Une nuit sous la lune du Pilat

Le 03/03/2026
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par Theophile G.
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Thèmes / Débile / Phénomènes de société
Certes, il y a de belles descriptions de la nature. Cependant nous suivons les aventures d'un misanthrope de pacotille qui fuit le sérieux de ses contemporains, s'isole dans la cambrousse, pour prendre en otage la première pauvre inconnue qui passe et lui asséner un long monologue moralisateur tout aussi sérieux que le sérieux qu'il dénonce. Ceci n'est donc pas un texte mais une faille spatio-temporelle conceptuelle.
À toi, discrète inconnue, derrière tes multiples visages et caractère, dans l’attente d’illuminer l’aventure de nos vies.
Je regarde le quai de la Part-Dieu s’éloigner à travers la vitre du TER. Bientôt la ville disparaît, avec elle son effervescence d’êtres humains tous plus sérieux les uns que les autres et très occupés à faire tourner le monde. Pffffff quelle blague, tout ce que vous faites tourner c’est votre monde, même pas rond en plus, j’en deviens plus misanthrope jour après jour. Plus je vieillis et moins je le trouve sérieux ce monde des adultes, on compte, on organise, on planifie, on ordonne, on prend des décisions, on discute politiques, on commente l’économie, on se plaint de la qualité de vie des autres toujours meilleure… Mais soyons sérieux à part l’importance que nous y accordons, ou est le sens, la rationalité derrière tout ça ? À l’instar du banquier et du roi visités par le petit prince ils ne savent plus ce qu’ils comptent, plus ce qu’ils gouvernent. Mais attention, tout cela est très sérieux, on vous le répète sans cesse, ah petite tête blonde tu dois bien rire de là-haut, aux côtés de ta rose.

« Prochain arrêt, St-Chamond »
Une voix enregistrée m’indique que je me suis encore perdu au grés des paysages défilant le fil de mes pensées. Le train s’arrête, je descends et traverse St Ch’mond direction Cussieux puis Dorlay.
« Jeune hirondelle apprendre à voler, apprendre à rêver autrement
Je suis amoureuse de tous les garçons, je les veux tous un par un dans mon lit
J’aimerais tellement faire l’aaaaamour avec toa, oh oui faire l’aaaamour juste une fois, et je sais que ça va te plaire »
Je fredonne les musiques de mon Ipod en marchant, j’atteins les hauteurs et la forêt se dévoile sous mes yeux. En ce premier week-end de novembre, les monts du Pilat se sont tachetés de centaines de nuances orangées. Je range mes écouteurs pour profiter du chant des oiseaux et de la mélodie des ruisseaux et je m’engage sur les chemins en direction de Dorlay.

Pic nique sur les berges, en amont du barrage puis on y retourne, direction Le Collet-Doizieux. Un vent à décorner les bœufs arrache les feuilles des arbres pour les déposer sur les chemins. Je profite du spectacle offert par le ballet aérien des feuilles avant d’entamer les derniers sentiers après un stop à l’auberge de la Croix de Colet pour remplir les gourdes. Sur le chemin, je me niche en haut d’un pierrier pour contempler les couleurs automnales sur les courbes des monts et la vallée du Rhône au loin. Là-haut, un cigarillo à la bouche, je m’imagine ermite, fuyant ce monde fou pour se reconnecter avec la nature qui nous entoure, au temps qui passe, à moi.

J’arrive un peu avant la tombée de la nuit et j’installe ma tente sous l’abri au bord du chemin. Une fois la tente dépliée et le matelas gonflé je lis, j’écoute les sifflements du vent dans les arbres et observe les lumières de la vallée à travers la danse des arbres. Seule une voix portée par le vent me tire de mes songes.
-    Salut, je dérange ?
Je tourne la tête, la lueur de la frontale m’éblouit, après quelques secondes d’adaptation je distingue une silhouette élancée qui se dirige vers moi. Une fois à ma hauteur, je distingue ses traits, une femme aux cheveux châtain clair, tombant sur ses épaules, un visage fin au sein duquel se niche des yeux bleus opales m’interpelle.
-    Pardon, je ne voulais pas te faire peur. Tu sais j’aime beaucoup venir à la chapelle, on y a fait les obsèques de mes parents décédés du Covid. Quand j’écoute les sifflements du vent, j’ai l’impression de les entendre me murmurer à l’oreille.
Ne sachant que répondre, je ne trouvais le courage que de lui dire.
-    Désolé.
-    Ahahaha t’est con toi, tu sautes les deux pieds dedans. T’a vu ma mère t’ailleurs à l’auberge.
Son rire doux et follement contagieux m’entraine avec elle, je l’écoute enchainer.
-    J’aide mes parents à l’auberge pendant les vacances, mais on s’y fait drôlement chier le soir. Je t’ai entendu parler de bivouac à la chapelle plus tôt et je me suis dit que je pourrais monter boire un coup avec toi pour tromper l’ennuis.
Elle sorti de son sac des canettes de bières et une bouteille de verveine à moitié entamée.
-    Oula, je dois avouer que c’est une proposition difficilement refusable. C’est pas grand-chose mais si tu veux j’ai un peu de charcut’ et de la semoule pour le dîner. On partage ?
-    Tu parles d’un festin, allez santé !
Son nouvel éclat de rire recouvre les soufflements du vent dans les feuilles et entrainât une formidable conversation, timidement surveillée par la lune cachée derrière des nuages en coton.

