XX

Le 22/03/2026
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par Wivresse
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Thèmes / Obscur / Nouvelles noires
"XX" est le premier texte de Wivresse posté sur LA ZONE. Il est sombre et violent, à l'image d'une société qui crée et exploite des misérables tout en leur faisant honte de leur malheur. De cette ignominie du système capitaliste et patriarcal, le personnage de la prostituée est en littérature la plus belle illustration. Mais les putes n'ont plus le bon goût de mourir comme Fantine de tuberculose et en s'excusant. Ici la femme survit, ne laisse personne d'autre raconter son histoire, et se venge. Le texte réussit à nous faire sentir la rage qui anime son héroïne, et donne envie de renverser la table avec elle. Toutefois que la caricature des personnages masculins dessert le propos, de même que la morale exprimée par la co-détenue de la narratrice : la saisissante description du meurtre final aurait suffi. Quoi qu'il en soit, le récit est cru, sale, dérangeant : tout ce qu'on aime. Bienvenue sur LA ZONE, Wivresse !
C'est fait.
Je n'ai plus rien à perdre.
Puisqu'ils m'ont tout prit.
À la misère, j'avais pourtant appris à m'adapter, diluant mon humanité dans la soupe aux miettes qu'on nous laisse
C'est fait.
Je n'ai plus rien à perdre.
Puisqu'ils m'ont tout prit.
À la misère, j'avais pourtant appris à m'adapter, diluant mon humanité dans la soupe aux miettes qu'on nous laisse à nous fille-mères célibataires. J'avais fait mon nid des humiliations, des avilissements, des infériorisations jusqu'à penser que je méritais mon taudis et mon infortune récurrente. N'étais-je point une fainéante de pauvresse ? Je n'avais rien, je n'étais rien mais c'était bien ma faute, non ?Mon oncle, ce proxénète et père de ma fille était parti pendant ma grossesse et il avait bien fait : je l'aurais entraîné autrement dans la déchéance dans laquelle je me complais. Être triste c'est pour les loosers dont je fais partie.
Avoir un salaire en dessous du seuil de pauvreté ne révèle que cette complaisance envers la médiocrité doublé d'un manque d'ambition pathologique.
Ça, c'était tout acquis pour moi.
La petite prostitution qui m'assure cette maigre paye aussi.
Voilà la seule récompense lorsque l'on est une inférieure gueuse.
Je pouvais tout endurer, tout supporter pour mon ange, mon trésor, mon seul amour, ma fille.
Mais...
J'arrive tout juste à l'écrire...
Elle était partie s'amuser avec d'autres ados chez une voisine. J'ai reçu un coup de fil en fin d'après midi ce jour là, c'était ma douce qui me disait qu'elle allait dormir chez ses copines, que tout se passait bien, qu'elle rentrerait demain dans la journée.
Le téléphone a sonné en début de soirée.

- Madame Diona ? C'est le commissariat central, j'ai une bien triste nouvelle, votre fille a été victime d'une agression, elle n'a pas survécue, je suis désolé, sincères condoléances... Heu, pourriez vous venir identifier le corps ?

Le corps de mon ange était à peine reconnaissable.
Ils m'ont dit que c'était suite à un jeu sexuel qui avait mal tourné. Qu'elle n'avait pas du savoir mettre des limites et que les garçons avaient distribué de la drogue à tout le monde entraînant chaos
Et carnage.

Alors, j'ai vrillée.
Ma raison de vivre violée à coups de barre de fer, son cœur ayant lâché sous la douleur paroxysmique, je ne ressens plus rien à part la rage et la mort.
Si je me tue simplement à quoi bon avoir enduré tant d'épreuves, développé cette résignation à la souffrance, l'indignité, la tyrannie ?
Doux serait pourtant mon suicide.

Je préparais alors une mixture de rage et de mort en réponse à cette société.
Un attentat suicide comme ils le nomment.

À l'enterrement de ma fille, le printemps explosait de fleurs, de bourgeons, d'oiseaux, de chaleur et d'amour.
En rentrant, j'ai fait un détour par un super marché. Une promotion était faite sur le combustible pour poêle. J'en achetais une bonne dizaine. Ma voiture en fut presque comble.

