Il y a quelques jours, alors que je déambulais non loin de chez moi, fouinant dans les parterres divers et variés du vide-grenier, j’étais tombée sous le charme d’une aquarelle joliment mise en valeur. Au moment même où j’avais aperçu ce tableau posé au pied du stand, la scène m’avait attirée, telle une évidence, comme si nous nous connaissions depuis toujours. L’aquarelle m’avait choisie, elle me fixait, elle m’appelait du regard. Je ne négociais même pas le prix, l’emportant d’un geste possessif et irréfléchi ; une réaction instinctive, presque bestiale. Ce sentiment tout droit sorti d’un lointain réflexe reptilien demeurait cependant étrange. La personne semblait soulagée de se débarrasser de cette œuvre imposante. Peut-être l’avait-elle aimée à un moment et s’en était lassée par la suite. Il n’est pas rare d’être excédé par un objet que l’on a trop vu ou souvent utilisé. J’avais vite rapporté l’aquarelle à mon domicile en craignant bizarrement qu’on me la prenne, comme si quelqu’un avait pu être intéressé par cette œuvre, vraisemblablement ordinaire, mais d’une grande importance pour moi à ce moment précis. J’étais partie, telle une voleuse et je n’avais qu’une obsession : l’accrocher dans mon salon. Puis, à la maison, chaque fois que je la regardais, j’avais l’impression qu’elle m’observait elle aussi. Je me sentais physiquement happée. Je pénétrais dans le tableau me sentant à l’aise dans cette ambiance confortable, dans ce paysage connu. Je m’imaginais semblable à un poisson dans son eau. J’avais la sensation de demeurer dans un environnement familier et rassurant, avec mes repères et mes habitudes. Elle veillait sur moi ; du moins, c’est l’impression qu’elle me donnait.
Ce matin, je me suis réveillée subitement, avant l’aube, avec une forte idée en tête. Je ne sais pas si cette idée était à l’origine de mon mal au crâne, mais la douleur s’était présentée au même moment. Je me sentais comme investie d’une mission intime, d’un devoir, comme une sorte de voyage qu’il fallait accomplir sans tarder. Dans ce concept flou se trouvait une histoire d’eau. Peut-être s’agissait-il simplement d’un rêve, d’une pensée furtive. Ou bien d’un souvenir qui surgissait d’un passé lointain.
Quoi qu’il en soit, je devais vérifier cette soudaine frénésie. Après quelques difficultés à essayer de concrétiser mes idées ténébreuses, l’ambiance d’un endroit magnifique s’est progressivement dessinée. Un lieu dissimulé, préservé, reposant et agréable qui pouvait ressembler à une oasis de bien-être. De jolies couleurs complétaient l’atmosphère discrète tintée d’une notion aquatique.
Depuis quelque temps, plusieurs rêves surgissaient de mon esprit, comme des messages oubliés du passé qui reprennent subitement vie. Malgré la fatigue qui venait me déranger à intervalles réguliers, il fallait que je juge, il fallait que j’aille à la rencontre de cette idée pénétrante.
Je me souvenais d’une multitude de teintes, légères, et adoucies. Cette image était probablement le produit de mon imagination. C’était tellement beau que je pouvais me croire dans une scène, un tableau. Étrangement, ce paysage ressemblait de plus en plus à mon aquarelle et je venais seulement de m’en rendre compte.
La scène dont il est question se trouve au niveau du Canal du Midi, dans cette atmosphère fluviale où l’on peut naviguer paisiblement en eau calme. Ce trésor de vie constitué de variétés d’animaux et de plantes aquatiques me fascinait et me convoitait. L’envie me titillait, me poussait. La nature invite au repos et j’avais le souvenir d’une sonorité, d’une mélodie plaisante à écouter. J’entendais encore le doux bruit de l’eau qui ruisselle et dont le son résonnait agréablement en écho dans tout mon corps. Ce bruit, on l’entend près des écluses qui permettent le franchissement sans danger des « paliers » de différentes altitudes. En cette période automnale, les feuilles des platanes tombaient inlassablement, les unes après les autres. Ce qui semble inhabituel est le fait que les platanes tombent également : attaqués par un champignon — le chancre coloré — qui provoque une maladie incurable. L’abatage de l’arbre ainsi que de ses voisins proches est nécessaire pour arrêter la contamination. Les habitats de certains animaux en étaient victimes et de nouveaux nichoirs à oiseaux et à chauves-souris ont été installés. Je vais souvent les vérifier et les entretenir en participant au suivi écologique sur une partie des chemins de halage.
