Un soir d'élection, au bord du lac Léman, Oï a trop bu et trop fumé. Il a dit à ses copains qu'il brûlerait un con ce soir. Personne n'y a cru.
Dealer, rebeu, antifasciste convaincu — Oï se retrouve par un enchaînement de circonstances absurdes à remonter une vallée de nuit avec Norbert, un lycéen qui voulait juste de l'herbe, pour aller s'approvisionner chez ses fournisseurs. Des néonazis. Les frères Bondaz.
La nuit qui suit ne se passera pas comme prévu.
Dealer, rebeu, antifasciste convaincu — Oï se retrouve par un enchaînement de circonstances absurdes à remonter une vallée de nuit avec Norbert, un lycéen qui voulait juste de l'herbe, pour aller s'approvisionner chez ses fournisseurs. Des néonazis. Les frères Bondaz.
La nuit qui suit ne se passera pas comme prévu.
#SaintCon2026
OÏ, LE DEALER D’ÉVIAN
Putain j’ai trop bu ce soir.
Trop bu trop fumé.
Je ne sais plus ce que je fais. Je sors du bar en titubant.
Je l’ai dit pourtant : ce soir je brûle un con.
J’étais sorti et dans mon camion je roulais à 30 à l’heure sur le boulevard. C’était une petite ville au bord d’un lac assez grand. Une période électorale comme une autre où je ne voterai pas plus que je n’avais déjà voté.
ANARCHIE VAINCRA, j’avais gueulé. Suivi d’un : MORT AUX VACHES MORT AUX CONDÉS, éraillé.
J’avais pris la route sans savoir où j’allais. Je ne me souvenais plus pourquoi j’étais sorti du bar. J’étais rond et défoncé. J’avais passé la soirée, frigorifié au début, à refaire le monde politique local et national sur la terrasse sous la treille de L’Albertine à tiser des bières et fumer des oinj.
Les copains étaient fin beurrés eux aussi. Aucun n’y croyait vraiment que je brûlerais un con.
Je tague un « AFA74 » noir et blanc sur fond rouge sur un transformateur électrique quand mes esprits me reviennent. Putain, un con, où je vais trouver ça ? Il y en a partout mais où en trouver un bon un samedi à minuit ?
Les copains sont restés au bar. Au début de la soirée j’avais dans mon sac une cargaison d’herbe à refourguer et une odeur contondante qui me suivait partout où j’allais. Mon contact, sur le parking de l’église, avait tout pris et le temps d’en fumer un avec moi en plaisantant sur le futur maire droitard de la ville et d’une histoire de cul qu’il avait eue plus jeune avec une ex du GUD à Lyon. Je n’avais que ces mots-là aux lèvres quand une voiture est passée au ralenti près de moi.
Je mettais le dernier trait de bombe noire pour surligner mes lettrages et je me suis tourné pour reconnaître la bagnole d’une connaissance à moi.
La caisse s’est arrêtée et la vitre s’est baissée. Norbert a passé la tête : Oï ! J’étais sûr que c’était toi !
Il s’est fendu d’un énorme sourire.
Norbert c’est ce genre de lycéen fumeur d’herbe, qui a retapé trois fois et s’obstine chaque année à retenter le bac scientifique parce que son rêve c’est d’être chirurgien et de palper un max.
‒ Tu vas me sauver, mon dealer préféré !
‒ J’ai plus rien !
‒ OH tu me mets dans la merde frère, tu peux pas savoir !
‒ J’ai plus rien je te dis. Viens, vérifie dans mon keuss, dans ma caisse !
‒ Tu peux pas appeler tes fourgues ?
‒ Je sais pas… c’est pas moi qui ai affaire à eux normalement…
‒ Allez, je suis sûr que t’as leur contact…
‒ Tu vas me mettre dans la merde. Attends je vais appeler mes collègues.
Une minute plus tard, je n’ai réussi à avoir personne de mes potes restés au bar ou rentrés se coucher.
Je suis encore bourré et j’ai une furieuse envie de bédave moi aussi.
‒ Bon OK on y va, mais tu te tiens sage alors ! Monte dans le camtar.
C’est deux âmes en peine qui prennent la route, roulant doucement dans les lacets qui nous mènent le long des gorges d’une rivière torrentielle, noire comme la nuit.
Dans la vallée de montagne où crèchent mes fournisseurs, je retrouve facilement les lieux. Je suis déjà venu une fois. Je n’en ai pas le meilleur souvenir.
