Mauvaises langues, mauvais œil

Le 28/01/2026
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par Arthus Lapicque
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Thèmes / Obscur / Fantastique
L’atmosphère rurale, poisseuse et cruelle, est rendue avec une précision presque olfactive : on sent la fosse à lisier, le beurre d’escargot des verrues, la chair grillée qui colle aux doigts. Le style, charnu et sans pitié, marie l’oralité villageoise à des images d’une violence baroque qui rappellent parfois les contes noirs de Perrault revisités par un Jérôme Bosch sous amphétamines. La cruauté enfantine, filmée au ras du bitume et sans la moindre complaisance moralisatrice, atteint une intensité rare qui fait grincer des dents autant qu’elle fascine. Chaque malédiction, chaque détail macabre est dosé avec une jubilation froide qui transforme la superstition en chair à vif. On referme le récit lessivé, comme après avoir traversé un cauchemar campagnard dont on ressort à la fois écœuré et étrangement admiratif devant tant de maîtrise dans l’art de glacer le sang.
Fait divers.
Quoique nul ne connût son âge, on aurait estimé la veuve Mésange au moins bicentenaire. Sa figure bistrée, ridée au couteau, ne pouvait être imaginée jeune, tandis que son large corps, noueux comme un chêne antique, débordait d’une étrange vigueur. C'est lors d'une kermesse de l’école que le gamin le plus téméraire du village, le petit Jojo, la baptisa « la vieille souche », truculent sobriquet qui, dès le lendemain, fut répandu par tous les villageois pour dauber avec plus d'entrain sur la veuve Mésange.
     Les rumeurs sérieuses commencèrent à se propager quand le père Maxence retrouva - non loin du potager de la vieille souche - le petit Jojo noyé dans une fosse à lisier. Le garnement n’en était pas à son premier excès de curiosité, et si sa mort prématurée en plongea plus d'un dans le chagrin, cet accident tragique ne surprit pas grand monde. Pourtant, la plupart des conversations que la veuve Mésange suscita ensuite se résumaient à des murmures angoissés. On s'accordait à croire qu’elle était à l’origine de drôles de phénomènes.
     Le fils Haubert, par exemple, qui avait osé rouler en tracteur au milieu de la route, empêchant la vieille souche de le dépasser avec sa deux-chevaux : une crête de verrues, verdâtre comme du beurre d’escargot, poussa presque immédiatement sur le nez du malheureux. Et la jeune Rossignol qui avait eu l’audace de prendre la dernière tradition aux graines de la boulangerie juste devant cette satanée sorcière ! Sa fistule anale s’infecta dans la nuit et la pauvre dut déféquer dans un pochon greffé sur son ventre jusqu’à la fin de sa courte vie.

     Les enfants en avaient une trouille noire, surtout que désormais, la vieille souche venait tous les jours au portail de l’école pour accompagner et récupérer Lucie, sa petite-fille. Les deux vilaines, comme on les surnommait en chuchotant, vivotaient seules dans la chaumière de la veuve Mésange depuis la mort des parents de Lucie. Le jeune couple avait brûlé vif avec leur maison, soi-disant à cause d’un sèche-linge défectueux. Cette histoire avait émoustillé tout le village en manque de tragédies après le suicide de la Rossignol. Des langues sceptiques prétendaient que la vieille souche qui méprisait son gendre, le père de Lucie, n’était pas étrangère à cet incendie funeste. Les villageois jasaient aussi sur le comportement peu commun de cette gamine qui n’avait même pas pleuré quand les pompiers l’avaient retrouvée en pyjama, debout dans le jardin, le visage à moitié calciné, serrant sa poupée toute noircie contre sa poitrine.
     Lorsque Lucie rentra en classe après un long séjour aux grands-brûlés, les plus superstitieux ordonnèrent à leurs enfants de rester à distance de la fillette, craignant une éventuelle malédiction contagieuse. Lucie n’arrangeait rien en portant les anciennes robes de sa mère que la veuve Mésange avait conservées au fond d’une armoire. Elle passait ainsi toutes ses récréations sous le préau, le visage tourné vers un coin du mur, s’agrippant à Satie, sa poupée noircie qu'elle ne quittait plus. Au début, beaucoup d’écoliers ne purent résister aux moqueries, les garçons se pinçaient le nez à son approche et l’appelaient « face de steak » pour faire rire les filles. Il y eut alors une épidémie de coqueluche dans la classe qui n’épargna que Lucie. Les parents effrayés mirent en garde leurs rejetons qui la laissèrent enfin tranquille, et pendant que ses camarades feignaient de l’ignorer, Lucie racontait des histoires à Satie, seule dans son coin, essayant de cacher ses cicatrices derrière ses cheveux roux.

