Ma récompense
A chacun de mes pas résonne une note de la marche funèbre. Je compte les temps pour marcher en rythme malgré la claudication. Un grand pas pour une noire, un léger saut pour une croche. Rangés à ma droite et à ma gauche, ils font tous des têtes d’enterrement. C’est le monde à l’envers. Ils me croient sans doute encore capable de leur faire du mal, les mains attachées dans le dos, les jambes déboîtées, entourée de quatre gardes. Celui qui marche à ma gauche, je lui demanderais bien d’exaucer le dernier vœu d’une condamnée. Il est grand et bien fait, il a un visage magnifique. Les yeux manquent d’expressivité mais l’inflammation des sens peut ranimer le plus endormi.
Elle me semble bien longue cette marche. Je ne croyais pas qu’il y eût tant de monde dans cette ville pour fournir la haie d'honneur. Je suppose qu’ils ont rameuté leurs connaissances des hameaux alentour. Ça n’a pas dû être difficile de les convaincre. Les occasions de divertissement sont rares dans ce coin de bouseux. Je reconnais au passage quelques têtes. Surtout des femmes. Les maris se tiennent un peu en arrière. Ils ont tous un petit quelque chose à se reprocher mais qu’ils se rassurent, je n’irai pas les dénoncer. Quelques-uns m’ont laissé un bon souvenir. Au fond, puisque c’est le moment du bilan, je peux dire que je me suis bien amusée, pendant ce séjour chez les puritains.
Tiens, ils ont même amené des enfants. Les mères se penchent à l’oreille de leurs filles : voilà comment tu finiras si tu te regardes trop dans les miroirs. Sois obéissante et sage, attends un mari pour découvrir tes cheveux. Pauvres gamines. J’ai bien envie de leur crier : ris un peu et meurs jeune, plutôt que de finir comme ta mère. Mais je ne voudrais pas leur attirer des ennuis : ce que j’ai est contagieux, paraît-il. Je passe devant elles sans tirer ce qui me reste de langue. C’est mon jour de bonté. Je distingue le tas de bois au bout du parcours. J’aime l’odeur du pin, ça me rappelle des souvenirs, mais on ne m’a pas demandé mes dernières volontés olfactives. Et puis le pin, par ici… On est trop au nord. Leurs rondins, ça doit être du chêne ou du bouleau. L’hiver approche, ils feraient mieux de garder ça pour leurs cheminées. Mais ces gens à principes n'ont pas de jugeote.
Allons bon, on ne marche plus en ligne droite maintenant. Ils veulent faire durer le plaisir. Tournons donc autour de la place, puisque ça les amuse. Ça me laisse le temps de réfléchir à ma récompense. S’il n’y avait pas cette musique, je pourrais tenir longtemps. Il y a du monde aux balcons. Les jolies dames qui ne veulent pas se mêler au bas peuple me regardent de haut. J'en reconnais une qui ferait mieux de se cacher. J’en aurais des choses à raconter, sur elle. Mais non, mon amie, rassure-toi. Je n’ai rien dit sous la torture, tu penses bien que ce n’est pas maintenant que je vais te confesser.
C’est un supplice, cette marche funèbre. Il n’y a donc personne pour dire au piston qu’il joue faux ? Et le deuxième trombone, il sait que son instrument coulisserait mieux s’il le nettoyait de temps en temps ? Leur fanfare, ils ont dû la recruter à la va-vite. Ils n’ont eu le temps de répéter que les premières mesures. Rien ne m’aura été épargné. C’est à devenir folle, cette cacophonie. Tiens, je vois le prêtre. Le tour est fini, on dirait. Il fait signe aux musiciens, et ces idiots s’arrêtent au milieu de la phrase, sauf le cor, qui braille encore trois notes avant de percuter. Non, mon père, ne perdez pas de temps avec moi. Je persiste et je signe. Je peux cracher aussi, si vous voulez. Il recule d’un pas. Il a les pieds dans la boue, mais il ne faudrait pas que mon venin tache sa soutane. La cloche rouillée sonne le glas. Il est temps que ça se finisse, mes oreilles sensibles n’y résisteront pas. Je prends le temps de regarder tour à tour, de bas en haut, les gardes qui ont pris place aux quatre coins du bûcher. Il ne s’agit pas de s’engager à la légère.
