La chose sous la surface

Le 06/03/2026
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par Cuddle
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Dossiers / Nouvelles lovecraftiennes
Cuddle a parfaitement compris que l'horreur lovecraftienne ne réside pas dans le sang, mais dans cette transition écoeurante entre la curiosité humaine et la liquéfaction de la réalité face à l'indicible. À travers cette structure en spirale, elle nous traîne de force vers une conclusion où la folie n'est plus une maladie, mais la seule réaction logique devant la géométrie blasphématoire de l'univers. C'est une œuvre vicieuse et brillante qui ne se contente pas de rendre hommage au Maître de Providence : elle en réveille les cadavres pour nous les faire embrasser.
Le mur

Il était là.

Rugueux, boursouflé, couvert d’aspérités étranges. Des coulures brunâtres tachaient le crépi, étalé en couches grossières et irrégulières. Elles étaient humides et suintaient par tous les pores. Une fissure éventrait la paroi. Elle ne courait pas droit. Elle tournait sur elle-même, dessinant une spirale. Une plaie béante, trop précise pour être naturelle.

Je restais immobile devant l’ouvrage, fasciné. Des crevasses partaient du centre et couraient vers l’extérieur en traînées sombres. Lorsque je détournais les yeux, une sensation étrange me gagnait. Une impression fugace. Les veines semblaient se déplacer. Quelques secondes à peine. Les vrilles se tortillaient avant de se soustraire à mon regard. Je clignai des paupières. Rien. Pourtant, un frisson remonta le long de ma nuque. Je n’osais plus bouger. Était-ce la lumière ? Une ombre ?

Non.

La surface pâle respirait. Lentement.
Le mur m’observait.
Kingsport

Quelques semaines plus tôt, la Gazette d’Arkham m’avait commandé un papier sur les disparitions inexpliquées de la maison Curwen. C’est d’abord avec excitation que j’acceptais la requête, ignorant alors que ce nom - Kingsport - serait l’objet de mes futurs cauchemars…

Arrivée à quai, je restais tétanisé sur le pont. L’océan m’inspirait une répulsion instinctive. Réfrénant une panique grossissante, j’essuyai mes mains moites sur mon pantalon et me sermonnai intérieurement. Une voix ferme m’invita à descendre. Tremblotant de tous mes membres, je posai le pied sur la passerelle avec une hésitation presque enfantine. La passerelle oscilla sous mes pas.

Lorsque mes pieds touchèrent la terre ferme, je poussai un soupir de soulagement. Quelques minutes plus tard, le bateau prit le large, m’abandonnant à mon triste sort. Je contemplai l’étendue glaciale, le cœur lourd. L’eau n’était pas bleue. Elle avait la couleur du plomb. Les vagues tumultueuses déferlaient sur la rive et déposaient une écume épaisse, gélatineuse. Des algues en décomposition agonisaient sur le sable froid, exhalant des relents de vase qui me soulevèrent l’estomac.

Derrière moi, Kingsport étendait ses bras malades le long de la côte. Les maisons longilignes aux toits pointus s’entassaient au bord de la falaise. Le vent soufflait fort, et seul le claquement incessant des volets brisait le silence.

Valise en main, je quittai la plage. Une pluie fine s’abattit aussitôt, s’écrasant sur mon chapeau dans un ploc-ploc monotone. Je frissonnai. Coincées entre des bâtisses anémiques, des artères étroites s’enfonçaient dans les ténèbres. Les façades défoncées, lézardées de crevasses et ravagées par le lierre, formaient un amalgame de bois pourri.

Le souffle empoisonné du vent asphyxiait l’atmosphère, et j’eus la désagréable sensation que la ville se refermait sur moi...


L’hôtel

Dans le hall de l’hôtel, j’eus l’impression de pénétrer dans une relique oubliée.

Le cœur de l’entrée évoquait la cité perdue de l’Atlantide. Ses colonnes torsadées, entrelacées de végétaux aquatiques, remontaient vers le plafond fissuré. Leurs chapiteaux, mangés par l’humidité, s’épanouissaient comme des fleurs fanées. Entre les arches, le papier peint défraichi tombait comme une peau morte.

Je m’avançai jusqu’à la réception.