Ce matin, encore perturbée par mon rêve et mes idées, je décidais prestement de m’emparer de mon canoë pour cette sortie imposée, pour ce voyage improvisé. J’étais obnubilée par cet objectif que je prenais néanmoins avec sérénité. Il était très tôt. La nuit était encore là. Le canal se trouvait à environ un kilomètre de la maison, mais j’éprouvais le besoin de m’y rendre à pied. Malgré la fatigue, je portais le canoë sur ma tête et je faisais le trajet en marchant. Cela me permettait d’avancer silencieusement et de ne pas perturber le calme matinal. Dans les rues, les volets des maisons étaient encore fermés. Deux chats jouaient à cache-cache dans une ruelle au même moment où la lumière des lampadaires déclinait. Je reconnus mon chat Plouf que j’avais laissé tout à l’heure endormi sur le canapé. Il va plus vite que moi ! me dis-je. Je quittai le village pour emprunter le chemin de campagne qui mène au canal. La nuit se terminait, mais le jour tardait à se lever. La lune éclairait mes pas. J’accélérais. C’est le chemin que j’aimais le moins à cette heure matinale. Le craquement de mes pas me fit sursauter. Mon rythme cardiaque augmenta. Pourquoi je m’impose cette virée ? Mais quelle importance ! Je regarde où je mets les pieds. Les sillons des roues des tracteurs sont parfois profonds et il n’est pas question de trébucher avec le canoë sur la tête. Pas un bruit. Les animaux se cachaient sûrement. J’entendis le hululement de la chouette qui me paraissait à la fois chantant et inquiétant, mais je n’étais pas capable de la voir. Mon imagination me dit qu’elle me souhaite le bonjour et qu’elle me félicite de cet effort. Ou alors se pourrait-il qu’elle se moque de moi ?
À mon arrivée sur la berge du canal, j’observe une brume épaisse s’échappant de l’eau. Quelques canards dorment au bord des rives, à côté du ponton, la tête dans une aile. La mise à l’eau depuis le ponton est aisée, sans trop d’effort. Tant mieux, mais je suis chagrinée de déranger les palmipèdes qui doivent changer de lieu afin de finir leur nuit. Je monte dans mon embarcation en prenant garde de ne pas me mouiller. Je n’ai pas froid, la marche m’a réchauffée, mais je sais que je peux vite me refroidir.
J’active mes pagaies et le canoë glisse silencieusement sur l’eau, de façon fluide, semblable au temps qui s’écoule présentement.
De nos jours, à part les canoës, ce sont les péniches de tourisme qui naviguent, souvent observées par les promeneurs et cyclotouristes circulant sur les anciens chemins de halage. Ces chemins servaient autrefois aux chevaux de trait, seule possibilité pour les bateaux de naviguer.
Je me souviens de tous mes enseignements concernant le Canal du Midi. Le grand projet de Pierre-Paul Riquet, son concepteur, date de son enfance, époque à laquelle on parlait déjà — et depuis l’antiquité — de relier la méditerranée à l’Océan atlantique. Cette idée le suivra toute sa vie. C’est en 1662, à l’âge de 58 ans qu’il se penche de plus près sur son projet. Un problème important s’imposait : celui de l’alimentation en eau d’un tel ouvrage. Une partie du chemin existait déjà naturellement avec la Garonne qui s’avérait navigable de Toulouse à l’Océan. Mais un souci d’altitude obligeait à trouver une quantité d’eau suffisante avec un débit d’eau constant pour alimenter ce canal de Toulouse à la Méditerranée. La légende raconte qu’un jour, alors qu’il arpentait la Montagne Noire située au sud-ouest du Massif central accompagné d’un sourcier, Pierre-Paul Riquet découvrit la solution : une pierre détachée formait un mini-barrage sur un ruisseau. Il constata que les eaux se séparaient en deux ruisseaux : l’un coulant vers la Méditerranée et l’autre, vers l’océan. Il eut l’idée de créer une réserve d’eau entretenue par les ruisseaux de la Montagne Noire. Cette réserve alimentera donc les deux versants du Canal du Midi. L’ouvrage sera terminé en quatorze années, quelques mois après la mort de son concepteur. Le 25 mai 1681, la barque royale franchira les écluses accompagnée d’un spectacle grandiose. Elle passera l’étang de Thau et viendra s’amarrer dans le port de Sète. La grande traversée sera réalisée.
