Enid connaissait le trajet par coeur. Cela ne l’empêchait pas de faire preuve d’une extrême vigilance. Elle ne possédait sa Rnine T que depuis quelques jours. Le précédent propriétaire lui avait indiqué que la bécane pouvait se montrer capricieuse à bas régime ; aussi, elle modifiait sa conduite, habituellement plutôt relaxée, pour garder le moteur dans les tours.
Ce matin-là, comme elle le raconterait ensuite, elle s’était dit, au moment d’enfiler son casque, qu’il ne fallait jamais prendre la moto sans se trouver en parfaite maitrise de ses émotions. Or, Jérémie venait de lui annoncer qu’il se fiançait, et, quoi qu’elle affectât s’en moquer, Enid ne pouvait s’empêcher de repenser à eux.
La façon, au feu rouge, dont il chantait Bryan Adams en playback. Les souvenirs, priorité à droite, de Vienne et de Venise. La pute, au rond-point, qui lui envoyait des photos de sa chatte. Ironiquement, oui, c’est à ces photos qu’elle pensait, arrêtée à l’avant-dernier cédez-le-passage.
Il avait oublié son portable à l’appartement, un matin. Elle s’arrêtait toujours à ce cédez-le-passage, par précaution, et tant pis pour les cons qui klaxonnaient derrière. Son patron avait essayé de l’appeler. Contrôle à droite. Elle avait juste voulu décrocher. Contrôle à gauche. Trop bonne, trop conne. Nouveau contrôle à droite, on ne sait jamais. En raccrochant, elle était tombée sur plusieurs SMS en absence. Les gaz, c’est reparti.
Sur sa gauche, un bruit aigu. Les freins du camion. La remorque qui s’accroche contre la façade d’une maison, l’éventre. Les pneus qui fument et l’odeur de caoutchouc brulé.
Une dernière pensée avant l’impact :
Tache aveugle.
Le camion, freiné par le mur, percuta la roue avant à moins de cinq km/h. Il emporta la moto mais Enid fut projetée sur le côté. Par miracle, elle s’en tira avec quelques contusions.
Après quelques heures d’attente dans les urgences bondées, on la renvoya chez elle avec une ordonnance pour du Doliprane et cinq jours d’arrêt.
Elle profita de sa convalescence pour revendre à la casse ce qu’il restait de la Rnine. Mais, dès le lendemain de l’accident, Enid commença à ressentir des maux de tête, des nausées et des étourdissements.
Elle se rendit l’après-midi même chez son docteur, qui l’envoya vers un confrère ophtalmologiste. Ce dernier lui fit passer une série de tests avant de l’inviter à s’asseoir en face de lui.
— Vos résultats sont tout à fait étonnants.
Pouvait-on avoir un cancer des yeux ? Enid s’imaginait déjà avec des lunettes noires, qui ne lui iraient pas du tout.
— Je vais mourir ?
— Il semble que vous ayez … je ne sais même pas comment appeler ça. Je dirais que c’est un genre de… vision absolue.
Elle avait en effet toujours eu une excellente vision, 10/10 des deux côtés.
— Comme l’oreille absolue ?
L’opthalmo secoua la tête. Il était plutôt bel homme.
— Il ne s’agit pas d’acuité, mais davantage de spectre.
Enid se demandait s’il aimait la moto.
— Votre cerveau n’a plus besoin de compenser ce que vous voyez.
Il prit une feuille blanche, y traça rapidement deux marques au stylo : une croix à gauche, un cercle à droite. Puis tendit la feuille devant elle.
— Je voudrais faire une expérience. Regardez le cercle, là. Fixement. Ne le quittez pas des yeux. Et fermez l’œil gauche.
Enid s’exécuta.
— Maintenant, je vais approcher lentement la feuille de votre visage. Très lentement. Dites-moi quand la croix disparaît. Chez tout humain, elle disparait à un moment.
Le spécialiste avança la feuille. Centimètre par centimètre.
— Elle ne disparaît pas, commenta Enid.
— Très bien. Je continue.
Tout à coup, une violente douleur vrilla ses tempes.
— Que voyez-vous ?
La voix du docteur lui parvenait distante. Et devant elle, à la place de la feuille, à la place des cercles, et à la place du cabinet, s’étalait un paysage étrange.
Une lande sans fin, balayée par les vents, sous un ciel chargé de nuages sombres, traversés d’éclairs furieux ; du sol zébré de craquelures s’élevaient d’énormes tumulus de pierre, recouverts d’une mousse noirâtre.
