- Bonjour, Monsieur le Président. Avant de commencer, je voulais vous dire quel honneur c’est po…
- Je vous coupe tout de suite, je n’ai pas la journée, une heure devrait suffire et il n’y a plus de place sur mon cul pour de nouvelles paires de lèvres.
- Bien, hum, on m’a dit que vous souhaitiez consulter pour parler de vos rêves.
- On vous a trompé alors, j’ai déjà un psy chargé de m’aider à éradiquer mes rêves. Vous, vous êtes le psy de mes cauchemars.
- « Éradiquer mes rêves », c’est intéressant comme formule, pourquoi souhaitez-vous les supprimer ?
- Pensez à mon cul comme à un no man’s land, doc. Que ce soit intéressant ou bidon, j’en ai rien à foutre. Seul le résultat compte. Les rêves et les cauchemars, c’est pour les losers, tout simplement. Je n’ai pas de temps à consacrer à ça. D’ailleurs, je n’ai qu’une hâte, c’est que mes équipes parviennent enfin à me débarrasser de la soi-disant nécessité de dormir.
- Si je comprends bien, vous souhaitez que je vous aide à ne plus avoir de cauchemars. Vous ne souhaitez pas les analyser.
- Est-ce que j’ai embauché un débile ? Vous vous prenez pour ce crétin de Freud ? Je veux des nuits reposantes. Les rêves et surtout ces cauchemars de merde m’empêchent de me reposer. Les médias sont sur mon dos tous les jours ; si j’ai le malheur de fermer les paupières plus de deux secondes on dit que je suis sénile !
****
C’est une putain de ville immense. Délabrée comme si les gauchistes avaient pris le pouvoir, laissé des étrangers la souiller un demi-siècle avant de prendre les voiles et d’accuser le capitalisme comme ils le font toujours. D’ailleurs, ça ressemble un peu à une vraie bourgade coco : c’est gris, les rues sont trop larges et il n’y a pas le moindre centre commercial dans les environs.
Mes rêves commencent toujours de la même façon : je me trouve au milieu d’une grande place dans cette ville déprimante. Ensuite, c’est comme si je pouvais prendre le contrôle de mon cauchemar. Ça, ça me plaît. Je parle de cauchemars parce que l’ambiance est triste et déprimante. Que les habitants de la ville sont tous plus mous les uns que les autres. Qu’il y a des espèces de monstres, des trucs gigantesques qui se baladent ici et là comme si c’étaient les rois du monde. La ville a dû être créée pour eux parce que les bâtiments sont à leur échelle. Mais c’est pas vraiment effrayant. C’est simplement pas là que je ferais construire une station balnéaire. Je peux me balader comme je le veux. Je visite un peu mais la plupart du temps j’observe et j’attends de me réveiller.
Parfois, un type me bouscule. Si sa tête ne me revient pas, je l’insulte, bien fort pour que tout le monde entende. J’ai remarqué que les monstres géants ont l’air d’apprécier. Ils frissonnent de plaisir. Une fois, j’ai pris la chatte d’une poupée pas dégueulasse et elle m’a giflé. Je lui en ai collé une ou deux. Elle a saigné. Je lui ai craché dessus. Un géant a vu ça et il m’a amené dans un espèce de bâtiment que je n’avais pas encore visité. J’ai commencé à râler parce que je pensais que c’était une prison, mais non. J’ai pas compris ce qu’ils me disaient, mais la petite troupe de monstres avait l’air satisfaite. Ils ont ouvert une porte. Derrière, il y avait une douzaine de types et de nanas enchaînés. Ils m’ont donné une batte de baseball. J’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps pour savoir ce qu’ils attendaient de moi. J’ai tué les basanés et celles qui ne voulaient pas me sucer. Il en restait trois. Je me suis dit : « pas de témoins ». Il n’en restait plus.
****
Extrait d’une interview dans House and Kitchen, décembre 2023
...
- Justement, puisque nous parlons de votre merveilleuse femme pour qui votre amour et votre admiration sont évidents, qu’avez-vous à répondre à ceux qui vous accusent de représenter un patriarcat désuet ?
- Je n’ai rien à leur répondre, je suis le Président.
- Bien sûr, mais cela doit vous toucher ?
- Vous savez, Simone, je ne prête mon attention, qu’à ceux qui le méritent. Et je ME prête attention sur ce sujet. Parce que personne dans toute l’Histoire n’a fait autant que moi pour défendre les femmes. Personne. Aucun autre Président n’a autant poussé pour débloquer les budgets pour la santé, l’éducation et le bien-être des femmes. Des milliards ! Alors JE sais que JE traite les femmes exactement comme elles le méritent, et rien de ce que pourront dire les gauchistes ne pourra me perturber. C’est la seule réponse que je peux vous apporter: vous ne me touchez pas.
- Pour revenir à un sujet plus léger, Monsieur le Président, c’est bientôt votre anniversaire : quel serait le plus beau cadeau qu’on pourrait vous offrir ?
- Je suis un homme simple avec une santé de fer : une batte de baseball !
(rires)
...
****
- Bonjour, Président, vous avez l’air en pleine forme !
- Soit vous êtes aveugle, soit vous êtes une larve. J’ai les yeux explosés. Vous ne pouvez pas les voir à cause de mes lunettes de soleil, mais vous avez remarqué, j’espère, qu’on se trouve dans un bureau. Pourquoi irais-je foutre des lunettes de soleil sur mon nez si c’est pas pour cacher ma tête d’insomniaque ?
