Lune Rouge

Le 08/03/2026
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par Arthus Lapicque
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Dossiers / Nouvelles lovecraftiennes
Anesthésié par l’alcool, un homme tente de rentrer à pied par une nuit glaciale. Attiré par un entrepôt abandonné, il bascule dans un espace impossible, confronté à une vision indicible… Le texte installe une atmosphère efficace, portée par une montée progressive de l’angoisse. Les images sont puissantes et souvent originales, évitant les clichés horrifiques faciles. En revanche, l’intrusion ponctuelle de vocabulaire familier affaiblit la tension et rompt parfois l’immersion. Resserrer certaines images ou métaphores permettrait à l’horreur et au sublime de mieux frapper.
Le froid me saisissait le ventre, hérissait mes poignées d’amour, grimpait du bas de mon dos jusqu’à ma nuque. Il n’y avait pas de train avant le lendemain matin, enfin, pas avant l’aube. Vingt-cinq kilomètres dans le mauvais sens, trop ivre pour m’en rendre compte, trop ivre pour attendre en gare, trop ivre pour comprendre que vingt-cinq kilomètres à pied, la nuit, au cœur de l’hiver, est une entreprise risquée. Mes fringues étaient courtes, j’avais beau fourrer mon teeshirt et mon pull à l’intérieur de mon jean sous ma veste, la laine et le tissu, en prise avec mon sac-à-dos qui ballottait à cause d’une bouteille d’eau à moitié pleine, glissaient fatalement hors de ma ceinture, découvrant ma taille transie. Je ne pouvais pas courir non plus, cela aurait exposé ma peau aux griffes glaciales, même si l’action réchauffe, même si le froid en était encore au stade d’information désagréable grâce aux litres de bières que j’avais ingurgités - ce qui toutefois poussait mon ventre à déborder de mon froc, et m’empêchait aussi de courir, car courir l’estomac plein à craquer, etc.

Marcher le plus vite possible, éviter le vent et ses aiguilles. Je commençais à douter de mon corps qui gelait de l’intérieur malgré tous mes efforts. Mes gants ne jouaient plus leur rôle puisque mes doigts refusaient de bouger. Puis la panique. Je pourrais bien crever de froid en fait. Puis de doute en certitude. Je vais crever de froid. Et cette révélation, cette prise de conscience, se dressa en moi comme une vague noire, et me jeta dans un froid plus violent, plus pénétrant. Mes articulations s’endolorirent tellement qu’elles grinçaient sans bruit. Mes jambes ne tremblaient plus mais fonctionnaient au ralenti. Puis le vent s’engouffra dans ce chemin de campagne qui traversait une zone industrielle abandonnée. Mes yeux en pleurèrent. Cette simple ambition de rentrer à pied ce soir m’aura coûté la vie, glapissais-je, moi qui croyais qu’un homme pouvait toujours mettre une chaussure devant l’autre sur des distances infinies, j’allais crever entre deux bleds fantômes, bouffé par les araignées, dans une de ces usines mortes, ou ce gigantesque entrepôt cabossé, ruine sans âme que je choisis alors comme cercueil.

A son approche, une musique douce s’insinua dans ma cervelle tourmentée, je crus reconnaitre Satie, Gymnopédie 1 ? 2 ? 3 ? à moins que… Je secouai la tête pour me débarrasser de cette hallucination, mais une autre s’y superposa, visuelle cette fois-ci, le contour de la porte close de l’entrepôt brillait d’une lumière tendre, rougeoyante, comme si du feu le remplissait, un feu calme, privé de sa force invasive. Aucune serrure, aucun cadenas. Je sentais désormais la présence physique du piano derrière la tôle ondulée. Lorsque ma main se crispa sur la poignée métallique pour la tirer de toutes mes forces, mon bras lutta un temps avec ma volonté. Une hésitation incompréhensible ; je désirais ardemment entrer mais mon corps regimbait à ouvrir cette porte auréolée. Pourtant, quand la connexion nerveuse se rétablit, la porte parut aussi légère que du papier, les gonds pivotèrent en silence, mes pupilles éblouies mirent une éternité à percer la lumière, pour me laisser dans un état d’ébahissement total face à ce que je voyais là-dedans.

Il y avait une vallée qui s’étendait à perte de vue, flanquée de montagnes effilées, noires comme de l’obsidienne, et, comble de l’improbable, toutes retournées, sommet contre sol et... Non, il faut d’abord tenter d’embrasser la globalité de l’espace dans lequel mon corps se pétrifiait, mais impossible de rendre compte de cette immensité qui acheva ma raison sur le coup, où étais-je ? Dans un rêve ? Un cauchemar ? Une autre dimension ? Certainement pas dans un entrepôt de campagne. Un dôme gigantesque recouvrait le paysage, un dôme si haut que le sommet se perdait dans un brouillard gommant toute aspérité, toute couleur identifiable, cela aurait pu être le ciel si cette fameuse couleur n’était pas si lumineuse, ou plutôt phosphorescente ; rien à voir avec l’entrepôt délabré dont j’avais ouvert la porte ; d’ailleurs, quand je me retournai, impossible de discerner le contour de celle-ci, ni la poignée ; la paroi du dôme s’élançait verticalement, trop immense pour que sa courbure soit perceptible de près. Puis mes yeux s’habituèrent à cette luminosité étrange, quasi crépusculaire, et la teinte rougeoyante que j’avais aperçue autour de la porte irradiait tout là-haut.

