Les cendres de l'ordre nouveau

Le 26/04/2026
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par Ledoux Jason
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Thèmes / Saint-Con / 2026
Le Quatrième Reich est advenu et son armée occupe la France. Secondés par des cyborgs et des traitres français, les soldats nazis dressent des bûchers humains. Kael, un résistant, accepte une dernière mission. Voici un récit bien mené, pas manichéen, où toute la réflexion se fait dans l'action. Une autre de ses qualités est d'être dérangeant, comme tous les textes qui posent la question du Mal en refusant les réponses toutes faites. Peut-on rester humain quand on affronte le pire ? Faut-il être psychopathe pour vaincre les nazis ? That is the question.
Brûler un con, ça n'a jamais sauvé le monde. Mais ça soulage.
LES CENDRES DE L'ORDRE NOUVEAU

une nouvelle de la Saint-Con 2026

PARTIE 1 - L'ENGRENAGE

Kael se réveilla avec du sang séché dans la bouche.

Ce n'était pas le sien.

Il ne savait plus depuis combien de nuits il rêvait de fours. Les fours de Francfort. Les fours de la place de la République où ils avaient entassé deux mille corps avant d'y mettre le feu. Il avait regardé les flammes depuis les égouts, caché dans la merde, la même merde que les nazis du Quatrième Reich faisaient couler dans les rues pour nettoyer les "déchets biologiques".

Déchets. C'était le mot qu'ils utilisaient.

Ses sœurs étaient devenues des déchets.

Kael cracha un caillot noir sur le sol humide. Autour de lui, les tuyaux d'égout gargouillaient comme des intestins. Il vivait là depuis six mois, depuis la chute de Strasbourg, depuis que les panneaux LED avaient commencé à diffuser la même phrase en boucle :

"Les sangs purs se lèvent. Les traîtres brûlent."

Il se leva. Ses côtes lui firent mal. Il avait encore des éclats d'obus dans le flanc gauche, coincés contre l'os, et il n'osait pas les enlever. Il avait peur de ce qu'il trouverait en dessous. Peur de toucher son propre corps et de n'y sentir plus rien.

Ses doigts tremblaient. Pas de faim. Pas de froid. La tremblement du vide, celui qui vient quand on a trop vu de morts pour encore croire à la vie.

Il sortit de sa planque - un ancien collecteur d'eaux usées - et rampa jusqu'à la grille d'aération qui donnait sur le boulevard Sébastopol. Ce qu'il vit le fit reculer.

Des soldats. Pas des ordinaires. Ceux de la Totenkopf 2.0.

Ils portaient les uniformes noirs, les insignes argentés avec le crâne et les os croisés, mais leurs yeux étaient des capteurs optiques rouges. Des cyborgs. Des hommes transformés en machines à tuer, avec des chargeurs dorsaux et des lance-flammes miniaturisés greffés sur les avant-bras.

Ils escortaient une file de prisonniers.

Kael compta les visages. Trente. Peut-être quarante. Des femmes, des vieillards, quelques enfants. Ils avançaient pieds nus sur le bitume éventré, les mains liées dans le dos avec des colliers électriques. Si l'un d'eux tombait, les colliers s'activaient. Kael avait déjà vu ce que ça faisait. Le cou qui se tord, la langue qui noircit, l'odeur de barbecue raté.

Il détourna les yeux.

Il ne pouvait plus regarder.

Pas après ce qu'il avait fait la dernière fois.

La dernière fois, c'était à Metz. Avant les égouts. Avant la désertion.

Kael était caporal dans ce qu'il restait de l'armée française - pas la vraie, celle qui avait capitulé après trois semaines, mais la résistance militaire officielle, celle qui tenait encore quelques poches dans les Ardennes. Ils avaient tenté une contre-offensive sur le camp de Thionville, où les néonazis parrainaient des "nettoyages".

L'opération s'appelait Colère Juste.

Elle avait été un massacre.

