Râ Lovely

Le 21/04/2026
-
par Henri Lebrack
-
Thèmes / Saint-Con / 2026
L’auteur annonce la couleur : il postule au titre de grand Inquisiteur. Deux bons points : il pète au-dessus de son cul, et il a lu la notice. Justement, c’est une recette qu’il nous propose : grillage de con au hasard, façon urbex. Un texte qui veut cramer un con, mais qui commence par nous faire cuire à feu doux pendant trop longtemps. Deux conseils génériques : enlever le miroir quand on écrit, et travailler la mise en page. Comme la digestion, espacer, c’est mieux ; sinon, constipation. On se consolera avec l’éthique revendiquée (brûlage bio) et le fait qu’on a tous voulu, un jour ou l’autre, brûler ce genre de con-là — ou été ce con-là.
Au-delà du Mur du Con, le 19 mars 2026
Henri Lebrack
Loin au Nord

Objet : lettre de motivation - Grand inquisiteur de la Saint-Con.

Mesdames, Messieurs,
et ciel.les entre ces deux états,

À l’heure où je m’apprête à brûler un con, je souhaite vous présenter les trois arguments principaux qui fondent ma candidature au poste de Grand Inquisiteur de la Saint-Con.
La première raison, la plus évidente, est que je n’aime pas les gens. L’amour du prochain, le fait qu’il y en aurait des biens, autant de fadaises qui ne me concernent pas. Et si vous ajoutez que la mauvaise conscience nécessiterait, pour émerger en moi, des amorces inspirées de pathétiques racines judéo-chrétiennes que je conchie, eh bien, il n’y a aucune raison que je ne sois pas éminemment qualifié pour brûler un con. Notez que je n’aime pas les gens, mais que, par souci de vérité historique, il me semble primordial de brûler un con et non une conne. En effet, il n’est pas nécessaire de s’en prendre toujours aux mêmes. Depuis la nuit des temps, je crois pouvoir dire qu’on a accordé aux femmes plus de places sur les bûchers que sur les stèles du Panthéon.

La seconde raison qui fonde ma candidature est que j’écris un peu. Initialement, je pensais avoir une fibre littéraire sociale, un peu comme si les frères Dardenne étaient trois et que le petit dernier avait laissé le cinéma aux deux grands. Après quelques années à fréquenter les concours de nouvelles, je dois admettre que j’ai reçu beaucoup plus d’avis positifs concernant ma capacité littérale à buter du con. Un meurtre entre détenus, un massacre familial, le client tombé dans le mauvais restaurant, un double parricide parfait : autant de situations qui ont nourri mon expérience et développé mes compétences. Je suis à même de liquider bien des cons, avec suffisamment de cynisme et nulle empathie.

Enfin, préférant la nature aux gens, je pense qu’il est primordial que la Saint-Con tende vers la neutralité carbone. C’est pourquoi, pour vous achever de vous convaincre de la validité de ma candidature, je vous livre ci-après non pas un curriculum vitae, dont vous auriez raison de vous foutre au plus haut point, mais une nouvelle où je tiendrai ma première promesse de candidat : un con brûlera, pas la nature.

Il est habituellement de bon ton de terminer une lettre de motivation par une formule de politesse en garantissant le lecteur d’une complète disponibilité. Je ne dérogerai qu’un chouïa à cette convenance désuète. Il est inutile de chercher à me déranger pendant la sieste. Je n’attends pas plus de l’humanité en général que de LaZone en particulier. Je vous prie donc d’imprimer la présente lettre et de vous la carrer au train.