- Ainsi vous ne dormez pas ?
- Si, je dors, mais à chaque fois que je me réveille, j’ai l’impression de m’être fait tabasser. Les médias me loupent pas. Un jour j’ai des bleus aux mains, un autre jour j’ai les yeux rouges. Je passe quasiment autant de temps avec ma maquilleuse qu’avec mes ministres. J’ai viré l’autre psy, je ne fais plus que des cauchemars. Soit il a bien bossé, soit vous n’avez fait qu’empirer les choses !
- Je suis désolé Monsieur le Président, la psychanalyse prend du temps…
- Rien à foutre de vos excuses, c’est pour les faibles. Je veux des résultats, et il va pas falloir trop me faire attendre : des psys comme vous il y en a une liste plus longue que ma queue. Et elle n’en finit pas !
- Bien. Avez-vous noté des changements dans vos cauchemars ?
- J’ai l’impression qu’ils se précisent. La ville ressemble à une de ces cités antiques que les dégénérés d’Hollywood reconstituent dans leurs émissions destinées aux chômeurs fumeurs de dope. « Les cités Mayas comme vous y étiez » ou « Découvrez les mystères de l’Atlantide », ce genre de conneries. Vous savez, des bâtiments grands comme des montagnes, des montagnes trois fois plus élevées tout autour qui masquent une bonne partie du ciel, des portes hautes comme des immeubles et des routes larges comme le canal de Panama. Mais il n’y a rien, pas de panneaux publicitaires, pas de boutiques, pas d’arbres, pas de clebs, pas d’oiseaux, pas de véhicule, pas de pognon qui traîne. Rien que des bâtiments gris couverts d’algues, des types moches, des nanas molles et des monstres.
- Parlez-moi de ces monstres.
- M’ont l’air d’être des braves types, pour la plupart. Juste trop grands pour monter dans un manège. J’en ai repéré plusieurs sortes, les cornus, les ailés, les araignées, les reptiliens, les tentaculaires… J’ai l’impression qu’il y a une sorte de hiérarchie dans tout ça. Ceux qui ont des tentacules ont l’air de diriger tout ce beau monde. On en croise peu sauf dans les plus grands bâtiments.
- Vous font-ils du mal ? Vous sentez-vous menacé ?
- C’est qu’un cauchemar, doc, ils ne peuvent rien contre moi.
- Mais quelle impression vous font-ils ?
- Pas grand-chose. Ils sont au moins plus intéressants que ces espèces de loques apathiques qui se font passer pour l’espèce humaine par ici. Putain, ils me foutent la gerbe. Les monstres m’aiment bien. Je pense qu’ils ont remarqué que je valais mieux que le commun des mortels. Ils n’ont encore rien vu.
- Que voulez-vous dire ?
- Je crois que les monstres ont un plan pour moi. J’ai l’impression que mes cauchemars ont, comment dire, ouvert une sorte de brèche dans le monde matériel. Comme si quelque chose voulait coloniser la réalité à travers mon corps.
****
Des griffes commencent à me pousser aux pieds et aux mains. Pas des ongles, de véritables griffes de dragon. Et mes yeux ont changé aussi : ils sont éclatés, leur pupille est dilatée, mais surtout, je vois des choses que je ne voyais pas avant. Je peux lire l’âme des humains que je croise dans la Cité. Je peux voir la vraie forme des monstres. J’ai dit qu’ils étaient grands et cornus ou tentaculaires ou ailés, etc. En vérité, cette forme n’est qu’une illusion. Bon Dieu, je n’ose même pas décrire leur véritable forme. Je pense qu’ils ont atténué l’horreur de leur apparence pour que les humains qui les entourent ne sombrent pas irrémédiablement dans la folie.
Ils savent que je suis plus fort. Que je me détache du lot. Ils m’ont donné ces yeux pour cette raison. Je sens aussi des changements plus discrets dans ma bouche et ma gorge. Je pense que je ne vais pas tarder à pouvoir discuter avec eux. Et alors… On pourra négocier.
En attendant, je prends de l’importance dans la Cité. Si je ne suis pas encore aussi respecté que les monstres, je suis clairement passé au-dessus des humains. Je ne sais pas à quoi ils servent, ceux-là. Pourquoi les monstres les tolèrent. Ils doivent les utiliser d’une façon ou d’une autre, peut-être les asservir. En tout cas, la peur se lit dans leurs yeux. Alors ils marchent vite, prennent toujours un air occupé, regardent leurs pieds en permanence comme pour se rappeler comment faire pour avancer. Ils ne font jamais rien d’autre, semble-t-il : ils se dirigent quelque part d’un pas aussi décidé que leur attitude de losers le permet.
Certains de ces types ont eu le toupet de se dresser devant moi. Je corrigeais un môme, un bouffeur de nuggets, et ses parents sont intervenus alors je les ai tabassés aussi. J’allais violer la femme et peut-être pisser sur l’homme quand quatre idiots du village sont intervenus. Ils ont commencé à rameuter des gens, et ils ont crié des choses affreuses à mon sujet, des calomnies, comme quoi j’étais un pédo impuissant, que je ressemblais à un personnage de cartoon. J’ai été voir quelques monstres de ma connaissance et j’ai réussi à me faire comprendre. C’est eux ou moi. Je sais qu’ils m’apprécient. Je ne suis pas un esclave comme les autres. Ils m’ont laissé les museler. Ils m’ont regardé faire et je suis certain qu’ils ont apprécié le boulot. Un vrai massacre. Maintenant, l’ordre est rétabli. Ils n’osent plus inventer des choses sur mon compte, ces choses hideuses et fausses. J’ai remarqué une toute nouvelle paire d’ailes dans mon dos. Le Président va bientôt prendre son envol.
