mon environnement. La panique s’enracine dans les rangs, les braqueurs se déploient. Je montre les dents, claque des mâchoires.
- Il est fou ! Seigneur, sauvez-nous, il est fou !
Demande donc de l’aide à ton dieu, ce n’est pas lui qui te sortira de là. Aujourd’hui on me traite de fou, en d’autres circonstances, on me louerait comme un prophète parti en guerre. Mon souffle, alourdi par le masque à gaz, plane sur la salle, captant l’attention de tous. Ces choses frêles avides de soumission, qui ne vivent que pour s’agenouiller. Qu’ils crèvent, ils n’existent pas. Ils ont peur de moi. Les braqueurs aboient comme des loups pour maintenir l’ordre, faire refluer les otages vers le fond de la salle. Je m’accroupis et je gronde, je veux qu’ils se taisent. Des bousculades autour de moi. Que cela cesse. Je refuse leur existence, à tous. Mais ils continuent de larmoyer et de gémir comme des putains d’esclaves. Derek me bouscule, m’enjoint de reculer, je me dégage de son étreinte.
Je me dirige vers un autre de ces monstres pourris. Des veines cartilagineuses se convulsent sous la peau, des câbles annelés devenus fous, la peau prête à éclater comme de la faïence sous la tension. Ses mains sont atrophiées et ne laissent plus que des moignons poussiéreux entre le coude et le poignet. Saloperie. Je pose mon flingue entre ses yeux mangés par la lèpre. Bête aveugle, sans visage. Bam, bam. Ca se débat, ça lutte contre la mort, ça agite ses putains de bras atrophiés dans ma direction, et moi, ivre de mort, je reste sans bouger. L’odeur de la poudre pénètre même les filtres de mon masque. J’attends quelques secondes, pétrifié, mais ça ne s’arrête pas. Crève, mais tu vas crever ? Je tire encore deux fois, sa tête est emportée. Les convulsions cessent d’un coup, je respire mieux.

Je prends le corps dans mes bras, sans me préoccuper des abrutis qui cavalent autour de moi. Au cœur de la confusion, je me dirige vers le bureau du directeur de l’agence. Je balance le cadavre léger comme une plume sur le fauteuil de cuir. Il y a un cutter sur le bureau, je le saisis et d’un coup je me sens plus en sécurité. Je fais tomber les loques de la fille de ma lame, mettant à nu la peau terne, usée. Je découpe la peau qui s’écarte difficilement et part en poudre boueuse. La lame usée glisse entre les seins, vers la gorge. J’enfile la pointe du cutter de plus en plus rageusement au travers des abdominaux, j’arrache sans ménagement ce qui me barre encore le passage. Enfin j’ouvre cette saloperie de bide en grand et je vois. Le ventre est vide, aucune trace d’organes, la cavité est emplie d’une sorte de bouillie sombre, coagulée. Je cherche en vain les intestins, les reins, l’aorte : il n’y a rien. Je regarde la poitrine, et les côtes sont trop fines, fragiles, comme creuses. Je les fais voler en éclats d’un simple coup de poing, et le thorax n’est pas plus plein que le ventre. Putain de putain de putain. Je me redresse, fait tourner le fauteuil sur son axe pour ne plus la voir, cette momie éclatée sans contenu. A l’intérieur elle est vide. Je le savais mais je me réfugiais encore derrière un rempart d’incertitude. Je suis pris au piège d’une angoisse vertigineuse. Mes pires cauchemars se concrétisent dans cette boue inerte qui tombe laborieusement du ventre du cadavre.

Derek et Ali débarquent dans le bureau, ils hurlent, tonnent, mais je ne m’occupe pas d’eux. Je fais tourner le fauteuil portant la chose, lentement sur lui-même. A chaque rotation, c’est comme si j’entrais dans le bide pourri du monstre. Il est là, plus là, il est là, plus là. Ali me bouscule violemment, je me vautre par terre. Je le regarde me surplomber, prêt et résigné à me faire savater à mort. Arrivé de nulle part, Marko intervient et colle un grand coup de crosse sur la nuque d’Ali.

