Une brèche
Elle s’était toujours crue entière et cohérente. Un corps, un esprit, un reflet. Rien de plus. Rien de moins. Quelqu’un de Solide. Jusqu’au soir où son reflet cligna des yeux avant elle.
Elle resta figée. Le miroir vibra d’un souffle imperceptible, comme si quelque chose y remuait juste derrière la surface.
Le double , car c’en était un, maintenant , leva la main, pas par mimétisme. C’était un geste autonome et délibéré.
Elle approcha la sienne, par pure erreur de curiosité. La surface se déforma comme une peau tremblante. La chaleur la traversa immédiatement, une chaleur orientée, intelligente, une intention brûlante qui n’était pas la sienne.
Un vertige la saisit : l’impression d’être touchée à l’intérieur d’elle-même. Pas physiquement, non structurellement, au fond de ses molécules dont elle ignoraient les noms et les fonctions. Une autre version d’elle fouillait dans ses pensées, ses gestes, ses habitudes. Une intrusion qui ne visait pas son corps, mais sa manière d’exister.
Le visage du double s’approcha. Le souffle qu’elle sentit à travers le verre était le sien, mais ajusté, accordé, parfaitement dosé. Il savait ce qui la faisait flancher. Il l’avait appris. Peut-être depuis longtemps. Son propre désir, répliqué avec précision, lui revint comme un piège qu’elle aurait elle-même creusé.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, et elle voulut reculer.
Trop tard.
La main du double jaillit hors de la surface, se referma sur sa nuque. Un geste sans violence, mais chargé d’une autorité qui l’anéantit instantanément. Pas un premier contact, une prise en otage.
Elle eut un hoquet muet.
Il ne tirait pas son corps : il tirait elle, ce qu’elle était, à travers les nerfs, les souvenirs, les silences, les failles qu’elle n’avait jamais avouées.
Le monde bascula.
Elle sentit ses pieds quitter le parquet. Le miroir céda sous elle comme une eau noire.
Un froid absolu lui engourdit les os tandis que la membrane l’avalait, centimètre par centimètre.
Elle voulut résister, mais tout en elle connaissait déjà ce geste, ce rythme, cette pression sur sa nuque. Son corps, dressé par des années de répétition et d’abandons, répondit mécaniquement.
Elle entra de son plein gré dans sa propre perte.
Un éclat de lucidité la frappa quand ses yeux traversèrent la surface : IL n’essayait pas de la posséder, IL l’utilisait.
Comme un manuel, une carte, une porte mal verrouillée. Elle tomba dans l’autre côté. Une chambre de verre, vide, gelée, sans profondeur réelle. Elle se redressa en titubant.
En face, dans la salle réelle, l’autre , Son autre , cligna des yeux dans son corps.
Il passa une main dans leurs cheveux, testa la respiration, remua les doigts comme on essaie une paire de gants neufs.
Il sourit. Et elle comprit : ce sourire, elle l’avait offert un jour. Il ne faisait que le rejouer, mieux.
La poignée de la porte tourna. Une jeune fille entra — inconnue, fragile, nerveuse, l’âge qu’elle avait eu autrefois. Un frisson de pitié la traversa.
Elle voulut crier. Frapper. Hurler.
Aucun son ne traversait la paroi du miroir. Elle n’était plus qu’une ombre derrière la glace.
L’autre s’approcha de la nouvelle venue. Calme, bienveillant, maître de la salle. Il corrigea une épaule, ajusta un mouvement. Sa voix était douce, profonde, parfaitement dosée , la sienne, améliorée.
La jeune fille frissonna sous ses doigts. Léa reconnut ce frisson. C’était le sien.
Elle vit alors la mécanique entière :
Lui, le double, l’entité , appelons-le ce qu’il était vraiment —,se nourrissait de gestes, de regards, de réactions. Il apprenait une personne par l’intérieur. Il devenait sa meilleure version, puis il la remplaçait.
Elle était la première. La suivante arrivait déjà.