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Extrait du journal de 20h de la chaîne 1 de CNNC. 4 février 2024.
Côté politique intérieure, le Président a récemment réaffirmé son indépendance vis à vis des institutions officielles et autres contre-pouvoirs, ce lors du dernier colloque de la Fondation pour l’Amitié des Peuples. « J’ai rendu notre pays plus fort, plus sûr et plus heureux, a-t-il notamment affirmé. Aujourd’hui nous sommes les puissants du monde, mieux, nous le possédons. Et JE possède notre pays, oui. Au moins pour un certain temps. Vous savez que je ne possède que ce que j’aime. Je n’aime pas particulièrement la démocratie, vous savez, ça ressemble à une arnaque montée par les gauchistes. Je ne dis pas que je suis un dictateur, je dis que je suis un grand patron, et que j’aime sincèrement mes employés. » Un peu plus loin, il a même indirectement menacé le juge de la Cour Supérieure en ces mots : « Ceux qui s’opposent à moi pour de mauvaises raisons, des raisons de losers, par jalousie, avec ceux-là, je serai sans pitié. Ils sont nombreux mais certains ont plus de pouvoir que d’autres, un pouvoir qui, et leur comportement le prouve, ne devrait pas leur appartenir. »
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- Bonjour, Doc, donnez-moi une seule bonne raison de ne pas vous lourder.
- Bon… Bonjour Monsieur le Président, aurais-je dit quelque chose d’inconvenant ?
- Vous ne dites pas grand-chose, justement. Je me demande si j’ai encore besoin de vous. Alors ?
- Eh bien… Je suppose que vous vous impatientez, vous souhaitiez éradiquer vos rêves mais force est de constater que ce n’est pas encore le cas. Mais dans ce monde de trahisons permanentes, n’est-ce pas réconfortant de se confier auprès de quelqu’un lié par un serment ?
- Allons, Doc, vous me prenez pour un con ? Je sais très bien que vous me trahirez à la première occasion, serment ou pas serment. Comme tous les autres. Non je vous garde parce que je conserve l’espoir qu’un jour, vous mettrez le doigt sur autre chose que vos furoncles de mal-baisé. Une intuition me permettant de voir un peu plus clair sur ce qui m’arrive. Mes cauchemars se précisent et je deviens de plus en plus important, là-bas. Et ici, eh bien, je me suis fait à l’idée de ne bientôt plus ressembler à un homme, même de loin, de très putain de loin. Ce n’est plus du maquillage, ce sont des effets spéciaux. Regardez-moi. Si vous n’aviez pas depuis longtemps été habitué à voir ce collier de barbe viril entourer mon visage, vous remarqueriez que je porte maintenant un masque. Vous n’avez pas idée de ce que ça me coûte, toutes ces conneries. Mes griffes sont rétractables, heureusement, comme mes dents, mais je ne peux pas ouvrir ma bouche trop grand sinon vous verriez ma langue fourchue. Littéralement fourchue. Une queue m’a poussé au cul. Elle est encore plus longue que celle de devant. Tout ça peut encore se cacher, mais pour combien de temps ? Ma transformation ne fait que de commencer, je le sens : j’ai les os qui poussent.
- Il faudrait peut-être envisager un traitement ou même une intervention…
- Allons ! Je ne me plains pas ! Je ne suis pas un Coco. C’est assez douloureux, bien sûr, mais j’ai de bons médecins. Et puis je suis curieux de voir ce que ma transformation va donner, pas vous ?
- Monsieur le Président, pour vous parler franchement, je suis partagé. Faut-il entretenir vos fantasmes pour tenter d’en comprendre le mécanisme, ou faut-il intervenir et vous forcer à vous confronter au réel ?
- Oh mais je suis réaliste ! Vous savez, je crois que je vous aime bien, Doc, parce que je ne laisserais personne d’autre me parler comme ça, normalement. Ou alors c’est la curiosité qui me tenaille. La curiosité et la frustration.
- Comment cela ?
- Le vieux Président va bientôt tirer sa révérence, Doc, pour laisser la place au nouveau. Et je ne parle pas de cette tarlouze de prétendant qui voudrait gagner les prochaines élections. Comme si j’allais les laisser se dérouler ! Non, je parle de ma future transformation. Que ce soit en lézard géant ou en mouette rieuse, je m’en fous du moment que ça m’apporte ce que je veux vraiment : gloire et immortalité. Rien d’autre n’a d’importance et je pense que ma transformation va m’apporter ce joli petit lot sur un plateau. La Cité de mon cauchemar est très ancienne, Doc, et ses habitants aussi. Anciens, et puissants. Ce que je ne comprends pas et ce qui me frustre c’est ceci : Si je dois être changé en l’un de ces monstres immortels, pourquoi ne pas le faire maintenant ? Est-ce qu’ils me prennent pour un lâche, malgré le caractère éclatant de mes nombreux actes héroïques ? Grands Anciens ou petites vieilles, je déteste qu’on me sous-estime !