Voilà le bourreau. J’espère qu’il tiendra parole. Je l’ai payé assez cher pour ça, mais peut-on savoir, avec cette engeance ? Il me pousse devant lui, nous montons tous deux sur le bûcher, puis moi seule aux barreaux de la courte échelle jusqu’à la claie, à mi-hauteur du poteau. Avec les mains dans le dos et une robe sans ourlet, c’est d’un pratique… Ils sont tous autour de mon lieu de supplice, à présent, avec quand même un vide entre les spectateurs et les premiers rondins. A distance respectueuse, comme on dit. Je me fais l’effet des vierges posées au milieu de leurs Nativités, dans les églises. J’ai encore envie de rire, mais ce n’est pas le moment. Le bourreau déplace l’échelle pour venir me lier au poteau. Il en profite pour glisser un sachet dans les plis de ma robe. De la poudre. Pour que je décolle avant de m’asphyxier. Je n’ai jamais aimé les affaires qui traînent en longueur. Il redescend et va allumer sa torche. Les dévotes se sont mises à genoux. Le prêtre m’asperge d’eau en psalmodiant. Puis il se recule et fait un signe au bourreau.
Dans le silence s’élève le bruit de la paille qui prend feu, puis des fagots qui crépitent. Je regarde vers le ciel, où je n’irai pas, paraît-il. Ils ne m’enterreront pas non plus, je dois me consumer jusqu’au dernier morceau d’os. Ça va leur coûter cher en bois, cette affaire. Je commence à avoir chaud. C’est une bonne introduction à ce qui m’attend, là où j’espère aller avec celui que j’ai choisi. Ce n’est pas pour rien que j’ai accepté toutes ces souffrances. Je contemple son profil gauche. Ma récompense, ce sera le beau garde au regard déjà plus expressif, sur un lit de braises éternel. Après tout, le bourreau a tenu sa promesse. Pourquoi pas le diable ? Il faut bien faire confiance aux hommes, parfois.
A chacun de mes pas résonne une note de la marche funèbre. Je compte les temps pour marcher en rythme malgré la claudication. Un grand pas pour une noire, un léger saut pour une croche. Rangés à ma droite et à ma gauche, ils font tous des têtes d’enterrement. C’est le monde à l’envers. Ils me croient sans doute encore capable de leur faire du mal, les mains attachées dans le dos, les jambes déboîtées, entourée de quatre gardes. Celui qui marche à ma gauche, je lui demanderais bien d’exaucer le dernier vœu d’une condamnée. Il est grand et bien fait, il a un visage magnifique. Les yeux manquent d’expressivité mais l’inflammation des sens peut ranimer le plus endormi.
Elle me semble bien longue cette marche. Je ne croyais pas qu’il y eût tant de monde dans cette ville pour fournir la haie d'honneur. Je suppose qu’ils ont rameuté leurs connaissances des hameaux alentour. Ça n’a pas dû être difficile de les convaincre. Les occasions de divertissement sont rares dans ce coin de bouseux. Je reconnais au passage quelques têtes. Surtout des femmes. Les maris se tiennent un peu en arrière. Ils ont tous un petit quelque chose à se reprocher mais qu’ils se rassurent, je n’irai pas les dénoncer. Quelques-uns m’ont laissé un bon souvenir. Au fond, puisque c’est le moment du bilan, je peux dire que je me suis bien amusée, pendant ce séjour chez les puritains.
Tiens, ils ont même amené des enfants. Les mères se penchent à l’oreille de leurs filles : voilà comment tu finiras si tu te regardes trop dans les miroirs. Sois obéissante et sage, attends un mari pour découvrir tes cheveux. Pauvres gamines. J’ai bien envie de leur crier : ris un peu et meurs jeune, plutôt que de finir comme ta mère. Mais je ne voudrais pas leur attirer des ennuis : ce que j’ai est contagieux, paraît-il. Je passe devant elles sans tirer ce qui me reste de langue. C’est mon jour de bonté. Je distingue le tas de bois au bout du parcours. J’aime l’odeur du pin, ça me rappelle des souvenirs, mais on ne m’a pas demandé mes dernières volontés olfactives. Et puis le pin, par ici… On est trop au nord. Leurs rondins, ça doit être du chêne ou du bouleau. L’hiver approche, ils feraient mieux de garder ça pour leurs cheminées. Mais ces gens à principes n'ont pas de jugeote.