L’homme derrière le comptoir se leva lentement. Il devait avoir une quarantaine d’années, mais quelque chose dans ses traits me troubla aussitôt. Son visage exsangue, à la fois rougi et boursouflé, semblait gonflé. J’eus une grimace de répulsion à la vue de son crâne, parsemé de cheveux filandreux, reluisant sous les lanternes jaunâtres.

Le triton infâme me lança un sourire effroyable. Ses lèvres fines remontèrent jusqu’à ses pommettes, éventrant sa face lunaire. Je restais sans voix, spectateur de ce spectacle monstrueux.
- Bienvenue à Kingsport, crossa-t-il. Vous ne resterez pas longtemps, j’espère.

On m’avait prévenu : les habitants de Kingsport n’étaient plus tout à fait humains. Certains racontaient qu’une étrange maladie liée à l’eau avait provoqué des transformations étranges. D’autres parlaient d’une malédiction plus ancienne. Peu importait. J’étais là pour les Curwen, pour mon article.

Fébrile, je bafouillai les raisons de ma venue. Le poisson perdit le peu de couleur qui l’animait. Il s’empara d’une clé et la posa devant lui. Puis, sans m’accorder un regard, nota mon nom dans son carnet crasseux. Pressé de quitter les lieux, je gravis l’escalier en colimaçon, et une fois dans ma chambre, m’empressai de verrouiller la porte derrière moi.

Le bureau grinça sous le poids de mes notes et de mes dossiers. Les recherches de la famille Curwen s’étalèrent devant moi. Je devais travailler, mais mon esprit était hanté par le sourire impossible du réceptionniste.


Les Curwen

Riche industriel, Edward Curwen s’était installé à Kingsport avec sa femme et ses deux filles en 1840.

Cette période prospère, où la science et le progrès connurent une ascension fulgurante, fut aussi une époque où l’occultisme s’invita dans les familles bourgeoises.

L’histoire retiendra les célèbres sœurs Fox, des américaines, qui s’employèrent à faire parler les morts lors de soirées feutrées ; Allan Kardec, le fondateur du spiritisme moderne, qui publia en 1857 le Livre des Esprits.

Cette nouveauté attira Edward et sa femme qui s’adonnèrent à des séances de spiritisme avec leurs amis proches. J’avais établi une liste des membres participant à cette sombre liturgie. Edward et son épouse Elisabeth, les hôtes, avaient le rôle envieux de médium. Jacques et Lili Brown, des amis du couple, tenaient le rôle d’« assistants », appelés aussi les « observateurs attentifs ». Enfin, les nouveaux voisins : Joseph et Anna Beck. Ce fut lors d’une soirée de 1860 qu’ils disparurent sans laisser de traces.

La version officielle, reprise sans zèle par les autorités, conclut à une disparition en mer. On affirma que les Curwen et leurs amis avaient quitté le manoir au crépuscule pour une promenade en bateau. Plusieurs témoins jurèrent les avoir vus embarquer. Le bateau, lui, ne revint jamais. L’océan capricieux fut une preuve indéfectible pour beaucoup. Le dossier fut fermé.

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais des rumeurs étranges circulèrent à Kingsport. Les habitants furent touchés par une série de phénomènes inhabituels. Un marin se plaignit de vertiges, d’insomnies chroniques. La boulangère perdit l’usage de ses membres. Des enfants naquirent aveugles, les doigts palmés. La maladie gagna peu à peu la population de Kingsport. Les médecins évoquèrent des infections, des plaies cicatrisant mal… La ville souffrait en silence.

Dans les débits de boisson, les conversations changèrent de ton. Les plaisanteries se firent rares. On murmurait qu’il y avait quelque chose de malsain dans l’eau, que c’était la faute des Curwen. Ils avaient attiré le Mal à Kingsport. La séance de spiritisme de 1860 alimenta les rumeurs les plus folles, des récits de fantômes vengeurs, de monstres tapis dans les profondeurs de l’océan… Une porte avait été ouverte vers l’Au-delà et une malédiction terrible s’était emparée de la ville.


Le témoignage de Margaret Jane Winfred

Le lendemain, je quittai mon hôtel délabré pour la côte. Alignées le long de la falaise, les maisons avaient perdu de leur superbe et n’affichaient désormais que des façades lépreuses, rongées par le sel. Des taches livides s’étalaient des fondations jusqu’au sommet, empreintes indélébiles de quelques tempêtes de sel imaginaires.