Les célèbres platanes ont été plantés plus tard. De nos jours, ils apportent une ombre appréciable aux chaudes journées d’été et participe à la beauté de ce lieu qui est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Ce matin, les platanes me donnent l’impression qu’ils se penchent légèrement sur l’eau afin de me saluer ou de créer une protection, de m’entourer de leurs bras. On dirait même qu’ils se serrent la main en haut, formant comme une charpente au-dessus de moi. C’est rassurant, je me sens préservée, enveloppée. Mais il ne faudrait pas qu’ils exagèrent ! Sinon je vais ressentir une oppression. Des poules d’eau accompagnées de leurs petits me laissent le passage. Alors qu’un premier rayon de soleil pointe tout doucement son reflet orangé sur l’eau, j’aperçois un jeune chevreuil sur le chemin de halage qui semble étonné de me voir. Je me retiens de tous mouvements brusques afin de ne pas l’effrayer, mais trop tard, il est parti comme s’il avait vu un danger en face de lui. Continuant de pagayer, j’apprécie l’instant et ferme momentanément les yeux. Me concentrant sur cet instant paisible, je respire de tout mon corps cette quiétude. Je semble tellement dans mon élément que je pense que je me suis endormie, tout en laissant le canoë continuer en suivant sa voie. Quelques gouttes d’eau tombent sur mon front et me ramènent à la réalité : la rosée du matin s’échappe des grandes feuilles de platanes telle une ondée furtive. Perdue dans mes pensées, j’ignore le temps qui s’est écoulé. Sur la berge, un écureuil se cache derrière le tronc d’un arbre. J’aperçois sa queue en panache qui le trahit. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression qu’il est en pleine discussion avec le corbeau perché plus haut. C’est amusant. J’arrive sur un pont constitué de briquettes rouges qui enjambe un petit ruisseau. Sur une rive, une forêt dense, sur l’autre, un champ de maïs. Une vieille remise agricole végète au bord du champ, la porte laisse entrevoir un tracteur rouillé. La végétation a repris le dessus et les animaux ont sûrement investi les lieux depuis longtemps. Ça grouille à l’intérieur, je ne sais pas ce que cela cache. Je n’ose pas aller voir de peur de ce que je pourrais découvrir. Je remarque alors chaque détail du paysage qui me rappelle mon rêve : le pont en briquettes rouges, le ruisseau en deçà, la forêt à droite, le champ à gauche et la ruine. Comme dans mon rêve, j’y suis presque !
J’approche de l’écluse que je vois au loin. Elle se situe en amont, plus haute que moi, il s’écoule une quantité d’eau plus importante créant un courant un peu plus vif et quelques éclaboussures. Le flot ne paraît pas aussi important que dans mon souvenir ou dans mon rêve, mais j’y suis. C’est bien là !
