L'Œuf de Pacotille

Le 09/03/2026
-
par Serge-Arno BAYEUX
-
Thèmes / Débile / Absurde
Un fan d’OVNI cherche dans les étoiles les réponses à ses questions. Un soir de Pâques, alors qu’il reçoit des amis, il assiste à l’atterrissage improbable d’un E.T prenant la forme d’un œuf en chocolat. On va pas se le cacher, le scénario WTF mélange science-fiction, fantastique et comédie absurde dans un véritable chaos narratif : on passe du banal à l’extraordinaire sans transition très claire. Mais bon, le côté créatif et surréaliste fait aussi son charme. Un ovni sur la zone.
Made in Normandie, macéré dans la torpeur de l'été 1976, Serge-Arno naquit sous un pommier dénudé à l'hiver suivant. Il se dégarnit vite, mais il n'y aurait pas de rapport.

Passé ses 12 ans d'âge, il eut sa première révélation à la lecture et à l'écoute des œuvres de Boris Vian. Il se plongea alors avec ferveur dans l'humour absurde des Monty Pythons. Sa croisade l'emmena ensuite de Terry Gilliam à Les Nuls, de Desproges à Fabcaro, d'Édouard Baer à Alain Supiot. Ce dernier n'est pas forcément le plus rigolo, mais il nous apprend des choses utiles.

En tant que travailleur social, il se dit que cette base lui a donné une vraie capacité de résistance. L'absurde, l'écriture et le métal prog. Sans cette trinité, c'était fatal, il serait tombé dans le Calva. Camembert (ça signifie Mektoub, en normand).
L'Œuf de Pacotille

« Il n'y a pas d'étrangers ici,
simplement des amis que vous n'avez pas encore rencontrés. »
William Butler Yeats