Kael se souvenait de chaque seconde. L'assaut de nuit, les lance-roquettes, la brèche dans le mur d'enceinte. Il avait vu le commandant Legrand se prendre une rafale dans le thorax, ses poumons qui sifflaient par les trous. Il avait vu la jeune lieutenant Meunier, vingt-trois ans, se faire embrocher par une baïonnette thermique - la lame chauffée à blanc qui traverse le ventre comme du beurre, les intestins qui glissent, le hurlement.

Lui, Kael, avait réussi à entrer dans le bunker central.

C'est là qu'il avait trouvé les fours.

Ils étaient encore chauds. Les cendres à l'intérieur n'avaient pas eu le temps de refroidir. Il avait vu des os. Des petits os. Des os d'enfants.

Il était resté figé une éternité.

Puis il avait entendu des pas derrière lui.

Le colonel Krebs.

Krebs était un ancien du GUD, repenti cent fois, jamais condamné, protégé par des réseaux qui remontaient jusqu'à Moscou et Washington. Il avait le visage lisse d'un père de famille et les mains d'un chirurgien. Ce jour-là, il portait une veste en cuir noir avec l'insigne de la division Charlemagne - récupérée des archives SS.

— Tu as vu, mon petit ? avait-il dit en souriant. C'est propre. C'est efficace. Pas de gaspillage. Nous, on recycle tout. Même la graisse humaine, on en fait du savon. Écologique, non ?

Kael avait levé son fusil.

Krebs n'avait même pas bronché.

— Vas-y, avait-il dit. Tire. Mais sache que ta mère est dans le four numéro trois. C'est pour ça que tu trembles, non ? Tu sens son odeur ?

Kael n'avait pas tiré.

Il avait reculé. Puis il avait couru. Il avait couru comme un lâche, comme un traître, comme un déchet, laissant Krebs rire derrière lui.

Cette nuit-là, il avait déserté.

Et chaque nuit depuis, il revoyait le sourire de Krebs.

Ce matin-là, dans les égouts de Paris, quelqu'un frappa à sa grille.

Trois coups. Pause. Deux coups. Pause. Cinq coups.

Le code de la Résistance.

Kael saisit son couteau - une lame crasseuse qu'il aiguisait sur les pierres - et rampa vers l'entrée. Il entrebâilla la grille.

Un visage de femme apparut dans l'obscurité.

Il la reconnut tout de suite. C'était Jana. Ils avaient servi ensemble à Metz. Elle avait déserté aussi, mais plus tôt, avant l'assaut. Elle était partie en voyant les premiers camions de réfugiés se faire mitrailler.

— Kael, dit-elle. T'as de la gueule.

Sa voix était rauque. Elle avait perdu trois doigts de la main gauche, remplacés par des prothèses imprimées en 3D. Ses cheveux étaient gris alors qu'elle n'avait pas trente ans.

— Qu'est-ce que tu fous là ? demanda Kael.

— Je viens te chercher. On a une mission.

— Je ne fais plus de missions.

— Celle-ci, tu vas la faire. Parce que c'est la dernière. Et parce que c'est Krebs.

Le nom tomba entre eux comme une enclume.

Kael sentit ses mains se serrer sur le manche du couteau.

— Quoi, Krebs ?

— Il est à Paris. Dans la Tour Montparnasse. Ils l'ont fait gouverneur militaire de la zone Nord. Et le 10 avril, pour la Saint-Con, il organise une exécution publique. Il va brûler vifs cent résistants sur le parvis. En direct sur les écrans.

— Et vous voulez quoi ? Qu'on l'attaque ? C'est un suicide.

— Pas une attaque. Une infiltration. On a quelqu'un à l'intérieur. Un informaticien qui a planté un virus dans le réseau de la Tour. Il faut juste appuyer sur un bouton. Mais ce bouton est dans le bureau de Krebs, au 56e étage. Et il faut le faire avant le 10 avril, sinon les cent résistants y passent.

— Pourquoi moi ?

— Parce que tu es déjà mort, Kael. Tu n'as plus rien à perdre. Et parce que tu es le seul à avoir déjà vu l'intérieur du bunker de Thionville. Tu connais les protocoles. Tu sais comment pense Krebs.

Kael resta silencieux longtemps.

Il pensa à ses sœurs. À sa mère. Au four numéro trois.

