L'ETERNELLE COUPABLE
Cinq ans.
Je suis une éternelle coupable. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu'une telle situation peut avoir de désespérant et de frustrant pour une enfant si jeune. À l'âge de l'insouciance, des jeux, des rêves rarement démentis par la réalité car la réalité est elle-même rêve, des contes de fées dans lesquels les petites filles voient les portes d'or de la vie s'ouvrir grandes devant elles pour les accueillir dans l'allégresse et le bonheur, j'ai fait connaissance avec l'angoisse. Combien de gens regrettent leur petite enfance qu'ils revoient avec une tendresse émue dans leurs rêves éveillés, comme une époque d'innocence et de douceur, et qu'ils assimilent, volontiers à l'âge d'or de l'humanité comme si les hommes alors n'avaient point de problèmes politiques, comme s'il ne connaissait ni la faim ni les conflits sociaux, tandis qu’eux-mêmes ignoraient l'inquiétude, blottie dans le giron de leur mère. Mais pour moi il n'en est rien, cela depuis le jour même de ma naissance, comme si l'idée de venir en ce monde avait été de moi, quoi que je fasse, j'ai tort. Mais ce qui est pire c'est que j'ai également tort lorsque je ne fais rien.
Cinq ans.
Je suis une éternelle coupable. Vous ne pouvez pas imaginer ce qu'une telle situation peut avoir de désespérant et de frustrant pour une enfant si jeune. À l'âge de l'insouciance, des jeux, des rêves rarement démentis par la réalité car la réalité est elle-même rêve, des contes de fées dans lesquels les petites filles voient les portes d'or de la vie s'ouvrir grandes devant elles pour les accueillir dans l'allégresse et le bonheur, j'ai fait connaissance avec l'angoisse. Combien de gens regrettent leur petite enfance qu'ils revoient avec une tendresse émue dans leurs rêves éveillés, comme une époque d'innocence et de douceur, et qu'ils assimilent, volontiers à l'âge d'or de l'humanité comme si les hommes alors n'avaient point de problèmes politiques, comme s'il ne connaissait ni la faim ni les conflits sociaux, tandis qu’eux-mêmes ignoraient l'inquiétude, blottie dans le giron de leur mère. Mais pour moi il n'en est rien, cela depuis le jour même de ma naissance, comme si l'idée de venir en ce monde avait été de moi, quoi que je fasse, j'ai tort. Mais ce qui est pire c'est que j'ai également tort lorsque je ne fais rien.
Je dois bien reconnaître qu'on ne me l'a pas expressément reproché, mais je suis une âme sensible, capable d'interpréter les silences, les soupirs, les mots à demi prononcés et tous ces petits riens qui témoignent du manque d'amour, voire même du simple intérêt pour votre personne. Il me semble être la cause de tout ce qui peut arriver de fâcheux dans ma famille, et ce sentiment de culpabilité inéluctable empoisonne jour après jour ma jeune vie.
Il est bien pénible de n'avoir que des torts. Ne parlons pas du fait que toutes les nuits, durant de nombreux mois, j'ai empêché par mes cris de nourrisson, puis de bébé, mes parents de dormir. On me le reproche encore trop souvent. Ni du fait qu'étant née avec quatre dents, ce qui aurait normalement dû combler mes parents de fierté, je mordais cruellement les seins nourriciers de ma mère lorsque je les tétais - mais en étais-je responsable ? Ni des différents objets que dans des instants de caprices enfantins - et quel enfant n'en a-t-il pas fait autant - j'ai cassé, soit en les jetant à terre, ou contre les murs, ou par la fenêtre, ou encore sur la tête du chien de ma mère, un horrible pékinois qui me terrorisait et dont je me suis ainsi débarrassé. Sa tête a, je crois m'en souvenir, éclaté, mettant un terme définitif aux cauchemars que cette gueule grimaçante m'inspirait irrémédiablement.
Ces reproches incessants au sujet de cette pénible affaire furent pour moi, enfant de trois ans, un sujet de réflexion étonnée, car maman avait coutume de dire qu'une mère se doit de tout pardonner à ses enfants. Mais elle ne parlait sans doute pas d'une enfant telle que moi. À vrai dire, je ferais preuve de beaucoup d'injustice envers ma mère si je ne reconnaissais pas qu'elle ait toujours eu douceur et affection pour moi. Je crois même qu'à sa façon elle m’aimait. Mais je sais qu'elle ne me comprenait pas, que je l'exaspèraix, qu'elle me soupçonnait de porter en moi tous les péchés du monde, et je n'aimais pas le regard grave et désabusé qu'elle posait souvent sur moi, comme pour pénétrer jusqu'au tréfonds de mon âme et la sonder. Aussi loin que puissent remonter les souvenirs de mes très jeunes années jamais je n'ai pu me sentir à l'aise dans mon propre foyer.
La naissance de mon petit frère n'arrangea rien. Pourtant lorsque j'avais été mis au courant du fait que maman portait en son gros ventre un autre bébé, cela m'avait plongée dans une satisfaction intense car je pensais naïvement qu'ainsi, ces éternels reproches pourraient s'exprimer à l'encontre d'une personne autre que moi, et je supportais alors ce qui m'était adressé avec la tranquille assurance que le soulagement viendrait bientôt. J'avais échafaudé déjà, dans ma petite tête, des rêves de paix et de sérénité, et la liberté devait y occuper la place principale dans la conduite de ma vie. J'étais persuadée que bientôt les regards lourds de reproches et les doigts accusateurs se détourneraient de moi, me déchargeant définitivement de l'accablant sentiment d'une éternelle culpabilité, pour désigner un autre être sans nul doute voué à commettre les pires des bêtises. Bien plus, j'imaginais avoir moi aussi des droits sur celui-ci et connaître la joie de mêler ma voix à la réprobation générale dont il serait certainement l'objet. Je crois bien n'avoir jamais autant ri que durant la grossesse de ma mère. Quelle erreur n'avais-je pas commise là. Je ne saurais vous décrire la déception que me causa cette naissance dont l'attente m'avait été une telle joie. Tous mes rêves s'étaient envolés, consumés, tout comme ces cigares que fumait mon père dont l'odeur m'est soudain devenue détestable, finissaient en fumée. Envolés, tous les beaux plans que j'avais échafaudés, la personnalité nouvelle dont j'imaginais pouvoir être un jour investie, les responsabilités que j'aurais voulu miennes vis-à-vis de ce nouveau venu et qui aurait dû m'élever au rang de personne importante aux yeux éblouis de mes parents. Non seulement la naissance de ce digne héritier n'avait pas mis fin à la triste situation qui était la mienne mais elle l’avait au contraire aggravée, provoquant en moi une sorte de désespoir latent.
Mes parents s'étaient récriés sur la douceur et la gentillesse de ce nouveau bébé, sur le fait qu'ils ne l'entendaient pas la nuit et qu'il ne leur causait pas le moindre souci, et j’eus l'impression très nette d'être alors chassée hors de ce trio aimable dont je n'avais certes pas la moindre qualité, devant supporter non seulement les conséquences de mes menues erreurs mais aussi celles de mon petit frère. Lorsqu’il se réveillait en pleurant on m'accusait d'avoir fait trop de bruit alors qu'innocemment je jouais. Ses draps étaient-ils mouillés ? On me soupçonnait immédiatement d'y être pour quelque chose, comme si les bébés n'étaient pas capables de mouiller seuls leur literie. Avait-il un objet dangereux dans la bouche, on prétendait qu'il aurait été bien incapable de l'attraper seul. L'avait-on trouvé hors de son lit à barreaux, par terre, avec de grosses ecchymoses marquant son petit front et ses membres délicats, je voyais aussitôt mes parents alarmés se précipiter sur le pauvre ange et le couvrir de baisers, le serrer dans leurs bras, en prétendant qui ne pouvait avoir enjambé seul des barreaux, comparé à sa petite taille, et en jetant sur moi des regards souçonneux.
Qui, le doigt vengeur de mes parents désignait-il toujours ? Moi. Plus tard ce fut même pire car mon petit frère était devenu si facétieux que je fus chargée de le surveiller et je dus recevoir les réprimandes qui lui auraient dû être adressées, attendu qu'étant la plus grande j'étais mieux à même de les comprendre. Ce fut lui qui prétendit que j'avais arraché les pattes et les ailes de la vingtaine de mouches moribondes que mon père trouva dans le sucrier lors du petit déjeuner un certain matin, mais je crois bien avoir manifesté à cette occasion autant de stupeur horrifiée que le reste de ma famille. Ce ne sont là qu'exemples de tous les crimes dont on put m'accuser dans ma prime jeunesse, crimes plus effroyables les uns que les autres et qui se devaient compter par dizaines, semblables et finalement monotones. Mais qu'on se rassure, j'étais innocente de toutes les accusations contre moi portées.
