« Here's to you Nicola and Bart
Rest forever here in our hearts
The last and final moment is yours
That agony is your triumph… »
Here’s to You.
— Ennio Morricone, Joan Baez
Rest forever here in our hearts
The last and final moment is yours
That agony is your triumph… »
Here’s to You.
— Ennio Morricone, Joan Baez
2068.
2068 et la poésie semble morte et enterrée.
2068 et la poésie de notre époque n'est plus de la poésie, du moins elle ne ressemble plus à de la poésie ; il ne reste de cette dernière qu’une masse informe, une sorte de vomi à la composition hasardeuse. Elle s'est vidée de ses tripes et de son âme la poésie, et son cadavre repose quelque part entre le vingtième et le vingt-et-unième siècle. La poésie de cette deuxième partie de siècle ne vaut pas mieux que ces journaux en papier du début de ce même siècle : elle est remplie de formules préconçues, de lignes baveuses et bavardes ne disant rien, ou absolument rien qui nous soit utile, rien de nous et rien que ce soit de ce foutu monde en perdition, en perdition depuis si longtemps qu'il faudrait y laisser plusieurs existences pour en découvrir les racines.
De toute évidence oui, cela me fait mal de le dire mais la Poésie (la Poésie véritable, celle en majuscule) est devenue un vestige, une relique, un héritage bien trop lourd à porter pour les jeunes gens comme nous, pour les tocards, les ratés et les perdants de la vie dont je ne peux que faire partie. Il en est ainsi quand on laisse autant de place aux structures d’acier dans les espaces publics. Il y a toujours eu bien trop de fric et ce depuis la préhistoire ; Dieu sait que cela ne va pas en s'arrangeant. On ne pourrait plus parler — concernant l’argent — de fléau ou d'abrutissement de masse, car ce n’est plus une histoire de masse mais de toute une espèce, en l’occurrence de l’espèce humaine, qui se trouve être victime d’un programme de déshumanisation à échelle mondiale, tout cela rien que par la force du blé, de la thune, de l’argent, des lovés. Le pouvoir du Pouvoir demeurant inestimable, avoir peur n’est pas une faute, cela est même tout à fait normal, assurément normal.
Aujourd'hui, les puces électroniques ont remplacé nos cerveaux tandis que la réclusion a pris la place de l’ouverture, la soumission celle du caractère et la mort programmée celle de l’avenir humain, la fabrication industrielle uniformisée et anthropophage ayant pour ainsi dire en grande partie éliminé ce qui formait autrefois l'individualité psychologique humaine.
Il n'y a donc plus d'humanité nulle part ailleurs que dans les souvenirs.
Il n'y a plus d'amour nulle part ailleurs que dans les histoires.
Il n'y a plus d'histoires nulle part.
Tout est froid.
Tout est cynique.
Tout est mécanique.
Tout est synonyme de Rien. Tout est devenu synonyme de Tout.
Le Monde est un palindrome.
Vivre pue la merde.
Des diamants rien ne naît les fleurs naissent du fumier, disait Fabrizio De André. Donner naissance est une manière de perpétuer la malédiction, alors profitons-en ! cette malédiction est l’une de nos dernières traditions respectables encore en vigueur car rendez-vous compte : les hommes ont tué la corrida ! Ils ont tué la corrida comme ils ont démoli les maisons closes ou saccagé la poésie. C’est tout ce qu’ils savent encore faire les hommes : annihiler toute forme de beauté en se servant de leur fameuse bonne conscience et de leur saint-politiquement correct comme prétextes à toutes les plus ignobles barbaries. Et ce qu’ils n’ont pas encore tué, ils nous le volent puis le jettent dans une cage avant de nous le revendre complètement dépouillé à un prix exorbitant : « Qui veut de la bonne poésie !? »
Il n’y a plus de bonne poésie et la bonne poésie ne s’achète pas, elle s’écrit tout simplement. Elle aurait eu besoin d’être conservée dans un musée, d’avoir un nombre inimaginable de caméras de surveillance et de visiteurs qui viennent la voir rien que le temps de la prendre en photo avec un large sourire avant de se retourner chez eux l’air accompli parce qu’après tout, voir de si près un si beau morceau de chair terrestre... Il y a de quoi se remplir la tête de souvenirs. Et quand les souvenirs ne seront plus il ne restera plus rien.
