À la mort de Fifoune, Sophie avait connu un passage quand même assez difficile. C'est vrai que sur la fin, Fifoune chiait partout, il suffisait qu'il entende des talons claquer sur le lino, et il s'enfuyait en laissant une trace juteuse de déjection anxiogène - comme disait la vétérinaire, qui semblait suggérer que Fifoune s'inquiétait de sa mort prochaine.
Cette partie-là ne manquait pas à Sophie, quoique… Mais Fifoune avait été un vaillant camarade, il avait enduré pendant des années avec stoïcisme et même un peu de compassion, les incessantes vagues de dépression de Sophie, issues de ses multiples et inévitables échecs professionnels et amoureux.
Cette partie-là ne manquait pas à Sophie, quoique… Mais Fifoune avait été un vaillant camarade, il avait enduré pendant des années avec stoïcisme et même un peu de compassion, les incessantes vagues de dépression de Sophie, issues de ses multiples et inévitables échecs professionnels et amoureux.
L'idée lui avait traversé l'esprit, soyons honnêtes : si elle pleurait tant, c'était surtout sur son propre sort. Elle aimait beaucoup Fifoune, mais elle lui en voulait plus encore, de l'abandonner comme ça. Elle se sentait si seule à présent...
Peu à peu, elle s'habitua à descendre dans la rue pour marcher. Les habitants lui souriaient, certains essayaient même d'engager la discussion. Mais Sophie ne se sentait pas capable de lier de nouveaux liens, ni animaux ni humains, dans un futur proche. Elle se contentait d'avancer, de faire un tour du bloc : et peut être aussi pour se complaire dans sa tristesse, car dès qu'elle voyait un maitre flatter son chien, ou une maîtresse déposer un petit bol de lait sur le rebord de la fenêtre pour son chat, elle ressentait la cuisante absence.
Un soir, en finissant le tour du pâté de maison, elle passa devant le cimetière juif et entendit des miaulements rageurs ; soudain, un chat dégoulinant de sang, qui courait sur trois pattes et avait perdu une oreille, puant l'urine féline, déboula devant elle, dérapa sur le trottoir et fila se cacher dans une ruelle.
Dans la cimetière le miaulement continuait, mais c'était un miaulement étrange : on aurait dit que le chat vainqueur jubilait.
Sophie s'avança dans les allées sombres, sans comprendre pourquoi elle faisait cela, attirée par une force plus grande qu'elle. Peut-être, se dit-elle après coup, la musicalité particulière de ces miaulements avait-elle provoqué dans son cerveau des connexions imprévues.
Droit et fier devant une tombe pleine de déjections, se tenait un gros chat qui la regardait d'un air de défi. Il était tout blanc, hormis une tache noire carréiforme sur le museau.
« Bonjour, Adolf » s'entendit-elle dire. Alors le chat s'approcha de Sophie et se mit à se frotter contre sa jambe en ronronnant.
*
Très vite, Adolf pris ses quartiers dans l'appartement. Il se promenait, le dos rond, la queue à la verticale, sûr de lui, dominateur. Il prenait possession des lieux petit à petit. Il se mit à pousser les portes fermées, à ignorer Sophie lorsqu'elle lui demandait de quitter le fauteuil ou de descendre de la table. Il la regardait droit dans les yeux, impérieux, jusqu'à ce qu'elle baisse le regard et laisse tomber. Au bout de trois jours, il était roi chez lui.
Un soir, considérant que la chambre à coucher lui convenait mieux, il interdit à Sophie d'utiliser le lit sur lequel il s'étalait. Elle dut dormir sur le canapé. Mais Sophie acceptait cette situation : en fait, cela lui plaisait presque.
Fifoune était devenu une loque sur la fin. Il avait dégénéré, n'était plus capable de se contenir, laissait des griffes, des poils et de la bave partout. Adolf, lui, était impeccable. Pas une crotte de travers ; il semblait ranger lui-même ses ongles dieu sais-où. Il ne laissait jamais une croquette en trop ; il ne déchirait pas les rideaux ni les livres. Il ne traînait pas dans les pieds, il ne miaulait pas toutes les cinq minutes, et quand il demandait à sortir sur le balcon, c'était pour y rester des heures.