J'étais pourtant, moi, une jolie petite fille aux grands yeux dont on disait l'éclat énigmatique, et mon jeune corps était empli d'harmonie et de grâce. Seules mes mains étaient étrangement petites ce qui causait d'ailleurs l'admiration des amis de ma mère, toujours promptes, les bonnes âmes, à s'extasier sur le récit de mes menues fredaines avec un sourire malin et peut-être mauvais. Je le voyais, je le sentais, mais je leur en étais infiniment gré. J'adorais les bonnes amies de maman. Je ne sais pourquoi elles aimaient prendre ma défense et c'est souvent auprès d'elles que je trouvais mon réconfort.
Je réagis à ma façon à l'injustice d'une telle situation avec un mélange de hargne et de lassitude si bien que, si mon premier mouvement était toujours la colère, celle-ci tombait irrémédiablement pour faire place à l'acceptation d'une telle fatalité. Je crois que maintenant je suis devenue telle que mes parents croyaient m'avoir faite : une coupable éternelle. Quoi que je fasse, et avant même de commencer, je sais que j'aurai tort. Alors je courbe un peu la tête, j'ai le regard inquiet et je marche sur la pointe des pieds afin de n'être pas entendue. Je me cache, je fuis, et mon attitude a une telle odeur de culpabilité que je suis sans cesse soupçonnée d'avoir commis tous les péchés de la terre. J'avais pourtant tenté de faire retomber la culpabilité sur ce petit frère que je ressentais comme un intrus et j'essayais de faire en sorte qu'il fasse des bêtises de plus en plus grandes, mais en vain. Il me devint évident que toute lutte était devenue inutile. Que pouvais-je faire contre l'obstination insensée de mes parents qui refusaient de voir en moi non pas un petit être sensible, passionné, généreux et ardent, mais une créature froide, calculatrice et peut-être même mauvaise. Ô, je la sentais bien, cette inquiétude qu'ils éprouvaient devant moi, cette crainte, cette perplexité, ce doute, cette tristesse comme si de mon petit cœur et de ma jeune âme déferleraient des puissances sataniques. Peut-être trouverez-vous à mes propos une certaine exagération et je ne saurais vous en blâmer. Il y a chez les âmes sensibles une tendance au lyrisme, au désespoir, à la comédie, mais ces âmes-là n'en sont que plus attachantes et sans doute ai-je cherché par ce biais à attirer sur moi une attention et des sentiments que j'ai toujours sentis par trop absents.
Je fus hélas désabusée trop jeune or je n'aime pas souffrir et pour échapper au spleen de mon âme il me fallut accepter un destin contre lequel je n'avais pas les moyens de lutter plutôt que de savoir ma lutte vaine. Je trouvais inutile et désespérant de combattre en sachant par avance que le résultat ne serait jamais conforme à ce que j'en pouvais attendre. Je ne me sens pas le cœur d'une kamikaze et je ne penserais pas décevoir en vous avouant que j'ai toujours manqué de courage. Mais peut-être cette lâcheté est-elle intimement liée au sentiment de la fatalité qui pesait sur moi.
Dix ans.
Depuis longtemps j'ai appris à tenir secrètes mes pensées les plus intimes et ne sachant à qui confier raisonnablement le résultat de mes réflexions j'ai développé une philosophie toute personnelle qui m’est essentiellement destinée. La solitude morale que je crois bien avoir toujours ressentie m’a du moins permis de créer un monde à ma convenance.
À force de me savoir par avance coupable, je crois bien que j'ai perdu la notion du bien et du mal. Qu'importent pour moi de telles notions puisque le résultat me sera le même. Mais peut-être y ai-je trouvé mon avantage. Vivre en ignorant ce qu'est la morale est la chose la plus passionnante du monde. J'ai décidé d'obéir à la loi suivante : est bien ce qui me fait du bien, mal ce qui me fait du mal, et tant pis pour les autres. J'ai demandé à maman ce qu'elle en pensait mais elle m'a regardé avec un tel étonnement que j'ai baissé les yeux et senti la rougeur me monter au visage. Un peu plus tard, j'ai entendu maman en parler à papa. Ils semblaient tous deux consternés. Et bien tant pis pour eux. Je n'allais tout de même pas édicter la loi contraire à savoir est bien ce qui me fait du mal et mal ce qui me fait du bien, et tant mieux pour les autres. J'acceptais la culpabilité mais pas l'abnégation. Au demeurant pourquoi l'aurais-je fait ? Je ne pense pas que les autres vaillent que l'on se sacrifie pour eux. Il y a déjà longtemps que mes yeux se sont dessillés et le monde m'apparaît comme un univers d’égoïsme, de méchanceté et d'ignorance dont seuls les plus malins ont le pouvoir de profiter à l'envi, comme s'ils n'avaient qu'à presser une poire éternellement juteuse. Une telle découverte ne valait-elle pas que l'on s'y intéressât de près ? Je m'étais bien promis de faire mon profit de toute leçon mais je savais qu'il était vain de m'en ouvrir à mes parents. Que n’iraient-ils alors imaginer encore, de quelle qualité démoniaque n'allaient-ils pas m'affubler, ces parents trop inquiets et pourtant si bons, aussi loin que je me souvienne, qui n'avaient jamais levé la main sur moi, essayant de redresser mes torts par le seul raisonnement.
J'étais entrée à l'école et j'avais réussi à m'y faire de nombreuses amies. À force de craindre ce que mes parents allaient penser de moi, j'avais rapidement appris à appréhender en un coup d'œil les situations et les sentiments de chacun, les rapports de force entre les individus, et cette vivacité d'esprit m’était particulièrement utile. J'avais fini par y jouir d'une grande popularité parmi mes camarades car je savais toujours ce qu'il convenait de faire ou de dire à un moment précis. Cependant, ma crainte des autres m'avait poussée à choisir avec la plus grande circonspection mes amies intimes. Je redoutais plus que tout celle dont le caractère, la personnalité étaient forts car auprès de celles-ci, j'étais sûre de me retrouver à nouveau coupable. Et quoiqu'après tout je fusse capable d'accepter les reproches presque sans broncher, me défendant avec trop de mollesse pour convaincre de mon innocence, habituée que j'étais à une telle situation, ce sentiment m’était lourd à porter et j'évitais autant que possible de prêter le flanc à toutes les tentatives d'accusation qu'elles fussent ou non justifiées. J'avais appris à déployer des trésors d'astuces et de ruses pour essayer de faire reporter sur d'autres les conséquences de mes propres erreurs, aussi bien celles dont on me soupçonnait et dont j'étais innocente. Quelques malheureuses, habilement choisies, en furent les victimes désignées mais non consentante, en quoi elles différaient étrangement de moi. Cependant je ne sais pourquoi, la plupart du temps, les plans que j'avais si astucieusement mijotés ne se réalisaient pas selon mes prévisions et j'ai appris de mes parents que mes différentes maîtresses se perdaient en conjectures pour parvenir à comprendre la raison pour laquelle j’attirais systématiquement l'orage sur moi, avec un certain délice leur semblait-il. Que n'allaient-elles pas imaginer là ! Mais leurs suppositions, que je jugeais tout à fait ridicules, eurent pour conséquence que le regard de maman, lorsqu'il se posait sur moi, était empreint de davantage d'inquiétude et de suspicion, son visage devenant mélancolique. J'aurais tant aimé qu'il fut aussi caressant pour moi qu'il était pour mon jeune frère. J'avais pourtant moins de complaisance qu'on ne pourrait le croire pour la situation de culpabilité qui était la mienne aux yeux de tous d'autant que j'avais eu à ce sujet quelques expériences malheureuses à l'école avec certaines de mes camarades.
