Géorgie (États-Unis)
Il est là.
Le centre de la honte.
Ne détournez pas les yeux.
Regardez…
Regardez ce que vous avez engendré.
Il est là.
Le centre de la honte.
Ne détournez pas les yeux.
Regardez…
Regardez ce que vous avez engendré.
Social Circle
Je ne suis qu’une ombre. Une ombre incendiaire qui marche sans bruit le long des routes secondaires.
Située dans les comtés de Walton et de Newton, à environ 80 kilomètres à l’est d’Atlanta, je chemine le long de cette charmante ville qu’est Social Circle. 5000 âmes. Je les compte. Je les observe. Ils vivent bien. Ils saluent. Ils votent aussi. Mais aujourd’hui, ils regrettent…
C’est trop tard maintenant.
Le bitume coupe la ville en deux comme une cicatrice nette. Les façades colorées défilent devant moi. Un café. Deux shérifs. Des pick-up stationnés devant une épicerie. Des drapeaux américains. C’est une small town. Ici, tout le monde se connaît. On s’entraide. On se rassure. Et pourtant…
Il faut aller plus loin pour comprendre, sortir de Social Circle pour mieux voir. Au-delà des champs, les habitations disparaissent. Là, à quelques kilomètres du centre, un monstre d’acier se dessine, recouvre la campagne d’une surface grise.
Un hangar colossal s’étend sur 500 mètres de long. Il dévore les couleurs d’un paysage bucolique. Vorace.
L’entrepôt industriel n’a quasiment pas de fenêtres. Pas de douches, pas de toilettes.
C’est une boîte noire.
Le ventre
Le centre de détention est le lieu de l’innommable.
On y a déporté des êtres humains. Les prétextes sont obscurs.
Innombrables, ils sont parqués ici comme des animaux.
Liam a 5 ans. Il rentrait de l’école avec son père, Adrian Conejo, lorsqu’il a été arrêté par ICE. Sac à dos Spiderman sur le dos, bonnet bleu lapin sur les oreilles, il a peur.
Il n’y a rien dans le ventre de la bête. Des châlits en bois superposés. Pas de matelas. Pas de draps. Pas de couvertures. La situation ne va pas durer. Et pourtant…
La foule se masse. Des jeunes. Des vieux.
On parle. On pleure. On attend.
Les jours passent.
On s’agite à l’intérieur. Certains essaient de sortir, de s’échapper de l’enfer. Un homme prend son courage à deux mains : « On ne peut pas rester ici dans ces conditions ! », clame-t-il. « Laissez-nous partir ! ».
ICE n’est qu’une silhouette marbrée de vert et de brun. Il se tourne vers l’agitateur, le menace de son arme. « J’suis américain ! J’ai des droits ! » beugle l’autre. Le casque d’acier frappe d’un coup de crosse. L’homme tombe. Souffle coupé.
Un vieillard s’interpose, gueule sa colère : « Vous êtes malade ! ».
ICE brandit son arme.
C’en est trop.
Il tire. Ça claque. Le coup résonne dans le hangar. La foule sursaute, tétanisée. Puis, c’est la panique. On hurle.
Un coup. Deux coups. Trois coups.
Les corps tombent.
Une nappe de froid recouvre le hangar.
Le calme revient.
Lente agonie
Les jours passent.
On souffre de rester debout, de ne rien faire.
On souffre de la soif. Les lèvres se fendent.
La faim devient lancinante. C’est une lassitude qui tranche dans la chair, aiguise les nerfs, les tend jusqu’à les faire éclater, jusqu’à devenir apathique…
Les paroles se sont tues. Ne reste que le silence, assourdissant, et le chuintement des corps qu’on traîne sur le sol.
Au fond du hangar, on a dégagé un espace. On y dépose des sacs de chairs. On évite de les regarder. Un bonnet bleu disparaît sous une pile de cadavres.
Les journées interminables se suivent et se ressemblent.
De l’extérieur, on ne voit rien.
À l’intérieur, on meurt.
L’Homme Orange
L’Homme Orange vient visiter l’entrepôt. Il arrive entouré de ses conseillers. Costume sombre, cravate ajustée deux fois avant d’entrer. Il écoute les rapports. Hoche la tête. Son sourire éventre sa face colorée, mais lorsqu’il entre dans le hangar son visage se pâme d’une grimace de répulsion.
Les prisonniers ne sont que des os que le monstre d’acier a dévorés. On les a oubliés ici. Ils ne sont jamais repartis « chez eux », dans un là-bas fantasmé. On les a juste laissés là, faute de moyens.
Accaparé par les bavures de sa police anti-immigration, l’Homme Orange a dû gérer la crise.