La première fois je n’étais pas venu pour les voir. Pendant que mes potes étaient en entrevue avec les frères Bondaz en question, j’attendais dans la voiture avec nos partenaires, armés jusqu’aux dents en cas d’entourloupe. Nous, c’était plus les Frères Pétard que Scarface.
Il faut dire que la première action de partenariat avec eux avait été de vouloir nous racketter… Comme on ne se sentait pas l’âme chevaleresque, mes copains et moi, on avait accepté de partager avec eux.
Nous n’étions que des gosses mal dégrossis, sortis du lycée depuis quelques années et revenus des chimériques études supérieures pour faire de l’intérim ou bosser dans l’entreprise paternelle. La weed nous avait cueillis là, prête à s’offrir au plus offrant.
Suivre la station de ski, tourner à gauche, sinuer un quart d’heure et le voilà enfin.
Un chalet gigantesque. Un chalet tout en bois, refait à neuf, qui domine la vallée depuis son surplomb rocheux. Les murs épais et hauts d’une citadelle, j’imagine le mirador dans l’encre du ciel qui brutalement projette sa lumière et déchire la nuit.
De la musique sourde arrive du chalet. On n’en distingue rien.
Rebeu, Français de la troisième génération d’immigrés algériens, je suis intégré, comme on dit, même si : de la petite délinquance de jeunesse au quartier, je suis devenu l’un des plus gros dealers de la région avec mes potes.
Je suis de plus, un antifasciste convaincu. Et mes fournisseurs sont des racelards encore plus convaincus. Il y a là un dilemme moral.
Je me suis arrêté au portail, bêtement et je suis sorti du camion en levant les mains. Norbert me suit.
Paranos en plus de ça. Pas étonnant.
J’ai passablement dessoulé.
‒ QUI VA LÀ ? fait un garde
‒ C’est moi, Oï, le dealer d’Evian ! J’ai besoin de weed !
‒ Attends là !
On attend trois minutes. Norbert balise à mes côtés. Je frime mais je n’en mène pas large en vrai.
Le portail s’ouvre. On avance le camtar dans la cour goudronnée de neuf. Des petits lampadaires se sont allumés un peu partout. Quatre voitures rangées là en épi : une Golf grise décapotable, un Master blanc, un gros pick-up Dodge et un bolide de stock-car, drapeau confédéré sur le toit.
Une des portes du garage se lève. En sortent les deux frères, deux silhouettes à contre-jour, deux gorilles. Michael et Jordan. Ça ne s’invente pas. Et dire que j’étais tombé amoureux de leur sœur, Kelly. J’ai bien fait d’arrêter de la voir. Ils m’auraient tué s’ils avaient su.
‒ Qu’est-ce que tu fous là, toi ?
Celui en maillot de foot de l’OM a parlé.
‒ J’ai besoin de weed. Mon pote, là…
‒ Entrez, fait celui en t-shirt moulant.
Ils s’écartent pour nous laisser passer. J’ai un frisson. J’entre dans le garage et je la vois tout de suite : la grande croix gammée sur le mur du fond. Pas loin, un drapeau sudiste, un portrait d’Hitler… Mon frisson augmente.
Les Frères ont un sourire carnassier. Leurs tatouages leur mangent le cou et les avant-bras. Je ne cherche pas à distinguer leur signification et je prierais si j’y croyais, pour qu’ils ne remarquent pas les miens.
Une petite troupe de types, tous le même sourire que les Frères, accoudés au bar du garage entre les vieilles voitures américaines. Du gros son, du métal d’un groupe que je ne connais pas, sort des enceintes aux quatre coins du garage. Je ne distingue pas les paroles. Je les imagine.
Le premier des frères nous ouvre une porte au fond. Un escalier étroit et obscur. On monte. Je sens Norbert trembler derrière moi.
En haut, une grande salle de séjour, de larges canapés.
Un des Frères décapsule des bouteilles de bières, nous les offre. On s’installe.
‒ Bon alors ? On n’a pas encore la chance de se connaître, fait T-shirt moulant.
Rien, pas une once de méchanceté dans leurs regards.
Maillot de l’OM roule un gros joint sur la table basse.
‒ On voudrait juste quelques grammes… je réponds
‒ Détends-toi, là ! Tu crois qu’on va te manger ? On n’est pas comme ça. On va faire affaire simplement, comme des gens civilisés. Alors, tu es qui déjà ?