Ainsi donc, un certain jour, notre institutrice nous avait donné une poésie à apprendre pour le lendemain. Pour son malheur, une fille au caractère affirmé, une petite peste qui dirigeait d'une main de maître sa petite bande composée de six filles et que je soupçonnais d'être la chouchou de l'institutrice avait oublié dans la classe son cahier de poésie, si bien qu'elle n'avait pu l'apprendre. J'étais pour ma part ce qu'il est convenu d'appeler une bonne élève, car j'avais beaucoup de facilité pour comprendre et apprendre mes leçons. Mes parents en tiraient d'ailleurs une satisfaction indiscutable et se déclaraient tout à fait contents de la façon dont je travaillais. Leur inquiétude à mon égard ne portait pas du tout sur le degré d'intelligence que la nature m'avait attribuée mais sur certains aspects de ma personnalité. Comme j'étais ordinairement assise tout juste derrière la petite chef de bande, celle-ci m'avait intimé l'ordre, dans le cas où elle serait interrogée, de lui souffler à mots clairs et intelligibles la fameuse poésie. Je m'en souviens encore, il s'agissait d'un extrait de Oceano Nox de Victor Hugo : " ô combien de marins, combien de capitaines, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ? Combien ont disparu, dure et triste fortune ? Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ? Combien de patrons morts avec leurs équipages ? » Je la connaissais pour ma part à la perfection, or il advint que précisément ce jour-là la fillette fut interrogée par la maitresse avec un sourire aimable et engageant, sûre de la confiance qu'elle avait placée en son élève préférée. La gamine se retourna fugacement vers moi, m'intimant du regard de lui souffler les mots, et je m'exécutais. Mais j'ignore ce qui se produisit, on l'entendit déclamer « ô combien de marins combien de capitaines Ont-ils fait pipi sur le mât de misaine ». Elle s'arrêta brutalement tandis que la maitresse écarquillait les yeux, se demandant si elle avait bien entendu. Ces mots eurent le don de provoquer un éclat de rire général et intarissable, ponctué par les appels outragés au calme de l'institutrice qui ne parvenait plus à retenir sa fureur. Je puis vous assurer que je n'y étais pour rien car j'avais prononcé pour ma part les paroles convenables, mais la fillette fut envoyée au piquet la matinée durant et cela eut pour résultat de me faire accuser de duplicité une fois de plus par les membres de sa bande, rouges de colère. Sans avoir rien fait de répréhensible je me sentis une fois de plus coupable. Tout de même ! Il est irraisonnable de n'incriminer qu'une seule enfant sur une classe qui compte parmi ses élèves nombre de coquines, de farceuses, de malicieuses et de vilaines, non ? Etait-ce ma faute, à moi, si d'aucunes étaient parfaitement incapables de suivre les excellents conseils que je leur prodiguais pour l'élaboration de leurs devoirs ou copiaient systématiquement lors des interrogations écrites les pages de mes brouillons contenant des fautes énormes et que je corrigeais directement sur les copies que je remettais à l'institutrice, m'apercevant toujours à temps de mes erreurs ? Etait-ce ma faute, à moi, si la bêtise étant si fortement ancrée dans le crâne de certaines, elles recopiaient mes dictées avec plus de fautes qu'elles n'en auraient fait elles-mêmes si elles n'avaient pas compté sur moi, alors que je n’en commettais moi-même pas une seule ? La stupidité est souvent insondable et si l'on sait souvent où elle commence il est impossible de savoir où elle s'arrête. Peut-être est-elle infinie et l'ayant deviné, je ne comptais pas faire fi d'une telle découverte.
Comme un certain nombre de faits semblables se produisirent par la suite, vous comprendrez que j'avais préféré prendre mes distances envers les filles les plus fortes pour me rapprocher des plus douces. Aussi mon amie préférée était une fillette du nom d'Aurélie qui aimait les jeux tranquilles, faisaient une partie de mes devoirs - non que ne ne sache les faire mais il m’était agréable de la voir s’impliquer pour moi - acceptait comme des paroles divines toutes celles que je pouvais prononcer et ne faisait jamais rien qui put me donner l'impression d'une culpabilité quelconque. Non pas qu'à partir du moment où je pus jouir d'une telle amitié ce sentiment eut disparu, car mes autres camarades, ainsi que mes maîtresses successives, surent à la perfection me faire des reproches traumatisants que pour ma part je jugeais tout à fait immérités et injustes, mais les moments que je passais en compagnie d'Aurélie me semblaient des instants de paix et de sérénité. L'amitié d'Aurélie était pour moi un havre. Malheureusement, sitôt que je rentrais chez moi, mon calvaire recommençait auquel mon petit frère n'était pas étranger. Et l'enfant épanouie que j'étais à l'école, du moins est-ce ainsi que je m'imaginais être, redevenais une pauvre chose craintive et sans cesse sur ses gardes. C'est mon frère qui m'accusa auprès de mes parents d'avoir noyé son chat - la pauvre bête avait bien sûr plongé toute seule dans la baignoire remplie d'eau chaude que j'avais préparée pour mon usage personnel, si bien que je dus me passer de bain et que la vraie victime de l'affaire fut moi-même. C'est encore lui qui se plaignit de la disparition d'un petit nombre d'escargots qu'il gardait précieusement dans une vieille boîte à chaussures et qu'il avait retrouvés par la suite tout écrasés par un mortier de cuisine. Un accident que je ne parviens toujours pas à m'expliquer mais auquel je suis absolument étrangère.
Oh bien sûr combien de fois ai-je protesté devant l'infamie de telles accusations. Je me déclarais même outragée et demandais généralement que soit puni le frère impie qui n'osait prendre sur lui la charge de ses propres forfaits. Mais je suis de ces êtres qui semblent attirer immanquablement l'orage sur eux, incapables qu'ils sont à se savoir défendre eux-mêmes. Je prêtais bien trop le flanc aux accusations d'autant que mon impossibilité à tirer de mes yeux la moindre larme, bien que je m'y efforçais avec beaucoup de conviction, et la faiblesse de ma défense, apparaissaient toujours comme un aveu qui n'ose s'affirmer. Aussi bien à la maison qu'à l'école, les catastrophes, les farces horribles ou les menus troubles semblaient jour après jour s'accumuler autour de moi, semblant donner une juste raison à ceux qui me soupçonnaient d'en être l'auteur constant et infatigable. Mais si à l'école je me tirais d'une façon satisfaisante de tous ces ennuis, à la maison il n'en allait pas de même. Mais parents disaient avoir tout essayé avec moi : le raisonnement, et depuis peu certaines punitions, tout à fait classiques au demeurant et sans grand effet. L'on a toujours moyen de se défendre contre les petites injustices. Lorsque par exemple j'ai été privée de dessert au cours des repas familiaux il y avait toujours une plaque de chocolat ou un paquet de bonbons ou de biscuits qui disparaissaient mystérieusement du buffet où on les tenait ordinairement. Quant aux quelques fessées que mon père m'avait administrées, ou bien j'avais le postérieur tout à fait insensible, ou bien les gestes de mon père n'avaient valeur que de symboles. Devant l'inefficacité de leurs effets, mes parents m'amenèrent un jour en consultation chez un médecin spécialiste mais je ne saurais vous affirmer avec certitude de quoi cet homme était spécialiste. Il m'examina attentivement, parla avec moi en ayant soin, le cher homme, de laisser pour cela mes parents mariner dans l'anxiété dans un petit salon bien à l'écart, et il me fit passer quelques tests écrits. Je l'examinais pour ma part autant qu'il m'examina et je ris intérieurement en le voyant caresser son matou avec perplexité tout le temps que dura l'entretien. J'avais pris cela comme un jeu et j’eus l’intense satisfaction de parvenir à donner de moi l'image d'un doux ange. J'avais évité avec habileté les pièges qu'il m'avait non moins habilement tendus, et lorsqu'il appela mes parents pour leur faire part de ses doctes réflexions, je compris, bien qu'ils m'aient fait sortir à mon tour, qu'il avait vu en moi une enfant à l'intelligence et au développement psychique tout à fait normaux et aux réactions conformes à celle de mon âge. En outre il ressortait de l'examen que j'étais fort douce et affectueuse. Cela ne réussit pourtant pas à rassurer mes parents qui s'obstinèrent à voir en moi la fauteuse de toutes les mauvaises farces qui continuaient à déferler sur la maison.
Heureusement, on eut l'intelligence de ne pas me reprocher d'avoir allumé l'incendie qui consuma notre maison en quelques instants et qui était le résultat d'une cigarette que quelqu'un avait jetée inconsciemment - ô combien - dans la poubelle placée sous l'évier, sans l'avoir éteinte préalablement. En fait, qui aurait pu m'en accuser puisque mes parents avaient trouvé la mort en luttant de toutes leurs forces contre l'incendie et que mon petit frère avait disparu lui aussi dans les flammes.