Là, il contemplait la rue, immobile, concentré, comme s'il inspectait son domaine. Parfois, il lâchait un miaulement guttural, autoritaire, qui résonnait dans la cour de l'immeuble. Quelques chats, sur les autres balcons, répondaient alors, avec soumission. Son seul défaut était qu'il s'intéressait trop au four : souvent, il parvenait à l'allumer, et se tenait alors devant, fasciné, pendant de longues minutes, jusqu'à ce que Sophie s'en aperçoive.
Néanmoins, elle commença a s'inquiéter. Un soir, en rentrant du travail, elle appela sa mère, qui était en fin de compte aussi sa seule véritable amie :
— Comment va Adolf ? demanda cette dernière.
— Il est en pleine forme. Mais il commence à avoir des comportements bizarre.
— Tu veux dire, encore plus bizarres ?
Sophie se sentit vexée.
— C'est un chat ordonné. C'est comme les gens, maman. Il y en a - c'est rare je te le concède - qui ont de la tenue, du respect. De la classe.
— Ça m'a surtout l'air d'un petit tyran. Qu'est-ce qu'il t'a inventé encore ?
— Oh, c'est rien. Il... Il ne veut plus manger les croquettes bio.
— Tant mieux, ça coute une fortune. Achète-lui des croquettes premier prix, il s'en contentera.
— Non, m'man. J'ai essayé. Il a pissé dessus. Tu le crois ça ? Il veut de la viande. De la vraie viande. Il le veut, je le sais.
Sa mère eut un petit rire.
— Ah oui ? Tous les chats aiment la viande. Mais ils aiment les croquettes aussi. Ne te laisse pas manipuler...
— C'est pas tout. L'autre soir... je n'arrivais pas à m'endormir et je l'entendrais trafiquer dans le salon. Je me suis levé et... Tu vas me trouver dingue...
— Sophie, ma fille, je sais déjà qu'il te manque plusieurs cases.
Sophie fit mine de n'avoir rien entendu.
— Il avait renversé ses croquettes. Exprès. Et il... il dessinait quelque chose en les alignant sur le sol. Je te jure m'man. Il dessinait un plan ou quelque chose comme ça. Je crois que c'était un plan... du quartier.
Sophie s'interrompit. Adolf se tenait au pied du canapé et la fixait d'un air sévère. Elle déglutit.
« M'man... Je vais devoir te laisser, j'ai du... de la cuisine à faire.
Elle se dirigea vers la cuisine, sorti des steaks et les mit à cuire, sous le regard satisfait d'Adolf.
*
Il y avait, dans le quartier, une petite librairie juive. Un matin, elle trouva un prétexte : « Je sors acheter du pain, Adolf ». Adolf la fixait, l'air de s'en moquer. Il tourna la tête vers la porte vitrée : il voulait sortir.
En bas de l'immeuble, en traversant la cour, elle pouvait sentir son regard sur sa nuque. Elle essaya de marcher de la manière la plus naturelle possible. Sur les autres balcons, dans les bosquets, dans les ruelles : Adolf avait ses espions partout.
Une fois hors de vue, elle se faufila dans une petite ruelle. Elle avait repéré tous les angles morts. Là, elle se changea : mit des lunettes de soleil, abandonna son vieil imperméable, et enleva son pantalon, sous lequel elle avait caché une vieille robe. Elle ôta le foulard de ses cheveux, et ressortit pour se diriger vers la librairie. Elle ne reconnut pas son reflet dans la vitrine du coiffeur, se trouva presque sexy. Le déguisement était réussi, jugea-t-elle.
La boutique était sombre, étroite et poussiéreuse. Elle sentait le renfermé et le papier humide. Les étagères débordaient de livres jaunis, rangés dans un ordre - en apparence du moins - aléatoire. Elle fit mine de vouloir en consulter un, commença à le sortir de la pile, constata que ladite pile gitait dangereusement, et abandonna son entreprise.
En se retournant, elle tomba nez à nez avec Abramovich, le libraire. C'était un petit homme dégarni, avec une tête en forme de fayot, son crane vers l'arrière, son nez proéminent, et son menton qui retombait vers le torse. Il portait un gilet vert en grosse maille ajourée et une vieille chemise dont le jaune pouvait - ou non - être la couleur originelle. Il rabattit ses lunettes, plissa malgré tout les yeux, et scanna Sophie, des souliers aux lunettes.