Comment décrire cette chose ? Sous ce ciel phosphorescent, elle ressemblait à une lune rouge, obèse, lointaine mais légèrement mouvante, comme douée de respiration. Les huit montagnes retournées qui avaient d’abord attiré mon regard ressemblaient à des colonnes coniques, disposées en cercle, la pointe contre le sol, toutes éloignées d’une bonne dizaine de kilomètres les unes des autres, car aussi loin que mon regard portait autour de moi, je n’apercevais les plus lointaines que comme de vagues silhouettes évanescentes, dont la largeur au plus bas, autrement dit, la pointe du cône de chacune, aurait dû faire au moins la taille de l’entrepôt où j’étais censé me trouver. Plus surprenant encore, ces colonnes se dressaient d’abord perpendiculaires au sol mais obliquaient ensuite sur un intervalle trop considérable pour être évalué, s’élargissant sur des centaines de mètres avant de toutes bifurquer vers cette lune rouge telles des poutres célestes.

Mes jambes se déplacèrent malgré moi, me rapprochant de la colonne la plus proche, qui ne l’était pas tant, car l'écart entre mon dos et la porte que je venais de franchir avait beau se creuser, je ne voyais toujours pas la colonne grandir, ni s’approcher, et quand j’aperçus au bout de quelques kilomètres que la pointe ne touchait pas le sol, voire, montrait les signes d’une ascension très lente mais certaine, je tombai littéralement sur mon cul gelé, les pupilles rivées sur la lune rouge, essayant en vain de cerner où aboutissait cette interminable colonne flottante. J’y voyais vraiment clair désormais, et je réalisais avec stupeur que les colonnes et la lune rouge formait un tout. Il était encore difficile de le distinguer à cause de la distance astronomique qui nous séparait mais on pouvait deviner que chaque colonne rejoignait l’astre rougeoyant. Et je compris. Mon sang se figea. Mon cœur s’emballa, prêt à sauter hors de ma poitrine. Les colonnes et la lune rouge formaient un tout, un tout vivant. Une créature arachnéenne de la taille d’un astre.

Malgré la chaleur que dégageait ce corps rougeoyant, mes membres restaient glacés et mes dents claquaient. Mes fesses refusaient de se décoller du sol qui n’était plus dur mais souple et gluant. Le dôme qui se perdait dans l’horizon n’était pas un entrepôt, ni un bâtiment ou un temple, mais une toile de dimension cosmique dans laquelle j’étais maintenant prisonnier. La lune rouge s’approchait imperceptiblement, à moins que ce ne fût moi qui m’élevait vers elle. Une tache sombre s’élargissait au milieu, m’apparaissait de plus en plus détaillée : une mégapole organique, composée de monuments acérés et de dômes plus petits et luisants. Cette mystérieuse cité vivante grandissait de plus en plus vite, j'avais l'impression de m'y précipiter en chute libre, sauf que c'était elle qui fonçait sur moi, brandissant ses monuments aux allures de vaisseaux titanesques et ses dômes miroitants qui perçaient le brouillard comme des météores.

La vitesse d'approche s’accroissait terriblement, insoutenable, crispant tous mes muscles. Les huit dômes vitreux se définissaient, semblant chacun recouvrir le cratère d'un volcan cyclopéen dans lequel bouillonnait un magma aux nuances indescriptibles. Les quatre tours les plus colossales, courbées et tranchantes, fendaient l'air sans bruit et n'en finissaient pas de grossir sans que je pusse estimer avec certitude le moment où elles m'atteindraient, ni la profondeur du gouffre dentelé qu'elles encadraient et qui s'ouvrait inéluctablement. J'allais m'évanouir, dévoré par cette sensation de vertige abyssal, mes oreilles sifflaient, et la lueur du magma sous les dômes, d’abord aussi rouge et vive que la surface de la lune, s’assombrissait, noircissait, d’un noir si intense qu’il devenait éblouissant, jusqu’à envahir la totalité de mon champ de vision, jusqu’à ce que la volupté s’emparât de tous mes sens. Je sombrai dans un sommeil délicieux et, avant de quitter ce monde définitivement, je crus à nouveau entendre Satie, Gymnopédie 3 ? 2 ? 1 ? à moins que…