Vingt ans
Mon amitié avec Aurélie ne s'était pas tarie toutes les années qui avaient suivi. Chère Aurélie, je lui dois de nombreux bons souvenirs. Comme j'étais devenue orpheline à la suite de l'accident que vous savez, ses parents, gens simples et généreux, m'avaient servi de parrains sur l'instigation de ma gentille amie. C'est chez eux que j'ai passé tous mes dimanches pendant dix longues années. Certes une cousine de ma mère m'avait recueillie et élevée, avec beaucoup de bonté, je dois le dire, mais comme j'étais devenue capricieuse et détestable à la suite du malheureux accident qui m'avait privé de l'affection des miens, cette cousine avait cédé sans trop de difficultés à l'insistance des parents d'Aurélie. Ces braves gens avaient fini par me considérer comme une seconde fille, Aurélie étant fille unique ; ils m'emmenaient en promenade ou en pique-nique à la belle saison, au cinéma en hiver, voire même deux fois au cours de cette dernière année, au théâtre, ce qui m'avait enchantée. Aurélie n'en prenait pas ombrage, comme d'autres l'eussent fait à sa place. Elle avait toujours pour moi un bon sourire qui n'était pas contraint. J'ai connu chez eux des moments merveilleux, comme ce que l'on vit dans une famille unie. Comme ils comprenaient le désarroi dans lequel j'avais soudain été plongée, de la façon la plus horrible qui soit, ils me faisaient parler de mes parents comme pour exorciser ma tristesse, et je leur racontais des heures durant les doux moments que j'avais passés avec eux et mon frère, l'amour que nous avions les uns pour les autres, la douceur avec laquelle maman me brossait les cheveux, me parlait m'habillait, s'occupait de moi. Je me souvenais devant eux des jeux que j'avais avec mon père, lorsqu'il me faisait sauter sur ses genoux ou qu'il faisait le cheval et me promenait dans toute la maison. Et j'évoquais la grâce de mon jeune frère, le plus délicieux de tous les petits frères, dont j'aimais ébouriffer la jolie tête bouclée. Je leur racontais cette famille unie dans laquelle j'avais vécue libre, sans souci ni tracas. En les perdant, j'avais perdu ce qu'il y a de plus précieux au monde : le bonheur simple de l'amour partagé et de la confiance mutuelle. Ils me croyaient, ces braves gens, et ils tâchaient de consoler ma peine en apportant toute leur tendresse en remplacement de celle que j'avais perdue. Jamais ils ne m'avaient questionnée sur les conditions dans lesquelles s'était déroulé le drame, ni sur la façon dont j'avais pu échapper au feu infernal qui avait consumé par une nuit claire les malheureux membres de ma famille tant aimée. Innocente miraculée de onze ans que j'avais été ! J'étais devenue pour eux une vraie fille, ils me recevaient comme telle, me présentaient comme telle aux autres membres de leur propre famille et même à certains de leurs amis. J'avais appris dans les livres assez nombreux que j'avais eu l'occasion de lire, qu'une petite orpheline se doit d'adopter une attitude d'humilité envers ceux qui l'honorent de leur bonté.
Il est vrai cependant que j'avais un ascendant certain sur ma petite camarade d'école, et l'autorité dont je faisais preuve à son égard semblait lui convenir à la perfection, du moins l'en avais-je persuadée lors des premières discussions que nous avions eues au début de notre amitié. Aurélie, en gentille fille, reconnaissait toujours la justesse de mes propos et se rangeait systématiquement à mes idées avec enthousiasme. J’aurais aimé vous convaincre ici que je n'inspirais nulle crainte à Aurélie et que c'est d’elle-même qu'elle me présenta à ses parents comme la plus parfaite des amies.
C'est chez eux que j'ai rencontré Éric, un beau jeune homme de mon âge que j'ai rendu amoureux. Ses parents, de gros marchands, avait une jolie fortune et c'est pourquoi ils s'opposèrent dès le début à notre mariage car je n'étais qu'une pauvre orpheline sans avoirs. Mais ne trouvez-vous pas que le hasard fait bien les choses ? À quelque temps de là, deux mois, trois ou plus, la chère cousine qui m'avait élevée comme sa fille et n'avait d'autre héritière que moi se tua en tombant dans l'escalier menant à sa cave. Elle avait glissé - on se perdit en conjectures pour savoir comment, mais en vain - et on déclara que sa tête avait heurté une lourde marche de pierre. En tant qu'unique héritière je fus la récipiendaire de sa fortune. Rien ne s'opposa plus dès lors à notre mariage, qui eut lieu rapidement. Mais mon chagrin allait trouver à partir de ce moment-là d'autres sources où s'abreuver, car le jour même de mon mariage, Aurélie se jeta dans un puits. Je ne peux comprendre les raisons qui l'avaient conduite à ce geste tragique. J'avais bien ouï dire à cette époque qu'Éric avait été son fiancé et qu'ils étaient follement épris l'un de l'autre jusqu'à mon apparition, mais ce furent là paroles de mauvaises langues. J'y vois pour ma part le signe d'une nature trop délicate et mal équilibrée ainsi que j'avais toujours soupçonné ma douce amie de l’être. Mais ne m'en n'étais-je pas déjà ouvert à vous ? Quel impardonnable oubli. Vous auriez cependant pu vous douter qu'Aurélie était faible car là réside la raison principale pour laquelle elle m'avait choisie - à moins que je ne l’aie choisie, je ne m'en souviens plus exactement. Elle avait eu besoin de s'appuyer sur moi, cœur fort et courageux qui refusait de sombrer quels que fussent les événements difficiles qui marquaient mon destin, et je me félicite d'avoir eu la constance, dix années durant, d'avoir apporté amitié, soutien, voire même bonheur à cette pauvre créature qui se sentait esseulée. Je crois avoir accompli là la meilleure action de ma vie et je puis vous assurer que si Aurélie avait été fiancée à Éric, les liens étroits d'amitié que j'entretenais avec elle et sa famille n'auraient pas permis mon ignorance ; et comme mon affection pour la jeune fille était tout à fait sincère, il ne me serait jamais venu à l'idée de convoiter ce qui lui appartenait ni même ce qu'elle eût pu seulement désirer, un fiancé moins que tout autre. Ses chers parents en moururent de tristesse. Et comme les drames arrivent souvent par série, les parents d'Éric, ces gros marchands fortunés, disparurent à leur tour, empoisonnés par des champignons que nous avions pourtant cueillis en famille lors d'une promenade champêtre. Nous avions beaucoup de chance, Éric et moi, d'avoir été épargnés. Nous nous trouvâmes donc lui et moi à la tête d'une jolie fortune que je me promettais de faire prospérer.
Vingt deux ans
J'avais du mal à en croire mes oreilles. Éric me faisait des reproches à tout moment, pour des vétilles, et je me sentis à nouveau coupable, sentiment que j'avais oublié depuis quelques années. Pourtant je ne voyais rien qui put alimenter la véhémence de ces reproches, je m'étais montrée une épouse toujours attentionnée et une femme avisée dans la gestion de la fortune que nous avait laissée ses parents ainsi que celle héritée de ma cousine, mais Éric ne partageait pas mon avis et autant j'étais entreprenante, prête à prendre certains risques, autant il se montrait prudent et sceptique. La situation s’envenima bientôt et les attaques violentes, inconcevable, mais plus que tout injuste de la part de mon mari me rendirent désemparée. Il me reprochait de nous vouloir mettre sur la paille et je fus soudain incapable de défendre mon point de vue face à lui, retombant tragiquement dans ce sentiment de culpabilité auquel je pensais avoir échappé définitivement. Il me semble que malgré le désir de bien faire, inspiré par le seul véritable amour que j'aie jamais éprouvé et pour lequel j'avais donné toute la mesure des sentiments dont j'étais capable, j'avais échoué. Éric avait été la seule personne - je m'en rendis compte alors - avec laquelle j'avais été véritablement sincère, et il me sembla qu'il m'avait trahi. Les mots ne me vinrent pas, je rougis et je baissais les yeux. Mais j'en ressentis une souffrance intolérable car je n'étais plus une enfant, si néanmoins je l'avais été un jour, et un violent ressentiment à l'encontre de mon mari commença à croître en moi. J'avais acquis trop d'indépendance pour devoir retourner sous la coupe de quelqu'un, fût-il un époux qui me plaisait assez à plus d'un égard. Et je me dis, dans ma rage, que tournée comme je l'étais et possédant la fortune que j'avais, je n'aurais eu aucune difficulté à retrouver époux. Le lendemain, j'avais réussi à calmer ma rancœur et j'ouvrais après le déjeuner une boîte de chocolats que j'avais achetée pour sceller notre réconciliation. Je dis à Eric que j'avais décidé de me ranger à ses avis et lui offrit un des bonbons. Il le prit de ma main, m'attira sur ses genoux pour m'embrasser et choisit ensuite pour moi un chocolat identique à celui que je lui avais donné, mais il m'embrassa avant de le poser délicatement entre mes lèvres. Je mangeais ma bouchée en le regardant manger la sienne. Je lui souriais, il me souriait aussi. Nous étions l'image même du bonheur. Il avait avalé son chocolat mais il continuait à sourire, à plaisanter, et je ne comprenais pas. J'attendais que l'effet du poison se fit sentir mais Éric n'y semblait pas sensible. Soudain il se mit à rire et me dit qu'il m'avait comprise depuis longtemps et que le chocolat empoisonné avait été mangé par moi-même. Je poussais un cri qui n'avait rien d'humain et fit taire le rire d'Éric. Mais Éric sera tout de même ma dernière victime car il sera arrêté demain et conduit à l'échafaud.