Il pensa à la graisse qui coulait, à l'odeur de porc, à la peau qui se détache des os.

— D'accord, dit-il enfin. Mais à une condition.

— Laquelle ?

— Si on réussit, c'est moi qui m'occupe de Krebs. Personnellement.

Jana hocha la tête.

— Je n'aurais pas accepté autrement.

PARTIE 2 - L'ASCENSION

L'infiltration commença trois jours plus tard.

On avait greffé à Kael un faux passé numérique : un parcours de loyaliste, des décorations fictives, une mutation dans les services de sécurité. L'informaticien de la Résistance, un hacker surnommé Poussière, lui avait aussi implanté une puce sous la peau - une puce qui devait désactiver les détecteurs de mensonge.

— Si on te pose une question, respire normalement, avait dit Poussière. La puce simule les réponses d'un psychopathe convaincu. Pas d'émotion, pas de doute. Tu es un soldat parfait.

— Je ne suis pas un psychopathe, avait répondu Kael.

— Tu le deviendras. C'est le prix.

La Tour Montparnasse n'avait plus rien d'un gratte-ciel ordinaire. Les néonazis l'avaient rebaptisée Turm der Reinheit - la Tour de la Pureté. À son sommet flottait un drapeau noir avec une croix gammée stylisée, entourée de runes de soleil. Des haut-parleurs diffusaient 24h/24 des discours en allemand, en français, en russe - un mélange de nostalgie hitlérienne et de propagande identitaire.

"Le Grand Remplacement est une réalité. Nous sommes les sauveurs. Nous brûlons les parasites."

Kael franchit le sas de sécurité en uniforme de la Totenkopf. Il portait une cagoule noire - les soldats de base devaient masquer leur visage, pour déshumaniser l'ennemi de l'intérieur. Dans sa main droite, il tenait un laissez-passer falsifié. Dans sa main gauche, un simple bout de métal - un stylo, mais avec une aiguille empoisonnée dans le capuchon.

Le détecteur bipe. Vert. Il passe.

Le hall d'entrée était immense, froid, éclairé par des néons rouges. Au centre trônait une statue de l'Archange Michel terrassant un dragon - sauf que le dragon avait des étoiles de David gravées sur les écailles. Kael détourna les yeux. Il ne pouvait pas se permettre la haine maintenant. La haine le ferait repérer.

Il prit l'ascenseur de service jusqu'au 45e étage.

Là, il devait rejoindre un contact interne : un officier retourné, le capitaine Weiss. Weiss était un ancien de la Légion, recruté par les néonazis pour sa compétence, mais qui avait compris trop tard ce qu'il servait. Sa fille avait été stérilisée de force dans un camp. Depuis, il crachait dans la soupe.

Ils se retrouvèrent dans les toilettes du 45e.

— Le code d'accès au bureau de Krebs change toutes les heures, chuchota Weiss. Je te donne celui de 14h. Tu as vingt minutes pour monter au 56e, désactiver les caméras, et appuyer sur le bouton. Après, les gardes du corps de Krebs bouclent tout.

— Pourquoi tu ne le fais pas toi-même ?

— Parce que j'ai une balle dans la jambe. Et parce que Krebs me connaît. Il verrait dans mes yeux que je le trahis. Toi, il ne t'a jamais vu sans cagoule.

— Si, une fois. À Thionville. Il m'a vu.

Weiss pâlit.

— Alors ne le croise pas. Et surtout, ne tremble pas.

Le 56e étage sentait l'encens et le sang.

Kael le remarqua dès la sortie de l'ascenseur. Un mélange écœurant, sucré et métallique à la fois. Les murs étaient tapissés de portraits - Hitler, Himmler, mais aussi des figures plus récentes : le terroriste de Christchurch, celui d'Halle, des visages d'ados devenus des saints par une balle dans la tête.

Au fond du couloir, une porte blindée.

Le code de Weiss fonctionna.

Kael entra.

Le bureau de Krebs était une vaste pièce circulaire, avec des baies vitrées donnant sur Paris en flammes. La ville brûlait par endroits - des immeubles entiers transformés en torches, des fumées qui montaient vers le ciel gris. Sur le bureau, un crâne humain servait de presse-papiers. À côté, un cendrier rempli de mégots.