Je fis une liste des institutions afin d'en tirer une au sort. C'est la mairie qui tomba.
Je pris son chemin, les yeux secs et irrités ; à l'entrée du parking un SDF me fit signe alors je descendis la vitre de ma portière et lui donnais l'intégralité de mon porte monnaie, mon paquet de cigarettes, hormis une que je me mis de côté.
Ensuite, j'ai roulé jusqu'au parvis, suis montée dessus. J'ai percé un des bidons de pétrole, puis me suis allumée la cigarette que j'ai fumée aux deux tiers avant de la jetée dans la flaque de combustible sous le siège passager.
Les flammes ont rapidement pris place.
Je savais que j'allais énormément souffrir avant que cela n'explose.
Mais je sais souffrir.
Je suis une pute et c'est ma compétence de base devenue maîtrise.

Je...

Que dire de mon horreur à me voir dans ce blanc couleur abattoir ?
Entubée comme jamais, un rythme morbide ponctuant ma pénible respiration...
Non, j'ai survécue !
Et je suis attachée.
Une infirmière vient me dire que le docteur arrive.
Il viendra blablater sur mon état, sur ce qui m'a conduite là et sur la chance que j'ai eu grâce à ce valeureux sans domicile fixe.
Ha le con !!
Ce sera donc pour moi la prison.
Non, impossible.
Être enfermée avec cette rage sans pouvoir mourir entourée de pauvresses comme moi victimes de la monstruosité du monde mâle ; je ne pourrais même pas m'en prendre à elles afin d'apaiser ma fureur.
J'ai donc été transféré à la prison des femmes pour tentative d'actes terroristes et tuti quanti, même si au final c'est ma voiture et mes flancs qui ont subi les pires dommages.
Entre ces murs nous étions les sous humaines obsolètes juste jetées sans espoir de tri sélectif.
À part peut-être les matones, seules femelles de l'autre côté des barreaux qui parlaient à leurs supérieurs qui passaient en coup de vent, on ne voyait pas d'hommes.
Que faire de mes désirs de viscères ?

Le directeur de la prison est un homme, c'est certain.
Je veux le rencontrer.
Je ferai tout ce qui est possible pour ça.
Je suis une femme, une salope, une chose publique et j'ai été dressée à faire tout ce qui possible et supportable.
Condition féminine qui est la lie liant la matière première de ce monde.

Alors, j'ai suivi le cursus d'intégration.
Le Grand ajustement.
Le reconditionnement qui allait faire de moi un retour sur investissement.
Je suis devenue la bonne fille, la brave bête. Je savais que ce serait sans issue, sans liberté mais là n'était pas mon projet...
Parceque j'avais participé à un processus de réinsertion beta, le directeur souhaite me faire venir dans son bureau afin que je sois questionnée par les techniciens de la boîte qui vendait ces produits de réajustement.
La date fut programmée et j'étais presque heureuse de subir les heures menant au grand jour où je verrai le grand homme.
Entre temps, on transféra dans ma cellule une détenue ex professeure de génétique, ayant commis sur son mari politicien un meurtre à l'aide d'un broyeur.

- Bonjour !
- Bonjour. Ne leur permet jamais de dire que tu es folle.
- Pourquoi ? Parceque j'ai faillie m'immoler ?
- Oui, car c'est une pandémie, pas de la folie.
- Si seulement c'était vrai, ça écroulerait tout ce système sadique.
- C'est une pandémie qui ne s'en prend qu'au double chromosome X et qui a pour conséquence de faire muter leur hôte.
- Personne n'en parle.
- Les femelles humaines accablées par la coercition masculine ont changé leur mode de fonctionnement ainsi que leurs stratégies de reproduction. Elles deviennent à présent terriblement plus agressives, certaines ont des chaleurs, d'autres développent des capacités surhumaines. Ce n'est que le début. Le premier stade étant une agressivité quasi monstrueuse. J'ai assassiné mon mari ainsi, c'est la pandémie qui se déclare. Des cas s'observe à travers tout le globe. Tu n'es pas folle. Les femelles ont été sélectionnées génétiquement depuis des millénaires par le patriarcat afin d'accepter ces conditions d'esclavage, de tortures et ce qui en découle. Mais la vie reprend ses droits.
- Marrant !! Mais si je te dis que j'en ai rien à faire ? Hein ?
- Je voulais juste de dire que tu n'es pas folle et que je sais, que je te crois. Je valide, je soutiens ton besoin de te défendre et ton désir de vengeance.

Le directeur de la prison pour femmes a été retrouvé éviscéré, un pied de table a servi à le sodomiser et a perforer le reste de son abdomen.
La stupeur est totale.
Les spécialistes n'osent pas encore confirmé un lien possible avec la pandémie actuelle.