Je ne croyais pas à la vie éternelle. J'avais tout simplement oublié que je suis une coupable éternelle. Un homme noir comme le diable est venu me chercher mais avant de le suivre j'ai pu voir Éric emmené par des policiers. Il injuriait mon cadavre, criant « c'est elle qui voulait m’empoisonner et elle a été victime de ses sortilèges ». S'il avait voulu me culpabiliser, il n'aurait pas employé d'autres mots. J'en ai rougi et j'ai baissé les yeux, c'est vraiment trop injuste d'être toujours traitée comme si j'avais tort. Après tout je n'ai jamais rien fait qui vaille d'être ainsi montré du doigt. Je parierais volontiers que l'homme noir me conduit en enfer afin de me culpabiliser un peu plus, moi qui aurais tant mérité le paradis, oui, c'est vraiment trop injuste.
Il est bien pénible de n'avoir que des torts. Ne parlons pas du fait que toutes les nuits, durant de nombreux mois, j'ai empêché par mes cris de nourrisson, puis de bébé, mes parents de dormir. On me le reproche encore trop souvent. Ni du fait qu'étant née avec quatre dents, ce qui aurait normalement dû combler mes parents de fierté, je mordais cruellement les seins nourriciers de ma mère lorsque je les tétais - mais en étais-je responsable ? Ni des différents objets que dans des instants de caprices enfantins - et quel enfant n'en a-t-il pas fait autant - j'ai cassé, soit en les jetant à terre, ou contre les murs, ou par la fenêtre, ou encore sur la tête du chien de ma mère, un horrible pékinois qui me terrorisait et dont je me suis ainsi débarrassé. Sa tête a, je crois m'en souvenir, éclaté, mettant un terme définitif aux cauchemars que cette gueule grimaçante m'inspirait irrémédiablement.
Ces reproches incessants au sujet de cette pénible affaire furent pour moi, enfant de trois ans, un sujet de réflexion étonnée, car maman avait coutume de dire qu'une mère se doit de tout pardonner à ses enfants. Mais elle ne parlait sans doute pas d'une enfant telle que moi. À vrai dire, je ferais preuve de beaucoup d'injustice envers ma mère si je ne reconnaissais pas qu'elle ait toujours eu douceur et affection pour moi. Je crois même qu'à sa façon elle m’aimait. Mais je sais qu'elle ne me comprenait pas, que je l'exaspèraix, qu'elle me soupçonnait de porter en moi tous les péchés du monde, et je n'aimais pas le regard grave et désabusé qu'elle posait souvent sur moi, comme pour pénétrer jusqu'au tréfonds de mon âme et la sonder. Aussi loin que puissent remonter les souvenirs de mes très jeunes années jamais je n'ai pu me sentir à l'aise dans mon propre foyer.
La naissance de mon petit frère n'arrangea rien. Pourtant lorsque j'avais été mis au courant du fait que maman portait en son gros ventre un autre bébé, cela m'avait plongée dans une satisfaction intense car je pensais naïvement qu'ainsi, ces éternels reproches pourraient s'exprimer à l'encontre d'une personne autre que moi, et je supportais alors ce qui m'était adressé avec la tranquille assurance que le soulagement viendrait bientôt. J'avais échafaudé déjà, dans ma petite tête, des rêves de paix et de sérénité, et la liberté devait y occuper la place principale dans la conduite de ma vie. J'étais persuadée que bientôt les regards lourds de reproches et les doigts accusateurs se détourneraient de moi, me déchargeant définitivement de l'accablant sentiment d'une éternelle culpabilité, pour désigner un autre être sans nul doute voué à commettre les pires des bêtises. Bien plus, j'imaginais avoir moi aussi des droits sur celui-ci et connaître la joie de mêler ma voix à la réprobation générale dont il serait certainement l'objet. Je crois bien n'avoir jamais autant ri que durant la grossesse de ma mère. Quelle erreur n'avais-je pas commise là. Je ne saurais vous décrire la déception que me causa cette naissance dont l'attente m'avait été une telle joie. Tous mes rêves s'étaient envolés, consumés, tout comme ces cigares que fumait mon père dont l'odeur m'est soudain devenue détestable, finissaient en fumée. Envolés, tous les beaux plans que j'avais échafaudés, la personnalité nouvelle dont j'imaginais pouvoir être un jour investie, les responsabilités que j'aurais voulu miennes vis-à-vis de ce nouveau venu et qui aurait dû m'élever au rang de personne importante aux yeux éblouis de mes parents. Non seulement la naissance de ce digne héritier n'avait pas mis fin à la triste situation qui était la mienne mais elle l’avait au contraire aggravée, provoquant en moi une sorte de désespoir latent.
Mes parents s'étaient récriés sur la douceur et la gentillesse de ce nouveau bébé, sur le fait qu'ils ne l'entendaient pas la nuit et qu'il ne leur causait pas le moindre souci, et j’eus l'impression très nette d'être alors chassée hors de ce trio aimable dont je n'avais certes pas la moindre qualité, devant supporter non seulement les conséquences de mes menues erreurs mais aussi celles de mon petit frère. Lorsqu’il se réveillait en pleurant on m'accusait d'avoir fait trop de bruit alors qu'innocemment je jouais. Ses draps étaient-ils mouillés ? On me soupçonnait immédiatement d'y être pour quelque chose, comme si les bébés n'étaient pas capables de mouiller seuls leur literie. Avait-il un objet dangereux dans la bouche, on prétendait qu'il aurait été bien incapable de l'attraper seul. L'avait-on trouvé hors de son lit à barreaux, par terre, avec de grosses ecchymoses marquant son petit front et ses membres délicats, je voyais aussitôt mes parents alarmés se précipiter sur le pauvre ange et le couvrir de baisers, le serrer dans leurs bras, en prétendant qui ne pouvait avoir enjambé seul des barreaux, comparé à sa petite taille, et en jetant sur moi des regards souçonneux.
Qui, le doigt vengeur de mes parents désignait-il toujours ? Moi. Plus tard ce fut même pire car mon petit frère était devenu si facétieux que je fus chargée de le surveiller et je dus recevoir les réprimandes qui lui auraient dû être adressées, attendu qu'étant la plus grande j'étais mieux à même de les comprendre. Ce fut lui qui prétendit que j'avais arraché les pattes et les ailes de la vingtaine de mouches moribondes que mon père trouva dans le sucrier lors du petit déjeuner un certain matin, mais je crois bien avoir manifesté à cette occasion autant de stupeur horrifiée que le reste de ma famille. Ce ne sont là qu'exemples de tous les crimes dont on put m'accuser dans ma prime jeunesse, crimes plus effroyables les uns que les autres et qui se devaient compter par dizaines, semblables et finalement monotones. Mais qu'on se rassure, j'étais innocente de toutes les accusations contre moi portées.
J'étais pourtant, moi, une jolie petite fille aux grands yeux dont on disait l'éclat énigmatique, et mon jeune corps était empli d'harmonie et de grâce. Seules mes mains étaient étrangement petites ce qui causait d'ailleurs l'admiration des amis de ma mère, toujours promptes, les bonnes âmes, à s'extasier sur le récit de mes menues fredaines avec un sourire malin et peut-être mauvais. Je le voyais, je le sentais, mais je leur en étais infiniment gré. J'adorais les bonnes amies de maman. Je ne sais pourquoi elles aimaient prendre ma défense et c'est souvent auprès d'elles que je trouvais mon réconfort.
