Bricolage gynécologique

Le 15/03/2026
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par Caz
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Thèmes / Débile / Absurde
Après une hystérectomie consécutive à un accident absurde, Caz découvre un vide en elle, un creux anatomique qu’elle refuse de laisser inhabité. Plutôt que de le subir, elle décide de le transformer en espace de rangement intérieur, bricolant une étagère pivotante là où se trouvait son utérus. Un « showroom » de l’intime quoi. Un texte complètement barré.
On ne parle jamais du vide après l’opération.
Pas le vide existentiel, non. Celui-là, il est bruyant. Il pleure, il tweete, il fait des podcasts. Je parle du vide anatomique. Ce creux précis et tangible que laisse un organe une fois évacué. Moi, c’était l’utérus. Parti après une mauvaise chute sur un baffle de concert hardcore, pendant un set trop brutal du groupe « Placenta Bomb ».
Les médecins ont dit : « c’était ça ou la septicémie ».
J’ai dit : « très bien, virez-moi l’usine à déceptions ».
Et ils l’ont fait.
Quelques semaines plus tard, j’ai senti le vide. Pas symbolique. Physique. Une sorte de petit grenier abandonné, entre mon bassin et mes intestins. Un écho en moi. Une pièce vide.
Et moi, j’ai toujours eu horreur des pièces vides.
Alors j’ai décidé d’en faire une étagère.

Je suis allée chez Castorama avec une démarche un peu raide — la cicatrice me tirait encore. Au rayon « rangements modulables », j’ai trouvé l’inspiration : une étagère murale pivotante, charge maximale 8 kg, avec fixation intérieure invisible.
Je suis rentrée, j’ai bu deux verres de sirop à la codéine, et je me suis posée face au miroir.
J’ai mis un podcast d’ASMR pour me concentrer. Puis j’ai inséré les tiges filetées en inox par voie vaginale. J’ai vissé délicatement, jusqu’à ce que je sente le clic contre les os pelviens. C’est là que j’ai compris : ça tiendrait.
Ensuite, j’ai découpé des planchettes sur mesure. Bois flotté, patiné. J’ai collé des petites poignées en os de poulet blanchi. Esthétiquement, c’était discret. En position debout, les étagères se repliaient sur elles-mêmes. Mais assise, jambes ouvertes : elles se déployaient comme une armoire magique sortie d’un utérus de sorcière IKEA.

Premiers objets que j’y ai rangés :
- Un presse-ail rouillé (héritage de grand-mère, trop sentimental pour la cuisine).
- Un petit crâne de corbeau (trouvé sous un abri bus).
- Une figurine de bébé Jésus (souvenir d’un calendrier de l’Avent inversé).
- Une boîte en plastique contenant ma pilule, ma rage et deux dents de sagesse.
Je me sentais mieux. Comblée, presque. Le poids familier d’une existence pleine d’objets.
Parfois, quand j’étais seule, j’accrochais aussi une petite lampe à LED sous le clitoris. Lumière douce. Ambiance salon.
Une fois, j’ai même suspendu une plante verte — mais elle n’a pas tenu : trop d’humidité et pas assez de soleil dans l’entrejambe.

Les regards ont changé.
À la piscine, une petite fille a pointé ma cicatrice et a demandé :
« Maman, pourquoi la dame elle a une étagère dans la culotte ? »
J’ai répondu avec douceur :
« Parce que j’en avais marre de porter le vide. »

Depuis, j’anime des ateliers.
Je fais du conseil en installation intérieure corporelle.
Je travaille avec des anciennes femmes enceintes, des amputés volontaires, des personnes post-bariatriques.
Je revalorise les déchets humains. Je transforme les organes retirés en fonctions nouvelles. Bibliothèques-pulmonaires. Meubles-foie. Porte-manteaux-testiculaires.
Mon utérus est devenu un showroom.
Et quand on me demande :
« Pourquoi t’as fait ça ? »
Je réponds :
Parce que j’avais besoin de remettre des choses en moi. Mais cette fois, c’est moi qui décide quoi.