Allons bon, on ne marche plus en ligne droite maintenant. Ils veulent faire durer le plaisir. Tournons donc autour de la place, puisque ça les amuse. Ça me laisse le temps de réfléchir à ma récompense. S’il n’y avait pas cette musique, je pourrais tenir longtemps. Il y a du monde aux balcons. Les jolies dames qui ne veulent pas se mêler au bas peuple me regardent de haut. J'en reconnais une qui ferait mieux de se cacher. J’en aurais des choses à raconter, sur elle. Mais non, mon amie, rassure-toi. Je n’ai rien dit sous la torture, tu penses bien que ce n’est pas maintenant que je vais te confesser.
C’est un supplice, cette marche funèbre. Il n’y a donc personne pour dire au piston qu’il joue faux ? Et le deuxième trombone, il sait que son instrument coulisserait mieux s’il le nettoyait de temps en temps ? Leur fanfare, ils ont dû la recruter à la va-vite. Ils n’ont eu le temps de répéter que les premières mesures. Rien ne m’aura été épargné. C’est à devenir folle, cette cacophonie. Tiens, je vois le prêtre. Le tour est fini, on dirait. Il fait signe aux musiciens, et ces idiots s’arrêtent au milieu de la phrase, sauf le cor, qui braille encore trois notes avant de percuter. Non, mon père, ne perdez pas de temps avec moi. Je persiste et je signe. Je peux cracher aussi, si vous voulez. Il recule d’un pas. Il a les pieds dans la boue, mais il ne faudrait pas que mon venin tache sa soutane. La cloche rouillée sonne le glas. Il est temps que ça se finisse, mes oreilles sensibles n’y résisteront pas. Je prends le temps de regarder tour à tour, de bas en haut, les gardes qui ont pris place aux quatre coins du bûcher. Il ne s’agit pas de s’engager à la légère.
Voilà le bourreau. J’espère qu’il tiendra parole. Je l’ai payé assez cher pour ça, mais peut-on savoir, avec cette engeance ? Il me pousse devant lui, nous montons tous deux sur le bûcher, puis moi seule aux barreaux de la courte échelle jusqu’à la claie, à mi-hauteur du poteau. Avec les mains dans le dos et une robe sans ourlet, c’est d’un pratique… Ils sont tous autour de mon lieu de supplice, à présent, avec quand même un vide entre les spectateurs et les premiers rondins. A distance respectueuse, comme on dit. Je me fais l’effet des vierges posées au milieu de leurs Nativités, dans les églises. J’ai encore envie de rire, mais ce n’est pas le moment. Le bourreau déplace l’échelle pour venir me lier au poteau. Il en profite pour glisser un sachet dans les plis de ma robe. De la poudre. Pour que je décolle avant de m’asphyxier. Je n’ai jamais aimé les affaires qui traînent en longueur. Il redescend et va allumer sa torche. Les dévotes se sont mises à genoux. Le prêtre m’asperge d’eau en psalmodiant. Puis il se recule et fait un signe au bourreau.
Dans le silence s’élève le bruit de la paille qui prend feu, puis des fagots qui crépitent. Je regarde vers le ciel, où je n’irai pas, paraît-il. Ils ne m’enterreront pas non plus, je dois me consumer jusqu’au dernier morceau d’os. Ça va leur coûter cher en bois, cette affaire. Je commence à avoir chaud. C’est une bonne introduction à ce qui m’attend, là où j’espère aller avec celui que j’ai choisi. Ce n’est pas pour rien que j’ai accepté toutes ces souffrances. Je contemple son profil gauche. Ma récompense, ce sera le beau garde au regard déjà plus expressif, sur un lit de braises éternel. Après tout, le bourreau a tenu sa promesse. Pourquoi pas le diable ? Il faut bien faire confiance aux hommes, parfois.