Je réagis à ma façon à l'injustice d'une telle situation avec un mélange de hargne et de lassitude si bien que, si mon premier mouvement était toujours la colère, celle-ci tombait irrémédiablement pour faire place à l'acceptation d'une telle fatalité. Je crois que maintenant je suis devenue telle que mes parents croyaient m'avoir faite : une coupable éternelle. Quoi que je fasse, et avant même de commencer, je sais que j'aurai tort. Alors je courbe un peu la tête, j'ai le regard inquiet et je marche sur la pointe des pieds afin de n'être pas entendue. Je me cache, je fuis, et mon attitude a une telle odeur de culpabilité que je suis sans cesse soupçonnée d'avoir commis tous les péchés de la terre. J'avais pourtant tenté de faire retomber la culpabilité sur ce petit frère que je ressentais comme un intrus et j'essayais de faire en sorte qu'il fasse des bêtises de plus en plus grandes, mais en vain. Il me devint évident que toute lutte était devenue inutile. Que pouvais-je faire contre l'obstination insensée de mes parents qui refusaient de voir en moi non pas un petit être sensible, passionné, généreux et ardent, mais une créature froide, calculatrice et peut-être même mauvaise. Ô, je la sentais bien, cette inquiétude qu'ils éprouvaient devant moi, cette crainte, cette perplexité, ce doute, cette tristesse comme si de mon petit cœur et de ma jeune âme déferleraient des puissances sataniques. Peut-être trouverez-vous à mes propos une certaine exagération et je ne saurais vous en blâmer. Il y a chez les âmes sensibles une tendance au lyrisme, au désespoir, à la comédie, mais ces âmes-là n'en sont que plus attachantes et sans doute ai-je cherché par ce biais à attirer sur moi une attention et des sentiments que j'ai toujours sentis par trop absents.
Je fus hélas désabusée trop jeune or je n'aime pas souffrir et pour échapper au spleen de mon âme il me fallut accepter un destin contre lequel je n'avais pas les moyens de lutter plutôt que de savoir ma lutte vaine. Je trouvais inutile et désespérant de combattre en sachant par avance que le résultat ne serait jamais conforme à ce que j'en pouvais attendre. Je ne me sens pas le cœur d'une kamikaze et je ne penserais pas décevoir en vous avouant que j'ai toujours manqué de courage. Mais peut-être cette lâcheté est-elle intimement liée au sentiment de la fatalité qui pesait sur moi.
Dix ans.
Depuis longtemps j'ai appris à tenir secrètes mes pensées les plus intimes et ne sachant à qui confier raisonnablement le résultat de mes réflexions j'ai développé une philosophie toute personnelle qui m’est essentiellement destinée. La solitude morale que je crois bien avoir toujours ressentie m’a du moins permis de créer un monde à ma convenance.
À force de me savoir par avance coupable, je crois bien que j'ai perdu la notion du bien et du mal. Qu'importent pour moi de telles notions puisque le résultat me sera le même. Mais peut-être y ai-je trouvé mon avantage. Vivre en ignorant ce qu'est la morale est la chose la plus passionnante du monde. J'ai décidé d'obéir à la loi suivante : est bien ce qui me fait du bien, mal ce qui me fait du mal, et tant pis pour les autres. J'ai demandé à maman ce qu'elle en pensait mais elle m'a regardé avec un tel étonnement que j'ai baissé les yeux et senti la rougeur me monter au visage. Un peu plus tard, j'ai entendu maman en parler à papa. Ils semblaient tous deux consternés. Et bien tant pis pour eux. Je n'allais tout de même pas édicter la loi contraire à savoir est bien ce qui me fait du mal et mal ce qui me fait du bien, et tant mieux pour les autres. J'acceptais la culpabilité mais pas l'abnégation. Au demeurant pourquoi l'aurais-je fait ? Je ne pense pas que les autres vaillent que l'on se sacrifie pour eux. Il y a déjà longtemps que mes yeux se sont dessillés et le monde m'apparaît comme un univers d’égoïsme, de méchanceté et d'ignorance dont seuls les plus malins ont le pouvoir de profiter à l'envi, comme s'ils n'avaient qu'à presser une poire éternellement juteuse. Une telle découverte ne valait-elle pas que l'on s'y intéressât de près ? Je m'étais bien promis de faire mon profit de toute leçon mais je savais qu'il était vain de m'en ouvrir à mes parents. Que n’iraient-ils alors imaginer encore, de quelle qualité démoniaque n'allaient-ils pas m'affubler, ces parents trop inquiets et pourtant si bons, aussi loin que je me souvienne, qui n'avaient jamais levé la main sur moi, essayant de redresser mes torts par le seul raisonnement.
J'étais entrée à l'école et j'avais réussi à m'y faire de nombreuses amies. À force de craindre ce que mes parents allaient penser de moi, j'avais rapidement appris à appréhender en un coup d'œil les situations et les sentiments de chacun, les rapports de force entre les individus, et cette vivacité d'esprit m’était particulièrement utile. J'avais fini par y jouir d'une grande popularité parmi mes camarades car je savais toujours ce qu'il convenait de faire ou de dire à un moment précis. Cependant, ma crainte des autres m'avait poussée à choisir avec la plus grande circonspection mes amies intimes. Je redoutais plus que tout celle dont le caractère, la personnalité étaient forts car auprès de celles-ci, j'étais sûre de me retrouver à nouveau coupable. Et quoiqu'après tout je fusse capable d'accepter les reproches presque sans broncher, me défendant avec trop de mollesse pour convaincre de mon innocence, habituée que j'étais à une telle situation, ce sentiment m’était lourd à porter et j'évitais autant que possible de prêter le flanc à toutes les tentatives d'accusation qu'elles fussent ou non justifiées. J'avais appris à déployer des trésors d'astuces et de ruses pour essayer de faire reporter sur d'autres les conséquences de mes propres erreurs, aussi bien celles dont on me soupçonnait et dont j'étais innocente. Quelques malheureuses, habilement choisies, en furent les victimes désignées mais non consentante, en quoi elles différaient étrangement de moi. Cependant je ne sais pourquoi, la plupart du temps, les plans que j'avais si astucieusement mijotés ne se réalisaient pas selon mes prévisions et j'ai appris de mes parents que mes différentes maîtresses se perdaient en conjectures pour parvenir à comprendre la raison pour laquelle j’attirais systématiquement l'orage sur moi, avec un certain délice leur semblait-il. Que n'allaient-elles pas imaginer là ! Mais leurs suppositions, que je jugeais tout à fait ridicules, eurent pour conséquence que le regard de maman, lorsqu'il se posait sur moi, était empreint de davantage d'inquiétude et de suspicion, son visage devenant mélancolique. J'aurais tant aimé qu'il fut aussi caressant pour moi qu'il était pour mon jeune frère. J'avais pourtant moins de complaisance qu'on ne pourrait le croire pour la situation de culpabilité qui était la mienne aux yeux de tous d'autant que j'avais eu à ce sujet quelques expériences malheureuses à l'école avec certaines de mes camarades.
Ainsi donc, un certain jour, notre institutrice nous avait donné une poésie à apprendre pour le lendemain. Pour son malheur, une fille au caractère affirmé, une petite peste qui dirigeait d'une main de maître sa petite bande composée de six filles et que je soupçonnais d'être la chouchou de l'institutrice avait oublié dans la classe son cahier de poésie, si bien qu'elle n'avait pu l'apprendre. J'étais pour ma part ce qu'il est convenu d'appeler une bonne élève, car j'avais beaucoup de facilité pour comprendre et apprendre mes leçons. Mes parents en tiraient d'ailleurs une satisfaction indiscutable et se déclaraient tout à fait contents de la façon dont je travaillais. Leur inquiétude à mon égard ne portait pas du tout sur le degré d'intelligence que la nature m'avait attribuée mais sur certains aspects de ma personnalité. Comme j'étais ordinairement assise tout juste derrière la petite chef de bande, celle-ci m'avait intimé l'ordre, dans le cas où elle serait interrogée, de lui souffler à mots clairs et intelligibles la fameuse poésie. Je m'en souviens encore, il s'agissait d'un extrait de Oceano Nox de Victor Hugo : " ô combien de marins, combien de capitaines, Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne horizon se sont évanouis ? Combien ont disparu, dure et triste fortune ? Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle océan à jamais enfouis ? Combien de patrons morts avec leurs équipages ? » Je la connaissais pour ma part à la perfection, or il advint que précisément ce jour-là la fillette fut interrogée par la maitresse avec un sourire aimable et engageant, sûre de la confiance qu'elle avait placée en son élève préférée. La gamine se retourna fugacement vers moi, m'intimant du regard de lui souffler les mots, et je m'exécutais. Mais j'ignore ce qui se produisit, on l'entendit déclamer « ô combien de marins combien de capitaines Ont-ils fait pipi sur le mât de misaine ». Elle s'arrêta brutalement tandis que la maitresse écarquillait les yeux, se demandant si elle avait bien entendu. Ces mots eurent le don de provoquer un éclat de rire général et intarissable, ponctué par les appels outragés au calme de l'institutrice qui ne parvenait plus à retenir sa fureur. Je puis vous assurer que je n'y étais pour rien car j'avais prononcé pour ma part les paroles convenables, mais la fillette fut envoyée au piquet la matinée durant et cela eut pour résultat de me faire accuser de duplicité une fois de plus par les membres de sa bande, rouges de colère. Sans avoir rien fait de répréhensible je me sentis une fois de plus coupable. Tout de même ! Il est irraisonnable de n'incriminer qu'une seule enfant sur une classe qui compte parmi ses élèves nombre de coquines, de farceuses, de malicieuses et de vilaines, non ? Etait-ce ma faute, à moi, si d'aucunes étaient parfaitement incapables de suivre les excellents conseils que je leur prodiguais pour l'élaboration de leurs devoirs ou copiaient systématiquement lors des interrogations écrites les pages de mes brouillons contenant des fautes énormes et que je corrigeais directement sur les copies que je remettais à l'institutrice, m'apercevant toujours à temps de mes erreurs ? Etait-ce ma faute, à moi, si la bêtise étant si fortement ancrée dans le crâne de certaines, elles recopiaient mes dictées avec plus de fautes qu'elles n'en auraient fait elles-mêmes si elles n'avaient pas compté sur moi, alors que je n’en commettais moi-même pas une seule ? La stupidité est souvent insondable et si l'on sait souvent où elle commence il est impossible de savoir où elle s'arrête. Peut-être est-elle infinie et l'ayant deviné, je ne comptais pas faire fi d'une telle découverte.