Votre dévoué, dans ce dernier cas, et dans ce dernier cas seulement,

Henri Lebrack
J’étais perdu dans mes pensées. Un passage à vide, arrêté au stop. Ceci étant dit au propre comme au figuré. Si j’avais été placé derrière ma voiture, à la place d’un autre usager de la route, j’aurais trouvé le temps long. Ces interminables secondes perdues alors que rien n’obstruait le carrefour entre deux routes peu fréquentées, ça aurait pu me faire changer d’humeur aussi. Moi, l’esprit terne, je me dirigeais vers une longue journée de travail.
Pour être con, c’était con. Voire complètement con, et pourtant si tentant. Et si la connerie n’était qu’une question de timing, c’était peut-être le con moment. Toutefois, l’idée qui venait de naître ne faisait que compléter ma vie de con, avant une journée parfaitement conne. Cette journée qui ne serait pas différente des autres jours en -di au milieu d’une semaine qui en comptait six. Le tout aurait pu vraisemblablement être conclu par un jour en -manche sans histoire, avec une monotonie sans aucune originalité, ni par rapport à la semaine précédente, ni par rapport à toutes celles d’avant.
Blasé au plus haut point par mon existence, je cherchais donc une idée depuis un moment. L’Idée même qui pourrait rompre avec un quotidien sans couleur, ni saveur, ni odeur, à part celles, respectivement, du beige, du réchauffé et du renfermé. L’été battait son plein, le ciel restait de son côté désespérément clair et vide. D’ici une heure maximum, le soleil darderait de ses rayons les champs et les villes. Les panneaux solaires qui avaient fleuri un peu partout permettaient à leurs heureux propriétaires de produire une électricité bien utile pour faire tourner tous les climatiseurs du coin. La schizophrénie régnait. Dans mon plat pays intérieur à moi, les seuls nuages étaient ceux qui m’obscurcissaient le cerveau.
Depuis plusieurs semaines, je ne m’ennuyais plus, je m’emmerdais à plein tube. L’absence de tout événement un peu remuant me pesait davantage à chaque heure perdue. Je suis pour le droit à mourir. Mais pas à mourir d’ennui. Comme dans la chanson de Brel, la plaine brûlait sous juillet. Moi, je brûlais d’impatience, à feu doux mais certain, en attendant qu'un truc me permette de m’enflammer à nouveau.
Dans la vie, je pense qu’il faut une part raisonnable d’ennui. Je fais bien le distinguo entre l’ennui parfois ponctuel et ressourçant, et la vacuité insipide et étonnamment croissante de ma vie. Je suis convaincu qu’on devrait même laisser les enfants s’ennuyer davantage. Ou, pour le formuler comme les meilleurs penseurs en matière de psychologie de l’enfant et d’éducation positive, on devrait les laisser se démerder. C’est de là que naîtrait le meilleur de l’humanité, plus tard. En attendant, tolérer qu’ils se passionnent avec leur belle ardeur juvénile pour toutes les niaiseries qui passent.
Quitte à jouer les pompiers pyromanes, on peut même envisager de les laisser se démerder, certes, mais en créant des situations d’apprentissage : « Tiens, tu peux jouer dans le garage avec tout ce que tu y trouves, même le chalumeau de papy ou le briquet de Papa, celui posé sur le bidon d’essence pour la tondeuse à côté du sac d’engrais ».
Je ne crois pas qu’il existe là-haut un barbu omniscient. Point de vieillard céleste qui, en bon pater familias, définisse pour chacun un destin particulier en l’illuminant ou non de Sa Lumière. Cependant, une forme d’heureux hasard m’a placé dans des circonstances comparables à celles que je viens de décrire : être face à la possibilité de voir, avec une bonne dose de puérilité, ce que ça fait de s’amuser avec des jouets potentiellement périlleux.
En guise de parenthèse, je formule ici une remarque de portée générale : tout jeu ou même tout objet peut être dangereux, pour peu qu’on laisse le facteur humain s’exprimer pleinement. Quoi de plus innocent qu’un paquet de purée instantanée format familial par exemple ? Eh bien, fourrez-le cuiller après cuiller dans la bouche d’un quidam ligoté sans lui permettre de boire, et vous constaterez que le risque de suffocation n’est pas totalement exclu. Je m’égare au risque de laisser croire à un contre-feu qui n’a pas lieu d’être.
Au milieu de mon désert mental estival, l’idée avait émergé comme une oasis pour étancher ma soif d’adrénaline. Ma réflexion, construite jour après jour, tenait en plusieurs points qu’il semble utile d’évoquer ici. Tout d’abord, je suis persuadé que le crime parfait peut exister. Qu’en l’espèce, il faut s’éloigner du cercle proche, qu’il soit familial ou professionnel. Non pas que les membres de ma famille soient exempts de toute forme de connerie. Je pourrais d’ailleurs les taxer d’une manifestation rare de connerie ponctuelle récurrente, en admettant volontiers qu’ils pourraient me retourner le compliment. Mes collègues, c’est différent, et cela mériterait même analyse. L’idée serait de voir si une recherche scientifique dûment menée pourrait établir de manière solide si l’hypothèse selon laquelle la connerie augmente avec le degré hiérarchique du sujet est vérifiée. Bien évidemment, sur ce questionnement, on ne peut pas s’en tenir au seul ressenti, aussi flagrant soit-il.