Kael chercha le terminal.

Il le trouva sous un écran tactile, encastré dans le bois. Il sortit la clé USB contenant le virus - Poussière l'avait cachée dans une fausse dent - et l'enfonça dans le port.

L'écran s'alluma.

"Virus actif. Implosion du réseau dans 180 secondes."

Kael compta.

Cent soixante-dix-sept. Cent soixante-seize.

Une porte s'ouvrit derrière lui.

Il ne se retourna pas tout de suite. Il sentit le regard avant de voir l'homme. Un regard lourd, huileux, qui lui coulait sur la nuque comme de la graisse chaude.

— Je te reconnais, dit la voix.

Kael se retourna.

Krebs se tenait dans l'embrasure. Il avait vieilli - des poches sous les yeux, des varices sur les joues - mais son sourire était le même. Ce sourire de chirurgien qui va ouvrir un patient vivant.

— Le petit soldat qui n'a pas tiré, continua Krebs. Celui qui a reniflé sa mère brûlée. Tu es revenu pour finir le travail ?

Kael ne répondit pas. Il regarda le compte à rebours sur l'écran.

Cent quarante-deux. Cent quarante et une.

— Tu attends ton virus ? dit Krebs en riant. Tu crois que je ne sais pas ? Ton hacker Poussière, on l'a retourné il y a trois jours. Il travaille pour nous maintenant. Le virus ne détruira rien. Il va juste envoyer un signal à nos services pour qu'ils arrêtent tous les résistants qui ont participé à l'opération.

Kael sentit le sol se dérober sous ses pieds.

Cent vingt-trois. Cent vingt-deux.

— Jana aussi ? demanda-t-il.

— Surtout Jana. Elle est en bas, dans le hall. On va la brûler en direct ce soir. Avec les autres. Tu veux voir ?

Krebs sortit une télécommande de sa poche et appuya sur un bouton. L'un des écrans muraux s'alluma, montrant le parvis de la Tour. Il y avait là une centaine de personnes à genoux, les mains liées. Au premier rang, Kael reconnut Jana. Elle avait les yeux bandés, mais elle souriait. Elle souriait comme si elle avait déjà gagné.

— Pourquoi elle sourit ? demanda Kael.

— Parce qu'elle sait que tu es là, répondit Krebs. Et qu'elle sait ce que tu vas faire.

Quatre-vingt-dix. Quatre-vingt-neuf.

— Et qu'est-ce que je vais faire, selon toi ?

— Ce que tu n'as pas fait à Thionville. Tirer.

Kael regarda ses mains. Elles ne tremblaient plus.

Il pensa au four numéro trois. À l'odeur de sa mère. À ses sœurs devenues déchets.

Il pensa à ce que lui avait dit Poussière : Tu deviendras un psychopathe. C'est le prix.

Soixante-cinq. Soixante-quatre.

— Tu as raison, dit Kael.

Il sortit le stylo de sa poche. Pas celui avec l'aiguille - l'autre, un vrai stylo, banal.

— Je vais tirer.

Il se jeta sur Krebs.

PARTIE 3 - L'IMPLOSION

La lutte fut brève et silencieuse.

Kael planta le stylo dans l'œil gauche de Krebs - pas l'aiguille, le stylo entier, corps en plastique et tout. L'œil explosa dans un bruit humide. Krebs hurla, recula, heurta la baie vitrée. Le verre se fissura mais ne se brisa pas.

Kael enfonça ses doigts dans l'orbite vide.

Il chercha le nerf optique. Il l'avait appris dans les manuels de survie en milieu hostile : sectionner le nerf optique, c'est la douleur maximale instantanée. Ses doigts glissèrent, trouvèrent la corde blanche, pincent, arrachent.

Krebs s'effondra en hurlant.

— Tu es fou ! cria-t-il. Tu es complètement fou !

Kael s'agenouilla sur sa poitrine. Il sortit le vrai couteau, celui des égouts, celui qu'il aiguisait sur les pierres. La lame était rouillée, mais elle couperait encore.