Le jet boil réchauffe l’eau pour le thé, je n’ai aucune idée du temps écoulé depuis l’apparition de ma camarade de causerie. Elle me lance.
-    Dit donc, tu randonne souvent seul ?
-    Figure-toi que c’est une première pour moi, ça me trottait dans la tête depuis pas mal de temps mais j’avais encore jamais franchis le pas. Tu sais, ce monde de fous sérieux me dépasse. Je les vois courir d’une réunion à l’autre, d’un rendez-vous important à l’autre, d’une prise de décision à une autre, plus importante encore, m’expliquer ce que je dois faire, comment le monde fonctionne, ce qu’il faut penser... Attends, ils sont sérieux eux, c’est pas des lol. Moi j’ai surtout l’impression de me noyer dans cette essoreuse humaine, l’impression de perdre le lien avec la nature qui nous a donné la vie. Tu te rends compte, aujourd’hui on a peur de son voisin de palier, de la qualité de l’eau, de pas toucher ses primes, de trouver de la terre dans son plat à réchauffer au micro-onde… On ne connait même pas le nom des légumes qui poussent en bas de notre rue, mais on se fait bombarder de recettes asiatiques, indiennes, africaines, maghrébines, sud-américaines à longueur de journée. On ne se parle plus d’une table à l’autre aux terrasses des cafés et bars, non on n’a d’yeux que pour les LED lumineuses de nos petits êtres chéris qui nous accompagnent partout. C’est dur de la désirer cette vie rêvée qu’on nous a tant vendue. Bonnes études, bon boulot, décisions sérieuses, responsabilités, dévaloriser le travail des autres pour valoriser le sien, réunions sans fin qui s’enchaînent, beau salaire à la fin du mois pour se payer une bouffée d’air à l’autre bout du monde deux ou trois fois par an. Non ça fait pas rêver, pourquoi je devrais jouer des coudes pour ce projet vide de sens, vide de vie ? Il faut se battre pour protéger la planète, on voit et on entends les convictions pour les droits humains, l’environnement à toutes les sauces au boulot, à la télé, dans les livres, sur les réseaux sociaux, sur tous les profils des app de rencontre. Tout le monde est très soucieux de la cause, mais toujours autant d’avion, de plastique, de ruée vers les soldes, de culte de la possession, de quête des superlatifs, de violences verbales et physiques, si peu de compassion pour les autres. Dame nature vous remercie, elle a pas besoin de vous ! Comment croire en l’homme quand il ne croit même plus en ce qu’il se dit défendre ? Et puis regarde-moi, c’est beau les discours, les critiques, prendre du temps seul, profiter de la quiétude de la forêt mais je vaux pas mieux. Il y a qu’a regarder mon sac, fabriqué avec du plastique, tente en plastique, nourriture trimballée dans des sachets plastiques, carte protégée par du plastique, habits imperméables en plastique, plastique et encore plastique. Franchement tout aussi sérieux que n’importe qui dans ma dépendance matérielle et ma déconnection avec le vivant. Alors je me test, je tente de partir seul, de laisser vagabonder mes pensées, d’observer la nature et ses formes de vie infinies, ses merveilles et ses parts d’ombre, de me laisser envelopper dans le cocon calme et mystérieux de la pénombre nocturne.
-    Eh bah dis-moi, t’est gai toi.
Son nouvel éclat de rire, sonne comme une mélodie libératrice et son sourire, éclate tel un soleil pour illuminer la nuit. En cet instant, ma mélancolie se retire pour lui offrir sa place dans mon âme.
-    En plus tu causes, tu causes mais tu vois pas que ton thé est prêt.
Oups merde, j’éteins la flamme du jet boil et je nous sers deux tasses qui réchauffent nos mains. Perçant le voile des vapeurs du thé et de nos respirations, mes yeux plongent dans les siens. La seconde d’après nos lèvres se collent. J’épouse la commissure de ses lèvres d’où naquirent ses sourires et le noir de la nuit se mélange au vide infinis du cosmos.
-    T’a déjà fait l’amour dans une chapelle ?
-    Non.
-    Il y en à une juste à côté.
Me glissa elle accompagné d’un clin d’œil malicieux brulant de désirs. Tandis qu’elle m’entraina vers la chapelle j’aperçus la lune nacrée qui transperçait l’ouate des nuages.

La porte en bois du XVIIe siècle claque derrière nous, nos corps se resserrent dans une folle et passionnante étreinte. Aux grés des baisés et des caresses je parcours et découvre ses courbes, ses cheveux châtaigne, la chaleur de son cou, la dureté de ses tétons mordillés, ses hanches d’où naissent ses fesses, la moiteur de son entrejambe, la courbe de son dos quand je la pris en levrette sur l’autel.

On s’endormit là, à même le sol rugueux et froid, étrange contraste avec la chaleur et la douceur de nos peaux nues serrées l’une contre l’autre. Je ne crois pas au divin, mais cette substance formée par nos êtres entrelacés dégageait une aura sereine qui doit s’en rapprocher. Il me semble même avoir aperçus le petit Jésus transformer son rictus en sourire, lui qui détournait le regard quelques instants plus tôt.

Au matin, seule la pluie battante sur l’abris brise le silence. Après avoir mis en marche le jet pour le thé, je décide de me lancer.
-    Et maintenant ? Est-ce que l’on se reverras un jour ?
Pour seule réponse le frémissement de l’eau arrivée à ébullition, je nous sers le thé.
-    Je ne vais pas t’embêter plus longtemps, je vais te laisser ranger tes affaires.
Je me relève, me tourne, je veux lui dire de rester, qu’elle ne me dérange pas, mais déjà sa silhouette se perds sous le rideau de la pluie.
-    Est-ce que je peux au moins savoir ton nom ?
Je n’aperçus le balancé gracieux de ces hanches que quelques brèves secondes puis elle s’éclipsa. Me laissant seul avec le souvenir brulant de son éclat de rire aussi merveilleux que la danse des aurores boréales ayant illuminé le ciel du Yukon un soir d’Aout 2025.