Je reconnais l’endroit : il y a une bifurcation, un retranchement en marge de la circulation fluviale, un espace de stationnement constitué de quais où les embarcations pouvaient jadis accoster en attendant de pouvoir utiliser l’écluse. On imagine aisément qu’il pouvait y avoir de l’affluence autrefois. Aujourd’hui, c’est plutôt une originalité qui est occupée, surtout l’été, par des badauds, des flâneurs ou des promeneurs. Quelques bancs résistent au temps. Je décide d’accoster. Je fixe mon canoë au ponton et prends mon sac sur le dos. Je le trouve très lourd, à moins que ce soit la fatigue…
Un monsieur, que je n’avais pas vu en arrivant, dort allongé sur un des bancs. Il est habillé en costume d’époque et coiffé d’un béret qu’il a descendu sur ses yeux. Comment est-il parvenu jusqu’ici ? Je regarde aux alentours : personne. Je reste discrète afin de ne pas réveiller l’homme ensommeillé. En arrière-plan, je retrouve les belles couleurs chantantes que j’avais gardées inscrites dans ma mémoire. Elles sont dissimulées derrière la végétation dense de ce début de printemps. Je me demande quelles fleurs peuvent donner tant de couleurs. Je décide de m’approcher. À ce moment, je crois voir le monsieur de tout à l’heure debout devant moi. J’ai la sensation qu’il me parle, sa bouche ouverte bouge comme s’il articulait pour que je comprenne mieux. Ça me rappelle un cauchemar récent, mais le souvenir m’échappe. En regardant de plus près, il s’agit d’un tronc d’arbre mort encore debout. Des feuilles flottent dans l’air devant le trou d’arbre que j’ai pris pour sa bouche. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de lumière mis à part la palette de couleurs du fond. Je décide de continuer et traverse la végétation dense pour arriver à l’endroit où se trouvent les couleurs. Mes pas s’arrêtent au niveau d’une clairière. Deux arcs-en-ciel, l’un encerclant l’autre, se dressent fièrement devant moi. Je suis éblouie par leurs couleurs, m’asseyant afin de mieux les observer. Je respire intensément l’air pur et profite pleinement du calme de l’instant. Une libellule vient se poser sur ma main, c’est un fait rare à cette période, j’en profite pour la contempler. Les arcs-en-ciel éphémères disparaissent l’un après l’autre au moment où le jour est complètement levé.
Je me relève, un héron cendré d’une grande envergure vole au-dessus de moi. Je suis effrayée et me retrouve au sol, les mains sur la tête, interloquée par la situation. On aurait dit qu’il n’appréciait pas ma présence.
Tout en me relevant, je vois de nouveau les belles couleurs, bien qu’elles se trouvent de l’autre côté, près du canal. J’arrive sur les rives. Ce sont les nouvelles péniches installées pour la saison prochaine. Le soleil levant renvoie l’éclat des couleurs chantantes qui crée une formidable palette. Derrière moi, j’entends l’écureuil qui parle de plus en plus fort avec le corbeau. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je crois qu’ils improvisent un troc de noisettes et la discussion dégénère. J’espère qu’ils ne vont pas en venir aux mains ! Mon chat Plouf est là lui aussi. Mais pourquoi montre-t-il de tels yeux ? Je l’appelle, mais il file à toute allure… sur les deux pattes arrière. Je trouve ça bizarre, et j’ai chaud d’un seul coup, je pense que c’est ce sable qui me brûle les pieds. J’accélère. Le monsieur qui dormait sur le banc a disparu, et mon canoë aussi. Je me précipite sur le ponton qui se révèle glissant et je tombe à l’eau. Elle est froide, mais j’arrive à nager. Finalement, c’est agréable, car j’avais trop chaud. Le courant augmente, alors que l’écluse n’a pas bougé. Malgré mes efforts, je commence à ne plus pouvoir maitriser ma nage. Je suis emportée par le courant. L’endroit devient très vert, épais. Une forêt dans l’eau, telle une mangrove. Des racines émergent, on dirait qu’elles sont mouvantes et enveloppantes. Je crois ressentir leurs pulsations à mon contact. À moins que ce soient les miennes… Elles vont m’engloutir si je ne me sors pas de cette situation rapidement. Soudainement, je me trouve bloquée, coincée par la végétation dense. Je suis aspirée et me retrouve tout en bas, dans l’abîme d’eau douce. Le temps s’arrête…
… C’est splendide !
Et vraiment formidable. Les couleurs me paraissent magnifiques au fond ! J’entends des voix, de la musique, la mélodie de l’eau, mais pas seulement. Les sons semblent lointains. L’élasticité du temps danse devant moi. Son ressort s’étend et se détend. Je perçois des mots, mais je ne comprends pas leur signification. Je suis bien, je flotte au fond de l’eau, je voudrais rester là, longtemps. Je crois apercevoir mon aquarelle dans les profondeurs. Ou c’est un souvenir qui me revient ?
Subitement, tout part à vau-l’eau, dans tous les sens, et moi, je n’arrive pas à parler ni même à respirer. Les racines des arbres m’enlacent, m’embrassent puis me serrent très fort. Il va falloir que je remonte, je manque d’air. La lumière m’aveugle, j’ai des difficultés à bouger. Je me sens partir…
Peut-être vais-je m’évanouir ; ou mourir ?