Je m’arrêtai devant une demeure cossue et passai le petit portillon avec la détermination du journaliste qui veut obtenir un scoop. J’avais contacté une des voisines des Curwen : Margaret Jane Winfred. Après avoir frappé à la porte, je fus accueilli par une vieille dame. Je réfrénai ma surprise, une fois de plus.

La femme au visage de batracien croassa un bonjour. Ses yeux globuleux se plissèrent, cherchant sûrement la raison de ma venue. Après quelques secondes de réflexion, elle m’invita à entrer.

Mal à l’aise, je pénétrai dans un salon d’apparat élégamment décoré. L’atmosphère qui se dégageait de la pièce était intimiste : des lampes à abat-jour et des candélabres cherchaient une place entre des bibelots et des plantes d’intérieur. Des fenêtres avec vue sur l’océan étaient encadrées de rideaux bordeaux. Sur le côté, des bibliothèques murales bien rangées dévoilaient une collection de livres impressionnante.

Je m’installai près de la cheminée, un œil sur les flammes dansantes. Margaret se traîna jusqu’à son fauteuil et tendit une main en direction de la table basse.
- Du thé, monsieur Malone ?
- Appelez-moi, Thomas. Volontiers, Miss Winfred.
La vieille dame s’enfonça dans son fauteuil, les mains autour de sa tasse, et attendit mon interrogatoire.

Je la questionnai d’abord sur son passé à Kingsport. Elle s’était installée en ville avec son époux à l’apogée de la révolution industrielle. Le couple avait fait fortune grâce aux chemins de fer et c’est par ce biais qu’ils avaient rencontré les Curwen en 1840. Après une longue discussion sur leur amitié réciproque, elle aborda sans détour les séances de spiritisme.

- C’est au décès de mon époux que nous avons commencé les séances. À l’époque, je n’avais pas accepté sa mort. (Elle marqua une pause). Edward était un grand amateur d’antiquités. Un soir, il m’a annoncé avoir trouvé un livre qui lui permettrait d’entrer en contact avec James.
- Un livre ? demandai-je surpris.
Margaret posa sa tasse sur la table et resserra le châle autour de ses épaules.
- Oui… un livre, attribué à un prétendu poète arabe.
Elle prononça ces mots avec une prudence étrange. Edward, disait-elle, l’avait acquis par l’intermédiaire d’un antiquaire étranger. Un homme aux propos confus, à l’odeur de poussière et d’encens froid. Le volume ancien était relié d’un cuir noirci, craquelé. Son regard se perdit dans les flammes. Elle hésita, cherchant ses mots.
- Il prétendait que l’ouvrage rassemblait des savoirs impies, poursuivit-elle. Des invocations trop anciennes pour avoir un nom.
Je sursautai lorsqu’une chose poilue glissa contre mes jambes.
- Mimi, viens ici, murmura-t-elle, amusée.
Le chat miaula sous la table et sauta le canapé capitonné. Il s’étira de tout son long et vint s’installer sur les genoux de Margaret, ronronnant à loisir. Je lâchai un petit rire nerveux.
- Lors de la séance, Edward a ouvert le livre et a invoqué l’esprit de James avec une voix… gutturale, dit-elle en caressant l’animal d’un air distrait. James n’a pas répondu. Edward s’est emporté. Il a jeté le livre dans la cheminée, jurant contre celui qui le lui avait vendu. Les flammes ont pris, j’en suis certaine. Mais quand il s’est rassis…
Elle posa ses yeux proéminents sur moi.
- … le livre était de nouveau sur la table. Intact. Les pages ont défilé comme par magie. Elles se sont arrêtées sur une illustration. Une forme. Quelque chose qui n’aurait jamais dû être dessinée. Une brèche a été ouverte ce soir-là… Il a été invoqué par mégarde.
Je restai suspendu à ses lèvres, mais soudain, elle ricana dans son fauteuil.
- Voyons, monsieur Malone, je me joue de vous…, railla-t-elle en tapotant la tête du chat. Les journalistes de la ville sont bien crédules…
- Vous m’avez bien eu ! rétorquai-je, riant jaune.
- Vous espériez sans doute quelque chose de plus… spectaculaire, poursuivit-elle. Vous n’êtes pas le premier à être venu ici…
- Beaucoup ont conclu à un accident en mer. Je ne suis pas de cet avis. Des phénomènes inexpliqués se sont produits à Kingsport, vous ne pouvez le nier…
Elle eut un léger soupir.
- Vous parlez de fantômes, monsieur Malone ? Voyons, ne soyez pas ridicule. Après cette soirée absurde, je suis rentrée chez moi et ai cessé toute relation avec ces exaltés. Le jour de leur disparition, je les ai vus monter sur leur stupide bateau. Ce jour-là, le temps était exécrable, et Edward était un piètre navigateur…
Elle marqua une pause.
- C’est une ville de marins, monsieur Malone. On sait reconnaître un accident quand on en voit un.
Elle reprit ensuite ses critiques, d’un ton léger, comme si le sujet était clos.