‒ Je m’appelle Oï. Je suis le pote de Dodo, Job, Tina…
‒ Ouais on sait, le petit rebeu qu’a jamais osé venir nous voir !
Mon sang se glace.
T-shirt moulant éclate de rire, son frère le suit à gorge déployée. Je ris, comme un gloussement. La honte.
‒ T’as quel âge frère ?
Il m’appelle « frère », il ne doit pas être bien méchant.
Inexorablement je baisse ma garde. Norbert se détend aussi.
‒ Et lui c’est qui ? il le désigne du doigt
‒ Norbert, un pote…
‒ Et tu es venu avec lui jusque chez nous… Tu dois être taré !
‒ Ou complètement bourré ?
Ils rient tous les deux une nouvelle fois. Norbert en fait autant.
« OM » allume le gros joint, tire dessus une longue bouffée, le fait passer à son frère.
‒ Bon, vous êtes pas venus juste pour de la weed… reprend T-shirt moulant.
‒ Si, si !
‒ C’était pas prévu.
Je me braque.
‒ Bon, comme vous êtes là, vous allez rester un peu, non ? on va se détendre en bas avec les copains. On pourra pas dire que vous avez été mal reçus, pas vrai ?
Le joint arrive jusqu'à moi. Je tire dessus sans réfléchir.
C'est une erreur. Ou pas. Je ne sais plus.
La weed des Frères est une autre weed que la mienne. Elle frappe vite, elle frappe fort. T-shirt moulant me regarde avec un sourire tranquille, comme s'il savait exactement ce qu'il faisait. Peut-être qu'il le sait.
Les types du bar sont montés. La musique a changé — toujours du métal mais moins martial, presque festif. Des bières circulent. Quelqu'un a apporté des verres à shot.
Je ne baisse pas encore la garde. Je surveille. Mais les minutes passent et personne ne fait rien. Ils rigolent, ils se chambrent, ils se comportent comme des types normaux dans un salon normal, si on oublie le mur d'en bas.
J'essaie de ne pas oublier.
C'est difficile quand on est aussi défoncé.
On se déchire la tête toute la nuit. Il y a des meufs, il y a la sœur de Michael et Jordan et j’ai vu Nor avoir un crush avec elle.
Moi j’ai déconné à pleins tubes avec les seigneurs de la vallée, de tout le Chablais même. On a ri, mais ce qu’on a ri ! On a picolé, on a fumé !
Il était loin le temps où je rêvais de brûler un con.
‒ Vous savez pas les mecs, je flippais trop de venir vous voir parce que vous êtes qu’une bande de cist-ras, de fafs que je déteste. Pas que je déteste, mais qui me fout la haine. Et en fait vous êtes sympas. Mais n’empêche, vos affiches là, je montre les symboles nazis, elles me foutent les jetons !
Ils rigolent tous, foncedés.
‒ Qu’est-c’ t’as dit ? me fait Jordan, alias « T-shirt moulant »
‒ Que je vous déteste pour ce que vous faites, mais que je vous aime pour ce que vous êtes !
C’est le moment où je choisis d’enlever mon sweat pour montrer mon t-shirt noir affichant le drapeau rouge et noir de l’antifascisme.
‒ En d’autres temps on serait ennemis, mais là, on a enterré la hache de guerre et fumé le calumet de la paix.
‒ HAN, HAN !
Michael a.k.a. « OM » se rue sur moi, me roue de coups de poing dans les épaules sans mettre toute sa puissance. Je suis frêle comme un moineau, je ne peux pas lui répondre.
Il rigole et me met une tapette sur la pommette.
‒ T’es un marrant toi ! fait Jordan. On pensait que t’oserais jamais venir nous voir. Même à l’enterrement de Maman, tes associés sont venus et nous on a été déçus, mon frère et moi, notre sœur aussi.
‒ EH, elle est où Kelly ?
‒ Elle est partie par là, avec Nor…
Le mec Damien montre la porte de l’escalier qui monte vers la partie habitation du chalet.
‒ QUOI, NON !
Ils se mettent tous à courir dans l’escalier. Je ne sais pas quoi faire. Courir avec eux, retrouver Nor et le tabasser tous ensemble ? J’en serais bien capable, dans l’état où je suis.
Je les suis, peut-être plus pour sauver mon pote que pour me sauver moi.
Je fais les pièces autour du séjour pendant qu’ils font les chambres du haut. J’entends les cris. J’imagine la suite. Je me planque dans un cellier.