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J’ai pris les ailés sous mon aile et attrapé les reptiliens par la queue. Quant aux cornus, ils avaient juste besoin d’un gentil papa un peu autoritaire. La Cité s’était ramollie. Ces avortons d’êtres humains commençaient à se rebeller. Ils n’avaient même plus besoin de se rebeller, ils s’installaient. Il a fallu que j’arrive pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière.
J’ai installé mon palais dans un de ces bâtiments accrochés au sommet d’un pic glacé. D’ici, on peut admirer toute la vallée. MA vallée, ou presque. Les ailes déployées, je peux fondre sur un humain pour lui arracher quelques cris de terreur, quand j’en ressens le besoin. J’ai viré l’ancien proprio. Il n’était pas d’accord alors j’ai dû envoyer mes petits cornus. Ça a fait du bruit ici et là. L’écho de ma victoire a sonné jusqu’aux oreilles du futur-ex-Grand-Patron. J’ai alors redécoré toute la tour de glace. Exit les laminaires poisseuses et bienvenue aux soieries volées à ces mignonnes tisseuses arachnoïdes. Ces connasses sont toujours fidèles aux puissants tentaculaires, mais elles craignent les reptiliens, et comme les reptiliens ME craignent… Je n’ai pas eu à insister trop lourdement.
Arachnoïdes et Tentaculaires ne perdent rien pour attendre. Les jours du futur-ex-Grand-Patron sont comptés. Il m’a repéré, je le sais. Il me jalouse en secret, COMME TOUS LES AUTRES. Mon imprévisibilité le rend fébrile. Je patiente et fais semblant de m’intégrer. Je joue les gentils. Je ne tue personne de mes propres mains. On me craint d’autant plus. Je regarde par la fenêtre de mon palais. Au sud, je vois le trou putride d’où s’échappent la plupart des araignées géantes. Je devine leur Maître avachi sur son trône en se frottant les mandibules, anxieux de connaître mon prochain mouvement. Je regarde vers l’ouest. Le Temple des Tristes Tentacules occupe une bonne partie du paysage. Quelque chose me soulève le cœur. Peut-être ces algues immenses qui exhalent des effluves de pourriture, ou peut-être les angles bizarres de cette cité dans la Cité, si étranges qu’on se demande de quelle dimension vient son architecte, et surtout, dans laquelle il voudrait nous enfermer. Cela changera quelque peu lors de mon accession au pouvoir. Je construirai une nouvelle aile quitte à tuer tous les humains à la tâche. Il faut bien les occuper. Une aile avec des miroirs dorés aux murs, quelques tableaux de MOI, et des moulures foutrement bien sculptées, du genre qui vous font mal au crâne tellement elles tourbillonnent. Quelque chose qui en jette. Une salle de bal. Une salle de catch. Une bibliothèque remplie de livres que je brûlerai dans un grand fourneau dédié. Un petit coin sympa juste à côté de mon donjon des affaires sérieuses.
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Extrait du discours du Président lors du meeting du 18 mai 2024.
Le droit international, je vous le dis franchement, c’est une vaste blague. Comme l’ONU, l’OMC, l’OMS… L’Oh Mais Épargnez-moi ça ! Je viens du civil, vous savez, vous avez peut-être entendu parler de ma réussite entrepreneuriale… Dans les boîtes, la règle est simple : on bosse, on devient riche. « On prend l’argent et on le fait disparaître » : ça, c’est plutôt le slogan des associations de gauchos ! Et ces organisations internationales, avec tous leurs beaux principes, leur morale et leurs jugements de valeur… Ils ne valent pas mieux ! Ces soi-disant institutions ne font rien d’autre que nous sucer le sang, et pour quelle contrepartie ? Rien ! Nada ! Nothing ! Le droit international, tel qu’ils l’entendent, ce n’est rien d’autre que du racket ! Alors sous mon règne, jamais plus on ne nous rançonnera, jamais plus on ne nous dictera notre politique économique ou migratoire. Fuck the World, ici c’est chez nous !
J’ai entendu dire que mes dernières incartades diplomatiques avaient fait se soulever de colère l’énorme masse gélatineuse de la Présidente du Royaume-désUnis. Je vous le dis, même si elle essayait, elle ne passerait pas les douanes. Pas la porte en tout cas. Plus sérieusement, d’où sort-elle ? Où est-ce qu’ils l’ont trouvée, celle-là, avec ses accusations hystériques qui… franchement les amis, vous avez déjà mis les pieds dans une ferme, n’est-ce pas, est-ce que ça ne sonne pas exactement comme les cris de détresse d’une grosse truie ?
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- Bonjour, Monsieur le président, vous avez l’air en pleine forme, j’ose espérer que nos entrevues n’y sont pas pour rien ?
- C’est une salle de réunion ici, on n’est pas dans un cinéma X en train de se palucher. Vous n’êtes qu’un témoin, docteur, ça fait longtemps que vous ne me servez à rien d’autre. Celui qui sommeille en moi est un sacré salopard. Avec un talent gros comme ça que je compte bien m’approprier un jour prochain.