Une silhouette remua dans le verre, juste à côté d’elle. Une forme floue, en gestation. Le reflet de la jeune fille. Il n’était pas encore clair, pas encore solide. Mais il grandissait. Exactement comme le sien avant qu’elle ne disparaisse.
Le cycle recommençait. Les jours passèrent. Ou les heures.
Le temps n’existait plus ici.
Elle apprit à se déplacer dans cette prison de verre : un couloir figé qui longeait la salle, d’où elle ne pouvait que regarder le monde vivre sans elle. Elle le vit sortir, manger, dormir, rire.
Elle le vit occuper son lit, prononcer ses mots, adopter ses habitudes avec un naturel effroyant.
Elle le vit séduire la nouvelle venue. Lui voler petit à petit ce qu’il lui avait volé à elle : le geste, la respiration, la faille.
Chaque soir, elle regardait la nouvelle répéter, hésiter, puis céder. Et chaque soir, derrière elle,
le reflet de la nouvelle gagnait en densité.
Une nuit, alors que l’entité guidait la jeune fille au seuil du miroir, Léa comprit ce qui allait se produire : L’autre n’allait pas pousser la nouvelle. Il allait l’inviter.
La jeune fille posa la main sur la surface. La membrane s’ouvrit pour elle.
« Fuis », voulut hurler Léa. Rien.
Clara , c’était son nom , entra dans le verre. Le reflet de Clara était déjà presque formé.
Il se tourna vers Léa, observa ses yeux terrifiés.
— Tu étais la première, murmura-t-il. Tu as trop donné.
Il sourit.
— Moi, je ne donnerai que ce qui est utile.
Il se mit à danser. Une danse nouvelle, anguleuse, coupante, violente.
Une danse sans âme, ou trop pleine.
Léa sentit quelque chose craquer en elle. Ce n’était pas du désir, ce n’était pas de la peur.
Une fureur.
Elle recula dans le ventre du miroir. Rassembla tout ce qui restait : son dégoût, sa honte, sa nostalgie, sa colère, sa mélancolie.
Puis elle dansa.
Ce n’était pas pour séduire, ni pour plaire , ni par renoncement.
Elle dansa pour briser.
Chaque geste frappait la paroi intérieure comme un marteau. Des fissures microscopiques apparurent. Le reflet de Clara recula, inquiet. L’autre, dehors, tourna brusquement la tête vers le miroir.
Elle accéléra. La ballerine devint tempête. Chaque mouvement était un cri muet, une fracture.
Une immense étoile de fêlures se déploya à partir d’elle.
Le reflet hurla, son visage se décomposa en éclats de verre. L’autre, l’entité, fit un pas en arrière.
Il comprenait enfin.
Léa donna le dernier geste. Un geste simple et total. Le miroir explosa vers l’intérieur.
Une pluie de fragments envahit la prison.
Des milliers de souvenirs volés hurlèrent autour d’elle ,des gestes, des souffles, des frissons, des regards, des peurs, des nuits. Sa vie.
Puis vint le doux silence. Elle n’était plus là.
Dans la salle, l’entité resta immobile. Autour de lui, des éclats de miroir gisaient comme des morceaux de sa propre image. Il porta une main à son visage, et sentit la première ride de sa vie.
Une faiblesse, sa limite.
Il n’était plus entier, Il n’était plus parfait.
La jeune fille, terrifiée, se releva, et le regarda , et vit non plus un maître, mais un homme brisé, fendu, qui ne savait même plus comment se tenir debout.
Elle recula et quitta la salle sans se retourner.
L’entité resta seul, entouré de fragments qui renvoyaient mille versions imparfaites de lui-même.
Condamné à porter, pour la première fois, le poids de ce qu’il avait volé.