De pauvres arbres morts résistaient de leur mieux aux bourrasques ; et au loin, elle devinait un fleuve couleur de sang, autour duquel, dans une brume sale… de gigantesques silhouettes se mouvaient lentement. Enid en avait le souffle coupé.
L’une de ces silhouettes dont les contours défiaient la compréhension s’immobilisa. La jeune femme ferma aussitôt les yeux.
— Tout va bien ?
Elle les rouvrit. Le docteur se trouvait devant elle.
— J’ai vu… Je me sens très fatiguée.
Il regarda sa montre.
— Je vous ramène chez vous. Irène ! Annulez mes rendez-vous de cet après-midi.
***
David dormit chez Enid. Il revint le lendemain soir. Et encore le jour d’après, à la fin de sa journée de travail.
— Je suis ton cobaye. Ton petit projet.
Elle lui passa sa cigarette et remonta le drap sur sa poitrine.
— Oui, confirma-t-il après avoir relâché la fumée. Un beau petit projet.
Il lui colla la main aux fesses. Mais Enid repensait au monde aveugle, comme elle l’appelait pour elle-même.
Elle y était retournée deux fois, dès qu’il s’était absenté, malgré ses conseils.
La première fois, dans son appartement, elle avait vu le même endroit, mais d’un autre point de vue. Elle se trouvait plus proche du fleuve de sang. Des os jonchaient ses rives - des os humains, pour autant qu’elle puisse en juger sans s’approcher. Les crânes, toutefois, possédaient une forme étrange, et étaient percés de trous au niveau des tempes.
Les silhouettes monstrueuses ne se trouvaient plus à proximité. Ce monde n’émettait aucun bruit. En se déplaçant, Enid avait éloigné la feuille de son visage et la vision avait disparu. Ses mains tremblaient. Elle avait envie d’y retourner - malgré elle.
La seconde fois, dans les toilettes du 8e étage, au travail, elle s’était retrouvée à observer le paysage d’en haut, comme si elle volait. Elle se répétait les mots de David : « votre cerveau n’a plus à compenser ».
Elle s’était mise à tourner sur elle-même en fixant sa feuille-fenêtre, gloussant comme une gamine. Et tout à coup, la bouche était apparue devant elle. Gigantesque, piquetée de milliers de petites dents pointues. Au fond de cette gueule affreuse, deux yeux porcins s’étaient ouverts. Puis la chose avait expiré, et l’odeur épouvantable - relent de corps en décomposition, d’algues et de maladies - l’avait fait défaillir. Elle s’était retrouvée assise sur le siège des toilettes, le cœur battant.
— Faut que je te parle de quelque chose, David, avoua-t-elle.
À sa grande surprise, il la crut. Ou, du moins, il faisait très bien semblant. Il contacta, dès le lendemain, un de ses amis, Hakim, neuro-ophtalmologiste qui travaillait au CHU.
Quelques heures plus tard, Enid se retrouvait, dans une blouse en coton rêche, insérée au sein de l’IRM.
— Tout va bien ? demanda David à travers l’interphone.
— Parfait. T’as toujours rêvé de baiser une cancéreuse, non ?
Le bourdonnement lui fit bien vite fermer sa « grande gueule ». À la sortie, après avoir vomi et s’être rhabillée, elle patienta en compagnie de David dans le bureau d’Hakim.
— Tu penses que je suis folle, pas vrai ?
— Je pense que tu as juste pris un « pèt’ au casque » lors de ton accident, sourit-il en repoussant sa mèche.
— Une micro-hémorragie corticale, juste là, confirma Hakim. Je peux l’opérer dès demain. Peu de risques. Il s’agit juste d’un drainage sous anesthésie générale.
L’opération se déroula sans heurts. Après une période d’observation de 48 heures, Enid put rentrer chez elle.
Le soir venu, n’y tenant plus, elle demanda à David de refaire le test. Il approcha la feuille, lentement, de son œil. À chaque millimètre, elle redoutait de voir surgir le monstre hideux dans son champ de vision.
— Moins vite, David… s’il te plait.
— Souviens-toi. Ce n’était que ton cerveau. Ta propre imagination.
Tout à coup, le cercle se mit à trembler. Elle retint sa respiration.
Il disparut. Puis réapparut.
Enid éclata en sanglots. David l’enlaça.
— Tu es guérie. Je te l’avais dit.
— Dommage. Je ne pourrai pas plaider la folie, alors ?
Il fronça les sourcils.
— La folie ?