Le manoir des Curwen

Après avoir recueilli le témoignage de Margaret, je m’enfermai dans ma chambre afin de poursuivre mes recherches. Le temps passé à Kingsport affaiblissait mon corps et mon esprit. Le temps pluvieux, la ville désertée, les habitants difformes errant dans les ruelles… me rendaient maussade. Je me surprenais parfois à contempler l’océan durant des heures. Le temps défilait. Mon article n’avançait pas. Je devais agir.

Un matin, je me rendis chez les Curwen.

Le manoir, encadré de tourelles, dormait dans les ténèbres, les yeux fermés. Usé par les éléments, il s’affaissait par endroit avec nonchalance, à l’abandon.

Sur mes gardes, j’observais les environs. Personne. Je pénétrai dans le jardin en friche et me frayais un chemin dans cette jungle. Le perron craqua sous mon poids. Figé, je n’osais bouger, le souffle coupé. J’attendis. Rien. Soulagé, je m’infiltrai aussitôt dans l’antre de la bête par une fenêtre brisée.

Dans le hall, une forte odeur de moisi me prit à la gorge. La main sur le nez, je contemplai les restes de ce qui avait du être un manoir somptueux. Aujourd’hui meurtri, il arborait des cicatrices profondes. Le lierre colonisait les murs, remontait jusqu’au plafond pour retomber en cascade végétale.

Je déambulai dans les pièces, cherchant une preuve obscure, et fut déçu de ne trouver que des vieilleries abandonnées, des meubles défoncés, des tapis gorgés d’humidité...

Dans la salle de réception, lieu privilégié des séances de spiritisme, tout avait disparu : bibelots, candélabres, mobilier... Ne restait que la cheminée austère, les murs nus…

Malgré la profonde banalité des lieux, un malaise indicible s’empara de moi. Un frisson remonta le long de mon échine.

Le mur… Le mur du fond respirait. Les yeux plissés, j’eus l’impression de le voir bouger. Ma curiosité maladive me poussa à m’approcher. À une distance raisonnable, j’inspectai cette surface dérangeante, éventrée par une fissure noire. Elle dessinait une spirale. Anormale. Profondément provocante…

Provocante ?

Un sentiment exacerbé de rage m’envahit brusquement, tétanisant mes membres. Mon cœur s’accéléra dans ma poitrine. Contre toute logique, j’eus l’irrésistible envie de me fracasser contre le mur.

Je résistai à cette folie, m’installant par terre avec une lenteur maladive. Absorbé dans cette contemplation absurde, je suivais des yeux cette fissure, fourmillant sur le mur. Elle m’apparaissait comme une sorte de réseau veineux, noircissant la surface grise.

La spirale m’hypnotisait. Elle m’appelait. Je m’approchai. La fissure pulsait. En son centre, une ombre remuait. Malgré ma terreur, je tendis la main et mes doigts effleurèrent le crépi humide. Des images déferlèrent : un livre en cuir noirci, une porte qui s’ouvre sur les ténèbres, les Curwen hurlants dans le noir…

Une chose venue d’ailleurs avait été appelée… Fébrile, je reculai en trébuchant. Devant moi, le mur se fendit en deux, emplissant l’atmosphère d’une forte odeur de poisson pourri.

Je me sentis sale, poisseux. Une odeur âcre remonta de ma chemise, un mélange de transpiration rance et de pourriture… une puanteur qui n’appartenait pas à ce monde. Je touchais mon visage et sentis des aspérités sur mes joues grasses. Il y avait des choses sous ma peau… des choses putréfiées qui poussaient. Une odeur métallique explosa à mes narines… C’était mon sang qui brûlait. J’étais souillé.