Comme un certain nombre de faits semblables se produisirent par la suite, vous comprendrez que j'avais préféré prendre mes distances envers les filles les plus fortes pour me rapprocher des plus douces. Aussi mon amie préférée était une fillette du nom d'Aurélie qui aimait les jeux tranquilles, faisaient une partie de mes devoirs - non que ne ne sache les faire mais il m’était agréable de la voir s’impliquer pour moi - acceptait comme des paroles divines toutes celles que je pouvais prononcer et ne faisait jamais rien qui put me donner l'impression d'une culpabilité quelconque. Non pas qu'à partir du moment où je pus jouir d'une telle amitié ce sentiment eut disparu, car mes autres camarades, ainsi que mes maîtresses successives, surent à la perfection me faire des reproches traumatisants que pour ma part je jugeais tout à fait immérités et injustes, mais les moments que je passais en compagnie d'Aurélie me semblaient des instants de paix et de sérénité. L'amitié d'Aurélie était pour moi un havre. Malheureusement, sitôt que je rentrais chez moi, mon calvaire recommençait auquel mon petit frère n'était pas étranger. Et l'enfant épanouie que j'étais à l'école, du moins est-ce ainsi que je m'imaginais être, redevenais une pauvre chose craintive et sans cesse sur ses gardes. C'est mon frère qui m'accusa auprès de mes parents d'avoir noyé son chat - la pauvre bête avait bien sûr plongé toute seule dans la baignoire remplie d'eau chaude que j'avais préparée pour mon usage personnel, si bien que je dus me passer de bain et que la vraie victime de l'affaire fut moi-même. C'est encore lui qui se plaignit de la disparition d'un petit nombre d'escargots qu'il gardait précieusement dans une vieille boîte à chaussures et qu'il avait retrouvés par la suite tout écrasés par un mortier de cuisine. Un accident que je ne parviens toujours pas à m'expliquer mais auquel je suis absolument étrangère.
Oh bien sûr combien de fois ai-je protesté devant l'infamie de telles accusations. Je me déclarais même outragée et demandais généralement que soit puni le frère impie qui n'osait prendre sur lui la charge de ses propres forfaits. Mais je suis de ces êtres qui semblent attirer immanquablement l'orage sur eux, incapables qu'ils sont à se savoir défendre eux-mêmes. Je prêtais bien trop le flanc aux accusations d'autant que mon impossibilité à tirer de mes yeux la moindre larme, bien que je m'y efforçais avec beaucoup de conviction, et la faiblesse de ma défense, apparaissaient toujours comme un aveu qui n'ose s'affirmer. Aussi bien à la maison qu'à l'école, les catastrophes, les farces horribles ou les menus troubles semblaient jour après jour s'accumuler autour de moi, semblant donner une juste raison à ceux qui me soupçonnaient d'en être l'auteur constant et infatigable. Mais si à l'école je me tirais d'une façon satisfaisante de tous ces ennuis, à la maison il n'en allait pas de même. Mais parents disaient avoir tout essayé avec moi : le raisonnement, et depuis peu certaines punitions, tout à fait classiques au demeurant et sans grand effet. L'on a toujours moyen de se défendre contre les petites injustices. Lorsque par exemple j'ai été privée de dessert au cours des repas familiaux il y avait toujours une plaque de chocolat ou un paquet de bonbons ou de biscuits qui disparaissaient mystérieusement du buffet où on les tenait ordinairement. Quant aux quelques fessées que mon père m'avait administrées, ou bien j'avais le postérieur tout à fait insensible, ou bien les gestes de mon père n'avaient valeur que de symboles. Devant l'inefficacité de leurs effets, mes parents m'amenèrent un jour en consultation chez un médecin spécialiste mais je ne saurais vous affirmer avec certitude de quoi cet homme était spécialiste. Il m'examina attentivement, parla avec moi en ayant soin, le cher homme, de laisser pour cela mes parents mariner dans l'anxiété dans un petit salon bien à l'écart, et il me fit passer quelques tests écrits. Je l'examinais pour ma part autant qu'il m'examina et je ris intérieurement en le voyant caresser son matou avec perplexité tout le temps que dura l'entretien. J'avais pris cela comme un jeu et j’eus l’intense satisfaction de parvenir à donner de moi l'image d'un doux ange. J'avais évité avec habileté les pièges qu'il m'avait non moins habilement tendus, et lorsqu'il appela mes parents pour leur faire part de ses doctes réflexions, je compris, bien qu'ils m'aient fait sortir à mon tour, qu'il avait vu en moi une enfant à l'intelligence et au développement psychique tout à fait normaux et aux réactions conformes à celle de mon âge. En outre il ressortait de l'examen que j'étais fort douce et affectueuse. Cela ne réussit pourtant pas à rassurer mes parents qui s'obstinèrent à voir en moi la fauteuse de toutes les mauvaises farces qui continuaient à déferler sur la maison.
Heureusement, on eut l'intelligence de ne pas me reprocher d'avoir allumé l'incendie qui consuma notre maison en quelques instants et qui était le résultat d'une cigarette que quelqu'un avait jetée inconsciemment - ô combien - dans la poubelle placée sous l'évier, sans l'avoir éteinte préalablement. En fait, qui aurait pu m'en accuser puisque mes parents avaient trouvé la mort en luttant de toutes leurs forces contre l'incendie et que mon petit frère avait disparu lui aussi dans les flammes.
Vingt ans
Mon amitié avec Aurélie ne s'était pas tarie toutes les années qui avaient suivi. Chère Aurélie, je lui dois de nombreux bons souvenirs. Comme j'étais devenue orpheline à la suite de l'accident que vous savez, ses parents, gens simples et généreux, m'avaient servi de parrains sur l'instigation de ma gentille amie. C'est chez eux que j'ai passé tous mes dimanches pendant dix longues années. Certes une cousine de ma mère m'avait recueillie et élevée, avec beaucoup de bonté, je dois le dire, mais comme j'étais devenue capricieuse et détestable à la suite du malheureux accident qui m'avait privé de l'affection des miens, cette cousine avait cédé sans trop de difficultés à l'insistance des parents d'Aurélie. Ces braves gens avaient fini par me considérer comme une seconde fille, Aurélie étant fille unique ; ils m'emmenaient en promenade ou en pique-nique à la belle saison, au cinéma en hiver, voire même deux fois au cours de cette dernière année, au théâtre, ce qui m'avait enchantée. Aurélie n'en prenait pas ombrage, comme d'autres l'eussent fait à sa place. Elle avait toujours pour moi un bon sourire qui n'était pas contraint. J'ai connu chez eux des moments merveilleux, comme ce que l'on vit dans une famille unie. Comme ils comprenaient le désarroi dans lequel j'avais soudain été plongée, de la façon la plus horrible qui soit, ils me faisaient parler de mes parents comme pour exorciser ma tristesse, et je leur racontais des heures durant les doux moments que j'avais passés avec eux et mon frère, l'amour que nous avions les uns pour les autres, la douceur avec laquelle maman me brossait les cheveux, me parlait m'habillait, s'occupait de moi. Je me souvenais devant eux des jeux que j'avais avec mon père, lorsqu'il me faisait sauter sur ses genoux ou qu'il faisait le cheval et me promenait dans toute la maison. Et j'évoquais la grâce de mon jeune frère, le plus délicieux de tous les petits frères, dont j'aimais ébouriffer la jolie tête bouclée. Je leur racontais cette famille unie dans laquelle j'avais vécue libre, sans souci ni tracas. En les perdant, j'avais perdu ce qu'il y a de plus précieux au monde : le bonheur simple de l'amour partagé et de la confiance mutuelle. Ils me croyaient, ces braves gens, et ils tâchaient de consoler ma peine en apportant toute leur tendresse en remplacement de celle que j'avais perdue. Jamais ils ne m'avaient questionnée sur les conditions dans lesquelles s'était déroulé le drame, ni sur la façon dont j'avais pu échapper au feu infernal qui avait consumé par une nuit claire les malheureux membres de ma famille tant aimée. Innocente miraculée de onze ans que j'avais été ! J'étais devenue pour eux une vraie fille, ils me recevaient comme telle, me présentaient comme telle aux autres membres de leur propre famille et même à certains de leurs amis. J'avais appris dans les livres assez nombreux que j'avais eu l'occasion de lire, qu'une petite orpheline se doit d'adopter une attitude d'humilité envers ceux qui l'honorent de leur bonté.
