Le type qui savait tout mieux que toi

Le 15/04/2026
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par J.H Itzal
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Thèmes / Saint-Con / 2026
Julien était un con. "Il avait tort. Et maintenant il est en cendres." Epitaphe sans appel pour un complotiste d'open space, vendeur de néons qui éclairent le vide. Le récit déroule à la première personne les étapes de la vengeance d'un collègue exaspéré, aussi antipathique que sa victime. Au fond, j'en retiens surtout une chose : qu'est-ce qu'on s'emmerde au boulot... D'ailleurs, je ne serais pas étonnée que l'auteur ait écrit sur son lieu de travail.
Tu connais ce genre de type. Pas le méchant caricatural avec une cape et un rire sardonique. Non, le vrai poison : celui qui te pourrit la vie à coups de « en fait », qui te corrige sur des sujets qu’il maîtrise à peu près autant qu’un poisson rouge maîtrise la physique quantique, et qui finit toujours par te regarder avec cette petite lueur de supériorité quand tu te tais, parce que pour lui ton silence = victoire.

Julien était de ceux-là. Le roi incontesté du « moi je te le dis », le champion toutes catégories du complot à deux balles recyclé sur Telegram, le mec qui te fait regretter d’avoir un jour appris à respirer le même air que lui.

Ce que tu vas lire n’est pas une vengeance propre.
C’est sale, c’est lent, c’est presque méthodique… et à la fin, un con brûle, littéralement. Parce que c’était devenu inévitable.
Pose-toi juste une question avant de tourner la page :
Et toi, combien de temps tu tiendrais avant de craquer une allumette ?
Julien ne supportait plus les gens qui savaient tout. Pas les savants, non - ceux-là au moins avaient des diplômes ou des cicatrices pour justifier leur arrogance. Non, lui, c’était les Julien de ce monde : les mecs qui, sans jamais avoir ouvert un livre ni tenu un outil plus compliqué qu’une manette de PlayStation, te corrigeaient sur tout avec la certitude d’un prophète de trottoir. Le genre qui te sort « en fait, tu sais, le réchauffement climatique c’est un complot des Chinois pour vendre des panneaux solaires », puis enchaîne sur « moi je te le dis, le vrai cancer c’est le gluten et les vaccins à ARN ». Et toujours avec ce sourire en coin, comme s’il venait de te faire cadeau d’une révélation divine.

Julien - appelons-le le Con, avec un grand C, parce que c’en était un majuscule - travaillait dans la même open space que moi depuis trois ans. Commercial terrain pour une boîte de néons LED qui éclairaient des entrepôts vides. Il passait ses journées à téléphoner à des patrons de PME en leur expliquant que leurs factures d’électricité allaient tripler à cause des éoliennes offshore, puis il raccrochait, levait les yeux au ciel et lançait à la cantonade : « Les gens sont tellement cons. »
Il disait ça en me regardant. Toujours. Comme si j’étais l’archétype du pigeon qu’il sauvait de sa propre bêtise.
Au début j’encaissais. Sourire crispé, haussement d’épaules, retour à mon écran. Puis, au fil des mois, ça s’est transformé en une petite braise intérieure. Chaque « en fait » qu’il lâchait était une allumette grattée contre ma patience. Chaque « moi je te le dis » rajoutait du petit bois. J’ai commencé à noter mentalement ses conneries, comme un entomologiste collectionne les cafards : 5G qui stérilise les abeilles, 5G qui fait pousser des cornes aux gosses, Bill Gates qui met des puces dans les vaccins pour contrôler les élections de 2028, la Lune qui est un hologramme projeté par la NASA depuis 1969 pour cacher la Terre plate. Il avait un catalogue inépuisable.

Un jour il a décidé que j’étais sa cible prioritaire. Peut-être parce que je ne répondais presque jamais. Le silence, chez les gens comme lui, c’est une invitation à enfoncer le clou. Il s’est mis à m’appeler « le rationnel », avec des guillemets dans la voix, comme si c’était une insulte exotique.
« Eh le rationnel, t’as vu l’article ? Ils ont trouvé des anticorps contre le cancer dans le venin de méduse, mais Big Pharma bloque tout. Évidemment. »
J’ai levé un sourcil. « Ah bon ? Quelle étude ? »
Il a cligné des yeux, surpris qu’on lui demande une source. Puis il a sorti son téléphone, fait défiler trois secondes et brandi un lien Facebook vers une page qui s’appelait « Vérités Cachées 777 ».

« Tiens, lis. »

J’ai lu. C’était du niveau CM2, avec des fautes d’orthographe dans chaque phrase et une photo volée d’une expérience en labo datant de 2003. J’ai rendu le téléphone.
« Intéressant. Tu comptes en parler à ton généraliste ? »
Il a ricané. « Mon généraliste ? Un vendu. Il touche des commissions des labos. Moi je me soigne aux huiles essentielles et au bicarbonate. » Évidemment.