Et dans le courant d’air glacial qui traversa la pièce, un souffle sembla murmurer, très loin, très bas,
comme un dernier écho revenu du verre brisé :
« Tu n’auras plus rien de moi. »
Elle s’était toujours crue entière et cohérente. Un corps, un esprit, un reflet. Rien de plus. Rien de moins. Quelqu’un de Solide. Jusqu’au soir où son reflet cligna des yeux avant elle.
Elle resta figée. Le miroir vibra d’un souffle imperceptible, comme si quelque chose y remuait juste derrière la surface.
Le double , car c’en était un, maintenant , leva la main, pas par mimétisme. C’était un geste autonome et délibéré.
Elle approcha la sienne, par pure erreur de curiosité. La surface se déforma comme une peau tremblante. La chaleur la traversa immédiatement, une chaleur orientée, intelligente, une intention brûlante qui n’était pas la sienne.
Un vertige la saisit : l’impression d’être touchée à l’intérieur d’elle-même. Pas physiquement, non structurellement, au fond de ses molécules dont elle ignoraient les noms et les fonctions. Une autre version d’elle fouillait dans ses pensées, ses gestes, ses habitudes. Une intrusion qui ne visait pas son corps, mais sa manière d’exister.
Le visage du double s’approcha. Le souffle qu’elle sentit à travers le verre était le sien, mais ajusté, accordé, parfaitement dosé. Il savait ce qui la faisait flancher. Il l’avait appris. Peut-être depuis longtemps. Son propre désir, répliqué avec précision, lui revint comme un piège qu’elle aurait elle-même creusé.
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale, et elle voulut reculer.
Trop tard.
La main du double jaillit hors de la surface, se referma sur sa nuque. Un geste sans violence, mais chargé d’une autorité qui l’anéantit instantanément. Pas un premier contact, une prise en otage.
Elle eut un hoquet muet.
Il ne tirait pas son corps : il tirait elle, ce qu’elle était, à travers les nerfs, les souvenirs, les silences, les failles qu’elle n’avait jamais avouées.
Le monde bascula.
Elle sentit ses pieds quitter le parquet. Le miroir céda sous elle comme une eau noire.
Un froid absolu lui engourdit les os tandis que la membrane l’avalait, centimètre par centimètre.
Elle voulut résister, mais tout en elle connaissait déjà ce geste, ce rythme, cette pression sur sa nuque. Son corps, dressé par des années de répétition et d’abandons, répondit mécaniquement.
Elle entra de son plein gré dans sa propre perte.
Un éclat de lucidité la frappa quand ses yeux traversèrent la surface : IL n’essayait pas de la posséder, IL l’utilisait.
Comme un manuel, une carte, une porte mal verrouillée. Elle tomba dans l’autre côté. Une chambre de verre, vide, gelée, sans profondeur réelle. Elle se redressa en titubant.
En face, dans la salle réelle, l’autre , Son autre , cligna des yeux dans son corps.
Il passa une main dans leurs cheveux, testa la respiration, remua les doigts comme on essaie une paire de gants neufs.
Il sourit. Et elle comprit : ce sourire, elle l’avait offert un jour. Il ne faisait que le rejouer, mieux.
La poignée de la porte tourna. Une jeune fille entra — inconnue, fragile, nerveuse, l’âge qu’elle avait eu autrefois. Un frisson de pitié la traversa.
Elle voulut crier. Frapper. Hurler.
Aucun son ne traversait la paroi du miroir. Elle n’était plus qu’une ombre derrière la glace.
L’autre s’approcha de la nouvelle venue. Calme, bienveillant, maître de la salle. Il corrigea une épaule, ajusta un mouvement. Sa voix était douce, profonde, parfaitement dosée , la sienne, améliorée.
La jeune fille frissonna sous ses doigts. Léa reconnut ce frisson. C’était le sien.
Elle vit alors la mécanique entière :
Lui, le double, l’entité , appelons-le ce qu’il était vraiment —,se nourrissait de gestes, de regards, de réactions. Il apprenait une personne par l’intérieur. Il devenait sa meilleure version, puis il la remplaçait.
Elle était la première. La suivante arrivait déjà.