- On dirait vraiment que vous avez retrouvé une nouvelle jeunesse, Président. Serait-ce alors vos équipes de médecins qui ont mis au point…
- Des incapables eux-aussi. Avant d’être ce que je suis en train de devenir, juste avant, j’étais un tas de chairs en décomposition. Je puais la mort en suspens. À part gommer mes rides, me laver l’estomac de temps en temps et quelques perfusions sanguines ici ou là, ils ne faisaient rien. J’avais 67 ans et j’en paraissais 62, la belle affaire. Non, c’est le Salopard qui est responsable de ça. C’est devenu impossible d’étouffer ma transformation avec des masques et des bandes de contention, alors le Salopard a carrément bidouillé la réalité. Ce que le monde entier voit quand il m’admire n’est qu’illusion. Je suis le seul à…
- Voir la vérité ?
- Gardez vos sarcasmes pour les putes que vous vous payez avec mon pognon. La vérité, oui, un concept très intéressant. Facile à travailler pour qui veut bien se retrousser les manches. Comme le font vos dominatrices préférées avec votre petit cul - oui, je vous fais surveiller à plein temps -, je manipule la vérité sans ménagement. Le tout, c’est de ne jamais douter. De vous souvenir toujours que c’est vous qui tenez le fouet. Mais le Salopard, c’est un autre niveau. Il a sans doute un accès à votre cerveau, et ça, mon bon docteur, ça me fait baver. Si le Salopard continue à ne pas me faire confiance et à retarder l’heure de mon avènement, je vais devoir lui montrer que j’ai toujours un bon coup de poignet.
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Le Futur-ex-Grand-Patron a vu les choses en grand. Il a ouvert son propre Temple à toute la Cité. La moindre de ses salles dégueule de monstres et d’humains assez cons pour venir se faire écraser entre les bides couverts d’écailles des ailés et les mollets aux poils infestés de puces grosses comme le poing des cornus. Tout ça pour me regarder, moi, le SIMPLE PRÉSIDENT, celui n’a jamais été aidé et qui a toujours dû se faire sa propre place, être adoubé par le Futur-ex-Grand-Patron en personne. J’ai les ailes des ailés, les cornes des cornus, les yeux des arachnoïdes, les écailles des reptiliens et de petites tentacules commencent à me pousser comme une barbe sous mon immense crâne de pieuvre. Je suis TERRIFIANT ET MAJESTUEUX.
Le Grand Patron n’est qu’un poulpe bedonnant. Il sait sans doute déjà qu’il est fini. Moi aussi, à ma façon, je sais modifier la réalité, imposer des éléments d’une autre dimension. Il n’a jamais eu affaire à un type comme moi. De banquier spécialiste de la promotion immobilière à architecte de toutes les dimensions, il y a un pas de géant que MOI seul ai su franchir. Face à ma popularité, il n’a eu d’autre solution que de me coopter. C’est comme faire mordre le manche d’un couteau de chasse à un agneau pour le forcer à s’étriper tout seul.
Nous nous trouvons dans le grand hall, qui fait à peu près la taille de Manhattan. Le Patron au Gros Bidon se trouve à côté de moi. Il feint de se trouver à son aise alors qu’il ne fait que de penser au moment où je l’étriperai. Nous sacrifions quelques centaines d’humains. Leurs cris se répercutent délicieusement entre les murs aux bas-reliefs décrivant dans le détail des guerres sanglantes et les voûtes hautes comme les nuages où pendent des milliers de torches suspendues par leurs pieds remuants jusqu’à ce que la flamme n’atteigne le ventre.
Après un bref discours télépathique auquel je ne prête aucune attention, ce qui provoque quelques remous dans l’assistance, le Grand Patron me laisse la place. Je ne le remercie pas. À la place, je fais semblant de remarquer que le Palais est plein à craquer, que des centaines de milliers de citoyens n’ont même pas pu rentrer, et que pour toute récompense le Grand Patron ne propose qu’un maigre sacrifice de quelques centaines d’humains. Quelle avarice ! Quelle médiocrité ! Et puis ensuite je fais semblant de remarquer que le Grand Patron est bien bedonnant, bien gras, bien mou, délicat à croquer. Mûr à point. Je n’ai pas besoin d’en dire plus. En une fraction de seconde, les cornes des cornus pénètrent les chairs molles du Grand Patron, les pattes des arachnoïdes sectionnent ses tentacules figées dans la stupeur, les griffes des ailés arrachent sa peau tandis que les poisons des reptiliens le suffoquent.
Avant qu’il ne reste plus rien, je gracie officiellement les tentaculaires ayant survécu à la rage homicide des autres groupes de monstres et leur promet un avenir à mes côtés. ALL HAIL THE KING, ou un truc du genre.
****
De : Colonel XXX, Chef du Commandement interarmées de la Sécurité et de la Protection des Infrastructures critiques.
A : Monsieur le Vice-Président XXX
Monsieur, compte tenu de l’enchaînement dramatique des derniers événements, je souhaite mettre à jour les faits tels que nous les avons recueillis à cette heure, ce afin d’éliminer d’office les rumeurs les plus folles.
Non, Monsieur le Président ne s’est pas transformé en monstre gigantesque échappé d’une autre dimension. Des témoins de confiance l’ont, certes, entendu l’affirmer après avoir quitté précipitamment la salle de réunion dans laquelle il s’entretenait avec le Docteur, mais ces mêmes témoins ont aussi juré l’avoir vu tel que nous le connaissons et non comme une créature venue d’ailleurs.