Il est vrai cependant que j'avais un ascendant certain sur ma petite camarade d'école, et l'autorité dont je faisais preuve à son égard semblait lui convenir à la perfection, du moins l'en avais-je persuadée lors des premières discussions que nous avions eues au début de notre amitié. Aurélie, en gentille fille, reconnaissait toujours la justesse de mes propos et se rangeait systématiquement à mes idées avec enthousiasme. J’aurais aimé vous convaincre ici que je n'inspirais nulle crainte à Aurélie et que c'est d’elle-même qu'elle me présenta à ses parents comme la plus parfaite des amies.
C'est chez eux que j'ai rencontré Éric, un beau jeune homme de mon âge que j'ai rendu amoureux. Ses parents, de gros marchands, avait une jolie fortune et c'est pourquoi ils s'opposèrent dès le début à notre mariage car je n'étais qu'une pauvre orpheline sans avoirs. Mais ne trouvez-vous pas que le hasard fait bien les choses ? À quelque temps de là, deux mois, trois ou plus, la chère cousine qui m'avait élevée comme sa fille et n'avait d'autre héritière que moi se tua en tombant dans l'escalier menant à sa cave. Elle avait glissé - on se perdit en conjectures pour savoir comment, mais en vain - et on déclara que sa tête avait heurté une lourde marche de pierre. En tant qu'unique héritière je fus la récipiendaire de sa fortune. Rien ne s'opposa plus dès lors à notre mariage, qui eut lieu rapidement. Mais mon chagrin allait trouver à partir de ce moment-là d'autres sources où s'abreuver, car le jour même de mon mariage, Aurélie se jeta dans un puits. Je ne peux comprendre les raisons qui l'avaient conduite à ce geste tragique. J'avais bien ouï dire à cette époque qu'Éric avait été son fiancé et qu'ils étaient follement épris l'un de l'autre jusqu'à mon apparition, mais ce furent là paroles de mauvaises langues. J'y vois pour ma part le signe d'une nature trop délicate et mal équilibrée ainsi que j'avais toujours soupçonné ma douce amie de l’être. Mais ne m'en n'étais-je pas déjà ouvert à vous ? Quel impardonnable oubli. Vous auriez cependant pu vous douter qu'Aurélie était faible car là réside la raison principale pour laquelle elle m'avait choisie - à moins que je ne l’aie choisie, je ne m'en souviens plus exactement. Elle avait eu besoin de s'appuyer sur moi, cœur fort et courageux qui refusait de sombrer quels que fussent les événements difficiles qui marquaient mon destin, et je me félicite d'avoir eu la constance, dix années durant, d'avoir apporté amitié, soutien, voire même bonheur à cette pauvre créature qui se sentait esseulée. Je crois avoir accompli là la meilleure action de ma vie et je puis vous assurer que si Aurélie avait été fiancée à Éric, les liens étroits d'amitié que j'entretenais avec elle et sa famille n'auraient pas permis mon ignorance ; et comme mon affection pour la jeune fille était tout à fait sincère, il ne me serait jamais venu à l'idée de convoiter ce qui lui appartenait ni même ce qu'elle eût pu seulement désirer, un fiancé moins que tout autre. Ses chers parents en moururent de tristesse. Et comme les drames arrivent souvent par série, les parents d'Éric, ces gros marchands fortunés, disparurent à leur tour, empoisonnés par des champignons que nous avions pourtant cueillis en famille lors d'une promenade champêtre. Nous avions beaucoup de chance, Éric et moi, d'avoir été épargnés. Nous nous trouvâmes donc lui et moi à la tête d'une jolie fortune que je me promettais de faire prospérer.
Vingt deux ans
J'avais du mal à en croire mes oreilles. Éric me faisait des reproches à tout moment, pour des vétilles, et je me sentis à nouveau coupable, sentiment que j'avais oublié depuis quelques années. Pourtant je ne voyais rien qui put alimenter la véhémence de ces reproches, je m'étais montrée une épouse toujours attentionnée et une femme avisée dans la gestion de la fortune que nous avait laissée ses parents ainsi que celle héritée de ma cousine, mais Éric ne partageait pas mon avis et autant j'étais entreprenante, prête à prendre certains risques, autant il se montrait prudent et sceptique. La situation s’envenima bientôt et les attaques violentes, inconcevable, mais plus que tout injuste de la part de mon mari me rendirent désemparée. Il me reprochait de nous vouloir mettre sur la paille et je fus soudain incapable de défendre mon point de vue face à lui, retombant tragiquement dans ce sentiment de culpabilité auquel je pensais avoir échappé définitivement. Il me semble que malgré le désir de bien faire, inspiré par le seul véritable amour que j'aie jamais éprouvé et pour lequel j'avais donné toute la mesure des sentiments dont j'étais capable, j'avais échoué. Éric avait été la seule personne - je m'en rendis compte alors - avec laquelle j'avais été véritablement sincère, et il me sembla qu'il m'avait trahi. Les mots ne me vinrent pas, je rougis et je baissais les yeux. Mais j'en ressentis une souffrance intolérable car je n'étais plus une enfant, si néanmoins je l'avais été un jour, et un violent ressentiment à l'encontre de mon mari commença à croître en moi. J'avais acquis trop d'indépendance pour devoir retourner sous la coupe de quelqu'un, fût-il un époux qui me plaisait assez à plus d'un égard. Et je me dis, dans ma rage, que tournée comme je l'étais et possédant la fortune que j'avais, je n'aurais eu aucune difficulté à retrouver époux. Le lendemain, j'avais réussi à calmer ma rancœur et j'ouvrais après le déjeuner une boîte de chocolats que j'avais achetée pour sceller notre réconciliation. Je dis à Eric que j'avais décidé de me ranger à ses avis et lui offrit un des bonbons. Il le prit de ma main, m'attira sur ses genoux pour m'embrasser et choisit ensuite pour moi un chocolat identique à celui que je lui avais donné, mais il m'embrassa avant de le poser délicatement entre mes lèvres. Je mangeais ma bouchée en le regardant manger la sienne. Je lui souriais, il me souriait aussi. Nous étions l'image même du bonheur. Il avait avalé son chocolat mais il continuait à sourire, à plaisanter, et je ne comprenais pas. J'attendais que l'effet du poison se fit sentir mais Éric n'y semblait pas sensible. Soudain il se mit à rire et me dit qu'il m'avait comprise depuis longtemps et que le chocolat empoisonné avait été mangé par moi-même. Je poussais un cri qui n'avait rien d'humain et fit taire le rire d'Éric. Mais Éric sera tout de même ma dernière victime car il sera arrêté demain et conduit à l'échafaud.
Je ne croyais pas à la vie éternelle. J'avais tout simplement oublié que je suis une coupable éternelle. Un homme noir comme le diable est venu me chercher mais avant de le suivre j'ai pu voir Éric emmené par des policiers. Il injuriait mon cadavre, criant « c'est elle qui voulait m’empoisonner et elle a été victime de ses sortilèges ». S'il avait voulu me culpabiliser, il n'aurait pas employé d'autres mots. J'en ai rougi et j'ai baissé les yeux, c'est vraiment trop injuste d'être toujours traitée comme si j'avais tort. Après tout je n'ai jamais rien fait qui vaille d'être ainsi montré du doigt. Je parierais volontiers que l'homme noir me conduit en enfer afin de me culpabiliser un peu plus, moi qui aurais tant mérité le paradis, oui, c'est vraiment trop injuste.