Ainsi je pense qu’il devrait exister un musée dédié aux musées afin de les préserver d’une mort certaine.
La Poésie majuscule est un musée et aurait également mérité d’être exposée quelque part au Musée des Musées ; mais il en est trop tard : sans conservateurs de qualité tout s’en va en périssant dans la moisissure.
Avec la mort des lecteurs vient la mort des poètes, la seconde découlant de la première comme la minute découle des secondes. Les poètes comme les lecteurs sont des parasites. Les deux forment une symbiose. Alors maintenant on vient s’inventer des lecteurs qui n’existent pas (ou bien pas encore) afin de nous permettre de nous trouver une raison de nous entre-sucer, de survivre ou sinon d’exister, au moins ça et rien de plus. On ne demande pas non plus la mer à boire… ! Certes, c’est déjà là en demander beaucoup aux hommes que de chercher à ce qu’ils veuillent bien répondre à nos attentes, mais nous n’avons pas le choix ou, si jamais nous découvrons un jour que nous l’avions eu, alors nous l’avons perdu. Tous les sacrifices ne peuvent qu’en valoir la peine, puis, le Monde a toujours eu besoin d’espoir, en l’An 2068 plus que jamais auparavant. Car nous sommes d’une époque où, posé sur mon canapé, mes lentilles de contact intelligentes seraient tour à fait capables de m’annoncer une température de cinquante degrés Celsius en plein mois de mai, si la climatisation générale européenne se mettait à dysfonctionner. Car nous sommes d’une époque où, posé sur mon lit, nous ne distinguons plus bien la fiction de la réalité ; il semblerait même que parfois la fiction soit devenue notre réalité et que, par conséquent, la réalité soit devenue notre fiction, un peu comme si le rêve ou le cauchemar avait débordé sur la nuit, si bien que tout serait désormais méconnaissable, étrangement méconnaissable. Il faut donc bien que l’on fasse quelque chose.
Dans cette situation qu’est la nôtre, nos existences se trouvent être plus basses encore que bon nombre de barèmes établis par des concepts aussi nauséabonds que le Communisme ou l’Anomie. Car bien malgré moi, moi et le superbe appartement néo-futuriste que m’ont légué (que dis-je : que m’ont prêté le gouvernement) toutes ces années de dur labeur et de léchage de cul, je ne peux m’empêcher de me rappeler l’époque où les oiseaux pouvaient circuler en toute liberté, migrant d’un lieu à un autre selon les saisons, faisant le tour de l’Afrique et de l’Europe en donnant par ailleurs un sens tout à fait abouti à ces mots que sont Afrique et Europe. Des mots qui ont perdu tout leur sens je pourrais vous en donner un paquet mais un seul suffira, un seul oui, suffira pour parler de tous les autres : un mot qui n’est autre que le mot Liberté.
Vivre dans ce microcosme est une fausse chance. Nous sommes des pélicans domestiqués à la gorge gonflée, et Dieu sait qu’un pélican n’a rien à faire dans un dôme de fer.
Ici c’est la misère mais ailleurs c’est pire.
Ailleurs les gens survivent ou tentent de survivre.
Ailleurs les gens n’ont pas grand-chose, tout juste de quoi se nourrir et leurs maisons sont délabrées, leurs terrains sont dépouillés, leurs voix cassées, leurs mains tremblantes, leurs heures comptées, leurs gamins déprimés...