Et les minutes passent comme des secondes, le monde est devenu fou. Je ne comprends pas que je sois le seul à m’en être aperçu. Je regarde la rue entre deux lames du store et je vois, de l’autre côté des arches, le pare-brise du fourgon devenir rouge. Yann vient de prendre une balle en pleine tête. Déjà s’élèvent les silhouettes noires des tireurs d’élite sur les toits de la rue d’en face. Les bagnoles des flics arrivent et des nuées de sirènes s’abattent sur l’agence. Les choses se mettent en place. Je ne tiens aucun compte de la confusion qui s’ensuit, les murs explosent autour de moi. S’élèvent des anathèmes incompréhensibles, hurlés au mégaphone entre deux larsens, à l’extérieur.

C’est foutu. Plus d’espoir de guérison, fini, foutu. J’en suis malade de colère. Livide et les mâchoires serrées. Est-ce que je dois me laisser submerger par le désespoir, cesser la lutte, et m’abîmer dans une attente morbide pendant que mes organes pourrissent ? Est-ce que je dois fuir et me terrer dans la boue du monde en attendant la fin ? Que dalle : je crèverai dans un bain de sang brûlant et d’os éclatés, je veux que la dernière image imprimée sur mes rétines soit celle de mes ennemis tombant avec moi, un putain d’holocauste, après et seulement après, m’enfoncer m’enfoncer m’enfoncer m’enfoncer m’enfoncer m’enfoncer.

« Gabriella. Je sais que tu as compris ce que je ressentais. Je sais que j’ai pu te montrer l’horreur viscérale cachée sous la peau du monde. Je sais que tu as vu ce que je voyais, que tu as été la seule à me comprendre. Tu n’avais rien demandé, tu as souffert en vain, et malgré cela, tu ne m’en as pas voulu. Je sais que tu as vu la vérité noire, par mes yeux. Tu es la seule qui m’ait cru, qui m’ait fait confiance. Et tu l’as payé de ta vie, alors que j’aurais dû être la victime. J’ai été lâche et je t’ai abandonnée, j’ai été incapable d’éradiquer le mal dans l’œuf. Pardonne-moi. Pardonne-moi. Je sais que tu m’accompagnes où que j’aille. »

Je retourne dans la salle principale, et je tire sur un gamin. Je regarde l’étincelle de folie naître dans les yeux de sa mère, l’océan de souffrance. Saloperie de chienne à qui on enlève son chiot. Derek se jette sur moi :
- Arrête, putain, arrête ! Tu vois pas que c’est foutu ?
Je le regarde une seconde, puis l’écarte doucement du bras. Je sais que c’est foutu, sale con. J’enlève mon masque, mes lunettes de soudeur. Je n’ai besoin de rien. Immonde reptation, les mille bras d’un monstre d’os, explosion squelettique difforme. Putain de merde. Tout laver, nettoyer, aplanir, et repartir sur de nouvelles bases.
Je me mets à flinguer les otages méthodiquement, les uns après les autres, ils n’ont même pas un geste de révolte ou de fuite. Ils attendent leur sort, résignés. C’est mieux pour tout le monde. Derek tente à nouveau de s’interposer, je lui fais subir le même sort que ses frères de misère. Il ne vaut pas mieux que ces lâches. Alors que je me redresse, les cadavres se mettent à pleurer des larmes de boue et se convulsent, leur squelette se déforme brutalement sous le voile de peau en lambeaux. Dans les murs, les armatures de poutrelles métalliques s’agrandissent et sortent de leur gangue, des articulations naissent entre elles et créent des membres lourds qui se tendent maladroitement vers moi. Putain de mécanique infernale qui refuse de s’enrayer. Des flashs de panique pure s’allument en moi. Une fusillade éclate, aveugle et destructrice, et d’autres otages tombent. La baie vitrée explose sous les balles des fusils d’assaut du commando d’intervention. Des ombres plus noires que la nuit, encagoulées, émergent des vagues de fumée lacrymogène, on se replie comme on peut vers le fond de l’agence. Marko tire au hasard de derrière un pylône. Je l’entraîne avec moi, mais il ne peut plus s’arrêter. J’arrive à le tirer jusqu’aux pièces du fond et il m’observe droit dans les yeux, un rictus bizarre aux lèvres. Il me toise de la tête aux pieds.
- C’est Gabriella hein ? C’est ça hein ? C’est à elle que tu penses ? On avait pas le droit de te le dire pour éviter les complications. J’ai toujours hésité, mais je me suis toujours tu. Ca arrangeait tout le monde que tu la crois morte. Et merde, j’avais aucun intérêt à te le dire de toutes façons. Elle a été placée en famille d’accueil après l’incendie. On m’a même emmené la voir pendant que t’étais à l’hôpital. Et merde, quelle connerie.
Il ricane alors qu’on entend les mouvements du commando d’assaut plus haut dans le couloir.
___