Un sourire édenté s'élargit sur sa drôle de face plissée.
— Que puis-je faire pour vous aider, ma petite dame ?
— Je cherche un livre sur...
Elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule.
« Sur la réincarnation, chuchota-t'elle.
Il parut ravi.
— Oh, j'en ai plein. Quel type de réincarnation ? Humains, objet ? Durable, temporaire ? Génétique, religieuse ? Malédiction, ou volonté ? Kascher ou non ? J'ai de tout, suffit de me dire.
— À vrai dire... Politique. Et animale.
Il se gratta le menton pendant un moment, concentré.
— Pouvez être plus précise ? C'est un animal de votre entourage ?
Sophie hésita. Aprés tout, elle était bien déguisée. Il n'y avait aucun chat dans les parages. Elle s'approcha d'Abramovich. Il sentait la naphtaline et le baume de camphre.
— Mon chat. Je crois... que c'est la réincarnation de... Hitler.
Il la regarda avec des yeux ronds. Puis éclata de rire. Cela dura un moment. Il finit par se calmer.
— Ma bonne dame. J'ai entendu cette histoire plus de fois que je n'ai récité le Shema. Mais...
Il redevint sérieux : car il voyait, que derrière ses lunettes de soleil, Sophie était désemparée.
« C'est possible. Ça peut être une charge karmique extrême. Je n'ai pas de livres là-dessus mais... je pense que vous pourrez trouver des informations sur l'internet. Commencez par là, et appelez-moi si vous avez besoin. Tenez, ma carte.
« En cas de besoin », répéta-t-il, songeur.
Au retour, elle s'arrêta dans un webcafé, et se mit à surfer. Elle trouva trés vite des forums, des témoignages, la plupart fantaisistes, absurdes ou juste révoltants. Mais quelques récits lui semblèrent proches du sien. On ne parlait pas d'Hitler : mais d'autres personnes fameuses qui s'étaient réincarnées, parfois même en animaux de compagnie. Hemingway serait devenu un perroquet, Gandhi un bouledogue. On signalait un hamster qui se comportait comme Mussolini.
De fil en aiguille, elle s'éloigna des témoignages et arriva sur des sites plus radicaux. Elle finit par tomber sur un blog conspirationniste, écrit en très mauvais français, plein de fautes de frappes : www.Reichkatz.com.
Là, elle découvrit, effarée, ce qui paraissait être les témoignages de première main, de divers chats qui se vantaient de leurs exactions (tombes profanées, pièges tendus, surveillance renforcée). Un contributeur en particulier, sous le pseudo "Mein Kätzchen" se montrait odieusement virulent. Les horaires de ses posts correspondaient aux moments où elle était au travail.
Mon Dieu, se dit-elle, épouvantée. Que préparent-ils ? (Elle avait arrêté l'école en troisième).
*
En rentrant, Sophie fut surprise de trouver la télévision allumée, projetant des images sombres d’un reportage sur les camps de concentration
La porte fenêtre était grande ouverte ; celle de sa chambre, au fond du couloir, fermée. Sophie entendait des miaulements derrière. Elle saisit un couteau de cuisine et s'approcha sans bruit.
Elle sursauta et resta immobile devant la porte des toilettes. Quelqu'un venait de tirer la chasse d'eau !
La poignée bougea une première fois, mais la porte ne s'ouvrit pas. La seconde tentative fut la bonne et elle s'ouvrit lentement.
Sophie recula, incrédule ; un petit chat qu'elle avait parfois vu se promener sur les toits des HLM voisins, se faufila devant elle, presque sans la remarquer.
Elle le suivi, brandissant le couteau. Elle se sentait comme dans un rêve. Le chat gratta au pied de la porte de la chambre. Celle-ci s'ouvrit, et avant qu'elle ne se referme, Sophie pu apercevoir l'intérieur.
La chambre était pleine de chats blancs ou grisés, assis au pied du lit, sur son bureau, sur les étagères, sur la table de nuit. Ils écoutaient Adolf, qui était juché sur la tête de lit et miaulait en allemand. Elle se frotta les yeux.
Il miaulait en allemand.
Et il n'avait pas l'air content. Un feu mortel brulait dans ses yeux.
