La sagesse des portes

Le 24/04/2026
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par Klotz Maxime
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Thèmes / Saint-Con / 2026
Dans un jardin public, Roquentin fait l'expérience de la contingence devant une racine de marronnier et manque d'en vomir. Pardon, je recommence. Dans une rame de la ligne H du métro, le narrateur découvre que les portes s'ouvriront au terminus, qu'il appuie ou qu'il n'appuie pas sur le bouton vert. Il comprend alors que le monde tournerait pareil, avec ou sans lui. D'ailleurs, toute l'espèce humaine est contingente. On vit comme des cons, surtout à Paris, on travaille comme des cons en attendant le moment où on ne travaillera plus et tout le monde est con, y compris le narrateur qui nous rappelle régulièrement dans de longues parenthèses qu'il n'est ni plus ni moins con que les autres. Fort de la "sagesse des portes", il entreprend d'expliquer sa découverte aux autres voyageurs. Mais il se fait casser la gueule par un gros con plus pressé que les autres, et marcher dessus par les autres cons à sa suite. Comme c'est la Saint-Con, on sait d'emblée que tout ces cons finiront par avoir très chaud. Le tout fait l'effet d'un manuel de philosophie appliquée à la vie quotidienne et ça donne un peu la nausée. Le "message complémentaire" affiche d'autres ambitions. Il n'est pas trop tard : la Saint-Con se poursuivra jusqu'à l'extinction de l'espèce, c'est-à-dire au moins jusqu'à fin avril.
Tous les matins, je réalise à quel point on se plie au regard de la masse. C’est comme une sorte de brouillard social constant dans lequel nous macérons tous et qui nous conditionne. Et ce, même lorsque l’on trouve absurde ce que pensent les bouillasses sous-cutanées sur pattes qui forment l’humanité.
On le sait et on l’accepte.

Parfois, ce nuage pestilentiel devient concret, il se ratatine juste assez pour prendre forme humaine et nous permettre de l’identifier. Il est là, à portée de main, à portée de vengeance, à portée de flammes.
Pour ma part, tout a commencé par un matin ordinaire.

Je prends la ligne H pour aller sur Paris et une fois à Gare du Nord, je ne me déplace plus qu’à vélo. Un petit pliable banal, bien pourri et sans vitesse, un qui déraille à la moindre secousse.
En bref : un objet à mon image.