A vingt heures vingt, j’ai descendu un de leurs esclaves. Trois coups, les chocs successifs faisant gémir les articulations de mon poignet. On est sortis par derrière avant que les autres connards nous débusquent. Ces putains de flics sont incapables de ralentir ma course de mort, plus rien ne peut m’arrêter. Tout ce qui se trouve autour de moi est emporté par ma rage dévastatrice. Les arches de béton basculent dans un cantique de mort et les gravats sont repoussés loin de moi par une force invisible. Le quartier est ceinturé de barrages, mais il n’y a personne pour les garder et tout le quartier est comme désert.

A vingt heures quarante, les choses mortes ont à nouveau envahi les routes, sans pouvoir nous freiner.
Marko me suis sans un mot depuis qu’il m’a donné l’adresse de la famille d’accueil de notre soeur. Je prends son arme dans mes mains et sans le regarder je la retourne contre lui. Je vide mon chargeur dans sa poitrine. Je l’abandonne agonisant et gémissant dans son putain de sang vicié, en pleine rue. Quelle importance ? Des gravats qui glissent peu à peu vers moi pour m’emmurer vivant.
Des formations de pigeons aux ailes squelettiques s’élèvent silencieusement, comme des anges dans le chaos.

A vingt-et-une heures trente-cinq, deux bagnoles de flics passent à quelques mètres de l’endroit où je me trouve, je ne cherche pas à me cacher, ils peuvent venir. Je tire sur un mec dans une bagnole arrêtée au feu. L’asphalte se fracture sous mes pas, la zone noire s’étend, tout autour de moi. La guerre totale, des passants s’enfuient, incapables d’appréhender la portée des événements. Des sirènes de flic claquent dans le lointain. Ils tentent de déployer des barrages dans mon sillage de mort, en vain. Ma présence virale fait déborder les fleuves et chuter les obstacles. La zone noire. Comme l’onde de choc d’une bombe atomique. Ca s’étend doucement, et tout s’efface. Tout s’annule. Dévastation concentrique. Les lourdes canalisations qui constituent le réseau sanguin de la ville font surface lentement en fracturant les rues et les trottoirs. Des échines effrayantes apparaissent et emportent des pans de bâtiments, privés de charpente, dans leur chute. Des choses anciennes qui se cachent là-dessous, et remontent à l’air libre. A vingt heures cinquante, je tire sur un flic. Je ne sais pas si je le touche ou non.

Perdu dans des décombres ravagés par ma folie galopante, je traverse des parcs dévorés par la lèpre. Un vent moribond me fouette. Mes forces déclinent à une allure effrayante, mais j’avancerai jusqu’à la fin. Je sens hurler en moi un fracas de rage insupportable. Je suis la Maladie et l’Antidote, la menace sourde de l’abîme insondable.

A vingt-deux heures, je flingue quelqu’un au milieu de plusieurs dizaines d’hommes et de femmes qui fuient le désastre, et puis, pris de panique je tire dans le tas pour que les hurlements cessent. J’entends la voix de Gabriella qui me réconforte et me guide. Me guide jusqu’à elle. Sèche tes larmes. Bats-toi jusqu’à la mort. Sa voix rayonnante. Ses yeux immenses. Putain.
Des quartiers de béton s’arrachent de la route et s’élèvent vers les cieux boueux, entraînant de larges portions de canalisations. Tout un monde souterrain mis à nu, les ruines labyrinthiques d’un univers caché en train de s’éteindre. Des tranchées se creusent autour de moi, des gens tombent. Je me mets à tirer sur tout ce qui bouge, sans retenue.