Les campagnards ressemblent à des zombies, ils errent à la recherche de quelque chose sans trop savoir quoi, un peu de cervelle ou un peu de ce bonheur d’antan. Ici nous sommes trop remplis. Nos panses sont pleines à craquer. L’élastique est prêt à péter, à tout instant. J’aimerais pouvoir leur donner mais je n’ai rien à donner ; tout appartient à l’État et l’État ne donne rien ou seulement des miettes aux quelques corbeaux qui traînent par-ci par-là. Le vrai charognard c’est l’État contrairement à ce que l’on dit.
Moi j’ai jamais rien dit.
Dehors les enfants crèvent de faim, les vieux crèvent de chaud, les hommes crèvent de sous et les femmes crèvent d’amour. Si je pouvais crever de quelque chose j’aimerais que ce soit d’amour, mais en fin de compte, à trop être empathique concernant la douleur des autres nous finissons par crever de toutes les manières possibles. Nous avons tout et beaucoup trop. L’Organisation des Nations Européennes veut nous engraisser comme des canards sans se douter que nous n’avons plus de foi.
La campagne est plus morte que jamais ; sans doute qu’elle a souffert, moi je n’en sais rien. Je reste un rat des villes, je n’en sais pas plus que ce que me disent les bandeaux d’informations implémentés dans ma mémoire.
Je ne sais donc rien des douleurs qui ne sont pas les miennes.
Ainsi je m’imagine que, le bétail, muni d’une armure, ne peut suivre les pas du berger sans s’écrouler sous le poids du métal.
(Et pourtant je ne sais rien des pas du berger.)
Ainsi je m’imagine que, dans la voix d’un homme, résonne celle de tous ses congénères.
(Et pourtant je ne sais rien de la voix de cet homme.)
Ainsi je m’imagine que, pour en finir, dans un jour lointain, je m’échangerai dans mes mots avec le premier venu et qu’ensemble nous foutrons feu à la Machine, armés tous deux d’une force relationnelle symbiotique totalement inarrêtable, l’un dans le cœur de l’autre, les dents longues comme des couteaux, libérant les hommes de leurs chaînes avant de voir l’Âme humaine flotter vers quelque chose d’un peu meilleur.
(Et pourtant je ne sais rien de l’Âme humaine comme des choses un peu meilleures.)
(Tout ce que j’en sais, c’est que cela n’est pour le moment qu’un doux rêve entre deux cauchemars effectifs.)
Les Hommes ne devraient pas jouer dans la maison de Dieu.
Les Hommes ne devraient pas cracher dans la maison de Dieu.
Les Hommes ne devraient pas se battre dans la maison de Dieu.
Les Hommes ne devraient pas se tuer dans la maison de Dieu.
Les Hommes devraient être libres.
Les Hommes devraient être égaux.
Les Hommes devraient être fraternels.
Liberté, Égalité, Fraternité est la devise de notre pays.
Les Hommes devraient être beaux.
Les Hommes devraient faire renaître la poésie.
Cent ans après mai 68, un autre soulèvement populaire et littéraire doit avoir lieu.
Les cornes d’aucun diable ne devraient plus nous faire d’ombre.
Plus bas que nous c’est l’Enfer.
Plus bas que nous reposent bien des frères et des sœurs, et plus bas que nous reposeront encore bien des frères et des sœurs.
La Terre est la demeure et le tombeau de bien des frères et des sœurs.
La Machine, qui se trouve être une enfant de notre Histoire voire l’Histoire elle-même, nous tuera probablement tous ; nous ne pouvons déceler son origine ni même la reconnaître, nous savons tout juste reconnaître sa fille dont le nom complet est Agonie du Monde. Mais s’il y a bien une chose dont nous pouvons être sûrs — outre son existence et les symptômes de cette dernière — c’est du fait que cette Agonie — nous tenant en otage dans un immense bureau, armée d’un fusil-mitrailleur chargé à bloc prêt à nous fusiller sur place — sera notre triomphe, le symbole de notre seul et unique triomphe, le plus beau qui soit possible : celui qui nous mènera plus bas encore que Pandémonium mais plus près que jamais du cœur des Hommes.