J’entends les coups, forts, les cris de supplication de Norbert. Je ne peux pas laisser faire, même fluet comme je suis.
Je cours dans la montée. Je vois un attroupement autour d’une boule à terre. Ils shootent tous à tour de rôle. Sur le lit, à moitié à poils, Kelly, la sœur des Frères. Apeurée. Toujours aussi jolie.
Je ne m’amuse plus.
Je saute sur le dos de l’un des mastars, tente de l’étrangler par derrière mais il a un cou de taureau. Il me balance sur le côté.
C’est Michael, le plus costaud de tous. Il me hurle : « TOI, LE CROUILLE, T’EN MÊLE PAS ! »
Les autres rigolent gras.
Mon sang ne fait qu’un tour. Je me déchaîne. Je n’ai pas fait dix ans de boxe française pour rien. Je les prends un par un. Je tire des coups de latte dans les jambes de mes adversaires. Je lance des directs dans tous les sens, des poings qui portent.
‒ REGARDEZ-LE, LE BOUGNOULE !
Je les aligne, un par un. Crochet du droit, uppercut du gauche. Je les étale. Ils sont cinq mais je suis dix dans ma tête. Deux sont à terre. Je reçois des coups, réussis à esquiver, pivote sur mes appuis, fais face à mon agresseur.
Nor se relève. Je tire une béquille devant moi, le type s’affaisse sur lui-même et je tire Nor vers la sortie de la chambre, le long du couloir, dans l’escalier.
Je le tire jusqu’au garage, fermé. J’entends les rires et les cris derrière nous. Je trouve la télécommande, essaie tous les boutons. La porte s’ouvre. On se faufile dessous en roulant.
Nor n’est pas vaillant, mais c’est un pompier, je me souviens, il a de la ressource. On monte dans le camion, heureusement dans le sens de la sortie.
MERDE ! Le portail, on n’a pas ouvert le portail. Pas le temps, je fonce. Il s’ouvre à la dernière seconde, mon pare-choc a le temps de l’emboutir en partie. Je fonce sur le chemin de goudron, jusqu’au premier virage, rétrograde avec peine. L’adrénaline redescend, doucement, dès que j’ai passé deux-trois virages sur la petite route qui redescend vers le fond de la vallée.
Avec leurs voitures sur-puissantes, ils m’auraient vite rattrapé. M’est avis qu’ils n’ont même pas cherché à nous suivre. Ils doivent être retournés au bar, se malaxer les phalanges et écouter leur black métal de facho de merde.
À la Saint-Con, brûlez un con.
La nuit n’est pas terminée. Je regarde Norbert à mon côté. Il se tient les côtes, son nez et son arcade saignent abondamment. Son œil vire au rouge.
‒ Tu tiendras mon pote ? Tu vas voir, on va leur en montrer ! Ils ont pas fini d’entendre parler de nous…
‒ … Ce que je donnerai pour un oinj…
‒ Attends, attends…
Je me penche vers la boîte à gants, farfouille dedans en gardant un œil vers le rétroviseur, à la recherche de phares éclairant la nuit.
Je finis par trouver. Mon joint de secours. Déjà roulé, carton et briquet, prêts à être craqués pour les coups durs.
Nous avons un coup dur.
Je sors aussi la bouteille de skaï entamée, en avale trois gorgées avant d’allumer le Bic à la mèche torsadée du pète. J’aspire, garde la fumée trois secondes en moi, l’exhale et tends le stick à Nor. Il sourit dans la pénombre.
Je regarde autour de nous. Nuit noire. Pas d’éclairage la nuit noire. Je roule doucement jusqu’à la station-service. Mes jerricans bringuebalent à l’arrière, comme excités par la situation. La jauge de réservoir de mon vieux camion est capricieuse, je suis obligé de me balader avec des jerricans, plus pour l’essence de la tondeuse, plus pour le mélange deux-temps du rotofil quand je vais aider des vieux autour de chez moi. Manière de me faire deux-trois sous.
Je vide tout le gasoil dans le caniveau, passe ma CB à la pompe, verse l’essence pour remplir les deux jerricans et le bidon de mélange.
Affalé sur les deux sièges passagers du fourgon, Nor semble au bout du rouleau. Il se plaint qu’il a mal à la tête.
On remonte vers le chalet. Nuit noire.
Très vite les flammes montent le long des murs, lèchent déjà le faîte du toit.