     La veille des vacances de la Toussaint, les enfants ne purent s’empêcher de l’humilier lors de la préparation des masques d’Halloween. Beaucoup lui en voulaient de cette terrible maladie qui les faisait encore tousser jusqu’à en vomir la nuit. Excités par ses larmes, ils déversèrent toute leur cruauté sur leur camarade défigurée, la traitant d’horrible sorcière puante. Galvanisé par la meute, un cousin de Jojo lui arracha Satie des mains pour la jeter sur le toit de l’école.
     Quand Madame Blanche partit à la recherche de Lucie qui, malgré la sonnerie, n’était toujours pas rentrée en classe, elle la trouva immobile au coin habituel, les bras ballants, le regard absent, et complètement sourde à ses interpellations. Son instinct de directrice lui défendit d'approcher cette créature qui ne tremblait pas malgré le froid humide, mais son cœur de mère eut pitié, elle chargea le concierge de récupérer la poupée afin de s'en servir comme appât pour attirer Lucie à l'intérieur. Sauf que Satie demeura introuvable.
     Appelée en urgence, la veuve Mésange pénétra pour la première fois l'enceinte de l’école. Personne n’avait osé toucher Lucie, pétrifiée sous le préau depuis des heures. La vieille souche grinça des dents, serra fort le corps glacé de sa petite-fille contre sa poitrine. Ses bras robustes la soulevèrent comme un linge trempé et, face aux regards fuyants, elle traversa la cour sans mot dire, chargée de la fillette dont la petite tête rousse balançait mollement sur l'épaule massive de sa grand-mère. La deux-chevaux attendait devant le portail, la veuve Mésange installa délicatement Lucie, toujours inerte, à la place du mort, puis démarra l’engin qui cahota nerveusement avant de s’enfoncer dans le brouillard d’une route de campagne.
     Au retour des vacances, l’absence de Lucie inquiéta Madame Blanche qui, au bout d’une semaine, tenta de joindre la vieille souche, en vain.

     Après que le brigadier-chef eut enfoncé la porte d’entrée de la chaumière, on découvrit le cadavre de la veuve Mésange collé au sol de la cuisine, presque entièrement carbonisé ; seul le bras gauche semblait intact et, bizarrement, encore plein de fougue avec son poing crispé. Les étagères tout autour étaient encombrées de fioles, de bocaux, de diverses plantes aromatiques qui ne parvenaient à couvrir ni l’odeur de chair grillée ni celle des pattes de lapin pourrissant dans l’évier. Les inspecteurs examinèrent longtemps les restes de cette poupée au fond d’une marmite sur les cendres de l’âtre. Ils optèrent pour la combustion spontanée et rangèrent vite leur matériel couteux. La police inspecta le potager, organisa des battues, sonda les rivières, fouilla toutes les granges et hangars du coin. On ne trouva aucune trace du corps de Lucie.

     Puis les mois se sont écoulés, les années ont passé, et la petite Lucie s’est définitivement évaporée des consciences. Mais la vieille souche, elle, est devenue une légende. Encore aujourd’hui, on dit que par temps brumeux son fantôme se glisse dans le lit des villageois, et la nuit, lorsque son bras jaune surgit des ténèbres et que ses doigts noueux viennent vous arracher la langue, vous pouvez apercevoir, juste avant de vous taire à jamais, une poupée brûlée qui rit sur son épaule.