Rien ne nous permet pour le moment d’affirmer que le psychiatre est mort des mains du Président. Nous ne voyons de toute façon pas comment celui-ci aurait pu arracher ainsi la tête de la victime, d’autant que celle-ci a disparu. Les caméras de sécurité et les micros cachés ont tous connu des défaillances, ce qui est troublant.
Je suis d’avis, jusqu’à ce qu’une enquête poussée prouve le contraire, de considérer le Président comme une victime dans cette affaire. La Secrétaire d’État qu’il a tuée tandis qu’il errait, hagard, dans les couloirs, a simplement eu la malchance de croiser un homme sous le choc après avoir assisté à la mort horrible de son psychanalyste. Il semble recouvrer peu à peu ses esprits. Nous l’avons confié à une équipe de spécialistes et toute la Maison est en mode Damage Control. Il affirme que la mémoire lui revient petit à petit et qu’il pourra tout nous expliquer prochainement. Il a tenu à prendre des nouvelles de Madame la Secrétaire et a sincèrement paru chagriné de son décès. Nous ne lui avons pas donné de détails sur son horrible agonie. Il va falloir ménager le Président.
Pour action immédiate et confidentielle Niveau Alpha,
respectueusement, Colonel XXX.
- Je vous coupe tout de suite, je n’ai pas la journée, une heure devrait suffire et il n’y a plus de place sur mon cul pour de nouvelles paires de lèvres.
- Bien, hum, on m’a dit que vous souhaitiez consulter pour parler de vos rêves.
- On vous a trompé alors, j’ai déjà un psy chargé de m’aider à éradiquer mes rêves. Vous, vous êtes le psy de mes cauchemars.
- « Éradiquer mes rêves », c’est intéressant comme formule, pourquoi souhaitez-vous les supprimer ?
- Pensez à mon cul comme à un no man’s land, doc. Que ce soit intéressant ou bidon, j’en ai rien à foutre. Seul le résultat compte. Les rêves et les cauchemars, c’est pour les losers, tout simplement. Je n’ai pas de temps à consacrer à ça. D’ailleurs, je n’ai qu’une hâte, c’est que mes équipes parviennent enfin à me débarrasser de la soi-disant nécessité de dormir.
- Si je comprends bien, vous souhaitez que je vous aide à ne plus avoir de cauchemars. Vous ne souhaitez pas les analyser.
- Est-ce que j’ai embauché un débile ? Vous vous prenez pour ce crétin de Freud ? Je veux des nuits reposantes. Les rêves et surtout ces cauchemars de merde m’empêchent de me reposer. Les médias sont sur mon dos tous les jours ; si j’ai le malheur de fermer les paupières plus de deux secondes on dit que je suis sénile !
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C’est une putain de ville immense. Délabrée comme si les gauchistes avaient pris le pouvoir, laissé des étrangers la souiller un demi-siècle avant de prendre les voiles et d’accuser le capitalisme comme ils le font toujours. D’ailleurs, ça ressemble un peu à une vraie bourgade coco : c’est gris, les rues sont trop larges et il n’y a pas le moindre centre commercial dans les environs.
Mes rêves commencent toujours de la même façon : je me trouve au milieu d’une grande place dans cette ville déprimante. Ensuite, c’est comme si je pouvais prendre le contrôle de mon cauchemar. Ça, ça me plaît. Je parle de cauchemars parce que l’ambiance est triste et déprimante. Que les habitants de la ville sont tous plus mous les uns que les autres. Qu’il y a des espèces de monstres, des trucs gigantesques qui se baladent ici et là comme si c’étaient les rois du monde. La ville a dû être créée pour eux parce que les bâtiments sont à leur échelle. Mais c’est pas vraiment effrayant. C’est simplement pas là que je ferais construire une station balnéaire. Je peux me balader comme je le veux. Je visite un peu mais la plupart du temps j’observe et j’attends de me réveiller.
Parfois, un type me bouscule. Si sa tête ne me revient pas, je l’insulte, bien fort pour que tout le monde entende. J’ai remarqué que les monstres géants ont l’air d’apprécier. Ils frissonnent de plaisir. Une fois, j’ai pris la chatte d’une poupée pas dégueulasse et elle m’a giflé. Je lui en ai collé une ou deux. Elle a saigné. Je lui ai craché dessus. Un géant a vu ça et il m’a amené dans un espèce de bâtiment que je n’avais pas encore visité. J’ai commencé à râler parce que je pensais que c’était une prison, mais non. J’ai pas compris ce qu’ils me disaient, mais la petite troupe de monstres avait l’air satisfaite. Ils ont ouvert une porte. Derrière, il y avait une douzaine de types et de nanas enchaînés. Ils m’ont donné une batte de baseball. J’ai pas eu besoin de réfléchir longtemps pour savoir ce qu’ils attendaient de moi. J’ai tué les basanés et celles qui ne voulaient pas me sucer. Il en restait trois. Je me suis dit : « pas de témoins ». Il n’en restait plus.
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Extrait d’une interview dans House and Kitchen, décembre 2023
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- Justement, puisque nous parlons de votre merveilleuse femme pour qui votre amour et votre admiration sont évidents, qu’avez-vous à répondre à ceux qui vous accusent de représenter un patriarcat désuet ?
- Je n’ai rien à leur répondre, je suis le Président.
- Bien sûr, mais cela doit vous toucher ?