La porte se referma, et elle se plaqua contre le mur du couloir, le cœur battant la chamade. Mon Dieu, se dit-elle. Elle ne savait pas quoi faire. Quelque chose d'horrible se tramait ici. Sans réfléchir, elle retourna dans le salon, attrapa le téléphone, et appela la Librairie Abramovich.
— Ne paniquez pas, répondit le vieux libraire après l'avoir écoutée. Faites ce que je vous dis.
Un instant plus tard, elle attrapait la télécommande des volets électriques et un balai. Elle se dirigea vers la porte de la chambre et collat son oreille. Adolf semblait plus inspiré que jamais. Elle sentit qu'elle comprenait ce qu'il disait.
« Miaaaaahhhhr ! Mooowww ! Merrrhhh ! Eine moooow Nation purrrrre, sans les influences merrrrh dégénérées ! Miaohhh, râââhh c’est une mission sacrée ! Mrowwww… Juden müssen raus ! Prrrt, raus ! Merrrrw miaou ! »
Elle pensait devenir folle, pour de bon. Sa mère avait raison. Reprends-toi, Sophie ! lui dit pourtant une petite voix. Elle bloqua la porte avec le balai, et appuya sur la commande pour fermer les volets. L'instant d'après, elle sentit un mouvement dans la chambre. Puis un premier impact. Suivi de dizaines d'autres. Les se jetaient contre sur la porte en miaulant de rage. Le balai n'allait pas tenir. Elle appuyat de toutes ses forces, essaya de retenir la masse de félins furieux.
Abramovich arriva environ vingt minutes plus tard. Il trouva la porte de l'appartement ouverte et l'appartement plongé dans le noir. Il s'avança et chercha l'interrupteur. Il sentit qu'il écrasait des croquettes et des bouts de verre. Il réussit enfin à trouver l'interrupteur.
L'appartement était ravagé. Les rideaux déchirés, la télévision retournée et son écran explosé ; les fauteuils lacérés, le canapé renversé. Des déjections de chats maculaient le sol et les murs. L'odeur était infecte. Il crut qu'il allait vomir, et porta la main à sa bouche. Il faillit trébucher sur le cadavre d'un chat tigré.
Mon Dieu pensa-t-il. Le chat portait un petit brassard à la patte droite.
À ce moment, il entendit gémir. Cela provenait du couloir. Il s'avança un peu. La porte de la chambre gisait au sol, sortie de ses gonds. Sophie était là : elle rampait vers lui. Elle avait le visage et le corps lardé de griffures, ne pouvait ouvrir qu'un œil, et à peine la bouche. Elle essaya d'articuler quelque chose. Il se précipita vers elle et se pencha pour l'écouter.
Il réalisa, avec surprise, qu'elle riait.
— Ils se sont enfuis, mais lui... Je... Je l'ai eu... Cet enfoiré de nazi.
À ce moment, la sonnerie du four retentit. C'était prêt.
Peu à peu, elle s'habitua à descendre dans la rue pour marcher. Les habitants lui souriaient, certains essayaient même d'engager la discussion. Mais Sophie ne se sentait pas capable de lier de nouveaux liens, ni animaux ni humains, dans un futur proche. Elle se contentait d'avancer, de faire un tour du bloc : et peut être aussi pour se complaire dans sa tristesse, car dès qu'elle voyait un maitre flatter son chien, ou une maîtresse déposer un petit bol de lait sur le rebord de la fenêtre pour son chat, elle ressentait la cuisante absence.
Un soir, en finissant le tour du pâté de maison, elle passa devant le cimetière juif et entendit des miaulements rageurs ; soudain, un chat dégoulinant de sang, qui courait sur trois pattes et avait perdu une oreille, puant l'urine féline, déboula devant elle, dérapa sur le trottoir et fila se cacher dans une ruelle.
Dans la cimetière le miaulement continuait, mais c'était un miaulement étrange : on aurait dit que le chat vainqueur jubilait.
Sophie s'avança dans les allées sombres, sans comprendre pourquoi elle faisait cela, attirée par une force plus grande qu'elle. Peut-être, se dit-elle après coup, la musicalité particulière de ces miaulements avait-elle provoqué dans son cerveau des connexions imprévues.
Droit et fier devant une tombe pleine de déjections, se tenait un gros chat qui la regardait d'un air de défi. Il était tout blanc, hormis une tache noire carréiforme sur le museau.
