Monumental

Le 11/01/2026
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par Sinté
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Thèmes / Obscur / Nouvelles noires
Ce texte est une prouesse stylistique hypnotique, un torrent lyrique et charnel qui plonge le lecteur au cœur d’une extase tauromachique presque mystique, où le sang devient vin de messe et la souffrance un sacrement de virilité triomphante. L’auteur manie une prose baroque, saturée d’images sensorielles violentes et érotiques, qui transforme l’arène en cathédrale païenne et le matador en christ machiste couronné d’or et de gloire. Cette célébration débridée de la tradition, de la domination de l’Homme sur la Bête et de la « bêtise congénitale » élevée au rang d’art sublime atteint une intensité poétique rare, presque insoutenable par son outrance assumée. Cependant, la Zone, attachée au respect de la sensibilité animale et au refus de toute forme de cruauté ritualisée, ne cautionne absolument pas la tauromachie ni l’apologie de la mise à mort spectacle qu’incarne ce texte, aussi brillamment écrit soit-il. Cette œuvre reste donc un fascinant objet littéraire, magnifique et répulsif à la fois, qui interroge avec brutalité la persistance de ces liturgies de sang dans notre époque.
Aujourd’hui sera ton jour de gloire, Tonio. Aujourd’hui encore tu entreras dans l’arène mais cette fois-ci avec l’honneur au ventre, une envie irrésistible de dégueuler, de cracher toute ta fierté au visage des hommes, de pleurer des larmes de bonheur, de plénitude, d’inonder ta chaquetilla de ce sentiment féroce d’être enfin devenu quelqu’un, quelque chose de grand, d’immense, de merveilleux ; une des plus éminentes expressions de la Beauté, celle de la foule, du sable et du sang dont tu t’abreuveras chaque soir de ton existence avant de t’endormir dans les bras d’une femme, cette dernière mouillant rien qu’à l’écoute de tes machistes exploits ; le sang, lui, aura pour toi le goût et la couleur du vin, d’un vin qui, dès à présent, te saoulera jusqu’à ta mort. Te voilà désormais condamné à l’ivresse, Tonio. Tu en as toujours rêvé. Depuis l’âge de six ans. Tu te rappelleras ces soirs gorgés de sanglots, les doutes dans les yeux de ta mère et le triomphe de ton père, celui de te voir suivre la voie qu’il a tracée sous ses pieds ; tu te rappelleras du gamin de Nîmes, du petit écolier qui jouait aux billes dans les cours de récréation et pissait sur les fleurs de la vieille voisine et s’amusait à regarder sous les jupes des filles ; tu te rappelleras toute ton ascension : des becerros de la grande école taurine nîmoise à cette carrière qui te tend désormais les bras ; tu te rappelleras tout ça le moment venu, la gorge nouée et le regard écarlate, brillant certes par l’émotion mais ne cessant en outre de briller par sa vigueur, sa puissance, prêt qu’il est à conquérir le cœur de tes parents qui chialeront dès qu’ils te verront et le public qui beuglera, scandant ton nom dans une ferveur telle que tu ne l’auras encore jamais vécu : Tonio ! Tonio ! Tonio ! Et se formeront pour toi des souvenirs impérissables au milieu d’autres souvenirs impérissables, baignant tout un chacun dans ta grande piscine à souvenirs. Te voilà muni d’une parure tout simplement magnifique, le fameux traje de luces, l’habit de lumière : une soie brodée, ornée de croix espagnoles et de dorures qui te descendent jusqu’aux côtes, la montera sur la tête et les zapatillas aux pieds, l’épaule couverte de sa capote de paseo ; tout cela dans de vives couleurs, dans un mélange de rouge, de bleu et d’or. Et si aujourd’hui ton costume te pèse lourd (aux alentours des dix kilos) le poids des choses n’aura, de toute évidence, plus aucune importance quand — à ton instant de victoire — la dernière estocade, celle qui sera fatale à ton adversaire à cornes, sera portée. Mais avant il y aura des ¡olé! et des olas et des moments de doute, des chutes et des rechutes ainsi que des blessures d’où jaillira l’hémoglobine : sur ta main, te coulant entre les doigts ; dans les reins ou au niveau des oreilles ou du cœur mais cela ne te retiendra pas puisque t’en sortiras victorieux, puisque tu représenteras la victoire de l’Homme sur la Bête, la victoire de la bêtise congénitale aussi appelée tradition sur la rationalité, de la passion sur l’ennui, d’une créature cérébrale sur un animal de plusieurs centaines de kilos, incompris, suppliant, perdu comme au beau milieu d’un gang-bang grand-guignolesque, et il s’épuisera à mesure que le combat, que — la bataille — durera comme elle prendra de l’ampleur, à mesure qu’il se prendra des coups qu’il te rendra, à mesure qu’il gémira de douleur tandis que toi tu mèneras la foule dans ta folie, lançant la ola du public et exaltant la voix des hommes qui au fond n’est rien d’autre qu’un des si nombreux et si incompréhensibles symptômes de l’amour. Le sens du spectacle te viendra naturellement puisque tu es fait pour ça. Tu es fait pour être matador, Tonio ; et quel matador tu feras ! Ce sera tout bonnement sublime. Ta famille n’en pourra tellement plus d’extase qu’elle en crèvera dans un râle orgasmique synchronisé. Véritablement, ce sera à peine croyable. Monumental et rien d’autre.