La spirale s’ouvrit, menaçante. La surprise fut totale. Un tentacule jaillit du vide pour s’enrouler autour de ma jambe. Une sensation glacée et visqueuse… répugnante. En état de sidération complète, je fus traîné sur le sol avant d’être avalé dans la brèche.


La chose sous la surface

Je tombai.


Mon cri se perdit dans ma gorge nouée.
Le vide, terrifiant, infini, autour de moi. Étais-je dans le ciel de Kingsport ?

Irréel.

Sous moi, l’océan attendait ma venue.

Mon corps fila à une vertigineuse… quelques minutes à peine. Puis, un craquement sinistre. La poupée de chiffon venait de s’écraser à la surface.

La mort ?

Non. Pas encore.

L’eau s’engouffra dans mes poumons. La panique fut immédiate. L’air. Je manquais d’air. Je donnais des coups de pieds pour remonter à la surface. Il fallait vivre, coûte que coûte ! Mon regard ne se détachait pas de la faible lumière s’amincissant à mesure que le tentacule m’attirait dans les abysses...

Bientôt, ce fut le noir absolu…

La peur tirailla mes entrailles, glaçant mon corps tout entier.

Et alors que je pensais la fin toute proche, des yeux démesurés s’ouvrirent dans les ténèbres.

Je restais en suspend, flottant dans l’eau froide comme une ombre. Les yeux m’observaient en silence... des yeux qui ressemblaient à des galaxies.
J’y décernais un vide infini, parsemé de poussières d’étoiles. La voie lactée, spirale à l’éclat aveuglant, était tachetée de blanc, de rose et de violet. Sur ce fond noir, des constellations d’astéroïdes, de rayons cosmiques et de nébuleuses extraordinaires…

La chose s’illumina dans le noir.

Il était là, le monstre qui sommeillait dans le vide...

Ce n’était qu’une peau faite d’écailles noires et de protubérances. Ça luisait d’une lueur verdâtre me donnant l’impression de contempler une profondeur abyssale. L’espace lui-même semblait s’être replié sous l’eau. Mon esprit tenta d’y reconnaître des formes, des couleurs, des structures… mais tout se dissolvait aussitôt. Je ne pus supporter davantage cette vision impie.

« Descends… R’lyeh… R’lyeh… », susurra une voix gutturale dans les ténèbres.

L’appel résonnait en moi comme un ordre. Je m’abandonnai à la force psychique de la bête. Mon corps se tendit sous la pression, puis s’arcbouta. Une offrande à un Dieu très ancien.

Les yeux cosmiques me transperçaient, irradiant mon âme d’une aura maléfique. Des choses grouillaient dans mon estomac, rampaient sous ma peau. Je les sentais se déplacer, forcer leur passage vers ma gorge pour s’extraire de mon enveloppe charnelle.

La mort aurait pu être plus clémente, mais ce fut une lente agonie qui m’était réservée. Ce fut d’abord mes os qui craquèrent, puis ma chair qui céda sous la force dévastatrice des choses monstrueuses.

Dans ma douleur, je vis une dernière fois les étoiles de Kingsport, pâles et lointaines, avant que les ténèbres ne les engloutissent. Peut-être n’y avait-il rien. Peut-être était-ce seulement la mer qui me tuait.


L’article

« Un journaliste échappe à la noyade à Kingsport.

Arkham, 28 janvier 1895 — Thomas Malone, envoyé spécial de la Gazette d’Arkham, a été repêché hier au large de Kingsport après une chute accidentelle en bateau. Le capitaine, M. Riley, jure qu’il y a vu Monsieur Malone passer par-dessus bord. Alertés par les cris, les marins sont parvenus à le tirer de l’eau.

Inconscient, mais vivant, l’homme présentait d’étranges marques en forme de spirale sur le corps. Transporté à l’hôpital, il souffrirait d’amnésie traumatique et de fièvre intense. Les médecins évoquent une intoxication marine. « Il délire sans cesse », confie Margaret, une infirmière. « Il parle d’un mur, d’étoiles, et d’une chose sous la surface… ».

Les autorités locales ont clôturé l’enquête. Elles rappellent aux voyageurs les règles de sécurités élémentaires. La mer demeure un danger constant, en particulier dans la région de Kingsport. »