Donc, malgré leur connerie pressentie, laquelle apparaît en croissance exponentielle à mesure que le collègue concerné est un n+1 ou, pire, n+X, impossible de s’en prendre à un autre travailleur. Comme d’autres avant moi, je dois donc renoncer à mon grand regret à commettre le moindre acte physiquement répréhensible à l’encontre des individus de ces deux cercles. Travail, famille, tant pis. Pourtant, l’idée qui m’est venue implique un homicide. Oui, je compte pimenter ma vie en mettant fin à celle d’un con. Et pourtant, j’ai lu suffisamment de polars pour savoir que le meurtrier est d’abord recherché parmi les pères, époux et collègues, ce que confirment les statistiques officielles en diverses matières mortifères comme le féminicide.
C’est pour cela que la lumière m’est venue : le crime parfait, en tout cas le mien, devait, pour exister, réunir trois éléments essentiels. Premièrement, la victime et le meurtrier ne doivent se connaître ni d’Ève, ni d’Adam. C’est un moyen assez sûr pour nuire à la fluidité de l’enquête. Secundo, le meurtrier (moi) ne souhaitera commettre que ce crime, un seul crime, et renoncer à toute récidive. Ceci étant dit pour prévenir tout prélèvement d’ADN qui, ultérieurement, viendrait le confondre. Au-delà, le meurtrier doit même s’astreindre à une vie de citoyen modèle, avant et après, afin d’éviter toute situation ultérieure où ledit ADN serait prélevé. Enfin, le meurtre doit venir d’une opportunité, de la capacité de l’assassin à se saisir de l’occasion. Carpe diem et para bellum.
L’intention de tuer quelqu’un n’exclut en effet pas toute préparation, c’est même conseillé. Le meurtrier aura soin, le cas échéant, de se livrer à toute recherche utile sur internet en utilisant d’autres terminaux à écran que les siens. Il est évident que l’usage du téléphone portable est dans ce cadre à proscrire, et qu’il conviendrait même de l’oublier sur la table de chevet le jour J, pour éviter toute triangulation des relais 5G fatidique à un anonymat initialement salvateur. Quant aux achats de consommables ou autres ingrédients à l’utilité létale, le fait de se fournir dans des boutiques diverses, en payant en liquide. Dans mon cas, le fait de résider dans une zone frontalière constitue un avantage mesurable, d’autant que les achats de ma liste de courses n’attiraient nullement l’attention d’un douanier. Un rouleau de scotch et quelques cordages d’escalade, quoi de suspect à l’arrière du monospace d’un frontalier qui parcourt à l’occasion les via ferrata du coin ?
Les principaux inconvénients qui découlent de cette présentation en trois points sont assez évidents. Il faut développer, ou conforter, selon les aptitudes premières, un instinct pour repérer, sur la base de menus indices, un con, un vrai, un certain. Il vaut mieux éviter de repérer sa victime sur le parking des personnels du centre hospitalier, par exemple. Même si le corps médical n’est pas, et de loin, vacciné contre la connerie, choisir au hasard de buter un ponte qui peut sauver à coups de bistouri la vie de dizaines d’enfants chaque année, c’est sans doute risquer d’attirer sur soi un retour de karma douloureux, du genre qui vous amène, vous, à brûler en enfer.
Aucune origine géographique ni aucune foi n’échappe à la connerie. Par prudence, il vaudra mieux éviter une méprise quant aux motivations interprétables. Un con choisi au hasard mais à la sortie d’un lieu de culte vous ferait passer pour un fondamentaliste d’une autre foi, un extrémiste même. Un con choisi au hasard mais à proximité d’un aéroport international, et c’est accroître le risque de passer pour un criminel motivé par le racisme plus que par le crime lui-même, ce qui serait dommage. Quand, comme moi, on n’envisage de réaliser un seul crime (appelez ça un « one shoot »), on doit s’interdire toute approximation de ce genre. Mes lèvres brûlent de dire que l’ensemble doit avoir une dimension esthétique. Un meurtre dans l’allée des poubelles d’un restaurant ne conviendrait qu’à un crime crapuleux ou à une bagarre d’ivrognes qui aurait mal tourné. Ce n’est pas mon projet.
J’empruntais la même route chaque jour pour rejoindre mon poste, depuis presque 10 ans. Il y a 3 ou 4 ans, j’avais pu voir se bâtir cette bergerie, en réalité un hangar de tôle avec poutrelles en métal, verrue qu’on devinait à peine de la route à travers des pins noirs. L’exploitation fit rapidement faillite, ou bien la fièvre aphteuse était passée par là, peu importe. On n’y voyait plus personne, ni humain ni mouton, et ce depuis plus d’un an.