— Tu as raison, répéta Kael. Je suis fou. Et tu vas brûler.

Il regarda l'écran. Le compte à rebours était passé à trente-huit. Le virus n'était peut-être pas réel, mais il y avait autre chose. Il y avait le lance-flammes greffé sur l'avant-bras du garde qui venait d'entrer dans la pièce.

Kael se retourna, attrapa le bras du garde avant qu'il ne tire, et lui planta son propre lance-flammes dans la gorge. La détente s'enclencha par réflexe. Une gerbe de feu embrasa le visage du garde, puis le tapis, puis les rideaux.

Vingt-six.

Kael traîna Krebs vers la fenêtre fissurée. Il brisa le verre d'un coup de pied. L'air froid de Paris entra, mêlé à la fumée.

— S'il te plaît, supplia Krebs. J'ai de l'argent. Des réseaux. Je peux te faire entrer dans l'état-major.

— Je ne veux pas entrer, dit Kael. Je veux sortir.

Il attrapa Krebs par les cheveux - ce qu'il restait de ses cheveux grisonnants - et le poussa vers l'ouverture.

Quinze.

— Attends, attends ! cria Krebs. Tu ne peux pas. Le symbole. Si tu me brûles, tu deviens comme nous. Tu deviens un monstre.

— Non, dit Kael. Un monstre, c'est quelqu'un qui regarde les fours et qui sourit. Moi, je ne souris pas.

Il sortit un briquet de sa poche. Un briquet à essence, volé dans les égouts à un cadavre.

Neuf.

Il l'alluma.

Huit.

Il le jeta sur Krebs.

Sept.

L'essence imbibait déjà la veste de l'officier - Kael avait renversé une bouteille d'alcool sur lui pendant la lutte. Les flammes montèrent d'un coup, rapides, voraces.

Krebs se mit à hurler.

Pas de cris de douleur ordinaires. Des cris d'animal pris au piège, des cris qui vrillaient les tympans. Sa peau se boursoufla, se détacha par plaques, laissant voir le muscle, puis l'os. L'odeur - Kael la connaissait. C'était l'odeur de Thionville. L'odeur du four numéro trois.

Trois.

Il compta les secondes.

Deux.

Krebs cessa de hurler. Ses cordes vocales avaient fondu.

Un.

Ses yeux - celui qui restait - éclata comme un œuf au plat.

Zéro.

Kael le poussa par la fenêtre.

Le corps enflammé de Krebs tomba pendant dix-sept étages avant de s'écraser sur le parvis, juste devant Jana et les prisonniers. L'impact projeta des débris brûlants en étoile. Les gardes s'écartèrent, paniqués.

Kael regarda en bas.

Jana avait toujours les yeux bandés, mais elle souriait plus largement que jamais.

La Tour s'effondra trente minutes plus tard.

Pas à cause du virus - le virus n'avait jamais existé - mais parce que Kael avait ouvert les vannes du système de refroidissement nucléaire qui alimentait les serveurs du 56e étage. Il avait appris cette faille en écoutant Weiss, avant que Weiss ne se fasse descendre par les gardes.

La réaction en chaîne fit fondre les piliers porteurs.

Le gratte-ciel s'affaissa comme un château de cartes, dans un bruit de tonnerre et un nuage de poussière qui recouvrit tout le quartier.

Kael s'était échappé par les toits.

Il avait sauté de la Tour sur un immeuble voisin - cinq mètres de vide, une corniche étroite, une chute de trois étages dans un parking désaffecté. Il s'était brisé la cheville droite et trois côtes. Il avait rampé jusqu'à une sortie de secours.

Quand il émergea dans la rue, Paris n'était plus qu'un champ de ruines fumantes.

La dictature néonazie n'avait pas disparu. Krebs était mort, mais d'autres Krebs existaient ailleurs. D'autres fours. D'autres camps. La Résistance avait gagné une bataille, pas la guerre.

Jana était vivante.

Il la retrouva trois jours plus tard dans une planque à Belleville. Elle avait les poignets en sang à force de frotter ses liens contre un mur, mais elle riait encore.

— Tu as brûlé le con, dit-elle.