Je me retrouve chez moi, sur le canapé, en nage, face à l’aquarelle qui me regarde. On dirait qu’elle me sourit de façon presque sadique. Il me semble qu’elle me nargue. J’ai dû rêver. Mon chat Plouf miaule et scrute le tableau. Il semble très surpris, effrayé même. Plouf part en hâtant le pas. C’est sûrement mon chat qui m’a réveillé. Je me lève je vacille et manque de tomber : le canoë est là, dans mon salon, encore mouillé. À côté les pagaies, en vrac. Et ce n’est pas de la sueur qui m’a trempée, mais je suis imprégnée d’eau sale. Je regarde le tableau avec effroi. Je sens monter en moi une angoisse indescriptible.
C’est décidé, demain je le rapporte, ou mieux, je le mets à la poubelle.
Je crois que je vais le brûler.
Oui, je vais allumer un feu, à l’instant, dans le jardin.
Et enterrer les cendres.
Profondément.
Ce matin, je me suis réveillée subitement, avant l’aube, avec une forte idée en tête. Je ne sais pas si cette idée était à l’origine de mon mal au crâne, mais la douleur s’était présentée au même moment. Je me sentais comme investie d’une mission intime, d’un devoir, comme une sorte de voyage qu’il fallait accomplir sans tarder. Dans ce concept flou se trouvait une histoire d’eau. Peut-être s’agissait-il simplement d’un rêve, d’une pensée furtive. Ou bien d’un souvenir qui surgissait d’un passé lointain.
Quoi qu’il en soit, je devais vérifier cette soudaine frénésie. Après quelques difficultés à essayer de concrétiser mes idées ténébreuses, l’ambiance d’un endroit magnifique s’est progressivement dessinée. Un lieu dissimulé, préservé, reposant et agréable qui pouvait ressembler à une oasis de bien-être. De jolies couleurs complétaient l’atmosphère discrète tintée d’une notion aquatique.
Depuis quelque temps, plusieurs rêves surgissaient de mon esprit, comme des messages oubliés du passé qui reprennent subitement vie. Malgré la fatigue qui venait me déranger à intervalles réguliers, il fallait que je juge, il fallait que j’aille à la rencontre de cette idée pénétrante.
Je me souvenais d’une multitude de teintes, légères, et adoucies. Cette image était probablement le produit de mon imagination. C’était tellement beau que je pouvais me croire dans une scène, un tableau. Étrangement, ce paysage ressemblait de plus en plus à mon aquarelle et je venais seulement de m’en rendre compte.
La scène dont il est question se trouve au niveau du Canal du Midi, dans cette atmosphère fluviale où l’on peut naviguer paisiblement en eau calme. Ce trésor de vie constitué de variétés d’animaux et de plantes aquatiques me fascinait et me convoitait. L’envie me titillait, me poussait. La nature invite au repos et j’avais le souvenir d’une sonorité, d’une mélodie plaisante à écouter. J’entendais encore le doux bruit de l’eau qui ruisselle et dont le son résonnait agréablement en écho dans tout mon corps. Ce bruit, on l’entend près des écluses qui permettent le franchissement sans danger des « paliers » de différentes altitudes. En cette période automnale, les feuilles des platanes tombaient inlassablement, les unes après les autres. Ce qui semble inhabituel est le fait que les platanes tombent également : attaqués par un champignon — le chancre coloré — qui provoque une maladie incurable. L’abatage de l’arbre ainsi que de ses voisins proches est nécessaire pour arrêter la contamination. Les habitats de certains animaux en étaient victimes et de nouveaux nichoirs à oiseaux et à chauves-souris ont été installés. Je vais souvent les vérifier et les entretenir en participant au suivi écologique sur une partie des chemins de halage.