— Laisse tomber !
Elle lui sauta dessus, le couvrant de baisers.
***
La nuit, elle finissait par y retourner. Pas longtemps : elle apercevait juste le paysage torturé, les grandes ombres parfois. À chaque fois elle trouvait le monde aveugle un peu plus sombre, et sentait se rapprocher la présence. Elle se réveillait en sursaut, incapable de se rendormir.
Sur les conseils de David elle commença un traitement. Mais les hallucinations continuaient : et les médicaments l’empêchaient de se réveiller. Lorsqu’enfin elle parvenait à ouvrir les yeux, les tremblements et le sentiment d’oppression mettaient des heures à s’évanouir.
Elle décida de cesser son traitement. Elle passait ses nuits à lutter contre le sommeil, devant la télévision, et revenait se coucher juste avant l’aube.
Un soir, David lui tendit, au repas, la boite d’Hydroxyzine qu’elle avait oublié de vider dans les toilettes. Elle ne chercha pas à nier.
— C’est stupide, Enid. Tu as besoin de dormir, et tu as besoin de ça pour dormir.
— Je refuse de devenir dépendante.
— Dépendante ? Mais tu es déjà dépendante.
Elle se leva, furieuse, sans toucher aux cannellonis.
— Comment ça ?
— Tu es dépendante à moi. C’est moi qui fais la cuisine, qui t’emmène au travail - quand tu y vas - et à tes rendez-vous médicaux. C’est moi qui remplis ta paperasse, et je fais même ta lessive, Enid. Tu te renfermes de plus en plus sur toi-même, tu ne sors presque plus depuis l’opération. Tu vis dans ton petit monde.
Elle resta sans mots. Elle se revoyait avoir la même discussion avec sa mère, quinze ans plus tôt. Il avait raison. Elle prit un comprimé, et l’engloutit avec la sauce tomate. Ils allèrent se coucher, trouvant un terrain d’entente dans le lit, jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Lorsqu’elle se réveilla, elle se trouvait dans la pénombre. Elle se crut d’abord dans la chambre, mais une rafale de vent glacé s’abattit sur elle, apportant les odeurs de pourriture désormais familières du « monde aveugle ». Elle tâcha de garder son calme. Se concentrer, se réveiller. Ouvrir les yeux. Elle essaya, en vain. Foutus médicaments !
Alors, elle sentit la présence, autour d’elle. Étouffante. La chose était là : partout, dans l’ombre. Elle se mit à crier.
— David ! David ! Aide-moi ! Ouvre mes yeux !
Elle entendait quelque chose. Une plainte apportée par le vent. Un gémissement, lointain. Des pleurs ...? Quelque chose de froid et visqueux la frôla. Elle n’osait pas bouger, car elle ne reconnaissait pas son monde aveugle dans cette nuit.
Il s’était effondré sur lui-même.
Le gémissement cessa soudain, suivi d’un cri glaçant, beaucoup plus proche. Enid se retourna.
— David… ?
Quelque chose bougeait. Quelque chose de gigantesque, bien plus grand que la bête qu’elle avait croisé, quelque chose dont les dimensions défiaient l’imagination, la logique-même. Et elle ressentait…
… un appel. Puissant, intime.
Elle tentait d'y résister, de toutes ses forces. Les voix se précisaient. Elles scandaient des paroles incompréhensibles. De plus en plus proches à présent.
Elle devait ouvrir les yeux. Se réveiller, maintenant.
Ouvrir les yeux. Ouvrir les…
Enfin. Après de longues minutes elle y parvint.
Elle chercha à tâtons son téléphone.
Sa main tomba sur un amas de chairs flasques qui frétilla et se retira dans un bruit de succion, la laissant mortifiée. Les voix se firent à nouveau entendre, lointaines, mais en marche. Elles venaient la chercher…
Enid se mit à hurler.
***
David ne l’avait pas déplacée. Ils la trouvèrent allongée sur le sol de la salle de bain, baignant dans ses propres excréments. Elle gémissait en répétant en boucle :
— Il me cherche… Il me cherche…
Les médecins conclurent qu’elle s’était crevé elle-même les yeux avec ses ongles. David fut innocenté. Il vint la visiter au début, mais Enid n’était plus vraiment là, désormais prisonnière, pour de bon, de son « monde ».
Plus tard, les enquêteurs firent le lien avec la schizophrénie de la mère d’Enid. La prise de médicaments avait provoqué un épisode psychotique aigu. Des lésions irréversibles.