On se figure toujours que les extraterrestres sont psychorigides du fait qu'ils soient nés ailleurs. En fait, il n'en est rien. L’histoire qui m’est arrivée me l’a prouvé.
Ce soir de Pâques-là, je devisais avec des amis sous la véranda. Je ne me rappelle plus de la teneur exacte de notre conversation. Je sais que nous en étions à l’exploitation du caoutchouc naturel et que la discussion glissait doucement mais sûrement vers l’agriculture intensive, la ponte et l’élevage des volailles en batterie et leurs dommages sur la santé. Le sujet ne manquerait pas d’opposer une fois encore Hicham, pharmacien de son état, et Léon, éducateur spécialisé et grand défenseur du bio. En silence, ils fourbissaient déjà leurs arguments, maintes et maintes fois rabâchés.
Je fus presque étonné de voir le blond Léon se lever tout à coup et me demander de lui prêter un pull. Il faut dire qu’il avait fait chaud cette journée-là, les températures avaient grimpé comme pour une journée de juin, et, comme si nous souhaitions inviter cette journée à se prolonger, nous avions laissé la porte de la véranda ouverte. Malgré notre prière, nous sentions bien le froid arriver et envahir la véranda, encore puissant et chargé du gel qu’il apportait encore deux semaines auparavant. Il s’emparait peu à peu du lieu, nous poussant de plus en plus vers l’intérieur de ma maison.
Aussi, quand Léon me demanda un pull, je lui dis d’aller se servir dans mon armoire. Je pensais dans un premier temps lui emboîter le pas afin de rentrer dans la maison me réchauffer et retrouver le reste des convives. Hicham me passa devant et tandis que je lui tenais la porte, quelque chose changea ma décision. J’ai beau me questionner aujourd’hui, je ne sais pas ce qui me retint précisément. Dans tous les cas, plutôt que d’entrer à l’intérieur, je gagnais la porte de la véranda, m’adossais contre le chambranle et restais un moment à regarder les voitures stationnés dans la cour. Une belle et grand cour de graviers.
Il est vrai que je n’ai pas la main verte et plutôt que de faire crever de pauvres plantes, j’avais résolu les soucis d’entretien en enlevant le gazon semé par les anciens propriétaires et en le remplaçant par un tapis uniforme de graviers qui courrait jusqu’à la route. En plus de cette minéralisation du sol, j’avais fait enlever les arbustes de la haie. Léon, en âpre défenseur de l’environnement, me reprochait régulièrement ces décisions, arguant du fait que je participais à la destruction des habitats naturels pour les animaux ou à l’accélération du taux de carbone dans l’atmosphère. Je répliquais qu’il trouvait plus facilement de la place pour se se garer devant ma maison.
Celle-ci se situait en périphérie d’un bourg de campagne, à un kilomètre à vol d’oiseau d’une ville plus grande, sur une route tellement petite sur les cartes IGN que les rares voitures qui passaient par là profitaient de ma cour pour faire demi-tour et regagner les grands axes. J’avais emprunté la route jusqu’à son extrémité une seule fois. J’y avais découvert un village encore plus terne, délabré et désertifié que le mien. Je n’y étais jamais retourné.
De toutes les manières, généralement après le travail, je rentrais chez moi et n’en sortais que rarement. Ma maison toute modeste qu’elle fut, ses murs de lambris bronzé et ses luminaires sans âge - souvenirs des retraités partis à la ville - semblait posséder sur moi un étrange pouvoir d’attraction. Elle me tenait sous son charme. Dès que je n’avais plus d’excuse valable, elle m’attirait à elle et je n’avais alors plus l’envie de la quitter. Et je n’étais pas le seul à ressentir pareille force, puisqu’elle attirait chaque week-end les collègues de travail que j’invitais et mes amis. Chacun ramenait alors de la nourriture, des boissons à partager et quelques produits licites parfois aussi pour faire durer le plus longtemps possible leur séjour. C’est ainsi que ma maison vivait, ouverte à tous.
J’avais fini par apprécier ce monde qui bougeait, allait et venait, démarrait une soirée ici pour la finir ailleurs ou inversement. Il y avait ceux qui venaient pour la première fois, ceux qui venaient de temps à autre et les habitués. Ma cabane était-elle devenue un lieu de rencontre dans la région ? Ce serait lui accorder trop d’importance, mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que, parmi les couples que je fréquentais, certains me devaient leur dose de bonheur. Ils auraient dû m’en être reconnaissants et me gratifier d’un petit quelque chose. Ils auraient au moins dû me le faire savoir. Or, ils ne me disaient rien. Ils savaient que je ne leur réclamerai rien non plus et qu’ils seraient toujours accueillis avec le même sourire sur mon visage, avec la même joie apparente de les voir. Il est vrai qu’intérieurement, j’en voulais à certains. Ça aurait été tellement plus fair-play de leur part de me le dire, mais nous avons tous notre part d’hypocrisie, n’est-ce pas ? Peut-être voulaient-ils ne rien me devoir. Ou bien, était-ce leur manière à eux d’être délicats et de ne pas appuyer où ça fait mal ? C’est qu’à trente-et-un ans, j’étais encore célibataire. Je le vivais très mal. Je traînais même mon célibat comme on traîne un membre mort ou un échec au bac. Je sais de quoi je parle, pour le bac. C’était un poids considérable, une ancre plantée dans le sable, un boulet que l’on traîne avec soit en permanence et qui vous coupe tout élan. Il empêche toute vitesse de croisière, vous rattrape toujours alors que vous avez tout pour être heureux. En gros, il s’oppose à tout épanouissement et à tout bonheur réel. J’avais célibataire écrit en gros sur le front et tout le monde le voyait. Au boulot, en ville, dans les soirées.
Les potes avaient bien ramené exprès des filles pour moi. Quelquefois, pas souvent, elles avaient atterri dans mon lit pour une semaine, un mois ou deux. Elles étaient toutes parties au bout d’un temps plus ou moins court, pas convaincues par ce que j’avais à leur offrir. Ou lorsqu’elles avaient compris qui j’étais. En général, elles ne me reprochaient pas mon manque de sincérité. Non. Si elles avaient des griefs, ils concernaient davantage mon côté « spécial ».
Il est vrai que j’ai une passion et elle est un peu dévorante : je suis chasseur d’OVNI. Ah j’entends déjà les sarcasmes. Il suffit que l’on parle d’objets-volants-non-identifiés pour tout de suite susciter les soupirs, sinon les commentaires désobligeants et les moqueries. Des personnes s’en vont en plein milieu de notre conversation, d’autres restent mais se désintéressent. L’échange finit par mourir au bout de quelques secondes.