Une silhouette remua dans le verre, juste à côté d’elle. Une forme floue, en gestation. Le reflet de la jeune fille. Il n’était pas encore clair, pas encore solide. Mais il grandissait. Exactement comme le sien avant qu’elle ne disparaisse.
Le cycle recommençait. Les jours passèrent. Ou les heures.
Le temps n’existait plus ici.
Elle apprit à se déplacer dans cette prison de verre : un couloir figé qui longeait la salle, d’où elle ne pouvait que regarder le monde vivre sans elle. Elle le vit sortir, manger, dormir, rire.
Elle le vit occuper son lit, prononcer ses mots, adopter ses habitudes avec un naturel effroyant.
Elle le vit séduire la nouvelle venue. Lui voler petit à petit ce qu’il lui avait volé à elle : le geste, la respiration, la faille.
Chaque soir, elle regardait la nouvelle répéter, hésiter, puis céder. Et chaque soir, derrière elle,
le reflet de la nouvelle gagnait en densité.
Une nuit, alors que l’entité guidait la jeune fille au seuil du miroir, Léa comprit ce qui allait se produire : L’autre n’allait pas pousser la nouvelle. Il allait l’inviter.
La jeune fille posa la main sur la surface. La membrane s’ouvrit pour elle.
« Fuis », voulut hurler Léa. Rien.
Clara , c’était son nom , entra dans le verre. Le reflet de Clara était déjà presque formé.
Il se tourna vers Léa, observa ses yeux terrifiés.
— Tu étais la première, murmura-t-il. Tu as trop donné.
Il sourit.
— Moi, je ne donnerai que ce qui est utile.
Il se mit à danser. Une danse nouvelle, anguleuse, coupante, violente.
Une danse sans âme, ou trop pleine.
Léa sentit quelque chose craquer en elle. Ce n’était pas du désir, ce n’était pas de la peur.
Une fureur.
Elle recula dans le ventre du miroir. Rassembla tout ce qui restait : son dégoût, sa honte, sa nostalgie, sa colère, sa mélancolie.
Puis elle dansa.
Ce n’était pas pour séduire, ni pour plaire , ni par renoncement.
Elle dansa pour briser.
Chaque geste frappait la paroi intérieure comme un marteau. Des fissures microscopiques apparurent. Le reflet de Clara recula, inquiet. L’autre, dehors, tourna brusquement la tête vers le miroir.
Elle accéléra. La ballerine devint tempête. Chaque mouvement était un cri muet, une fracture.
Une immense étoile de fêlures se déploya à partir d’elle.
Le reflet hurla, son visage se décomposa en éclats de verre. L’autre, l’entité, fit un pas en arrière.
Il comprenait enfin.
Léa donna le dernier geste. Un geste simple et total. Le miroir explosa vers l’intérieur.
Une pluie de fragments envahit la prison.
Des milliers de souvenirs volés hurlèrent autour d’elle ,des gestes, des souffles, des frissons, des regards, des peurs, des nuits. Sa vie.
Puis vint le doux silence. Elle n’était plus là.
Dans la salle, l’entité resta immobile. Autour de lui, des éclats de miroir gisaient comme des morceaux de sa propre image. Il porta une main à son visage, et sentit la première ride de sa vie.
Une faiblesse, sa limite.
Il n’était plus entier, Il n’était plus parfait.
La jeune fille, terrifiée, se releva, et le regarda , et vit non plus un maître, mais un homme brisé, fendu, qui ne savait même plus comment se tenir debout.
Elle recula et quitta la salle sans se retourner.
L’entité resta seul, entouré de fragments qui renvoyaient mille versions imparfaites de lui-même.
Condamné à porter, pour la première fois, le poids de ce qu’il avait volé.
Et dans le courant d’air glacial qui traversa la pièce, un souffle sembla murmurer, très loin, très bas,
comme un dernier écho revenu du verre brisé :
« Tu n’auras plus rien de moi. »