Ce matin, encore perturbée par mon rêve et mes idées, je décidais prestement de m’emparer de mon canoë pour cette sortie imposée, pour ce voyage improvisé. J’étais obnubilée par cet objectif que je prenais néanmoins avec sérénité. Il était très tôt. La nuit était encore là. Le canal se trouvait à environ un kilomètre de la maison, mais j’éprouvais le besoin de m’y rendre à pied. Malgré la fatigue, je portais le canoë sur ma tête et je faisais le trajet en marchant. Cela me permettait d’avancer silencieusement et de ne pas perturber le calme matinal. Dans les rues, les volets des maisons étaient encore fermés. Deux chats jouaient à cache-cache dans une ruelle au même moment où la lumière des lampadaires déclinait. Je reconnus mon chat Plouf que j’avais laissé tout à l’heure endormi sur le canapé. Il va plus vite que moi ! me dis-je. Je quittai le village pour emprunter le chemin de campagne qui mène au canal. La nuit se terminait, mais le jour tardait à se lever. La lune éclairait mes pas. J’accélérais. C’est le chemin que j’aimais le moins à cette heure matinale. Le craquement de mes pas me fit sursauter. Mon rythme cardiaque augmenta. Pourquoi je m’impose cette virée ? Mais quelle importance ! Je regarde où je mets les pieds. Les sillons des roues des tracteurs sont parfois profonds et il n’est pas question de trébucher avec le canoë sur la tête. Pas un bruit. Les animaux se cachaient sûrement. J’entendis le hululement de la chouette qui me paraissait à la fois chantant et inquiétant, mais je n’étais pas capable de la voir. Mon imagination me dit qu’elle me souhaite le bonjour et qu’elle me félicite de cet effort. Ou alors se pourrait-il qu’elle se moque de moi ?
À mon arrivée sur la berge du canal, j’observe une brume épaisse s’échappant de l’eau. Quelques canards dorment au bord des rives, à côté du ponton, la tête dans une aile. La mise à l’eau depuis le ponton est aisée, sans trop d’effort. Tant mieux, mais je suis chagrinée de déranger les palmipèdes qui doivent changer de lieu afin de finir leur nuit. Je monte dans mon embarcation en prenant garde de ne pas me mouiller. Je n’ai pas froid, la marche m’a réchauffée, mais je sais que je peux vite me refroidir.
J’active mes pagaies et le canoë glisse silencieusement sur l’eau, de façon fluide, semblable au temps qui s’écoule présentement.
De nos jours, à part les canoës, ce sont les péniches de tourisme qui naviguent, souvent observées par les promeneurs et cyclotouristes circulant sur les anciens chemins de halage. Ces chemins servaient autrefois aux chevaux de trait, seule possibilité pour les bateaux de naviguer.
Je me souviens de tous mes enseignements concernant le Canal du Midi. Le grand projet de Pierre-Paul Riquet, son concepteur, date de son enfance, époque à laquelle on parlait déjà — et depuis l’antiquité — de relier la méditerranée à l’Océan atlantique. Cette idée le suivra toute sa vie. C’est en 1662, à l’âge de 58 ans qu’il se penche de plus près sur son projet. Un problème important s’imposait : celui de l’alimentation en eau d’un tel ouvrage. Une partie du chemin existait déjà naturellement avec la Garonne qui s’avérait navigable de Toulouse à l’Océan. Mais un souci d’altitude obligeait à trouver une quantité d’eau suffisante avec un débit d’eau constant pour alimenter ce canal de Toulouse à la Méditerranée. La légende raconte qu’un jour, alors qu’il arpentait la Montagne Noire située au sud-ouest du Massif central accompagné d’un sourcier, Pierre-Paul Riquet découvrit la solution : une pierre détachée formait un mini-barrage sur un ruisseau. Il constata que les eaux se séparaient en deux ruisseaux : l’un coulant vers la Méditerranée et l’autre, vers l’océan. Il eut l’idée de créer une réserve d’eau entretenue par les ruisseaux de la Montagne Noire. Cette réserve alimentera donc les deux versants du Canal du Midi. L’ouvrage sera terminé en quatorze années, quelques mois après la mort de son concepteur. Le 25 mai 1681, la barque royale franchira les écluses accompagnée d’un spectacle grandiose. Elle passera l’étang de Thau et viendra s’amarrer dans le port de Sète. La grande traversée sera réalisée.