« Bonjour, Adolf » s'entendit-elle dire. Alors le chat s'approcha de Sophie et se mit à se frotter contre sa jambe en ronronnant.
*
Très vite, Adolf pris ses quartiers dans l'appartement. Il se promenait, le dos rond, la queue à la verticale, sûr de lui, dominateur. Il prenait possession des lieux petit à petit. Il se mit à pousser les portes fermées, à ignorer Sophie lorsqu'elle lui demandait de quitter le fauteuil ou de descendre de la table. Il la regardait droit dans les yeux, impérieux, jusqu'à ce qu'elle baisse le regard et laisse tomber. Au bout de trois jours, il était roi chez lui.
Un soir, considérant que la chambre à coucher lui convenait mieux, il interdit à Sophie d'utiliser le lit sur lequel il s'étalait. Elle dut dormir sur le canapé. Mais Sophie acceptait cette situation : en fait, cela lui plaisait presque.
Fifoune était devenu une loque sur la fin. Il avait dégénéré, n'était plus capable de se contenir, laissait des griffes, des poils et de la bave partout. Adolf, lui, était impeccable. Pas une crotte de travers ; il semblait ranger lui-même ses ongles dieu sais-où. Il ne laissait jamais une croquette en trop ; il ne déchirait pas les rideaux ni les livres. Il ne traînait pas dans les pieds, il ne miaulait pas toutes les cinq minutes, et quand il demandait à sortir sur le balcon, c'était pour y rester des heures.
Là, il contemplait la rue, immobile, concentré, comme s'il inspectait son domaine. Parfois, il lâchait un miaulement guttural, autoritaire, qui résonnait dans la cour de l'immeuble. Quelques chats, sur les autres balcons, répondaient alors, avec soumission. Son seul défaut était qu'il s'intéressait trop au four : souvent, il parvenait à l'allumer, et se tenait alors devant, fasciné, pendant de longues minutes, jusqu'à ce que Sophie s'en aperçoive.
Néanmoins, elle commença a s'inquiéter. Un soir, en rentrant du travail, elle appela sa mère, qui était en fin de compte aussi sa seule véritable amie :
— Comment va Adolf ? demanda cette dernière.
— Il est en pleine forme. Mais il commence à avoir des comportements bizarre.
— Tu veux dire, encore plus bizarres ?
Sophie se sentit vexée.
— C'est un chat ordonné. C'est comme les gens, maman. Il y en a - c'est rare je te le concède - qui ont de la tenue, du respect. De la classe.
— Ça m'a surtout l'air d'un petit tyran. Qu'est-ce qu'il t'a inventé encore ?
— Oh, c'est rien. Il... Il ne veut plus manger les croquettes bio.
— Tant mieux, ça coute une fortune. Achète-lui des croquettes premier prix, il s'en contentera.
— Non, m'man. J'ai essayé. Il a pissé dessus. Tu le crois ça ? Il veut de la viande. De la vraie viande. Il le veut, je le sais.
Sa mère eut un petit rire.
— Ah oui ? Tous les chats aiment la viande. Mais ils aiment les croquettes aussi. Ne te laisse pas manipuler...
— C'est pas tout. L'autre soir... je n'arrivais pas à m'endormir et je l'entendrais trafiquer dans le salon. Je me suis levé et... Tu vas me trouver dingue...
— Sophie, ma fille, je sais déjà qu'il te manque plusieurs cases.
Sophie fit mine de n'avoir rien entendu.
— Il avait renversé ses croquettes. Exprès. Et il... il dessinait quelque chose en les alignant sur le sol. Je te jure m'man. Il dessinait un plan ou quelque chose comme ça. Je crois que c'était un plan... du quartier.
Sophie s'interrompit. Adolf se tenait au pied du canapé et la fixait d'un air sévère. Elle déglutit.
« M'man... Je vais devoir te laisser, j'ai du... de la cuisine à faire.
Elle se dirigea vers la cuisine, sorti des steaks et les mit à cuire, sous le regard satisfait d'Adolf.
*
Il y avait, dans le quartier, une petite librairie juive. Un matin, elle trouva un prétexte : « Je sors acheter du pain, Adolf ». Adolf la fixait, l'air de s'en moquer. Il tourna la tête vers la porte vitrée : il voulait sortir.