La nuit noire s’éclaire. À l’horizon sur les montagnes, le fin liseré bleu ciel qui annonce le lever du soleil. Les oiseaux se mettent à gazouiller d’un coup au signal du jour.
Dans le rétro extérieur, le brasier monte dans le ciel, rougeoie. Je rejoins la route. Nor ne parle plus. Il a laissé le joint s’éteindre, tomber à terre. Peut-être ne respire-t-il plus. Je m’en fous.
OÏ, LE DEALER D’ÉVIAN
Putain j’ai trop bu ce soir.
Trop bu trop fumé.
Je ne sais plus ce que je fais. Je sors du bar en titubant.
Je l’ai dit pourtant : ce soir je brûle un con.
J’étais sorti et dans mon camion je roulais à 30 à l’heure sur le boulevard. C’était une petite ville au bord d’un lac assez grand. Une période électorale comme une autre où je ne voterai pas plus que je n’avais déjà voté.
ANARCHIE VAINCRA, j’avais gueulé. Suivi d’un : MORT AUX VACHES MORT AUX CONDÉS, éraillé.
J’avais pris la route sans savoir où j’allais. Je ne me souvenais plus pourquoi j’étais sorti du bar. J’étais rond et défoncé. J’avais passé la soirée, frigorifié au début, à refaire le monde politique local et national sur la terrasse sous la treille de L’Albertine à tiser des bières et fumer des oinj.
Les copains étaient fin beurrés eux aussi. Aucun n’y croyait vraiment que je brûlerais un con.
Je tague un « AFA74 » noir et blanc sur fond rouge sur un transformateur électrique quand mes esprits me reviennent. Putain, un con, où je vais trouver ça ? Il y en a partout mais où en trouver un bon un samedi à minuit ?
Les copains sont restés au bar. Au début de la soirée j’avais dans mon sac une cargaison d’herbe à refourguer et une odeur contondante qui me suivait partout où j’allais. Mon contact, sur le parking de l’église, avait tout pris et le temps d’en fumer un avec moi en plaisantant sur le futur maire droitard de la ville et d’une histoire de cul qu’il avait eue plus jeune avec une ex du GUD à Lyon. Je n’avais que ces mots-là aux lèvres quand une voiture est passée au ralenti près de moi.
Je mettais le dernier trait de bombe noire pour surligner mes lettrages et je me suis tourné pour reconnaître la bagnole d’une connaissance à moi.
La caisse s’est arrêtée et la vitre s’est baissée. Norbert a passé la tête : Oï ! J’étais sûr que c’était toi !
Il s’est fendu d’un énorme sourire.
Norbert c’est ce genre de lycéen fumeur d’herbe, qui a retapé trois fois et s’obstine chaque année à retenter le bac scientifique parce que son rêve c’est d’être chirurgien et de palper un max.
‒ Tu vas me sauver, mon dealer préféré !
‒ J’ai plus rien !
‒ OH tu me mets dans la merde frère, tu peux pas savoir !
‒ J’ai plus rien je te dis. Viens, vérifie dans mon keuss, dans ma caisse !
‒ Tu peux pas appeler tes fourgues ?
‒ Je sais pas… c’est pas moi qui ai affaire à eux normalement…
‒ Allez, je suis sûr que t’as leur contact…
‒ Tu vas me mettre dans la merde. Attends je vais appeler mes collègues.
Une minute plus tard, je n’ai réussi à avoir personne de mes potes restés au bar ou rentrés se coucher.
Je suis encore bourré et j’ai une furieuse envie de bédave moi aussi.
‒ Bon OK on y va, mais tu te tiens sage alors ! Monte dans le camtar.
C’est deux âmes en peine qui prennent la route, roulant doucement dans les lacets qui nous mènent le long des gorges d’une rivière torrentielle, noire comme la nuit.
Dans la vallée de montagne où crèchent mes fournisseurs, je retrouve facilement les lieux. Je suis déjà venu une fois. Je n’en ai pas le meilleur souvenir.
La première fois je n’étais pas venu pour les voir. Pendant que mes potes étaient en entrevue avec les frères Bondaz en question, j’attendais dans la voiture avec nos partenaires, armés jusqu’aux dents en cas d’entourloupe. Nous, c’était plus les Frères Pétard que Scarface.
Il faut dire que la première action de partenariat avec eux avait été de vouloir nous racketter… Comme on ne se sentait pas l’âme chevaleresque, mes copains et moi, on avait accepté de partager avec eux.