2068 et la poésie semble morte et enterrée.
2068 et la poésie de notre époque n'est plus de la poésie, du moins elle ne ressemble plus à de la poésie ; il ne reste de cette dernière qu’une masse informe, une sorte de vomi à la composition hasardeuse. Elle s'est vidée de ses tripes et de son âme la poésie, et son cadavre repose quelque part entre le vingtième et le vingt-et-unième siècle. La poésie de cette deuxième partie de siècle ne vaut pas mieux que ces journaux en papier du début de ce même siècle : elle est remplie de formules préconçues, de lignes baveuses et bavardes ne disant rien, ou absolument rien qui nous soit utile, rien de nous et rien que ce soit de ce foutu monde en perdition, en perdition depuis si longtemps qu'il faudrait y laisser plusieurs existences pour en découvrir les racines.
De toute évidence oui, cela me fait mal de le dire mais la Poésie (la Poésie véritable, celle en majuscule) est devenue un vestige, une relique, un héritage bien trop lourd à porter pour les jeunes gens comme nous, pour les tocards, les ratés et les perdants de la vie dont je ne peux que faire partie. Il en est ainsi quand on laisse autant de place aux structures d’acier dans les espaces publics. Il y a toujours eu bien trop de fric et ce depuis la préhistoire ; Dieu sait que cela ne va pas en s'arrangeant. On ne pourrait plus parler — concernant l’argent — de fléau ou d'abrutissement de masse, car ce n’est plus une histoire de masse mais de toute une espèce, en l’occurrence de l’espèce humaine, qui se trouve être victime d’un programme de déshumanisation à échelle mondiale, tout cela rien que par la force du blé, de la thune, de l’argent, des lovés. Le pouvoir du Pouvoir demeurant inestimable, avoir peur n’est pas une faute, cela est même tout à fait normal, assurément normal.
Aujourd'hui, les puces électroniques ont remplacé nos cerveaux tandis que la réclusion a pris la place de l’ouverture, la soumission celle du caractère et la mort programmée celle de l’avenir humain, la fabrication industrielle uniformisée et anthropophage ayant pour ainsi dire en grande partie éliminé ce qui formait autrefois l'individualité psychologique humaine.
Il n'y a donc plus d'humanité nulle part ailleurs que dans les souvenirs.
Il n'y a plus d'amour nulle part ailleurs que dans les histoires.
Il n'y a plus d'histoires nulle part.
Tout est froid.
Tout est cynique.
Tout est mécanique.
Tout est synonyme de Rien. Tout est devenu synonyme de Tout.
Le Monde est un palindrome.
Vivre pue la merde.
Des diamants rien ne naît les fleurs naissent du fumier, disait Fabrizio De André. Donner naissance est une manière de perpétuer la malédiction, alors profitons-en ! cette malédiction est l’une de nos dernières traditions respectables encore en vigueur car rendez-vous compte : les hommes ont tué la corrida ! Ils ont tué la corrida comme ils ont démoli les maisons closes ou saccagé la poésie. C’est tout ce qu’ils savent encore faire les hommes : annihiler toute forme de beauté en se servant de leur fameuse bonne conscience et de leur saint-politiquement correct comme prétextes à toutes les plus ignobles barbaries. Et ce qu’ils n’ont pas encore tué, ils nous le volent puis le jettent dans une cage avant de nous le revendre complètement dépouillé à un prix exorbitant : « Qui veut de la bonne poésie !? »
Il n’y a plus de bonne poésie et la bonne poésie ne s’achète pas, elle s’écrit tout simplement. Elle aurait eu besoin d’être conservée dans un musée, d’avoir un nombre inimaginable de caméras de surveillance et de visiteurs qui viennent la voir rien que le temps de la prendre en photo avec un large sourire avant de se retourner chez eux l’air accompli parce qu’après tout, voir de si près un si beau morceau de chair terrestre... Il y a de quoi se remplir la tête de souvenirs. Et quand les souvenirs ne seront plus il ne restera plus rien.
