Mémé la terrine et moi

Le 08/02/2026
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par Caz
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Thèmes / Débile / Vie quotidienne
Ce qu’on aime chez Caz, c’est ce faux confort. Un texte court, lisible, qui s’avale comme une tranche de pâté. Ça glisse, ça rassure, ça a un goût de l’enfance. Et puis *CLAC*. Le coup du lapin. Dans ce récit absurde, Mémé passe l’arme à gauche et se retrouve en terrine maison. Pas de sanglots, pas de pathos : le texte fait l’économie de l’émotion et préfère le comique de situation, l’horreur tranquille. Si, si, ça m’a fait marrer. Un texte noir, drôle, très franchouillard qui donne envie de se tailler un bout de gras après lecture.
Mémé est morte un mardi, 14h43. J’étais en train de beurrer une biscotte quand elle a glissé de sa chaise, tête la première dans le velouté de potiron. Ça a fait un plop discret, presque poli. On aurait cru qu’elle faisait une sieste digestive à 90°.

Ma tante s’est mise à hurler. Mon oncle, incapable de trouver le numéro du SAMU, composait frénétiquement le code de sa carte bleue sur son téléphone. Moi, je regardais le velouté qui commençait à coaguler autour de sa nuque, et je me suis dit que franchement, ce serait du gâchis de l’enterrer.

Il faut dire que Mémé, c’était pas n’importe qui. Ancienne bouchère. Membre d’un club de taxidermistes amateurs. Fan absolue de Maïté. Elle m’avait élevée à coups de pâté de tête et de jeux de société où la perdante mangeait de la cervelle de mouton.
Elle m’avait appris à ne pas pleurer, sauf si le bouillon était raté. Une femme de tradition.

Alors quand j’ai senti l’odeur de soupe tiédir sur son col en tricot acrylique, j’ai su ce que je devais faire.

Pendant que les autres appelaient le médecin, moi je suis allée chercher la bâche bleue du garage. Celle qu’on utilisait pour découper le cochon en 1997. Je l’ai étalée dans le coffre de la voiture. Puis, en douce, entre deux sanglots hystériques, j’ai glissé Mémé dedans comme une couette trop vieille.
« Où tu vas avec elle ?! » m’a crié ma cousine.
« À la morgue municipale, ils font des réductions le mardi. »
Et je suis partie.

J’ai roulé jusqu’à chez moi, vitres ouvertes. Il faisait chaud, et l’odeur commençait déjà à tourner. J’ai mis du Lara Fabian pour marquer l’ambiance. Arrivée à la maison, j’ai déposé Mémé sur la table en formica de la cuisine. Elle était même pas si lourde. J’ai remis son dentier. Pour l’honneur. Puis j’ai sorti le kit de boucherie hérité de Papé.
Couteau long. Hachoir. Écailleur (inutile, mais rassurant).

J’ai commencé par les extrémités. Les doigts, d’abord. Je les ai congelés, ça fera des glaçons apéritifs pour les fêtes. Ensuite, j’ai attaqué les cuisses. Décharnées mais encore fermes. Un bon morceau pour une blanquette. J’ai désossé avec soin, en respectant les tendons. Chaque craquement m’envoyait des flashbacks de Noël 1993, quand elle avait étranglé une dinde vivante avec son soutien-gorge.

Le ventre, je l’ai ouvert comme un vieux sac à main. Dedans : un peu de bile, des restes de flageolets, et une boule de naphtaline. Rien d’inhabituel.

J’ai tout passé au hachoir.
D’abord la chair. Puis les nerfs. Enfin le cœur, qui résistait un peu, comme s’il avait encore quelque chose à dire. J’ai ajouté du cognac, des épices, du thym du jardin. J’ai mis la radio. France Culture parlait d’écoféminisme. Parfait.

J’ai rempli les bocaux, un par un. À la louche. J’ai fermé avec amour. J’ai stérilisé au bain-marie. Puis j’ai écrit à la main, sur des étiquettes :
« Terrine Mémé 2025 - Tradition & Authenticité »
J’en ai offert à la famille. Ils ont tous dit que c’était « un goût d’autrefois », sans jamais poser de questions. Certains m’ont même demandé la recette.

Mémé repose dans mon frigo. À chaque coup de blues, je me coupe une tranche, je la pose sur une biscotte bien sèche, et je la mange lentement. En silence. Parfois, je pleure un peu. Pas de tristesse. De gratitude. Elle m’a nourrie toute mon enfance.
Et aujourd’hui encore.