La braise est devenue flamme le jour où il a commencé à s’en prendre à ma femme. Pas directement - il n’aurait pas osé. Mais il a laissé tomber, l’air de rien, que les femmes qui font des fausses couches « choisissent inconsciemment de pas porter l’enfant parce qu’elles sentent que c’est pas viable ». Il l’a dit en me regardant, comme si c’était une évidence scientifique. Ma femme avait perdu un bébé deux ans plus tôt. Il le savait. Il avait entendu la conversation dans la machine à café.
J’ai senti quelque chose se casser net à l’intérieur. Pas de la colère classique, non. Une sorte de détachement clinique. Comme quand on regarde un insecte qu’on va écraser : on n’est plus en colère contre la bestiole, on est juste décidé à ce qu’elle cesse d’exister.

J’ai commencé à planifier. Pas tout de suite le feu. D’abord l’observation. Je voulais comprendre jusqu’où il pouvait descendre avant que le monde entier ne le traite de fou furieux. Parce que si je le brûlais trop tôt, ça passerait pour un crime impulsif. Or je voulais que ça ait l’air d’une conclusion logique, presque inévitable.

Première étape : le pousser à se ridiculiser en public.
J’ai créé une fausse adresse mail avec un nom vaguement scientifique : DrLamberti@outlook.fr. J’ai envoyé un message à Julien depuis cette adresse, en me présentant comme un « chercheur indépendant en bioénergie quantique » qui avait lu ses commentaires sur un groupe Facebook anti-vax. Je lui ai proposé une interview exclusive pour un « journal underground » qui allait « révolutionner la vérité ». Il a mordu en moins de dix minutes.

On a fixé un rendez-vous dans un bar à chicha miteux en périphérie, un vendredi soir. J’y suis allé avec une perruque bon marché, des lunettes à monture épaisse et un dictaphone qui ne marchait même pas. Il s’est pointé avec un tote bag sur lequel était écrit « Réveille-toi mouton » en Comic Sans.
Je l’ai laissé parler pendant deux heures. Il a tout sorti : les lézards reptiliens qui dirigent la Fed, le sang des enfants disparus qui sert à fabriquer l’adrénochrome, les chemtrails qui modifient l’ADN pour créer une race esclave. À un moment il a affirmé que les pingouins de l’Antarctique étaient en réalité des sentinelles nazies clonées par Hitler en 1945. J’ai hoché la tête avec gravité, pris des notes imaginaires.

- « Fascinant, Julien. Vraiment. Vous seriez prêt à témoigner sous serment devant une commission citoyenne ? »

Il a bombé le torse. « Évidemment. Faut que les gens sachent. »
Je l’ai quitté en lui promettant une publication imminente. Le lendemain je lui ai envoyé le « lien » de l’article : une page 404 que j’avais créée sur un hébergeur gratuit. Il a râlé sur Messenger pendant trois jours, puis il a posté sur tous les groupes possibles que « les médias alternatifs sont infiltrés par les sionistes ».

Deuxième étape : l’isoler.
J’ai commencé à semer des doutes chez les collègues. Subtilement. Une remarque en pause café : « Julien m’a dit hier que les masques à oxygène dans les avions servent à nous lobotomiser lentement. Vous y croyez, vous ? » Rires gênés. Un autre jour : « Il paraît qu’il a arrêté le gluten parce que ça rend homosexuel. Il l’a lu sur Telegram. » Les regards se sont faits fuyants.
Au bout d’un mois, plus personne ne lui adressait la parole sauf pour le service minimum. Il s’est mis à parler tout seul à son bureau, à marmonner des théories sur les collègues qui « faisaient semblant de ne pas comprendre ». Parfait.

Troisième étape : le piéger dans sa propre connerie.
J’ai repéré qu’il collectionnait les « preuves » physiques. Il avait un carton sous son bureau rempli de bouteilles d’eau « énergétisée », de cristaux shungite, de brochures sur le 5G-killer, de pendentifs orgonite faits maison. Il croyait dur comme fer que ces machins le protégeaient des ondes. Il en parlait sans arrêt.

