DÉFONCE (3)

Le 02/02/2026
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par Charly Pratique
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Thèmes / Obscur / Litanie
Le flux de conscience fragmenté captive immédiatement par sa cadence haletante, mimant l'état altéré de la narratrice et plongeant le lecteur dans une intimité brute et chaotique. Les images sensorielles, des nuits blanches aux festins matinaux voraces, se déploient avec une précision viscérale qui rend palpable le mélange de vide et d'euphorie. La voix de Blanche, à la fois lucide et égarée, oscille entre confession impudique et regret diffus, créant une tension poignante sans jamais verser dans le pathos facile. Le langage oral, répétitif et haché, renforce l'authenticité d'une mémoire qui se délite sous l'effet des substances et du temps. Cette prose minimaliste et hypnotique laisse une empreinte durable, transformant une relation évanescente en un miroir troublant de l'absence et du désir d'ancrage.
Une légende dit que je reprendrai au hasard le fil de ma mémoire.
Ce n'est pas à proprement parler ce que j'ai vécu avec Julien. Tout ce que j'ai vécu avec lui, ce n'est pas possible de le raconter entièrement mais seulement en le faisant, en le faisant revenir peut-être, s'il revenait, peut-être que j'aurais des choses à dire plus précises, plus claires aussi. Moins obscures sur ce qui nous liait, la drogue mais pas que la drogue. Je crois qu'il y en avait beaucoup de la drogue parce qu'il y avait aussi beaucoup de choses dont lui et moi manquions, ou avions manqué dans une vie où on ne se connaissait pas encore et qui devait nous faire se rencontrer. Cette autre vie, plus passée que la nôtre ensemble, impossible de s’en souvenir. De la raconter. Je parle en mon nom seulement. Celui de Blanche. Je me droguais pour trouver la paix. Ce moment déchirant où le voile se lève. C’est pas mystérieux, le vide. Infini oui. Pourtant sous coke, je m’en fichais. J’étais absente. Absente à tous les moments passés ensemble que je voudrais me remémorer. Je sais qu’il y avait les petits déjeuners. C’est ça. Les petits déjeuners de cela je me souviens assez. Car c’était le petit déjeuner après une nuit passée à faire nos folies. Tous les deux ensemble, rien qu’ensemble, rien que nous deux, à nous procurer toutes les drogues qui existent pour durer comme nous durions. C’est-à-dire jusqu’au petit matin. Sans dormir donc sans manger non plus. (Pas faim.) Sans déconner. C'est pas drôle. Il fallait se rendre quand même à l’évidence, qu'à un moment donné, nous commencions à sentir de l’épuisement et la fatigue nous commémorait nos corps. Nous étions comme tout le monde après tout. Après cela, la nuit, nous redevenions normaux pour aller prendre ce petit déjeuner. Et même un gros petit déjeuner. Quand on s’y mettait, on nous entendait plus. Surtout moi. Quand je mange, ça me coupe la parole. Je ne peux pas faire deux choses à la fois. Avec ma bouche. Et ma tête aussi. Elle aussi est en train de manger. À un moment, je me suis arrêté de mâcher. Pour voir. Savoir ce qu’il dit, Julien. J’essaye de me mettre à sa place, de temps en temps, et ça ne doit pas être facile d’être avec moi. Je ne l’écoute pas. Je m’en rends compte maintenant. Que maintenant. Ce que Julien a dit. Tout ce qu’il a pu me dire, je ne l’ai pas écouté. Je n’étais pas là. Je n’étais jamais, ou presque jamais, là. Déconnectée. Ailleurs. Je ne sais pas où j’étais. J’étais absente. Simplement absente si c’est simple d’être absente. C’est simple, oui, en réalité. Mais dans ses bras, en revanche, j’y étais. J’étais là. Pas ailleurs. Pas absente de ses bras. De ses bras, non. Ah non, depuis le temps que j’attendais quelqu’un. Pas à proprement parler Julien, je ne peux pas dire que je l’attendais lui. Que j’attendais Julien. Non c’est impossible et ce serait faux mais j’étais enfin là. Ça me sauvait peut-être de complètement disparaître. Je ne pouvais pas demander à disparaître comme ça mais que ce soit à lui maintenant d'être là. Qu’on aimerait bien l’avoir. Ailleurs que dans une mémoire. Dans ma mémoire. Même si ma mémoire baisse. A déjà baissé sans doute. Plus de mystère. Il n’y avait rien dans cette relation, si ce n'est la ville qu’on avait à l'usure.