En bas de l'immeuble, en traversant la cour, elle pouvait sentir son regard sur sa nuque. Elle essaya de marcher de la manière la plus naturelle possible. Sur les autres balcons, dans les bosquets, dans les ruelles : Adolf avait ses espions partout.
Une fois hors de vue, elle se faufila dans une petite ruelle. Elle avait repéré tous les angles morts. Là, elle se changea : mit des lunettes de soleil, abandonna son vieil imperméable, et enleva son pantalon, sous lequel elle avait caché une vieille robe. Elle ôta le foulard de ses cheveux, et ressortit pour se diriger vers la librairie. Elle ne reconnut pas son reflet dans la vitrine du coiffeur, se trouva presque sexy. Le déguisement était réussi, jugea-t-elle.
La boutique était sombre, étroite et poussiéreuse. Elle sentait le renfermé et le papier humide. Les étagères débordaient de livres jaunis, rangés dans un ordre - en apparence du moins - aléatoire. Elle fit mine de vouloir en consulter un, commença à le sortir de la pile, constata que ladite pile gitait dangereusement, et abandonna son entreprise.
En se retournant, elle tomba nez à nez avec Abramovich, le libraire. C'était un petit homme dégarni, avec une tête en forme de fayot, son crane vers l'arrière, son nez proéminent, et son menton qui retombait vers le torse. Il portait un gilet vert en grosse maille ajourée et une vieille chemise dont le jaune pouvait - ou non - être la couleur originelle. Il rabattit ses lunettes, plissa malgré tout les yeux, et scanna Sophie, des souliers aux lunettes.
Un sourire édenté s'élargit sur sa drôle de face plissée.
— Que puis-je faire pour vous aider, ma petite dame ?
— Je cherche un livre sur...
Elle ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil par-dessus son épaule.
« Sur la réincarnation, chuchota-t'elle.
Il parut ravi.
— Oh, j'en ai plein. Quel type de réincarnation ? Humains, objet ? Durable, temporaire ? Génétique, religieuse ? Malédiction, ou volonté ? Kascher ou non ? J'ai de tout, suffit de me dire.
— À vrai dire... Politique. Et animale.
Il se gratta le menton pendant un moment, concentré.
— Pouvez être plus précise ? C'est un animal de votre entourage ?
Sophie hésita. Aprés tout, elle était bien déguisée. Il n'y avait aucun chat dans les parages. Elle s'approcha d'Abramovich. Il sentait la naphtaline et le baume de camphre.
— Mon chat. Je crois... que c'est la réincarnation de... Hitler.
Il la regarda avec des yeux ronds. Puis éclata de rire. Cela dura un moment. Il finit par se calmer.
— Ma bonne dame. J'ai entendu cette histoire plus de fois que je n'ai récité le Shema. Mais...
Il redevint sérieux : car il voyait, que derrière ses lunettes de soleil, Sophie était désemparée.
« C'est possible. Ça peut être une charge karmique extrême. Je n'ai pas de livres là-dessus mais... je pense que vous pourrez trouver des informations sur l'internet. Commencez par là, et appelez-moi si vous avez besoin. Tenez, ma carte.
« En cas de besoin », répéta-t-il, songeur.
Au retour, elle s'arrêta dans un webcafé, et se mit à surfer. Elle trouva trés vite des forums, des témoignages, la plupart fantaisistes, absurdes ou juste révoltants. Mais quelques récits lui semblèrent proches du sien. On ne parlait pas d'Hitler : mais d'autres personnes fameuses qui s'étaient réincarnées, parfois même en animaux de compagnie. Hemingway serait devenu un perroquet, Gandhi un bouledogue. On signalait un hamster qui se comportait comme Mussolini.
De fil en aiguille, elle s'éloigna des témoignages et arriva sur des sites plus radicaux. Elle finit par tomber sur un blog conspirationniste, écrit en très mauvais français, plein de fautes de frappes : www.Reichkatz.com.
Là, elle découvrit, effarée, ce qui paraissait être les témoignages de première main, de divers chats qui se vantaient de leurs exactions (tombes profanées, pièges tendus, surveillance renforcée). Un contributeur en particulier, sous le pseudo "Mein Kätzchen" se montrait odieusement virulent. Les horaires de ses posts correspondaient aux moments où elle était au travail.
Mon Dieu, se dit-elle, épouvantée. Que préparent-ils ? (Elle avait arrêté l'école en troisième).