A vingt-deux heures quinze, j’arrive devant l’immeuble curieusement sain, exempté de la ruine qui s’est abattue sur le monde. Ses abords rayonnent d’une vitalité bienfaisante. Rien ici ne pourrit, et rien ne meurt. J’entre en trombe, me faufile dans la pénombre jusqu’à l’appartement. Je ne suis jamais venu, mais je me laisse porter par le mouvement jusqu’à la bonne porte. Je frappe longuement.
De l’autre côté du battant, une voix dure qui me parle. Je lui réponds d’une voix blanche, sans savoir ce que je dis. On me dit d’attendre. Une seconde de silence précaire, instable. L’ultime seconde avant le bombardement.

- Oui ?
Et d’un coup, je sens les flammes sur moi.
Un sifflement brutal qui couvre le bruit de nos respirations, des jours et des nuits ont passé depuis que ce sifflement lancinant est apparu, mais au début ce n’était que dans ma tête. L’odeur du gaz qui s’échappe. Et qui vous prend à la gorge, alors vous arrêtez de respirer, puis vous vous habituez, et tout continue. Votre organisme s’adapte. La circulation d’air est bonne et le gaz ne sature pas l’atmosphère. Chaque chose est en place.
Et le souffle, soudain. Non, pas encore, pas tout de suite. Mon coeur rate un battement chaque fois que je casse une allumette. Saloperie de merde. Je tremble. Alors ma petite sœur, Gabriella, s’impatiente et me prend la boîte des mains. Elle recule d’un pas et me sourit. Tire une nouvelle allumette de la boîte, l’appose sur le grattoir. Et frotte. Crac.
Le souffle, soudain. Le souffle de Dieu.
Et d’un coup, je sens les flammes sur moi.

La porte s’ouvre lentement, et c’est une adolescente de seize ans, aux traits tirés et aux cheveux noirs en bataille qui se trouve derrière. Petite chose éteinte, sans force, au regard fuyant. Elle est engoncée dans une grande chemise à carreaux d’homme sur un jean déchiré. Quelque chose se casse en moi. Je la regarde, je ne peux rien dire. Je ne la reconnais pas. Elle danse d’un pied sur l’autre, se mord les lèvres. Dans l’obscurité derrière elle, la voix étrangère lui enjoint de faire vite. J’avance d’un pas, mais elle recule, effrayée.
- Ecoutez… Je crois pas que ce soit une bonne idée. Je préfère ne pas avoir à revenir sur… tout ça… J’ai dû faire beaucoup d’efforts pour oublier et accepter. J’ai dû voir un psychologue durant des années, j’ai eu un traitement… En fait, je l’ai encore. Je veux pas replonger là-dedans, c’est trop douloureux. C’est gentil d’être passé, vraiment euh… Je comprends complètement, mais je préférerais qu’on oublie le passé. D’accord ? D’accord ? Vous ne reviendrez pas ? S’il vous plaît. Ne revenez pas.

Il faut pardonner. Pardonner puis tout oublier. Ce n’est qu’à cette condition que le monde pourra continuer de tourner. Cesser le combat et enfin se reposer, oui se reposer. Rien de tout ceci n’existe. La ruine, la désagrégation, le néant, obscur et insupportable qui se cache sous la peau du monde. C’est comme un gosse qui invente des méchants, et qui s’invente des super-pouvoirs pour les combattre. Je m’éloigne de l’immeuble qui a abrité mon ange, ma petite soeur, lentement, à travers un parking désert bordé d’arbres morts. J’avance les yeux fermés, les bras ballants. J’essaie de pleurer. Je m’arrête, lève les yeux vers le ciel bouché. Puis les ferme. Mon poing serré sur la crosse de l’arme de Marko s’ouvre, doucement, et elle tombe au sol, sans bruit. Je tombe à genoux.
La Zone - Un peu de brute dans un monde de finesse - http://www.lazone.org/