Pour emmerder le moins possible, je monte toujours dans le wagon qui est le plus à l’avant. Je patiente jusqu’au terminus et dès l’ouverture des portes, je décolle. Je ne suis pas spécialement pressé, je veux juste éviter de gêner les bolides de viande sous C qui forment l’essentiel de la meute de 8h30 et dont je fais partie intégrante.
Je suis toujours le dernier à embarquer à ma gare, laissant poliment les autres me dépasser. Pas par courtoisie, non…uniquement pour rester juste devant les portes du train une fois fermées. Je le sais par habitude, elles ne s’ouvriront plus de ce côté jusqu’à destination et cela m’évite d’avoir à descendre ma merde à roulette à chaque arrêt et me permet de me plonger le temps du trajet dans un roman ou un scan de comics.
Banale comme une fiente de pigeon sur une statue, je vous dis.
Et alors que j’accompagne les déboires des Warriors de Yurick ou de la bande du Juge Holden de Mc Carthy, fermement protégés de l’oppressante réalité par la bulle fictive qu’ils représentent, il arrive immanquablement un moment où la foule commence à se presser derrière mon dos. Elle est visiblement impatiente de débarquer et passablement agacée par mon existence. C’est comme un réveil de chair qui me prévient de notre arrivée imminente dans la purulente cité qu’est notre capitale.
Mon vélo, et moi par extension, sommes des obstacles qui les empêchent d’avancer dans la précipitation vers un taf sûrement absurde, et ce n’est pas une dévalorisation ni un jugement de ma part puisque selon moi tous les boulots le sont (à part les horlogers. Les horlogers, eux je les respecte).
Et je m’en accommode, je compatis avec tous ces sacs d’épiderme à peine humains et dont, une fois encore, je fais partie. (Pour en profiter, on attend le soir, la fin de la journée de boulot, on attend le week-end puis les vacances puis la retraite si on l’atteint…et puis là on regrette de n’avoir pas su profiter et puis on crève comme des animaux.)
Alors au moindre ralentissement du RER, à la moindre pression dans mon dos, je place mon marque-page et range mon livre dans mon casque qui pend lui-même au guidon de mon vélo.
Me voilà, courbé comme un saule, planté devant les portes du RER et cette position me désigne automatiquement “Portier en chef". Le train s'arrête et lâche un « ti douti douti » strident, j'appuie vite sur le bouton clignotant en vert, heureux de servir à quelque chose, et exactement sept secondes après, les portes s'ouvrent et les futurs excréments sont libérés.
C’est un rituel presque sacré, un enchaînement d'événements bien huilé et parfaitement exécuté.
Mais voilà qu’un jour, alors que ma lecture m’emprisonnait un peu plus que d’habitude, je ne remarquais pas que le train s’approchait de sa destination. Je ne levais les yeux qu’au moment où il hoquetait comme un père de famille alcoolique puis s'arrêta définitivement en soufflant bruyamment.
Vite, vite, j’allais manquer à mon devoir ! Je marquais ma page en la pliant (ce que je déteste faire en temps normal) et jetais le livre dans mon casque. Et là, quelle ne fut pas ma surprise en constatant que les portes s'ouvrirent au bout des sept secondes habituelles, complètement autonomes et occultant le fait que je n’avais pas appuyé sur le bouton.
Je pris mon vélo et c’est empli de questions que je roulais mollement jusqu'à mon mouroir professionnel ce jour-là.
À partir de ce moment, je fus envahi par une série de questions qui devinrent rapidement des obsessions : mon action entraînait-elle l’ouverture de ces portes ou non ? Mettraient-elles moins de temps à s’ouvrir si j’appuyais sur le bouton clignotant ? Et pourquoi était-ce toujours les soirs où je me couchais le plus tard qu’il fallait remettre du liquide de rinçage dans le lave-vaisselle sous peine de retrouver mes verres encore mouillés le lendemain matin ?
(Vous devez vous dire que pour qu’un si insignifiant événement me taraude autant, ma vie doit être d’une tristesse abyssale. Et je tiens à vous répondre que je vous emmerde. Tous.)
Ainsi débuta ma série d'expériences. Tous les matins, je tentais une configuration différente : ne pas appuyer, appuyer, attendre deux secondes et appuyer, en attendre cinq, appuyer en rafale…Et devinez quoi ? J’en vins à la conclusion que, comme pour la plupart des choses de la vie, mon action ne servait à rien. Les choses se déroulaient selon leur plan et manifestement, je ne faisais pas partie de ceux-ci.
Cette trouvaille me terrifia. J’en voulais à ces portes de me ramener à l’inutilité de mon existence. Si même des putains de porte à la con s’ouvraient sans mon intervention, que je sois mort ou vivant n’avait alors plus aucune foutue importance. Déjà que l’existence de la plupart des gens qui m'entourent ne changerait en rien si je n'étais jamais né, alors si même ces saloperies de portes se mettaient à me rappeler à quel point le monde n’en avait rien à branler de mes actions, le reste de ma vie risquait d'être aussi agréable qu’une lente noyade dans une piscine de pisse de masculiniste.
Mes expériences répétées finirent par agacer une partie des colis en transit du rien au rien qui attendaient derrière moi que j’ouvre les portes. J’eu droit à des messes basses, des soufflements bruyants ou des tchips insultants. J’aurais pu faire comme d’habitude et me plier aux conventions mais je ne le fis pas. Pas par provocation ou entêtement, non…simplement dans un but humanitaire. Je me sentais investi d’une mission.
Ces portes, une fois surmontée ma crise existentielle et autocentrée, m'avaient aidé à comprendre une chose capitale : rien ne sert de se stresser ou de se sentir responsable du monde qui nous entoure. Parfois, les choses se déroulent sans que nous ayons le choix. Parfois, le chemin s’ouvre de lui-même devant nous.
Elles étaient devenues une sorte de dalaï lama clignotant doublé d’un Jésus métallique, et il me semblait évident que tous devaient entendre leurs enseignements.
J'étais devenu leur apôtre.
Et mon premier disciple, la première âme que je devais guider, se présenta d'elle-même à mes yeux.