Les célèbres platanes ont été plantés plus tard. De nos jours, ils apportent une ombre appréciable aux chaudes journées d’été et participe à la beauté de ce lieu qui est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Ce matin, les platanes me donnent l’impression qu’ils se penchent légèrement sur l’eau afin de me saluer ou de créer une protection, de m’entourer de leurs bras. On dirait même qu’ils se serrent la main en haut, formant comme une charpente au-dessus de moi. C’est rassurant, je me sens préservée, enveloppée. Mais il ne faudrait pas qu’ils exagèrent ! Sinon je vais ressentir une oppression. Des poules d’eau accompagnées de leurs petits me laissent le passage. Alors qu’un premier rayon de soleil pointe tout doucement son reflet orangé sur l’eau, j’aperçois un jeune chevreuil sur le chemin de halage qui semble étonné de me voir. Je me retiens de tous mouvements brusques afin de ne pas l’effrayer, mais trop tard, il est parti comme s’il avait vu un danger en face de lui. Continuant de pagayer, j’apprécie l’instant et ferme momentanément les yeux. Me concentrant sur cet instant paisible, je respire de tout mon corps cette quiétude. Je semble tellement dans mon élément que je pense que je me suis endormie, tout en laissant le canoë continuer en suivant sa voie. Quelques gouttes d’eau tombent sur mon front et me ramènent à la réalité : la rosée du matin s’échappe des grandes feuilles de platanes telle une ondée furtive. Perdue dans mes pensées, j’ignore le temps qui s’est écoulé. Sur la berge, un écureuil se cache derrière le tronc d’un arbre. J’aperçois sa queue en panache qui le trahit. Pendant quelques secondes, j’ai l’impression qu’il est en pleine discussion avec le corbeau perché plus haut. C’est amusant. J’arrive sur un pont constitué de briquettes rouges qui enjambe un petit ruisseau. Sur une rive, une forêt dense, sur l’autre, un champ de maïs. Une vieille remise agricole végète au bord du champ, la porte laisse entrevoir un tracteur rouillé. La végétation a repris le dessus et les animaux ont sûrement investi les lieux depuis longtemps. Ça grouille à l’intérieur, je ne sais pas ce que cela cache. Je n’ose pas aller voir de peur de ce que je pourrais découvrir. Je remarque alors chaque détail du paysage qui me rappelle mon rêve : le pont en briquettes rouges, le ruisseau en deçà, la forêt à droite, le champ à gauche et la ruine. Comme dans mon rêve, j’y suis presque !
J’approche de l’écluse que je vois au loin. Elle se situe en amont, plus haute que moi, il s’écoule une quantité d’eau plus importante créant un courant un peu plus vif et quelques éclaboussures. Le flot ne paraît pas aussi important que dans mon souvenir ou dans mon rêve, mais j’y suis. C’est bien là !
Je reconnais l’endroit : il y a une bifurcation, un retranchement en marge de la circulation fluviale, un espace de stationnement constitué de quais où les embarcations pouvaient jadis accoster en attendant de pouvoir utiliser l’écluse. On imagine aisément qu’il pouvait y avoir de l’affluence autrefois. Aujourd’hui, c’est plutôt une originalité qui est occupée, surtout l’été, par des badauds, des flâneurs ou des promeneurs. Quelques bancs résistent au temps. Je décide d’accoster. Je fixe mon canoë au ponton et prends mon sac sur le dos. Je le trouve très lourd, à moins que ce soit la fatigue…
Un monsieur, que je n’avais pas vu en arrivant, dort allongé sur un des bancs. Il est habillé en costume d’époque et coiffé d’un béret qu’il a descendu sur ses yeux. Comment est-il parvenu jusqu’ici ? Je regarde aux alentours : personne. Je reste discrète afin de ne pas réveiller l’homme ensommeillé. En arrière-plan, je retrouve les belles couleurs chantantes que j’avais gardées inscrites dans ma mémoire. Elles sont dissimulées derrière la végétation dense de ce début de printemps. Je me demande quelles fleurs peuvent donner tant de couleurs. Je décide de m’approcher. À ce moment, je crois voir le monsieur de tout à l’heure debout devant moi. J’ai la sensation qu’il me parle, sa bouche ouverte bouge comme s’il articulait pour que je comprenne mieux. Ça me rappelle un cauchemar récent, mais le souvenir m’échappe. En regardant de plus près, il s’agit d’un tronc d’arbre mort encore debout. Des feuilles flottent dans l’air devant le trou d’arbre que j’ai pris pour sa bouche. C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup de lumière mis à part la palette de couleurs du fond. Je décide de continuer et traverse la végétation dense pour arriver à l’endroit où se trouvent les couleurs. Mes pas s’arrêtent au niveau d’une clairière. Deux arcs-en-ciel, l’un encerclant l’autre, se dressent fièrement devant moi. Je suis éblouie par leurs couleurs, m’asseyant afin de mieux les observer. Je respire intensément l’air pur et profite pleinement du calme de l’instant. Une libellule vient se poser sur ma main, c’est un fait rare à cette période, j’en profite pour la contempler. Les arcs-en-ciel éphémères disparaissent l’un après l’autre au moment où le jour est complètement levé.