Écœuré par l’odeur immonde qui flotte dans l’air, il se couvre le nez. Les morts déambulent, hagards, amorphes, les yeux livides. L’Homme Orange les regarde. Un instant. Il ne peut les laisser sortir. Sa côte de popularité est déjà en berne.
Il demande combien cela coûterait de régler le problème. On lui répond.
Il donne l’ordre. Il faut liquider le centre.
Ça colle…
On rassemble les squelettes dans le fond de l’entrepôt, près de la montagne grotesque.
ICE forme une ligne meurtrière.
Je me dois d’agir.
J’incarne la Justice.
J’incarne la Vengeance.
Les casques d’acier tirent. Une gerbe d’étincelles. Un nuage de poussière.
Les projectiles fusent, se muent en bombes incendiaires. Des soleils flottent dans le ciel. Quelques secondes, tout au plus. Une beauté obscène. Les flammes rougeoient sur les faces lunaires, frappées par une expression d’étonnement fugace.
Puis, l’instinct de survie prend le dessus. Les visages se contorsionnent. Les bouches se tordent, hurlent leur détresse.
Les boules pâteuses s’écrasent sur les corps. L’essence gélifiée brûle les tissus, ronge la chair jusqu’aux os. L’air devient sirupeux, épais. C’est chaud, et ça colle à la peau.
Les torches humaines dansent au rythme des flammes. Chorégraphie absurde. Bande-son dissonante.
L’Homme Orange tente de fuir. Ses conseillers hurlent, mais leurs voix se noient dans le rugissement des flammes.
Je verrouille les portes.
La Justice est impartiale.
Agglutinés devant la sortie, ICE se referme autour de lui. Paniqués par la vague de feu, les soldats tirent. Encore et encore. Les charges enflammées se ventousent au plafond, ruissellent le long des murs, éclaboussent le sol.
Le métal se gondole. Le hangar ploie sous ma puissance dévastatrice.
Le feu rampe, sature l’air d’une odeur toxique. Ça brûle. Ça brûle la gorge. La fumée noire n’est qu’une tornade d’aiguilles qui arrachent les yeux de ceux qui veulent voir. Voir les grappes de feu qui se jettent sur ICE, sur l’Homme Orange…
Ça brûle. Longtemps.
Jusqu’à ce que les combustibles deviennent cendres. Jusqu’à ce que le feu meure dans un silence de plomb.
Demain, à Social Circle, on votera encore.
Personne ne regardera vers l’est, là où la fumée s’élève et disparaît dans le ciel.
Je ne suis qu’une ombre. Une ombre incendiaire qui marche sans bruit le long des routes secondaires.
Située dans les comtés de Walton et de Newton, à environ 80 kilomètres à l’est d’Atlanta, je chemine le long de cette charmante ville qu’est Social Circle. 5000 âmes. Je les compte. Je les observe. Ils vivent bien. Ils saluent. Ils votent aussi. Mais aujourd’hui, ils regrettent…
C’est trop tard maintenant.
Le bitume coupe la ville en deux comme une cicatrice nette. Les façades colorées défilent devant moi. Un café. Deux shérifs. Des pick-up stationnés devant une épicerie. Des drapeaux américains. C’est une small town. Ici, tout le monde se connaît. On s’entraide. On se rassure. Et pourtant…
Il faut aller plus loin pour comprendre, sortir de Social Circle pour mieux voir. Au-delà des champs, les habitations disparaissent. Là, à quelques kilomètres du centre, un monstre d’acier se dessine, recouvre la campagne d’une surface grise.
Un hangar colossal s’étend sur 500 mètres de long. Il dévore les couleurs d’un paysage bucolique. Vorace.
L’entrepôt industriel n’a quasiment pas de fenêtres. Pas de douches, pas de toilettes.
C’est une boîte noire.
Le ventre
Le centre de détention est le lieu de l’innommable.
On y a déporté des êtres humains. Les prétextes sont obscurs.
Innombrables, ils sont parqués ici comme des animaux.
Liam a 5 ans. Il rentrait de l’école avec son père, Adrian Conejo, lorsqu’il a été arrêté par ICE. Sac à dos Spiderman sur le dos, bonnet bleu lapin sur les oreilles, il a peur.
Il n’y a rien dans le ventre de la bête. Des châlits en bois superposés. Pas de matelas. Pas de draps. Pas de couvertures. La situation ne va pas durer. Et pourtant…
La foule se masse. Des jeunes. Des vieux.
On parle. On pleure. On attend.
Les jours passent.
On s’agite à l’intérieur. Certains essaient de sortir, de s’échapper de l’enfer. Un homme prend son courage à deux mains : « On ne peut pas rester ici dans ces conditions ! », clame-t-il. « Laissez-nous partir ! ».