Taille moyenne, chemise blanche enfermée dans un pull noir, jean slim, grolles à bout pointu en cuir marron et manteau noir style aviateur sous-top gun raté avec moumoute apparente au col. Côté accessoire, plusieurs grosses bagues aux doigts, téléphone qui se déplie et vapoteuse bien phallique aux proportions bibliques (c’est bien simple, il taillait une pipe à chaque latte et crachait une éjac fumeuse digne du pire des bukkake juste après.) Un homme qui paraissait sûr de lui, rassurant et ambitieux, qui devait utiliser des termes comme « team building » ou « scalabilité ».
Un homme à l’opposé de ce que j’étais. Mais malgré nos différences, je restais ouvert, aveuglé par ma récente illumination. (Et puis qui de mieux que sa némésis pour mettre à l’épreuve ses croyances ?)
“Ho, tu appuies sur ce putain de bouton ou quoi ? Parce que t’as peut-être rien à foutre, le pue la pisse, mais MOI j’ai du boulot !” furent ses premières paroles. (Ce genre d’homme pense toujours être le seul à avoir des obligations, n’avez-vous jamais remarqué ? LUI, il bosse. LUI, il est pressé en voiture. LUI, il est servi avant vous au resto parce qu’il fait plus de bruit. Pauvre âme…)
De mon côté, je restais amical, pédagogique même, fidèle à mon nouveau statut de guide spirituel. Je me disais que si je lui expliquais calmement mon message, il le comprendrait. (J’ai le même réflexe avec ceux qui votent à l'extrême droite en m’expliquant que ce parti est le seul à penser à nous, les pauvres gens. Je leur prouve, grâce aux lois votées par les députés RN à l'assemblée, qu’au contraire ils ne sont que le bras armé d’un libéralisme débridé. Mais rien n’y fait, ils continuent de croire ce qui les arrange. Ça leur demanderait de sortir la tête de leur cul et ils n’en ont pas franchement envie. On est tellement mieux bien au chaud dans ses propres matières fécales, pourquoi se risquer à s'en extirper ?)
Je lui partageais donc le résultat de mes observations. Qui sait, cette rame de RER puante et rouillée à Gare du Nord deviendrait peut-être l’épicentre d’une prise de conscience mondiale sur notre place dans l’univers et amènerait un âge de paix et d’altruisme débridé ? Ou alors cela énerverait davantage mon sujet qui s’emporterait et me préciserait qu’il “s’en bat les couilles de mes conneries et que j’ai intérêt à dégager de devant la porte avant qu’il ne m’encule” ?
Je vous laisse deviner la bonne réponse ?
Gagné
Et comme si son discours n’était pas assez explicite comme ça, il le conclua en lattant mon vélo plusieurs fois jusqu'à ce que mon pauvre destrier métallique finisse par s’écraser sur le quai. Nouvelles insultes à mon égard, coup d’épaule en passant et il partit vers son boulot sans se retourner (sûrement un manager d’une boutique de vapoteuse ou un conseiller financier du LCL).
Aucune honte.
Aucun remords.
Le reste des sans-âmes me passèrent au-dessus. Pas un regard. Pas un soutien. Rien qu’un bonheur simple : que quelqu’un ait osé me remettre à ma place et leur libère le passage.

Je me prenais pour un prophète mais voilà que la foule venait de renommer Longin en Moïse.

Autre matin, même train, même heure, même futurs engrais à mes côtés. Contrairement à d’habitude, cette fois-ci je tiens un gobelet dans mes mains.
Mon vélo servant toujours de barricade entre moi et le reste de la populace, je scrute l'environnement à la recherche de celui que j'avais tenté d’instruire il n’y a pas si longtemps. Et je le vois, assis non loin, les jambes bien écartées et le regard perdu dans son téléphone.
Je ne le fixe pas, craignant qu’il ne se souvienne de moi, mais le garde dans mon champ de vision malgré tout. Hors de question de le perdre.
Puis vient le moment où le RER se met à ralentir. L’homme se lève et me fait face, l’esprit toujours happé par une vidéo d’investisseur en crypto et un résumé d’un combat de MMA. Il ne me porte pas un regard. Pour lui, je n’existe pas. Comme s'il ne m'avait pas publiquement humilié il y a quelque temps.
Retour à ma vie pré-révélation et aux angoisses qui vont avec.
Cette attitude finit de me décider.


Arrivé en gare, bouton qui clignote. Je compte intérieurement :
Un, deux trois : je porte mon graal à mes lèvres et emplis ma bouche. Il lève la tête parce que je n'appuie pas instantanément sur le bouton clignotant et me regarde. Il ne semble pas me reconnaître.
Quatre, cinq, six : je renverse le reste entre le bas de son visage et le haut de son torse.
Sept : j’allume un briquet et crache l’essence qui était dans ma bouche.
Les portes s’ouvrent et je sors, en vérifiant que mon vélo bloque bien le passage.
Derrière moi, ça chauffe et ça pue.
Même au milieu des autres cris, je parviens à reconnaître le sien.
Il accompagne mes pensées comme un bon vin le fromage.
Mes deux dieux rutilants ont raison : il y a des choses qui ne dépendent pas de nous, nous ne sommes que des atomes d’atomes après tout. Mais parfois, il nous incombe de provoquer le changement.

Existe-t-il une meilleure manière de le faire qu’en carbonisant un con ?
Je ne crois pas.