Jérémie prit le relais. Il représentait la seule « famille » qui restait à la jeune femme.
Il récupéra son téléphone et eut la lourde tâche de répondre aux personnes qui demandaient de ses nouvelles.
Il tomba par hasard sur un répertoire de vidéos intitulé « Mauvais Œil », et ouvrit sans réfléchir la première vidéo.
Il crut d’abord à une illusion d’optique.
La façon, au feu rouge, dont il chantait Bryan Adams en playback. Les souvenirs, priorité à droite, de Vienne et de Venise. La pute, au rond-point, qui lui envoyait des photos de sa chatte. Ironiquement, oui, c’est à ces photos qu’elle pensait, arrêtée à l’avant-dernier cédez-le-passage.
Il avait oublié son portable à l’appartement, un matin. Elle s’arrêtait toujours à ce cédez-le-passage, par précaution, et tant pis pour les cons qui klaxonnaient derrière. Son patron avait essayé de l’appeler. Contrôle à droite. Elle avait juste voulu décrocher. Contrôle à gauche. Trop bonne, trop conne. Nouveau contrôle à droite, on ne sait jamais. En raccrochant, elle était tombée sur plusieurs SMS en absence. Les gaz, c’est reparti.
Sur sa gauche, un bruit aigu. Les freins du camion. La remorque qui s’accroche contre la façade d’une maison, l’éventre. Les pneus qui fument et l’odeur de caoutchouc brulé.
Une dernière pensée avant l’impact :
Tache aveugle.
Le camion, freiné par le mur, percuta la roue avant à moins de cinq km/h. Il emporta la moto mais Enid fut projetée sur le côté. Par miracle, elle s’en tira avec quelques contusions.
Après quelques heures d’attente dans les urgences bondées, on la renvoya chez elle avec une ordonnance pour du Doliprane et cinq jours d’arrêt.
Elle profita de sa convalescence pour revendre à la casse ce qu’il restait de la Rnine. Mais, dès le lendemain de l’accident, Enid commença à ressentir des maux de tête, des nausées et des étourdissements.
Elle se rendit l’après-midi même chez son docteur, qui l’envoya vers un confrère ophtalmologiste. Ce dernier lui fit passer une série de tests avant de l’inviter à s’asseoir en face de lui.
— Vos résultats sont tout à fait étonnants.
Pouvait-on avoir un cancer des yeux ? Enid s’imaginait déjà avec des lunettes noires, qui ne lui iraient pas du tout.
— Je vais mourir ?
— Il semble que vous ayez … je ne sais même pas comment appeler ça. Je dirais que c’est un genre de… vision absolue.
Elle avait en effet toujours eu une excellente vision, 10/10 des deux côtés.
— Comme l’oreille absolue ?
L’opthalmo secoua la tête. Il était plutôt bel homme.
— Il ne s’agit pas d’acuité, mais davantage de spectre.
Enid se demandait s’il aimait la moto.
— Votre cerveau n’a plus besoin de compenser ce que vous voyez.
Il prit une feuille blanche, y traça rapidement deux marques au stylo : une croix à gauche, un cercle à droite. Puis tendit la feuille devant elle.
— Je voudrais faire une expérience. Regardez le cercle, là. Fixement. Ne le quittez pas des yeux. Et fermez l’œil gauche.
Enid s’exécuta.
— Maintenant, je vais approcher lentement la feuille de votre visage. Très lentement. Dites-moi quand la croix disparaît. Chez tout humain, elle disparait à un moment.
Le spécialiste avança la feuille. Centimètre par centimètre.
— Elle ne disparaît pas, commenta Enid.
— Très bien. Je continue.
Tout à coup, une violente douleur vrilla ses tempes.
— Que voyez-vous ?
La voix du docteur lui parvenait distante. Et devant elle, à la place de la feuille, à la place des cercles, et à la place du cabinet, s’étalait un paysage étrange.
Une lande sans fin, balayée par les vents, sous un ciel chargé de nuages sombres, traversés d’éclairs furieux ; du sol zébré de craquelures s’élevaient d’énormes tumulus de pierre, recouverts d’une mousse noirâtre.
De pauvres arbres morts résistaient de leur mieux aux bourrasques ; et au loin, elle devinait un fleuve couleur de sang, autour duquel, dans une brume sale… de gigantesques silhouettes se mouvaient lentement. Enid en avait le souffle coupé.
L’une de ces silhouettes dont les contours défiaient la compréhension s’immobilisa. La jeune femme ferma aussitôt les yeux.