ICE n’est qu’une silhouette marbrée de vert et de brun. Il se tourne vers l’agitateur, le menace de son arme. « J’suis américain ! J’ai des droits ! » beugle l’autre. Le casque d’acier frappe d’un coup de crosse. L’homme tombe. Souffle coupé.
Un vieillard s’interpose, gueule sa colère : « Vous êtes malade ! ».
ICE brandit son arme.
C’en est trop.
Il tire. Ça claque. Le coup résonne dans le hangar. La foule sursaute, tétanisée. Puis, c’est la panique. On hurle.
Un coup. Deux coups. Trois coups.
Les corps tombent.
Une nappe de froid recouvre le hangar.
Le calme revient.
Lente agonie
Les jours passent.
On souffre de rester debout, de ne rien faire.
On souffre de la soif. Les lèvres se fendent.
La faim devient lancinante. C’est une lassitude qui tranche dans la chair, aiguise les nerfs, les tend jusqu’à les faire éclater, jusqu’à devenir apathique…
Les paroles se sont tues. Ne reste que le silence, assourdissant, et le chuintement des corps qu’on traîne sur le sol.
Au fond du hangar, on a dégagé un espace. On y dépose des sacs de chairs. On évite de les regarder. Un bonnet bleu disparaît sous une pile de cadavres.
Les journées interminables se suivent et se ressemblent.
De l’extérieur, on ne voit rien.
À l’intérieur, on meurt.
L’Homme Orange
L’Homme Orange vient visiter l’entrepôt. Il arrive entouré de ses conseillers. Costume sombre, cravate ajustée deux fois avant d’entrer. Il écoute les rapports. Hoche la tête. Son sourire éventre sa face colorée, mais lorsqu’il entre dans le hangar son visage se pâme d’une grimace de répulsion.
Les prisonniers ne sont que des os que le monstre d’acier a dévorés. On les a oubliés ici. Ils ne sont jamais repartis « chez eux », dans un là-bas fantasmé. On les a juste laissés là, faute de moyens.
Accaparé par les bavures de sa police anti-immigration, l’Homme Orange a dû gérer la crise.
Écœuré par l’odeur immonde qui flotte dans l’air, il se couvre le nez. Les morts déambulent, hagards, amorphes, les yeux livides. L’Homme Orange les regarde. Un instant. Il ne peut les laisser sortir. Sa côte de popularité est déjà en berne.
Il demande combien cela coûterait de régler le problème. On lui répond.
Il donne l’ordre. Il faut liquider le centre.
Ça colle…
On rassemble les squelettes dans le fond de l’entrepôt, près de la montagne grotesque.
ICE forme une ligne meurtrière.
Je me dois d’agir.
J’incarne la Justice.
J’incarne la Vengeance.
Les casques d’acier tirent. Une gerbe d’étincelles. Un nuage de poussière.
Les projectiles fusent, se muent en bombes incendiaires. Des soleils flottent dans le ciel. Quelques secondes, tout au plus. Une beauté obscène. Les flammes rougeoient sur les faces lunaires, frappées par une expression d’étonnement fugace.
Puis, l’instinct de survie prend le dessus. Les visages se contorsionnent. Les bouches se tordent, hurlent leur détresse.
Les boules pâteuses s’écrasent sur les corps. L’essence gélifiée brûle les tissus, ronge la chair jusqu’aux os. L’air devient sirupeux, épais. C’est chaud, et ça colle à la peau.
Les torches humaines dansent au rythme des flammes. Chorégraphie absurde. Bande-son dissonante.
L’Homme Orange tente de fuir. Ses conseillers hurlent, mais leurs voix se noient dans le rugissement des flammes.
Je verrouille les portes.
La Justice est impartiale.
Agglutinés devant la sortie, ICE se referme autour de lui. Paniqués par la vague de feu, les soldats tirent. Encore et encore. Les charges enflammées se ventousent au plafond, ruissellent le long des murs, éclaboussent le sol.
Le métal se gondole. Le hangar ploie sous ma puissance dévastatrice.
Le feu rampe, sature l’air d’une odeur toxique. Ça brûle. Ça brûle la gorge. La fumée noire n’est qu’une tornade d’aiguilles qui arrachent les yeux de ceux qui veulent voir. Voir les grappes de feu qui se jettent sur ICE, sur l’Homme Orange…
Ça brûle. Longtemps.
Jusqu’à ce que les combustibles deviennent cendres. Jusqu’à ce que le feu meure dans un silence de plomb.
Demain, à Social Circle, on votera encore.
Personne ne regardera vers l’est, là où la fumée s’élève et disparaît dans le ciel.