Moi, Jean

Le 06/09/2007
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par Slashtaunt
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Thèmes / Obscur / Litanie
Du psychopathologique ou assimilé, plutôt bien écrit, confus (donc réaliste, enfin j'imagine). Pas franchement d'intrigue à signaler, c'est une tranche de vie à propos d'un demeuré à l'agonie. Une espèce de litanie étrange et glauque. Même si y a pas d'images qui tapent en plein dans le bide, c'est plutôt agréable.
Le médecin.
J'ai entendu le médecin venir, avec sa blouse blanche tachée de rouges, soucieux. Il transpirait beaucoup, il suait. Il était blanc lui-même. Il m'a demandé de ce que j'avais et j'ai ris. Ca m'a fait mal à l'estomac. Il s'est approché de mon oreille et m'a dit: "Jean?"... avec une voix suave, sensuelle.
Je suis fiévreux. Mes yeux brulent mes orbites. Mes muscles se contractent seuls.
Je m'engouffre dans le verdict, alors ça me fait peur. Je saisis les tranches du matelas. Je serre de toutes mes forces. J'ai peur de pas. Des spasmes secouent mon corps Et j'avance plus loin, plus profondément. Ca n'a pas de fin. Je serre tout ce que j'ai. Le lit se renverse.
Et plus rien.
[...]
Quand je suis parti en Algérie on avait de belles tranchées, mais pas assez de nourriture. On a tué, on a massacré, ça faisait des protéines. On était payés pour ça. L'argent tuait à notre place, à vrai dire. On n'y était pour rien dans toute cette angoisse de la mort. Les tranchées étaient noires comme du charbon.
Même, au cinéma avant, quand on voyait ces mers humaines. Ces mers tendues, pleines de vagues rigides, avancer inexorablement vers l'Ouest. Même là, c'était en noir et blanc. Comme la Croix, musicale, ou pas, en gamme, ou non, et la basilique St-Pierre.
Quand je suis rentré, quand je suis revenu, rentré, j'étais content. La ferme était là, j'ai presque content, en fait. En rentrant j'ai vu Papa qui tirait la langue, l'air surpris, à quelques centimètres du sol, aidé par un noeud. J'ai du avoir de la peine.
Depuis, les visiteurs, ils partaient avec du plomb dans le derrière, parce qu'il fallait que je sois faché, et qu'un fusil c'est un non-retour.
Puis Maman est tombée malade. Ca allait beaucoup mieux, et elle est morte. Mais on l'aimait trop, alors avec ma soeur on l'a laissée sous l'escalier, parce qu'elle aimait bien le tambour.
[...]
Et maintenant, là, c'est moi. Je vois et comprends tout, pourtant je le cherche encore. J'ai vu un phoenix renaitre de ses cendres, et re-mourir. J'ai du vivre longtemps. Je vois maintenant, j'occulte. Vérité, elle vit pas. Mais vois la je. Et c'est dire. Tout le temps. A toujours. Sans histoire. C'est absurde. Une leçon! Faudra que j'écrive ça. Faudra.
Je cherche au plafond. Partir sans? Et la Bête alors, aux trois cornes d'argent avec son museau de cuir, qui fume par les naseaux, avec sa gueule torturée. Celle de l'Apocalypse. Napoléon? Niet! Goethe! Les prêtres. Et toujours plus de lumière, ne t'en fais pas.
Parfois je vois moins bien, je vois comme j'ai jamais vu.
Le voilà!
Ca serait lui? Ce point noir, sur la poutre?
Une jambe. Absurde. Paradoxe. Il est venu!
Deux jambes. Rimes. Vers. Lyrisme final!
Je suis enfin debout sur le lit, je le détache, lui, le clou. Et je m'écroule par terre. Le sol subit mon pupitre d'écolier, mais avant c'était pas ça. Je grave ma tête, ce qu'il y a dedans, en entier. Ca me prend des siècles. Et je finis. Le clou est rouge. J'ai pas mal.
La Vérité est en noir et blanc, rien d'autre ne peut être juste. Le Noir et le Blanc. Les paix, les guerres, les génocides, les balles, l'information. Pirouette.
C'est blanc, noir.
Plus noir quand même.
Je m'allonge.
Ma soeur vient me mettre des choses dans la bouche. Pour vivre? Plutôt vivre. La vérité, c'est la cime. Je tombe.
Ma tombe? Jeannot le Fou.