— Tout va bien ?
Elle les rouvrit. Le docteur se trouvait devant elle.
— J’ai vu… Je me sens très fatiguée.
Il regarda sa montre.
— Je vous ramène chez vous. Irène ! Annulez mes rendez-vous de cet après-midi.
***
David dormit chez Enid. Il revint le lendemain soir. Et encore le jour d’après, à la fin de sa journée de travail.
— Je suis ton cobaye. Ton petit projet.
Elle lui passa sa cigarette et remonta le drap sur sa poitrine.
— Oui, confirma-t-il après avoir relâché la fumée. Un beau petit projet.
Il lui colla la main aux fesses. Mais Enid repensait au monde aveugle, comme elle l’appelait pour elle-même.
Elle y était retournée deux fois, dès qu’il s’était absenté, malgré ses conseils.
La première fois, dans son appartement, elle avait vu le même endroit, mais d’un autre point de vue. Elle se trouvait plus proche du fleuve de sang. Des os jonchaient ses rives - des os humains, pour autant qu’elle puisse en juger sans s’approcher. Les crânes, toutefois, possédaient une forme étrange, et étaient percés de trous au niveau des tempes.
Les silhouettes monstrueuses ne se trouvaient plus à proximité. Ce monde n’émettait aucun bruit. En se déplaçant, Enid avait éloigné la feuille de son visage et la vision avait disparu. Ses mains tremblaient. Elle avait envie d’y retourner - malgré elle.
La seconde fois, dans les toilettes du 8e étage, au travail, elle s’était retrouvée à observer le paysage d’en haut, comme si elle volait. Elle se répétait les mots de David : « votre cerveau n’a plus à compenser ».
Elle s’était mise à tourner sur elle-même en fixant sa feuille-fenêtre, gloussant comme une gamine. Et tout à coup, la bouche était apparue devant elle. Gigantesque, piquetée de milliers de petites dents pointues. Au fond de cette gueule affreuse, deux yeux porcins s’étaient ouverts. Puis la chose avait expiré, et l’odeur épouvantable - relent de corps en décomposition, d’algues et de maladies - l’avait fait défaillir. Elle s’était retrouvée assise sur le siège des toilettes, le cœur battant.
— Faut que je te parle de quelque chose, David, avoua-t-elle.
À sa grande surprise, il la crut. Ou, du moins, il faisait très bien semblant. Il contacta, dès le lendemain, un de ses amis, Hakim, neuro-ophtalmologiste qui travaillait au CHU.
Quelques heures plus tard, Enid se retrouvait, dans une blouse en coton rêche, insérée au sein de l’IRM.
— Tout va bien ? demanda David à travers l’interphone.
— Parfait. T’as toujours rêvé de baiser une cancéreuse, non ?
Le bourdonnement lui fit bien vite fermer sa « grande gueule ». À la sortie, après avoir vomi et s’être rhabillée, elle patienta en compagnie de David dans le bureau d’Hakim.
— Tu penses que je suis folle, pas vrai ?
— Je pense que tu as juste pris un « pèt’ au casque » lors de ton accident, sourit-il en repoussant sa mèche.
— Une micro-hémorragie corticale, juste là, confirma Hakim. Je peux l’opérer dès demain. Peu de risques. Il s’agit juste d’un drainage sous anesthésie générale.
L’opération se déroula sans heurts. Après une période d’observation de 48 heures, Enid put rentrer chez elle.
Le soir venu, n’y tenant plus, elle demanda à David de refaire le test. Il approcha la feuille, lentement, de son œil. À chaque millimètre, elle redoutait de voir surgir le monstre hideux dans son champ de vision.
— Moins vite, David… s’il te plait.
— Souviens-toi. Ce n’était que ton cerveau. Ta propre imagination.
Tout à coup, le cercle se mit à trembler. Elle retint sa respiration.
Il disparut. Puis réapparut.
Enid éclata en sanglots. David l’enlaça.
— Tu es guérie. Je te l’avais dit.
— Dommage. Je ne pourrai pas plaider la folie, alors ?
Il fronça les sourcils.
— La folie ?
— Laisse tomber !
Elle lui sauta dessus, le couvrant de baisers.
***
La nuit, elle finissait par y retourner. Pas longtemps : elle apercevait juste le paysage torturé, les grandes ombres parfois. À chaque fois elle trouvait le monde aveugle un peu plus sombre, et sentait se rapprocher la présence. Elle se réveillait en sursaut, incapable de se rendormir.