*
En rentrant, Sophie fut surprise de trouver la télévision allumée, projetant des images sombres d’un reportage sur les camps de concentration
La porte fenêtre était grande ouverte ; celle de sa chambre, au fond du couloir, fermée. Sophie entendait des miaulements derrière. Elle saisit un couteau de cuisine et s'approcha sans bruit.
Elle sursauta et resta immobile devant la porte des toilettes. Quelqu'un venait de tirer la chasse d'eau !
La poignée bougea une première fois, mais la porte ne s'ouvrit pas. La seconde tentative fut la bonne et elle s'ouvrit lentement.
Sophie recula, incrédule ; un petit chat qu'elle avait parfois vu se promener sur les toits des HLM voisins, se faufila devant elle, presque sans la remarquer.
Elle le suivi, brandissant le couteau. Elle se sentait comme dans un rêve. Le chat gratta au pied de la porte de la chambre. Celle-ci s'ouvrit, et avant qu'elle ne se referme, Sophie pu apercevoir l'intérieur.
La chambre était pleine de chats blancs ou grisés, assis au pied du lit, sur son bureau, sur les étagères, sur la table de nuit. Ils écoutaient Adolf, qui était juché sur la tête de lit et miaulait en allemand. Elle se frotta les yeux.
Il miaulait en allemand.
Et il n'avait pas l'air content. Un feu mortel brulait dans ses yeux.
La porte se referma, et elle se plaqua contre le mur du couloir, le cœur battant la chamade. Mon Dieu, se dit-elle. Elle ne savait pas quoi faire. Quelque chose d'horrible se tramait ici. Sans réfléchir, elle retourna dans le salon, attrapa le téléphone, et appela la Librairie Abramovich.
— Ne paniquez pas, répondit le vieux libraire après l'avoir écoutée. Faites ce que je vous dis.
Un instant plus tard, elle attrapait la télécommande des volets électriques et un balai. Elle se dirigea vers la porte de la chambre et collat son oreille. Adolf semblait plus inspiré que jamais. Elle sentit qu'elle comprenait ce qu'il disait.
« Miaaaaahhhhr ! Mooowww ! Merrrhhh ! Eine moooow Nation purrrrre, sans les influences merrrrh dégénérées ! Miaohhh, râââhh c’est une mission sacrée ! Mrowwww… Juden müssen raus ! Prrrt, raus ! Merrrrw miaou ! »
Elle pensait devenir folle, pour de bon. Sa mère avait raison. Reprends-toi, Sophie ! lui dit pourtant une petite voix. Elle bloqua la porte avec le balai, et appuya sur la commande pour fermer les volets. L'instant d'après, elle sentit un mouvement dans la chambre. Puis un premier impact. Suivi de dizaines d'autres. Les se jetaient contre sur la porte en miaulant de rage. Le balai n'allait pas tenir. Elle appuyat de toutes ses forces, essaya de retenir la masse de félins furieux.
Abramovich arriva environ vingt minutes plus tard. Il trouva la porte de l'appartement ouverte et l'appartement plongé dans le noir. Il s'avança et chercha l'interrupteur. Il sentit qu'il écrasait des croquettes et des bouts de verre. Il réussit enfin à trouver l'interrupteur.
L'appartement était ravagé. Les rideaux déchirés, la télévision retournée et son écran explosé ; les fauteuils lacérés, le canapé renversé. Des déjections de chats maculaient le sol et les murs. L'odeur était infecte. Il crut qu'il allait vomir, et porta la main à sa bouche. Il faillit trébucher sur le cadavre d'un chat tigré.
Mon Dieu pensa-t-il. Le chat portait un petit brassard à la patte droite.
À ce moment, il entendit gémir. Cela provenait du couloir. Il s'avança un peu. La porte de la chambre gisait au sol, sortie de ses gonds. Sophie était là : elle rampait vers lui. Elle avait le visage et le corps lardé de griffures, ne pouvait ouvrir qu'un œil, et à peine la bouche. Elle essaya d'articuler quelque chose. Il se précipita vers elle et se pencha pour l'écouter.
Il réalisa, avec surprise, qu'elle riait.
— Ils se sont enfuis, mais lui... Je... Je l'ai eu... Cet enfoiré de nazi.
À ce moment, la sonnerie du four retentit. C'était prêt.