J’ai donc décidé de lui offrir le cadeau ultime. J’ai commandé en ligne un bidon de vingt litres d’« accélérateur de combustion organique » - en réalité du white spirit industriel très pur, inodore quand il est froid, mais qui s’enflamme comme de l’essence dès qu’on approche une flamme. J’ai vidé le bidon dans des bouteilles d’eau minérale vides (même marque que celles qu’il buvait tous les matins), rebouché soigneusement, collé des étiquettes artisanales avec des symboles runiques bidon et l’inscription « Eau quantique niveau 7 - Protection 5G ultime ». J’ai glissé le tout dans un sac-cadeau avec une carte :

- « De la part d’un admirateur discret qui suit ton combat. Continue, frère. »

Je l’ai déposé sur son bureau un lundi matin, avant qu’il arrive.
Il a découvert le paquet vers 9h20. J’ai entendu son petit cri de joie depuis l’autre bout de l’open space. Il a ouvert, lu la carte, reniflé les bouteilles, souri comme un gosse le matin de Noël.

- « Les mecs ! Regardez ! On m’a envoyé de l’eau quantique niveau 7 ! C’est hyper rare, ça neutralise les ondes en profondeur ! »

Personne n’a réagi. Il s’en fichait. Il a commencé à en boire devant tout le monde, à petites gorgées théâtrales, en commentant le « goût d’éther cosmique ».
J’attendais.

Le soir même, il a posté une story Instagram : lui torse nu devant son miroir, une bouteille à la main, légende « Merci aux vrais guerriers de la vérité. Protection maximale activée. On continue le combat. » Il a tagué une dizaine de comptes complotistes.
J’ai patienté encore trois jours. Le temps que le white spirit imprègne bien ses vêtements, ses cheveux, sa peau. Il en buvait deux litres par jour. Il puait vaguement le dissolvant mais personne n’osait le lui dire.

Le vendredi, j’ai organisé une petite sauterie improvisée dans la salle de réunion après 18h. Anniversaire bidon d’un collègue parti depuis six mois. J’ai apporté des bières, des chips, et surtout une bougie d’anniversaire géante que j’avais trafiquée : mèche longue, cire très inflammable, posée sur une table basse en bois verni. Julien est arrivé en dernier, triomphant, une bouteille d’« eau quantique » à la main.

- « Eh les moutons, vous fêtez quoi là ? L’anniversaire du mensonge officiel ? »

Rires forcés. Il s’est assis par terre, près de la table basse, jambes croisées, comme un gourou en transe. J’ai attendu qu’il commence son speech habituel - quelque chose sur les chemtrails qui rendaient les gens passifs - puis j’ai craqué une allumette pour allumer la bougie. Exprès maladroitement. L’allumette est tombée à côté, sur le coin de sa chemise imbibée. Il n’a même pas compris tout de suite.

La flamme a pris en une seconde. Bleutée, vorace. Sa manche a flambé comme du papier journal. Il a hurlé, agité le bras, ce qui n’a fait qu’attiser le feu. Le white spirit sur sa peau, dans ses cheveux, sur son pantalon : tout s’est embrasé en chaîne.
Les collègues ont reculé. Certains ont crié. Moi je suis resté immobile, les yeux fixés sur lui.

Il s’est relevé d’un bond, transformé en torche humaine, courant en cercles dans la pièce, renversant des chaises, cognant contre les murs vitrés. Ses hurlements n’étaient plus humains - juste des sons aigus, brisés, ridicules. Il sentait le barbecue raté et le désespoir.

Quelqu’un a enfin attrapé l’extincteur. La mousse blanche l’a recouvert, l’a plaqué au sol. Il continuait à gigoter, à gémir, à supplier qu’on l’aide alors qu’il était déjà cuit à 60 %.
Les pompiers sont arrivés vingt minutes plus tard. Il respirait encore quand ils l’ont chargé dans l’ambulance. À l’hôpital, ils ont dit qu’il avait 78 % de brûlures au troisième degré. Il a tenu trois jours, branché de partout, avant de lâcher.
La police est venue interroger tout le monde. J’ai raconté la vérité, presque : l’anniversaire improvisé, la bougie, l’allumette qui tombe, l’accident tragique. Personne n’a mentionné l’eau quantique. Le bidon avait disparu - quelqu’un l’avait jeté dans la benne à tri avant l’arrivée des flics. Par réflexe de survie collective, sans doute.

Le dossier a été classé accident domestique professionnel. Julien est devenu une anecdote qu’on raconte à voix basse dans l’open space : « Tu te souviens du mec qui s’est transformé en torche à cause d’une bougie ? »
Moi je me souviens surtout de son visage quand les flammes l’ont pris. Pas de la peur pure. Non. De l’incompréhension. Celle du type qui, jusqu’à la dernière seconde, pensait que le monde entier allait finir par reconnaître qu’il avait raison.
Il avait tort. Et maintenant il est cendres.

Parfois, quand je passe devant la salle de réunion, je sens encore une vague odeur de viande grillée. Ou peut-être que je l’imagine, peu importe. Ce qui compte, c’est qu’il n’y a plus personne pour me dire « en fait ».