Sur les conseils de David elle commença un traitement. Mais les hallucinations continuaient : et les médicaments l’empêchaient de se réveiller. Lorsqu’enfin elle parvenait à ouvrir les yeux, les tremblements et le sentiment d’oppression mettaient des heures à s’évanouir.
Elle décida de cesser son traitement. Elle passait ses nuits à lutter contre le sommeil, devant la télévision, et revenait se coucher juste avant l’aube.
Un soir, David lui tendit, au repas, la boite d’Hydroxyzine qu’elle avait oublié de vider dans les toilettes. Elle ne chercha pas à nier.
— C’est stupide, Enid. Tu as besoin de dormir, et tu as besoin de ça pour dormir.
— Je refuse de devenir dépendante.
— Dépendante ? Mais tu es déjà dépendante.
Elle se leva, furieuse, sans toucher aux cannellonis.
— Comment ça ?
— Tu es dépendante à moi. C’est moi qui fais la cuisine, qui t’emmène au travail - quand tu y vas - et à tes rendez-vous médicaux. C’est moi qui remplis ta paperasse, et je fais même ta lessive, Enid. Tu te renfermes de plus en plus sur toi-même, tu ne sors presque plus depuis l’opération. Tu vis dans ton petit monde.
Elle resta sans mots. Elle se revoyait avoir la même discussion avec sa mère, quinze ans plus tôt. Il avait raison. Elle prit un comprimé, et l’engloutit avec la sauce tomate. Ils allèrent se coucher, trouvant un terrain d’entente dans le lit, jusqu’à ce qu’elle s’endorme.
Lorsqu’elle se réveilla, elle se trouvait dans la pénombre. Elle se crut d’abord dans la chambre, mais une rafale de vent glacé s’abattit sur elle, apportant les odeurs de pourriture désormais familières du « monde aveugle ». Elle tâcha de garder son calme. Se concentrer, se réveiller. Ouvrir les yeux. Elle essaya, en vain. Foutus médicaments !
Alors, elle sentit la présence, autour d’elle. Étouffante. La chose était là : partout, dans l’ombre. Elle se mit à crier.
— David ! David ! Aide-moi ! Ouvre mes yeux !
Elle entendait quelque chose. Une plainte apportée par le vent. Un gémissement, lointain. Des pleurs ...? Quelque chose de froid et visqueux la frôla. Elle n’osait pas bouger, car elle ne reconnaissait pas son monde aveugle dans cette nuit.
Il s’était effondré sur lui-même.
Le gémissement cessa soudain, suivi d’un cri glaçant, beaucoup plus proche. Enid se retourna.
— David… ?
Quelque chose bougeait. Quelque chose de gigantesque, bien plus grand que la bête qu’elle avait croisé, quelque chose dont les dimensions défiaient l’imagination, la logique-même. Et elle ressentait…
… un appel. Puissant, intime.
Elle tentait d'y résister, de toutes ses forces. Les voix se précisaient. Elles scandaient des paroles incompréhensibles. De plus en plus proches à présent.
Elle devait ouvrir les yeux. Se réveiller, maintenant.
Ouvrir les yeux. Ouvrir les…
Enfin. Après de longues minutes elle y parvint.
Elle chercha à tâtons son téléphone.
Sa main tomba sur un amas de chairs flasques qui frétilla et se retira dans un bruit de succion, la laissant mortifiée. Les voix se firent à nouveau entendre, lointaines, mais en marche. Elles venaient la chercher…
Enid se mit à hurler.
***
David ne l’avait pas déplacée. Ils la trouvèrent allongée sur le sol de la salle de bain, baignant dans ses propres excréments. Elle gémissait en répétant en boucle :
— Il me cherche… Il me cherche…
Les médecins conclurent qu’elle s’était crevé elle-même les yeux avec ses ongles. David fut innocenté. Il vint la visiter au début, mais Enid n’était plus vraiment là, désormais prisonnière, pour de bon, de son « monde ».
Plus tard, les enquêteurs firent le lien avec la schizophrénie de la mère d’Enid. La prise de médicaments avait provoqué un épisode psychotique aigu. Des lésions irréversibles.
Jérémie prit le relais. Il représentait la seule « famille » qui restait à la jeune femme.
Il récupéra son téléphone et eut la lourde tâche de répondre aux personnes qui demandaient de ses nouvelles.
Il tomba par hasard sur un répertoire de vidéos intitulé « Mauvais Œil », et ouvrit sans réfléchir la première vidéo.
Il crut d’abord à une illusion d’optique.