Ainsi je pense qu’il devrait exister un musée dédié aux musées afin de les préserver d’une mort certaine.
La Poésie majuscule est un musée et aurait également mérité d’être exposée quelque part au Musée des Musées ; mais il en est trop tard : sans conservateurs de qualité tout s’en va en périssant dans la moisissure.
Avec la mort des lecteurs vient la mort des poètes, la seconde découlant de la première comme la minute découle des secondes. Les poètes comme les lecteurs sont des parasites. Les deux forment une symbiose. Alors maintenant on vient s’inventer des lecteurs qui n’existent pas (ou bien pas encore) afin de nous permettre de nous trouver une raison de nous entre-sucer, de survivre ou sinon d’exister, au moins ça et rien de plus. On ne demande pas non plus la mer à boire… ! Certes, c’est déjà là en demander beaucoup aux hommes que de chercher à ce qu’ils veuillent bien répondre à nos attentes, mais nous n’avons pas le choix ou, si jamais nous découvrons un jour que nous l’avions eu, alors nous l’avons perdu. Tous les sacrifices ne peuvent qu’en valoir la peine, puis, le Monde a toujours eu besoin d’espoir, en l’An 2068 plus que jamais auparavant. Car nous sommes d’une époque où, posé sur mon canapé, mes lentilles de contact intelligentes seraient tour à fait capables de m’annoncer une température de cinquante degrés Celsius en plein mois de mai, si la climatisation générale européenne se mettait à dysfonctionner. Car nous sommes d’une époque où, posé sur mon lit, nous ne distinguons plus bien la fiction de la réalité ; il semblerait même que parfois la fiction soit devenue notre réalité et que, par conséquent, la réalité soit devenue notre fiction, un peu comme si le rêve ou le cauchemar avait débordé sur la nuit, si bien que tout serait désormais méconnaissable, étrangement méconnaissable. Il faut donc bien que l’on fasse quelque chose.
Dans cette situation qu’est la nôtre, nos existences se trouvent être plus basses encore que bon nombre de barèmes établis par des concepts aussi nauséabonds que le Communisme ou l’Anomie. Car bien malgré moi, moi et le superbe appartement néo-futuriste que m’ont légué (que dis-je : que m’ont prêté le gouvernement) toutes ces années de dur labeur et de léchage de cul, je ne peux m’empêcher de me rappeler l’époque où les oiseaux pouvaient circuler en toute liberté, migrant d’un lieu à un autre selon les saisons, faisant le tour de l’Afrique et de l’Europe en donnant par ailleurs un sens tout à fait abouti à ces mots que sont Afrique et Europe. Des mots qui ont perdu tout leur sens je pourrais vous en donner un paquet mais un seul suffira, un seul oui, suffira pour parler de tous les autres : un mot qui n’est autre que le mot Liberté.
Vivre dans ce microcosme est une fausse chance. Nous sommes des pélicans domestiqués à la gorge gonflée, et Dieu sait qu’un pélican n’a rien à faire dans un dôme de fer.
Ici c’est la misère mais ailleurs c’est pire.
Ailleurs les gens survivent ou tentent de survivre.
Ailleurs les gens n’ont pas grand-chose, tout juste de quoi se nourrir et leurs maisons sont délabrées, leurs terrains sont dépouillés, leurs voix cassées, leurs mains tremblantes, leurs heures comptées, leurs gamins déprimés...