— Oui.

— Ça t'a fait quoi ?

Kael réfléchit longtemps.

— Rien, dit-il enfin. Je n'ai rien ressenti.

Et c'était vrai.

Il avait cru que brûler Krebs lui rendrait quelque chose - sa mère, ses sœurs, son humanité. Mais il n'avait rien retrouvé. Juste un vide plus grand qu'avant.

— Alors qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ? demanda Jana.

Kael regarda ses mains. Les mains qui avaient enfoncé un stylo dans un œil. Les mains qui avaient actionné un lance-flammes. Les mains qui ne tremblaient plus, jamais plus.

— Je vais trouver les autres, dit-il.

— Quels autres ?

— Les cons. Tous les cons. Pas seulement les néonazis. Les profiteurs. Les collabos. Ceux qui regardent les fours et qui ferment les yeux. Ceux qui disent "c'est la vie" quand les camions passent.

Il se leva. Sa cheville le lançait.

— Je vais les brûler aussi.

Jana cessa de sourire.

— Tu deviens ce que tu détestes, Kael.

— Non. Je deviens ce qu'il faut être. Parce que la finesse, ça n'a jamais rien arrêté. Il faut un peu de brute.

Il sortit dans la rue.

Derrière lui, Paris brûlait encore.

ÉPILOGUE - LES CENDRES

Six mois plus tard.

Ils l'appelaient le Brûleur.

Pas un nom glorieux. Un nom de chien errant. Un nom qu'on chuchotait dans les caves, qu'on crachait dans les journaux clandestins, qu'on hurlait dans les cauchemars des officiers néonazis.

Kael avait tué quarante-sept personnes.

Toutes étaient des cadres du Quatrième Reich. Des bourreaux. Des planificateurs. Des donneurs d'ordres. Il les avait brûlés vifs, chacun dans des conditions différentes - dans leurs voitures, dans leurs bains, dans leurs lits. Il avait laissé des marques. Des croix gammées inversées. Des messages au marqueur sur les murs : "Le 10 avril, on brûle un con."

La Résistance l'avait désavoué.

Ils disaient que ses méthodes étaient "trop extrêmes", qu'elles "nourrissaient la propagande ennemie". Ils disaient qu'il fallait "rester humains".

Kael n'écoutait plus.

Il vivait seul dans les ruines de la bibliothèque nationale, à côté des livres calcinés. Il lisait parfois - des poèmes, des romans, des choses douces - mais il ne les comprenait plus. La douceur était devenue une langue étrangère.

Un soir, il trouva une enfant dans les décombres.

Elle avait huit ou neuf ans. Elle était seule, sale, affamée. Elle s'appelait Lila. Elle ne savait pas où étaient ses parents.

Kael s'agenouilla devant elle.

— Tu as faim ? demanda-t-il.

L'enfant hocha la tête.

Il sortit de son sac une boîte de conserve. Il l'ouvrit avec son couteau - le même couteau des égouts, la lame toujours rouillée - et la lui tendit.

L'enfant mangea en silence.

Puis elle leva les yeux vers lui.

— Toi, t'es le Brûleur ?

Kael hésita.

— Oui, dit-il.

— Tu vas brûler les méchants ?

— Oui.

— Alors tu peux brûler celui qui a tué mes parents ? Il s'appelle Krebs. Enfin, un Krebs. Il y en a plusieurs, paraît.

Kael ferma les yeux.

Il pensa aux fours. À sa mère. À ses sœurs. À Jana. À tous ceux qu'il ne pourrait jamais sauver.

— Oui, dit-il. Je vais brûler tous les Krebs.

Il se releva.

Dehors, la pluie se mit à tomber - une pluie grise, sale, acide. Elle lessivait les cendres des rues. Elle lessivait le sang des trottoirs. Mais elle ne lessivait rien à l'intérieur de Kael.

À l'intérieur, il n'y avait plus que du feu.

Il prit l'enfant par la main.

— Viens, dit-il. On a du travail.

Et ils marchèrent ensemble vers l'horizon fumant, là où les tours des néonazis se dressaient encore, là où d'autres cons attendaient d'être brûlés.

FIN