Nous n’étions que des gosses mal dégrossis, sortis du lycée depuis quelques années et revenus des chimériques études supérieures pour faire de l’intérim ou bosser dans l’entreprise paternelle. La weed nous avait cueillis là, prête à s’offrir au plus offrant.
Suivre la station de ski, tourner à gauche, sinuer un quart d’heure et le voilà enfin.
Un chalet gigantesque. Un chalet tout en bois, refait à neuf, qui domine la vallée depuis son surplomb rocheux. Les murs épais et hauts d’une citadelle, j’imagine le mirador dans l’encre du ciel qui brutalement projette sa lumière et déchire la nuit.
De la musique sourde arrive du chalet. On n’en distingue rien.
Rebeu, Français de la troisième génération d’immigrés algériens, je suis intégré, comme on dit, même si : de la petite délinquance de jeunesse au quartier, je suis devenu l’un des plus gros dealers de la région avec mes potes.
Je suis de plus, un antifasciste convaincu. Et mes fournisseurs sont des racelards encore plus convaincus. Il y a là un dilemme moral.
Je me suis arrêté au portail, bêtement et je suis sorti du camion en levant les mains. Norbert me suit.
Paranos en plus de ça. Pas étonnant.
J’ai passablement dessoulé.
‒ QUI VA LÀ ? fait un garde
‒ C’est moi, Oï, le dealer d’Evian ! J’ai besoin de weed !
‒ Attends là !
On attend trois minutes. Norbert balise à mes côtés. Je frime mais je n’en mène pas large en vrai.
Le portail s’ouvre. On avance le camtar dans la cour goudronnée de neuf. Des petits lampadaires se sont allumés un peu partout. Quatre voitures rangées là en épi : une Golf grise décapotable, un Master blanc, un gros pick-up Dodge et un bolide de stock-car, drapeau confédéré sur le toit.
Une des portes du garage se lève. En sortent les deux frères, deux silhouettes à contre-jour, deux gorilles. Michael et Jordan. Ça ne s’invente pas. Et dire que j’étais tombé amoureux de leur sœur, Kelly. J’ai bien fait d’arrêter de la voir. Ils m’auraient tué s’ils avaient su.
‒ Qu’est-ce que tu fous là, toi ?
Celui en maillot de foot de l’OM a parlé.
‒ J’ai besoin de weed. Mon pote, là…
‒ Entrez, fait celui en t-shirt moulant.
Ils s’écartent pour nous laisser passer. J’ai un frisson. J’entre dans le garage et je la vois tout de suite : la grande croix gammée sur le mur du fond. Pas loin, un drapeau sudiste, un portrait d’Hitler… Mon frisson augmente.
Les Frères ont un sourire carnassier. Leurs tatouages leur mangent le cou et les avant-bras. Je ne cherche pas à distinguer leur signification et je prierais si j’y croyais, pour qu’ils ne remarquent pas les miens.
Une petite troupe de types, tous le même sourire que les Frères, accoudés au bar du garage entre les vieilles voitures américaines. Du gros son, du métal d’un groupe que je ne connais pas, sort des enceintes aux quatre coins du garage. Je ne distingue pas les paroles. Je les imagine.
Le premier des frères nous ouvre une porte au fond. Un escalier étroit et obscur. On monte. Je sens Norbert trembler derrière moi.
En haut, une grande salle de séjour, de larges canapés.
Un des Frères décapsule des bouteilles de bières, nous les offre. On s’installe.
‒ Bon alors ? On n’a pas encore la chance de se connaître, fait T-shirt moulant.
Rien, pas une once de méchanceté dans leurs regards.
Maillot de l’OM roule un gros joint sur la table basse.
‒ On voudrait juste quelques grammes… je réponds
‒ Détends-toi, là ! Tu crois qu’on va te manger ? On n’est pas comme ça. On va faire affaire simplement, comme des gens civilisés. Alors, tu es qui déjà ?
‒ Je m’appelle Oï. Je suis le pote de Dodo, Job, Tina…
‒ Ouais on sait, le petit rebeu qu’a jamais osé venir nous voir !
Mon sang se glace.
T-shirt moulant éclate de rire, son frère le suit à gorge déployée. Je ris, comme un gloussement. La honte.
‒ T’as quel âge frère ?
Il m’appelle « frère », il ne doit pas être bien méchant.