Hier, pris d’une envie pressante après avoir avalé un litre d’eau pour résister à la chaleur caniculaire, je m’y étais arrêté pour uriner discrètement dans un bosquet. La curiosité m’avait poussé à remonter le kilomètre de chemin poussiéreux pour arriver au pied de la bergerie désertée. Je n’y trouvai que quelques bottes de foin et une échelle abandonnées là. La construction avait pourtant dû bénéficier au départ d’une belle subvention européenne, les grands panneaux solaires demeurés sur son toit en témoignaient.
Le coup de klaxon m’a sorti de ma torpeur. Sur le carrefour, il n’y a que ma voiture et la berline noire qui attend derrière moi. Toujours personne d’autre à l’horizon. Le conducteur tend un avant-bras poilu par la vitre ouverte. J'aperçois une svatiska tatouée là. Il complète le geste par un majeur dressé bien haut. Quelques mots peu intelligibles effleurent mes tympans, mais il semble être question de ma mère en des termes peu amènes. Mon véhicule bloque fortuitement le sien. En quittant la maison quelques minutes plus tôt, j’ai oublié mon téléphone à côté de la cafetière encore fumante. Le client semble prometteur si j’en crois son approche sans ambages des relations entre usagers de la route. C’est le moment. L’étincelle se fait.
J’enfile les gants que j’utilise quand je fais le plein, je sors promptement du véhicule et, avant qu’il ait eu le temps de refermer la vitre, je l’assomme d’un coup de cric sur la tempe. J’agis vite. Mon esprit avait dû automatiser ce que je pensais devoir improviser. En trois minutes, je l’ai fermement ligoté, lui ai scotché la bouche, je l’ai traîné jusqu’à mon coffre, je l’y dépose dûment bâillonné. Encore une minute et j’ai reculé sa voiture de quelques décamètres, pour la garer sur le bas-côté ; il ne faudrait pas que quelqu’un la percute, un accident est si vite arrivé. Son téléphone à lui est resté à bord, c’est parfait. Je remonte dans mon véhicule, direction la bergerie. Il reprend doucement conscience quand j’utilise l’échelle comme un brancard et que je le hisse vers le toit à l’aide d’une poulie que j’avais remarquée hier.
Nous voilà tous les deux sur le toit. Je fais glisser l’échelle vers le panneau solaire central, le plus grand. Lui, qui a les yeux exorbités, ne doit pas forcément faire la même estimation que moi. Je pense que ce seul panneau avoisine les 20 mètres carrés, et qu’il est entouré de 8 autres panneaux solaires d’environ 12 ou 15 mètres carrés chacun. Ce pan du toit tourne le dos à la route lointaine. L’orientation sud-sud-est a sans doute été savamment étudiée : des premières lueurs de l’aube jusqu’au milieu de l’après-midi, la production voltaïque devait tourner à plein régime si la liaison avec le réseau avait été maintenue.
Je décide de briser la glace : « Monsieur, est-ce que vous savez comment faire aboyer un chat ? » Il me fixe et, après quelques secondes, il opère un mouvement à peine perceptible de la tête, de droite à gauche. Non ? Vous êtes sûr ? Je vais vous le dire, c’est simple, il suffit d’utiliser un entonnoir, de remplir le chat de White Spirit et d’approcher le briquet. Alors le chat fait : "Roooof !". »
Il semble peu goûter cette touche d’humour chaleureux, alors j’enchaîne. « Cher Monsieur, comme le chat de l’histoire, vous allez vous consumer. Non pas d’amour pour votre prochain, non pas pour ma maman à qui vous avez prêté des pratiques fort peu chrétiennes juste avant. Non, vous consumer, ou, si je suis plus précis, ressentir les effets de 80 degrés, température minimale qu’atteindront les panneaux solaires en milieu de matinée. La chaleur se prolongera probablement pendant une demi-douzaine d’heures aujourd’hui avec ce soleil radieux. Je viens de retirer l’échelle sous votre corps, vous devez déjà sentir un peu de cette douce tiédeur résiduelle de la veille à travers votre fine chemise. Je remarque qu’elle est ornée d’un magnifique dessin de dragon, vous avez un goût très sûr et un sens de l’à-propos qui me plaît avec ce cracheur de feu à écailles. Même si je doute que ce textile synthétique soit un bon choix pour vous aujourd’hui. Je ne parle pas de la transpiration qui a tendance à rancir quand on ne porte pas, par un si bel été, de vêtements en fibres naturelles. Non, j’évoque ici les qualités reconnues du coton. A-t-on jamais vu un chimiste utiliser une blouse en lycra ? Non, ce serait imprudent.
Vous allez donc trépasser ici. Je pense évidemment qu’on retrouvera votre corps d’ici quelques jours. Selon son état qui sera immanquablement relaté dans la presse, je songeais ou non à déposer le brevet pour exporter la pratique dans les pays hindouistes. Nombreux sont ceux qui s’y livrent encore, les malheureux, à la crémation de leurs chers défunts par bûcher, quand le bois commence à manquer partout. Alors qu’un four solaire est si facile à fabriquer quand on fait preuve d’ingéniosité. Vous mourrez donc en espérant sauver des arbres, je vous envierais presque. Pas au point de brûler de jalousie pour autant. »