Je me relève, un héron cendré d’une grande envergure vole au-dessus de moi. Je suis effrayée et me retrouve au sol, les mains sur la tête, interloquée par la situation. On aurait dit qu’il n’appréciait pas ma présence.
Tout en me relevant, je vois de nouveau les belles couleurs, bien qu’elles se trouvent de l’autre côté, près du canal. J’arrive sur les rives. Ce sont les nouvelles péniches installées pour la saison prochaine. Le soleil levant renvoie l’éclat des couleurs chantantes qui crée une formidable palette. Derrière moi, j’entends l’écureuil qui parle de plus en plus fort avec le corbeau. Je ne sais pas ce qu’il se passe, mais je crois qu’ils improvisent un troc de noisettes et la discussion dégénère. J’espère qu’ils ne vont pas en venir aux mains ! Mon chat Plouf est là lui aussi. Mais pourquoi montre-t-il de tels yeux ? Je l’appelle, mais il file à toute allure… sur les deux pattes arrière. Je trouve ça bizarre, et j’ai chaud d’un seul coup, je pense que c’est ce sable qui me brûle les pieds. J’accélère. Le monsieur qui dormait sur le banc a disparu, et mon canoë aussi. Je me précipite sur le ponton qui se révèle glissant et je tombe à l’eau. Elle est froide, mais j’arrive à nager. Finalement, c’est agréable, car j’avais trop chaud. Le courant augmente, alors que l’écluse n’a pas bougé. Malgré mes efforts, je commence à ne plus pouvoir maitriser ma nage. Je suis emportée par le courant. L’endroit devient très vert, épais. Une forêt dans l’eau, telle une mangrove. Des racines émergent, on dirait qu’elles sont mouvantes et enveloppantes. Je crois ressentir leurs pulsations à mon contact. À moins que ce soient les miennes… Elles vont m’engloutir si je ne me sors pas de cette situation rapidement. Soudainement, je me trouve bloquée, coincée par la végétation dense. Je suis aspirée et me retrouve tout en bas, dans l’abîme d’eau douce. Le temps s’arrête…
… C’est splendide !
Et vraiment formidable. Les couleurs me paraissent magnifiques au fond ! J’entends des voix, de la musique, la mélodie de l’eau, mais pas seulement. Les sons semblent lointains. L’élasticité du temps danse devant moi. Son ressort s’étend et se détend. Je perçois des mots, mais je ne comprends pas leur signification. Je suis bien, je flotte au fond de l’eau, je voudrais rester là, longtemps. Je crois apercevoir mon aquarelle dans les profondeurs. Ou c’est un souvenir qui me revient ?
Subitement, tout part à vau-l’eau, dans tous les sens, et moi, je n’arrive pas à parler ni même à respirer. Les racines des arbres m’enlacent, m’embrassent puis me serrent très fort. Il va falloir que je remonte, je manque d’air. La lumière m’aveugle, j’ai des difficultés à bouger. Je me sens partir…
Peut-être vais-je m’évanouir ; ou mourir ?
Je me retrouve chez moi, sur le canapé, en nage, face à l’aquarelle qui me regarde. On dirait qu’elle me sourit de façon presque sadique. Il me semble qu’elle me nargue. J’ai dû rêver. Mon chat Plouf miaule et scrute le tableau. Il semble très surpris, effrayé même. Plouf part en hâtant le pas. C’est sûrement mon chat qui m’a réveillé. Je me lève je vacille et manque de tomber : le canoë est là, dans mon salon, encore mouillé. À côté les pagaies, en vrac. Et ce n’est pas de la sueur qui m’a trempée, mais je suis imprégnée d’eau sale. Je regarde le tableau avec effroi. Je sens monter en moi une angoisse indescriptible.
C’est décidé, demain je le rapporte, ou mieux, je le mets à la poubelle.
Je crois que je vais le brûler.
Oui, je vais allumer un feu, à l’instant, dans le jardin.
Et enterrer les cendres.
Profondément.