Inexorablement je baisse ma garde. Norbert se détend aussi.
‒ Et lui c’est qui ? il le désigne du doigt
‒ Norbert, un pote…
‒ Et tu es venu avec lui jusque chez nous… Tu dois être taré !
‒ Ou complètement bourré ?
Ils rient tous les deux une nouvelle fois. Norbert en fait autant.
« OM » allume le gros joint, tire dessus une longue bouffée, le fait passer à son frère.
‒ Bon, vous êtes pas venus juste pour de la weed… reprend T-shirt moulant.
‒ Si, si !
‒ C’était pas prévu.
Je me braque.
‒ Bon, comme vous êtes là, vous allez rester un peu, non ? on va se détendre en bas avec les copains. On pourra pas dire que vous avez été mal reçus, pas vrai ?
Le joint arrive jusqu'à moi. Je tire dessus sans réfléchir.
C'est une erreur. Ou pas. Je ne sais plus.
La weed des Frères est une autre weed que la mienne. Elle frappe vite, elle frappe fort. T-shirt moulant me regarde avec un sourire tranquille, comme s'il savait exactement ce qu'il faisait. Peut-être qu'il le sait.
Les types du bar sont montés. La musique a changé — toujours du métal mais moins martial, presque festif. Des bières circulent. Quelqu'un a apporté des verres à shot.
Je ne baisse pas encore la garde. Je surveille. Mais les minutes passent et personne ne fait rien. Ils rigolent, ils se chambrent, ils se comportent comme des types normaux dans un salon normal, si on oublie le mur d'en bas.
J'essaie de ne pas oublier.
C'est difficile quand on est aussi défoncé.
On se déchire la tête toute la nuit. Il y a des meufs, il y a la sœur de Michael et Jordan et j’ai vu Nor avoir un crush avec elle.
Moi j’ai déconné à pleins tubes avec les seigneurs de la vallée, de tout le Chablais même. On a ri, mais ce qu’on a ri ! On a picolé, on a fumé !
Il était loin le temps où je rêvais de brûler un con.
‒ Vous savez pas les mecs, je flippais trop de venir vous voir parce que vous êtes qu’une bande de cist-ras, de fafs que je déteste. Pas que je déteste, mais qui me fout la haine. Et en fait vous êtes sympas. Mais n’empêche, vos affiches là, je montre les symboles nazis, elles me foutent les jetons !
Ils rigolent tous, foncedés.
‒ Qu’est-c’ t’as dit ? me fait Jordan, alias « T-shirt moulant »
‒ Que je vous déteste pour ce que vous faites, mais que je vous aime pour ce que vous êtes !
C’est le moment où je choisis d’enlever mon sweat pour montrer mon t-shirt noir affichant le drapeau rouge et noir de l’antifascisme.
‒ En d’autres temps on serait ennemis, mais là, on a enterré la hache de guerre et fumé le calumet de la paix.
‒ HAN, HAN !
Michael a.k.a. « OM » se rue sur moi, me roue de coups de poing dans les épaules sans mettre toute sa puissance. Je suis frêle comme un moineau, je ne peux pas lui répondre.
Il rigole et me met une tapette sur la pommette.
‒ T’es un marrant toi ! fait Jordan. On pensait que t’oserais jamais venir nous voir. Même à l’enterrement de Maman, tes associés sont venus et nous on a été déçus, mon frère et moi, notre sœur aussi.
‒ EH, elle est où Kelly ?
‒ Elle est partie par là, avec Nor…
Le mec Damien montre la porte de l’escalier qui monte vers la partie habitation du chalet.
‒ QUOI, NON !
Ils se mettent tous à courir dans l’escalier. Je ne sais pas quoi faire. Courir avec eux, retrouver Nor et le tabasser tous ensemble ? J’en serais bien capable, dans l’état où je suis.
Je les suis, peut-être plus pour sauver mon pote que pour me sauver moi.
Je fais les pièces autour du séjour pendant qu’ils font les chambres du haut. J’entends les cris. J’imagine la suite. Je me planque dans un cellier.
J’entends les coups, forts, les cris de supplication de Norbert. Je ne peux pas laisser faire, même fluet comme je suis.
Je cours dans la montée. Je vois un attroupement autour d’une boule à terre. Ils shootent tous à tour de rôle. Sur le lit, à moitié à poils, Kelly, la sœur des Frères. Apeurée. Toujours aussi jolie.
Je ne m’amuse plus.