- Vous savez, Simone, je ne prête mon attention, qu’à ceux qui le méritent. Et je ME prête attention sur ce sujet. Parce que personne dans toute l’Histoire n’a fait autant que moi pour défendre les femmes. Personne. Aucun autre Président n’a autant poussé pour débloquer les budgets pour la santé, l’éducation et le bien-être des femmes. Des milliards ! Alors JE sais que JE traite les femmes exactement comme elles le méritent, et rien de ce que pourront dire les gauchistes ne pourra me perturber. C’est la seule réponse que je peux vous apporter: vous ne me touchez pas.
- Pour revenir à un sujet plus léger, Monsieur le Président, c’est bientôt votre anniversaire : quel serait le plus beau cadeau qu’on pourrait vous offrir ?
- Je suis un homme simple avec une santé de fer : une batte de baseball !
(rires)
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- Bonjour, Président, vous avez l’air en pleine forme !
- Soit vous êtes aveugle, soit vous êtes une larve. J’ai les yeux explosés. Vous ne pouvez pas les voir à cause de mes lunettes de soleil, mais vous avez remarqué, j’espère, qu’on se trouve dans un bureau. Pourquoi irais-je foutre des lunettes de soleil sur mon nez si c’est pas pour cacher ma tête d’insomniaque ?
- Ainsi vous ne dormez pas ?
- Si, je dors, mais à chaque fois que je me réveille, j’ai l’impression de m’être fait tabasser. Les médias me loupent pas. Un jour j’ai des bleus aux mains, un autre jour j’ai les yeux rouges. Je passe quasiment autant de temps avec ma maquilleuse qu’avec mes ministres. J’ai viré l’autre psy, je ne fais plus que des cauchemars. Soit il a bien bossé, soit vous n’avez fait qu’empirer les choses !
- Je suis désolé Monsieur le Président, la psychanalyse prend du temps…
- Rien à foutre de vos excuses, c’est pour les faibles. Je veux des résultats, et il va pas falloir trop me faire attendre : des psys comme vous il y en a une liste plus longue que ma queue. Et elle n’en finit pas !
- Bien. Avez-vous noté des changements dans vos cauchemars ?
- J’ai l’impression qu’ils se précisent. La ville ressemble à une de ces cités antiques que les dégénérés d’Hollywood reconstituent dans leurs émissions destinées aux chômeurs fumeurs de dope. « Les cités Mayas comme vous y étiez » ou « Découvrez les mystères de l’Atlantide », ce genre de conneries. Vous savez, des bâtiments grands comme des montagnes, des montagnes trois fois plus élevées tout autour qui masquent une bonne partie du ciel, des portes hautes comme des immeubles et des routes larges comme le canal de Panama. Mais il n’y a rien, pas de panneaux publicitaires, pas de boutiques, pas d’arbres, pas de clebs, pas d’oiseaux, pas de véhicule, pas de pognon qui traîne. Rien que des bâtiments gris couverts d’algues, des types moches, des nanas molles et des monstres.
- Parlez-moi de ces monstres.
- M’ont l’air d’être des braves types, pour la plupart. Juste trop grands pour monter dans un manège. J’en ai repéré plusieurs sortes, les cornus, les ailés, les araignées, les reptiliens, les tentaculaires… J’ai l’impression qu’il y a une sorte de hiérarchie dans tout ça. Ceux qui ont des tentacules ont l’air de diriger tout ce beau monde. On en croise peu sauf dans les plus grands bâtiments.
- Vous font-ils du mal ? Vous sentez-vous menacé ?
- C’est qu’un cauchemar, doc, ils ne peuvent rien contre moi.
- Mais quelle impression vous font-ils ?
- Pas grand-chose. Ils sont au moins plus intéressants que ces espèces de loques apathiques qui se font passer pour l’espèce humaine par ici. Putain, ils me foutent la gerbe. Les monstres m’aiment bien. Je pense qu’ils ont remarqué que je valais mieux que le commun des mortels. Ils n’ont encore rien vu.
- Que voulez-vous dire ?
- Je crois que les monstres ont un plan pour moi. J’ai l’impression que mes cauchemars ont, comment dire, ouvert une sorte de brèche dans le monde matériel. Comme si quelque chose voulait coloniser la réalité à travers mon corps.
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Des griffes commencent à me pousser aux pieds et aux mains. Pas des ongles, de véritables griffes de dragon. Et mes yeux ont changé aussi : ils sont éclatés, leur pupille est dilatée, mais surtout, je vois des choses que je ne voyais pas avant. Je peux lire l’âme des humains que je croise dans la Cité. Je peux voir la vraie forme des monstres. J’ai dit qu’ils étaient grands et cornus ou tentaculaires ou ailés, etc. En vérité, cette forme n’est qu’une illusion. Bon Dieu, je n’ose même pas décrire leur véritable forme. Je pense qu’ils ont atténué l’horreur de leur apparence pour que les humains qui les entourent ne sombrent pas irrémédiablement dans la folie.
Ils savent que je suis plus fort. Que je me détache du lot. Ils m’ont donné ces yeux pour cette raison. Je sens aussi des changements plus discrets dans ma bouche et ma gorge. Je pense que je ne vais pas tarder à pouvoir discuter avec eux. Et alors… On pourra négocier.