Or, peu importe ce que diraient les autres, je me définirais personnellement comme curieux des choses de l’Univers. Vous-même, n’êtes-vous pas soucieux de mieux connaître l’univers dans lequel nous vivons, l’organisation des planètes, soleils et autres systèmes solaires qui nous entourent et sont susceptibles d’interagir avec nous ? N’êtes-vous pas préoccupés de savoir d’où nous venons et où nous allons ? De ce qu’est l’origine de la Vie ? Pour ma part, et je ne sais d’où cela me vient, ces questions imprègnent ma raison et bousculent sans cesse mon imagination.
Chaque fois que je le peux, j’observe les étoiles. Parfois même en pleine journée. C’est possible même avec une lunette astronomique toute simple. Il suffit que le ciel soit dégagé de tout nuage. Les étoiles n’attendent pas la nuit pour briller.
Maintenant vous savez pourquoi j’habite en dehors de la ville, dans ce vallon, loin de la pollution lumineuse. Dans ma véranda, je me suis aménagé ce que j’appelle un hublot sur le ciel. Un petit escalier de bois m’amène juste sous le toit et je peux visionner les étoiles à volonté à travers mes télescopes. J’y traque la moindre trace de lumière suspecte. En timelapse, par vidéo haute définition, je dépense mon argent dans un matériel sophistiqué pour ne rien manquer. Je sens trop à travers ces observations que je remplis une mission qui m’a été confiée. Que je finirai bien par trouver la réponse. Et j’ai tant fantasmé la rencontre avec un autre, je ne voulais la manquer.
Elle se produisit ce soir de Pâques-là. Je vis d’abord un E.T atterrir. Quand je dis E.T, je suis formel. Avant d'atterrir, il avait la forme d'un petit œuf en chocolat, vous savez avec une cacahuète à l'intérieur. Bref, il était tout jaune et là, ce dont je suis certain, c'est qu'au lieu de suivre la gravité et de tomber d'une manière rectiligne, l’extraterrestre descendait vers la Terre comme une feuille morte.
C'était faire fi des principales lois de la physique. Et qui d'autre qu'un E.T peut les occulter et se tromper à ce point ? Vous pensez déjà que le E.T est totalement inadapté à la vie terrestre et étranger aux mœurs des gens de la Terre. Vous vous imaginez que le E.T est un gentil ignare qui sait, certes, se servir de sa technologie supérieure à la nôtre mais ne maîtrise en rien les us et costumes, les coutumes et autres sentiments humains. C'est aller bien vite en besogne. C'est maintenir le E.T dans son rôle de créature psychorigide uniquement destinée à faire ressortir le côté libre de l'homme. Il faut s'insurger contre pareille pratique.
Car ce soir-là, le dit extraterrestre qui atterrit sur la route puis se présenta chez moi, pendant une charmante soirée entre amis, était bien au fait des relations humaines. Mieux, il maniait la subtilité. C'est ainsi qu'il avait endossé l'habit du livreur de pizza et à peine entré, avait déjà séduit Yngve, une Suédoise de mes amis et seule femme présente.
Je me serai moi-même presque laissé berné si je n'avais vu l'atterrissage en feuille morte. Je tâchais de le garder à l'esprit pour éviter de me faire attraper par son physique athlétique, mâchoire carrée et sourcils épilés, abdominaux sculptés sous la chemise entrouverte et parfum entêtant. Il était presque trop beau pour être vrai.
La pizza qu'il nous présenta semblait, elle, bien réelle et nous l'appréciâmes, mes amis et moi, gageant qu'il s'agissait là d'une forme de cadeau d'accueil. Nous lui offrîmes en échange le gîte, le couvert et notre copine. Il l'emmena dans la chambre. Bien que la curiosité me dévora, je les laissais se reposer. C'est qu'il était déjà tard.
Au matin, j'avais encore les séquelles de ma nuit passée à tuer mon excitation à coup d'alcool. J'avais essayé de diluer les phéromones à grandes rasades, tenté dans l'obscurité d'amalgamer le plus grand nombre de grammes possibles dans les litres de mon sang. Une fonction coupe-circuit quelque part dans mon être avait mis fin à l'expérience plus vite que je ne l'avais espéré. Il m'en restait tout de même un féroce mal de tête.
Tandis que je faisais couler le café dans la cuisine, l'E.T vint me retrouver. Je me rappelle encore du choc que la vision de son corps nu, si parfaitement imité sur le modèle humain, produisit en moi. Je crus qu'une lame me transperçait le ventre tout entier. Je crus mourir sur le champ, découpé en morceaux par une arme invisible.
Il s'approcha de moi. Je reculais d'effroi. Un meuble m'arrêta. Il m'embrassa. Un léger baiser sur la joue suivit d'un « bonjour » sans chaleur particulière. Il s'éloigna de quelques pas et me dévisagea. On aurait dit qu'il répétait une scène nouvellement apprise, qu’il guettait son effet sur le public. Les tranches sautèrent du grille-pain, me sortirent du spectacle et de l'embarras.
Comme je pensais en avoir fini avec la gêne et posais les tartines en attente d'être beurrées sur le plateau, il me prit la main. Je me laissais guider jusque dans la chambre. Yngve n'était plus là. Nous roulâmes dans les draps encore froissés. Je suis incapable de décrire plus avant ce qui se passa. Je peux seulement confier qu’il m’ôta ma migraine, m’allégea de mes doutes et plus encore que cela, de mes dernières réticences peut-être. Je repense parfois à ce moment, avec nostalgie et joie mélangées.
Plus tard, comme nous prenions tous ensemble le petit déjeuner, il se pencha vers moi. « J'ai compris, me dit-il avec un sourire sans malice en posant sa main sur ma cuisse. L'homme est un filtre à transformer l'amour en... quelque chose. » La bouche pleine, je ne pus qu'acquiescer. Il est de toute façon des vérités venues des tréfonds du cosmos qu'il n'appartient pas à l'espèce humaine de pouvoir juger. Je me suis simplement émerveillé intérieurement de son appétit et de sa largesse d’esprit.
Il est reparti, je ne sais comment, après le repas. J'étais sous la douche. Je ne connais pas son nom, je ne connais pas plus sa planète. Nous n'en parlons jamais avec Yngve, mais je vois la même absence au fond de ses yeux. Comme elle, depuis cette nuit-là, j'attends. Chaque année, le week-end pascal, je l’attends. J'attends qu'un œuf en chocolat tombe à la manière d'une feuille morte ou qu'une feuille morte tombe à manière d'un œuf en chocolat. Quand cela se produira, je saurai alors que mon extraterrestre est revenu pour moi.


*