Je saute sur le dos de l’un des mastars, tente de l’étrangler par derrière mais il a un cou de taureau. Il me balance sur le côté.
C’est Michael, le plus costaud de tous. Il me hurle : « TOI, LE CROUILLE, T’EN MÊLE PAS ! »
Les autres rigolent gras.
Mon sang ne fait qu’un tour. Je me déchaîne. Je n’ai pas fait dix ans de boxe française pour rien. Je les prends un par un. Je tire des coups de latte dans les jambes de mes adversaires. Je lance des directs dans tous les sens, des poings qui portent.
‒ REGARDEZ-LE, LE BOUGNOULE !
Je les aligne, un par un. Crochet du droit, uppercut du gauche. Je les étale. Ils sont cinq mais je suis dix dans ma tête. Deux sont à terre. Je reçois des coups, réussis à esquiver, pivote sur mes appuis, fais face à mon agresseur.
Nor se relève. Je tire une béquille devant moi, le type s’affaisse sur lui-même et je tire Nor vers la sortie de la chambre, le long du couloir, dans l’escalier.
Je le tire jusqu’au garage, fermé. J’entends les rires et les cris derrière nous. Je trouve la télécommande, essaie tous les boutons. La porte s’ouvre. On se faufile dessous en roulant.
Nor n’est pas vaillant, mais c’est un pompier, je me souviens, il a de la ressource. On monte dans le camion, heureusement dans le sens de la sortie.
MERDE ! Le portail, on n’a pas ouvert le portail. Pas le temps, je fonce. Il s’ouvre à la dernière seconde, mon pare-choc a le temps de l’emboutir en partie. Je fonce sur le chemin de goudron, jusqu’au premier virage, rétrograde avec peine. L’adrénaline redescend, doucement, dès que j’ai passé deux-trois virages sur la petite route qui redescend vers le fond de la vallée.
Avec leurs voitures sur-puissantes, ils m’auraient vite rattrapé. M’est avis qu’ils n’ont même pas cherché à nous suivre. Ils doivent être retournés au bar, se malaxer les phalanges et écouter leur black métal de facho de merde.
À la Saint-Con, brûlez un con.
La nuit n’est pas terminée. Je regarde Norbert à mon côté. Il se tient les côtes, son nez et son arcade saignent abondamment. Son œil vire au rouge.
‒ Tu tiendras mon pote ? Tu vas voir, on va leur en montrer ! Ils ont pas fini d’entendre parler de nous…
‒ … Ce que je donnerai pour un oinj…
‒ Attends, attends…
Je me penche vers la boîte à gants, farfouille dedans en gardant un œil vers le rétroviseur, à la recherche de phares éclairant la nuit.
Je finis par trouver. Mon joint de secours. Déjà roulé, carton et briquet, prêts à être craqués pour les coups durs.
Nous avons un coup dur.
Je sors aussi la bouteille de skaï entamée, en avale trois gorgées avant d’allumer le Bic à la mèche torsadée du pète. J’aspire, garde la fumée trois secondes en moi, l’exhale et tends le stick à Nor. Il sourit dans la pénombre.
Je regarde autour de nous. Nuit noire. Pas d’éclairage la nuit noire. Je roule doucement jusqu’à la station-service. Mes jerricans bringuebalent à l’arrière, comme excités par la situation. La jauge de réservoir de mon vieux camion est capricieuse, je suis obligé de me balader avec des jerricans, plus pour l’essence de la tondeuse, plus pour le mélange deux-temps du rotofil quand je vais aider des vieux autour de chez moi. Manière de me faire deux-trois sous.
Je vide tout le gasoil dans le caniveau, passe ma CB à la pompe, verse l’essence pour remplir les deux jerricans et le bidon de mélange.
Affalé sur les deux sièges passagers du fourgon, Nor semble au bout du rouleau. Il se plaint qu’il a mal à la tête.
On remonte vers le chalet. Nuit noire.
Très vite les flammes montent le long des murs, lèchent déjà le faîte du toit.
La nuit noire s’éclaire. À l’horizon sur les montagnes, le fin liseré bleu ciel qui annonce le lever du soleil. Les oiseaux se mettent à gazouiller d’un coup au signal du jour.
Dans le rétro extérieur, le brasier monte dans le ciel, rougeoie. Je rejoins la route. Nor ne parle plus. Il a laissé le joint s’éteindre, tomber à terre. Peut-être ne respire-t-il plus. Je m’en fous.