J'étais là

Le 28/02/2026
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par Côme216
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Thèmes / Obscur / Triste
Le texte décrit une nuit d’attente figée, vécue par une narratrice traumatisée. Incapable de dormir, elle reste assise près de sa fenêtre, fumant pour respirer et survivre à l’angoisse. Paralysée par la peur, elle revit une violence passée dont les marques sont encore visibles sur son corps. L’atmosphère, froide et oppressante, plonge immédiatement le lecteur dans le décor. Les détails sensoriels renforcent le sentiment de danger permanent et de solitude. La répétition « j’étais là » devient un refrain obsédant, presque poétique, qui rythme la nuit noire.
Beaucoup de maux peuvent rester gravés dans le gel d'un hiver. Parfois même les pires de tous. Et on a toutes et tous, une ombre qui joue dans le froid, avec nos maux.
J’étais là



Dans les bras du soir, vers les trois heures du matin, j’étais là, assise sur le tabouret, juste à côté de mon bureau. J’étais là, à regarder au travers du gel sur ma fenêtre. Je ne sais pas ce que je regardais. Mon regard était vide. Rien ne pouvait y rentrer. Rien ne pouvait en sortir. Pas une larme. Rien. J’étais là, à tourner le dos à mon lit. Il n’était plus pareil. Il faisait bon dans ma chambre, mais ce lit était d’un froid glacial. Aucune chaleur. Aucun réconfort. Aucune douceur. Rien ne s’échappait de lui. Rien n’y rentrait. J’étais là, au bord de ma fenêtre ouverte. Malgré le froid d’hiver, j’étais là, à m’allumer une cigarette. Malgré le froid, il faisait plus bon vivre accroupie sur le balcon. J’étais là, à avaler et à recracher chaque petite bouffée de fumée. Je la fumais lentement. Je voulais rester le plus possible presque dehors. C’était étrange. Plus je fumais, plus je regagnais un peu de souffle. J’étais là, tremblotante. Était-ce dû au vent du Nord ou aux quelques minutes qui l’ont précédé ? Je ne savais pas. J’étais donc rentrée, dans cette boîte à cris. Je ne pouvais dormir. Est ce que ça allait recommencer ? Je ne voulais pas la réponse. Quitte à rester dans le doute, autant s’y préparer. Alors j’étais là, assise sur le tabouret, à attendre. La maison toute entière jouait à un jeu malsain. Elle faisait craquer tout son corps, tous ses membres. Des canalisations jusqu’à son parquet. Tout me tenait hypnotisée. J’étais là, à fixer la porte qui menait au couloir. Lorsque sa lumière s’était allumée, j’étais là. Paralysée. Mes yeux ne clignaient plus, mon sang était devenu aussi froid que le gel sur les vitres, mon corps tout entier ne répondait plus. J’entendais les pas se rapprocher. J’ai aperçu, l’ombre de la silhouette passer devant ma porte, sans s’arrêter. Rien ne se passait dans ma tête, tout ressemblait à un acouphène sans fin. J’ai entendu une chasse d’eau se tirer, j’ai vu l’ombre repasser devant ma porte. Elle s’était arrêtée. Pendant combien de temps ? Une heure ? Trois secondes ? Des années ? Je l’ignorais. Mais elle aussi jouait.

Les lumières se sont éteintes. Il ne restait plus que moi. Et j’étais là. À récupérer de mon corps et de ma tête. Plus je récupérais, plus les douleurs resurgissaient. Les bleues sur la cuisse, sur le cou, les griffures dans le dos, sur les bras. Plus je récupérais, moins je respirais. Alors j’ai fumé une autre cigarette, un peu plus proche du rebord, pour pouvoir profiter de l’air tendre et gelé du soir. Mes yeux commençaient à faiblir. Ils allaient m’accompagner au lit. Mais je ne pouvais pas. Dès que je fermais les yeux. Je la revoyais. Cette ombre. Lourde. Silencieuse. Violente. Je ne pouvais me rendormir. Par peur de devoir continuer se cauchemar. Alors je gardais les yeux ouverts. Mais, malgré cela, je la revoyais. Je la voyais se cacher près du lampadaire de l’autre côté du trottoir. Je la voyais jouer dans les nuages qui cachaient la lune. Je la voyais dans le noir. Partout.

Il était cinq heures quand les premières couleurs du matin se sont dessinées. Je ne voyais rien.

J’étais là, sur le trottoir.

Et elle avait disparu.