Le Cante Jondo de Juan

Le 03/01/2026
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par Arthus Lapicque
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Thèmes / Obscur / Fantastique
Le récit, d’une richesse poétique saisissante, tisse avec brio une fresque andalouse où le duende de Lorca s’incarne dans la figure rebelle et mystique de Carmen. La narration, vibrante et sensorielle, entrelace subtilement la douleur, la mémoire et la communion charnelle avec la terre, portée par une prose rythmée qui évoque le cante jondo lui-même. L’évolution de Carmen, de fillette blessée à déesse dansante sous l’orage, transcende les superstitions oppressantes du campement, révélant une héroïne dont la liberté défie les jugements. Le lien entre Carmen et son taureau, chargé de symbolisme, ancre le récit dans une dimension à la fois charnelle et spirituelle, où la cicatrice devient un emblème de résilience. Cette œuvre, par sa densité émotionnelle et sa puissance évocatrice, célèbre l’essence indomptable du duende, faisant écho à la tradition gitane tout en explorant l’universalité de la révolte et de l’appartenance.
« Le duende agit sur le corps de la danseuse comme le vent sur le sable. »
                                                                                 Federico Garcia Lorca

     La terre andalouse n’a plus d’odeur pour Carmen. Un taurillon furieux lui aurait dévié la cloison nasale en la piétinant, sauf qu’elle ne se souvient de rien excepté un éblouissement et ses oreilles qui sifflent.
     Heureusement, son grand-père Juan chante cette histoire avec duende, la brodant si bien au fil des ans que la petite gitane devient l’héroïne d’un cante jondo à chaque repas de famille.

     Cette plaie béante en plein milieu du front, comme un croissant de lune rouge, l’alita presque un mois dans sa roulotte. À la vue de l’astre sanglant, les Anciennes se rappelant que la fillette avait tué sa mère en couche en tirèrent des conclusions funestes : la petite gitane n’était qu’un oiseau de malheur. Quant aux gamins du campement, ils vinrent tous l’admirer en file indienne et en déduisirent que Carmen serait défigurée à vie.
     Mais la fillette ne s’embarrassa pas d’une frange, et en blanchissant, la cicatrice ne fit qu’épaissir l’orage au fond de ses yeux noirs. Noirs comme ses cheveux et la terre du jardin. Terre prodigue que Carmen ne peut plus sentir. Alors que le fumet de la marmite pleine de légumes bouillonnant sur le feu, la sueur acide de son ainé Diego avec qui elle partage le lit, l’haleine goudronneuse de son grand-père qui imprègne les rideaux jaunis… nulle autre odeur ne lui échappe.
     Juan prétend que sa petite fille a perdu son duende ce jour-là - tandis que, par une étrange coïncidence, leur campement s’enracinait définitivement en ces lieux - et c’est vrai que Carmen ne sait plus chanter.

     La fillette aurait mordu la patte avant-gauche du jeune taureau jusqu’au tendon lors de l’accident, enfin, Juan étant le seul à avoir assisté à la scène, et surtout parce que le cante jondo varie selon les saisons, la vérité a perdu tout fondement, sauf les traces de dents qu’on peut encore distinguer sur le pâturon de la bête.
     Ce qui est certain, c’est qu’aucun ne reprocha ses blessures à l’autre, et durant leur convalescence, dans son enclos face au campement, le taurillon grattait le sol de sa patte infirme dès qu’il attrapait le regard de la fillette derrière ses rideaux jaunis, alors qu’elle, malgré la bande imbibée de sang autour de son crâne à vif, en riait aux éclats.
     Remise sur pieds, Carmen rendait régulièrement visite à celui qu’elle baptisa Busquito, sans jamais oublier de lui offrir un bouquet d’herbes choisies, puis elle lui parlait à voix basse, et Busquito, en ruminant, semblait l’écouter avec attention, comme un parfait confident.
     Depuis, en contrepoint du cante jondo de Juan, les Anciennes ne cessent de tisser de mauvais présages, soutenant que le sang de la fille maudite et celui du taurillon se seraient mêlés. Si elles savaient que chaque nuit, l’adolescente profite des ronflements de son grand-père et de son frère pour se glisser hors de la roulotte et rejoindre son ami.

     Juan peut bien l’interroger sur les ecchymoses, griffures et autres écorchures qui se multiplient sur la peau de sa petite fille, elle reste muette. Il accorde sa guitare en soupirant sous son nuage de fumée bleu.
     Diego bouillonne, la terre est trop sèche et sa sœur l’insupporte. Il évite son regard, surtout depuis qu’elle a massacré sa chevelure avec un coupe-chou, sa belle chevelure noire qu’elle tenait de leur mère. Maldita niña ! Si elle n’était pas née, Elle serait en vie. Et la pluie qui ne vient pas. Sa rancœur déborde.
     Carmen crispe les paupières, pense fort à Busquito, la danse de cette nuit, la lune en sourire, les chardons qui lui piquent les mollets. Elle a compris que la nudité la rendait plus agile. Désormais, elle ira nue.

     La poitrine de Carmen l’oppresse quand elle repense au banquet.
     Son refus de manger de la viande excita les Anciennes qui guettaient chaque nouveau caprice du démon pour fignoler son portrait maudit. Diego les fit rire en annonçant qu’au prochain banquet, on saura si Busquito a meilleur goût.
     Juan interpréta son cante jondo avec duende mais la petite gitane en avait marre de sa propre légende et de toute cette hypocrisie. Elle attendit le coucher du soleil et la fin de la fête pour danser une dernière fois.
     Sa poitrine s’ouvre enfin lorsqu’elle aperçoit son ami sous le ciel noir, grattant du sabot, impatient de danser lui aussi.

     Un violent coup de tonnerre réveille Juan et Diego qui constatent aussitôt l’absence de Carmen. Les rafales sifflantes et la pluie qui crépite sur le toit couvrent leurs cris. Soudain, les nuages se déchirent, l’enclos de Busquito s’illumine. Juan et Diego y ont aperçu quelque chose. Les éclairs se succèdent. Ils n’en croient pas leurs yeux.
     Dès que l’air craque, les façades du campement luisent comme des miroirs, on y devine les silhouettes hypnotisées devant ce spectacle fantastique.
     Diego ne reconnait pas ce corps nu en mouvement, celui d’une femme, ou plutôt d’une déesse, et ce taureau plus vif que la foudre.
     Juan n’a jamais rien vu d’aussi puissant, d’aussi inspiré.
     Du pur duende.

                 *

     Ainsi, dans le dernier couplet du cante jondo de Juan, la jeune fille devenue femme se dressera sur l’échine de sa monture, lèvera les bras au ciel, et lorsque la lune blanche au milieu de son front recevra la colère divine, elle sentira la terre à nouveau.
     Terre aussi noire qu’un taureau.
     Terre en laquelle tout s’achève.