Les campagnards ressemblent à des zombies, ils errent à la recherche de quelque chose sans trop savoir quoi, un peu de cervelle ou un peu de ce bonheur d’antan. Ici nous sommes trop remplis. Nos panses sont pleines à craquer. L’élastique est prêt à péter, à tout instant. J’aimerais pouvoir leur donner mais je n’ai rien à donner ; tout appartient à l’État et l’État ne donne rien ou seulement des miettes aux quelques corbeaux qui traînent par-ci par-là. Le vrai charognard c’est l’État contrairement à ce que l’on dit.
Moi j’ai jamais rien dit.
Dehors les enfants crèvent de faim, les vieux crèvent de chaud, les hommes crèvent de sous et les femmes crèvent d’amour. Si je pouvais crever de quelque chose j’aimerais que ce soit d’amour, mais en fin de compte, à trop être empathique concernant la douleur des autres nous finissons par crever de toutes les manières possibles. Nous avons tout et beaucoup trop. L’Organisation des Nations Européennes veut nous engraisser comme des canards sans se douter que nous n’avons plus de foi.
La campagne est plus morte que jamais ; sans doute qu’elle a souffert, moi je n’en sais rien. Je reste un rat des villes, je n’en sais pas plus que ce que me disent les bandeaux d’informations implémentés dans ma mémoire.
Je ne sais donc rien des douleurs qui ne sont pas les miennes.
Ainsi je m’imagine que, le bétail, muni d’une armure, ne peut suivre les pas du berger sans s’écrouler sous le poids du métal.
(Et pourtant je ne sais rien des pas du berger.)
Ainsi je m’imagine que, dans la voix d’un homme, résonne celle de tous ses congénères.
(Et pourtant je ne sais rien de la voix de cet homme.)
Ainsi je m’imagine que, pour en finir, dans un jour lointain, je m’échangerai dans mes mots avec le premier venu et qu’ensemble nous foutrons feu à la Machine, armés tous deux d’une force relationnelle symbiotique totalement inarrêtable, l’un dans le cœur de l’autre, les dents longues comme des couteaux, libérant les hommes de leurs chaînes avant de voir l’Âme humaine flotter vers quelque chose d’un peu meilleur.
(Et pourtant je ne sais rien de l’Âme humaine comme des choses un peu meilleures.)
(Tout ce que j’en sais, c’est que cela n’est pour le moment qu’un doux rêve entre deux cauchemars effectifs.)
Les Hommes ne devraient pas jouer dans la maison de Dieu.
Les Hommes ne devraient pas cracher dans la maison de Dieu.
Les Hommes ne devraient pas se battre dans la maison de Dieu.
Les Hommes ne devraient pas se tuer dans la maison de Dieu.
Les Hommes devraient être libres.
Les Hommes devraient être égaux.
Les Hommes devraient être fraternels.
Liberté, Égalité, Fraternité est la devise de notre pays.
Les Hommes devraient être beaux.
Les Hommes devraient faire renaître la poésie.
Cent ans après mai 68, un autre soulèvement populaire et littéraire doit avoir lieu.
Les cornes d’aucun diable ne devraient plus nous faire d’ombre.
Plus bas que nous c’est l’Enfer.
Plus bas que nous reposent bien des frères et des sœurs, et plus bas que nous reposeront encore bien des frères et des sœurs.
La Terre est la demeure et le tombeau de bien des frères et des sœurs.
La Machine, qui se trouve être une enfant de notre Histoire voire l’Histoire elle-même, nous tuera probablement tous ; nous ne pouvons déceler son origine ni même la reconnaître, nous savons tout juste reconnaître sa fille dont le nom complet est Agonie du Monde. Mais s’il y a bien une chose dont nous pouvons être sûrs — outre son existence et les symptômes de cette dernière — c’est du fait que cette Agonie — nous tenant en otage dans un immense bureau, armée d’un fusil-mitrailleur chargé à bloc prêt à nous fusiller sur place — sera notre triomphe, le symbole de notre seul et unique triomphe, le plus beau qui soit possible : celui qui nous mènera plus bas encore que Pandémonium mais plus près que jamais du cœur des Hommes.