En attendant, je prends de l’importance dans la Cité. Si je ne suis pas encore aussi respecté que les monstres, je suis clairement passé au-dessus des humains. Je ne sais pas à quoi ils servent, ceux-là. Pourquoi les monstres les tolèrent. Ils doivent les utiliser d’une façon ou d’une autre, peut-être les asservir. En tout cas, la peur se lit dans leurs yeux. Alors ils marchent vite, prennent toujours un air occupé, regardent leurs pieds en permanence comme pour se rappeler comment faire pour avancer. Ils ne font jamais rien d’autre, semble-t-il : ils se dirigent quelque part d’un pas aussi décidé que leur attitude de losers le permet.
Certains de ces types ont eu le toupet de se dresser devant moi. Je corrigeais un môme, un bouffeur de nuggets, et ses parents sont intervenus alors je les ai tabassés aussi. J’allais violer la femme et peut-être pisser sur l’homme quand quatre idiots du village sont intervenus. Ils ont commencé à rameuter des gens, et ils ont crié des choses affreuses à mon sujet, des calomnies, comme quoi j’étais un pédo impuissant, que je ressemblais à un personnage de cartoon. J’ai été voir quelques monstres de ma connaissance et j’ai réussi à me faire comprendre. C’est eux ou moi. Je sais qu’ils m’apprécient. Je ne suis pas un esclave comme les autres. Ils m’ont laissé les museler. Ils m’ont regardé faire et je suis certain qu’ils ont apprécié le boulot. Un vrai massacre. Maintenant, l’ordre est rétabli. Ils n’osent plus inventer des choses sur mon compte, ces choses hideuses et fausses. J’ai remarqué une toute nouvelle paire d’ailes dans mon dos. Le Président va bientôt prendre son envol.
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Extrait du journal de 20h de la chaîne 1 de CNNC. 4 février 2024.
Côté politique intérieure, le Président a récemment réaffirmé son indépendance vis à vis des institutions officielles et autres contre-pouvoirs, ce lors du dernier colloque de la Fondation pour l’Amitié des Peuples. « J’ai rendu notre pays plus fort, plus sûr et plus heureux, a-t-il notamment affirmé. Aujourd’hui nous sommes les puissants du monde, mieux, nous le possédons. Et JE possède notre pays, oui. Au moins pour un certain temps. Vous savez que je ne possède que ce que j’aime. Je n’aime pas particulièrement la démocratie, vous savez, ça ressemble à une arnaque montée par les gauchistes. Je ne dis pas que je suis un dictateur, je dis que je suis un grand patron, et que j’aime sincèrement mes employés. » Un peu plus loin, il a même indirectement menacé le juge de la Cour Supérieure en ces mots : « Ceux qui s’opposent à moi pour de mauvaises raisons, des raisons de losers, par jalousie, avec ceux-là, je serai sans pitié. Ils sont nombreux mais certains ont plus de pouvoir que d’autres, un pouvoir qui, et leur comportement le prouve, ne devrait pas leur appartenir. »
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- Bonjour, Doc, donnez-moi une seule bonne raison de ne pas vous lourder.
- Bon… Bonjour Monsieur le Président, aurais-je dit quelque chose d’inconvenant ?
- Vous ne dites pas grand-chose, justement. Je me demande si j’ai encore besoin de vous. Alors ?
- Eh bien… Je suppose que vous vous impatientez, vous souhaitiez éradiquer vos rêves mais force est de constater que ce n’est pas encore le cas. Mais dans ce monde de trahisons permanentes, n’est-ce pas réconfortant de se confier auprès de quelqu’un lié par un serment ?
- Allons, Doc, vous me prenez pour un con ? Je sais très bien que vous me trahirez à la première occasion, serment ou pas serment. Comme tous les autres. Non je vous garde parce que je conserve l’espoir qu’un jour, vous mettrez le doigt sur autre chose que vos furoncles de mal-baisé. Une intuition me permettant de voir un peu plus clair sur ce qui m’arrive. Mes cauchemars se précisent et je deviens de plus en plus important, là-bas. Et ici, eh bien, je me suis fait à l’idée de ne bientôt plus ressembler à un homme, même de loin, de très putain de loin. Ce n’est plus du maquillage, ce sont des effets spéciaux. Regardez-moi. Si vous n’aviez pas depuis longtemps été habitué à voir ce collier de barbe viril entourer mon visage, vous remarqueriez que je porte maintenant un masque. Vous n’avez pas idée de ce que ça me coûte, toutes ces conneries. Mes griffes sont rétractables, heureusement, comme mes dents, mais je ne peux pas ouvrir ma bouche trop grand sinon vous verriez ma langue fourchue. Littéralement fourchue. Une queue m’a poussé au cul. Elle est encore plus longue que celle de devant. Tout ça peut encore se cacher, mais pour combien de temps ? Ma transformation ne fait que de commencer, je le sens : j’ai les os qui poussent.
- Il faudrait peut-être envisager un traitement ou même une intervention…
- Allons ! Je ne me plains pas ! Je ne suis pas un Coco. C’est assez douloureux, bien sûr, mais j’ai de bons médecins. Et puis je suis curieux de voir ce que ma transformation va donner, pas vous ?
- Monsieur le Président, pour vous parler franchement, je suis partagé. Faut-il entretenir vos fantasmes pour tenter d’en comprendre le mécanisme, ou faut-il intervenir et vous forcer à vous confronter au réel ?
- Oh mais je suis réaliste ! Vous savez, je crois que je vous aime bien, Doc, parce que je ne laisserais personne d’autre me parler comme ça, normalement. Ou alors c’est la curiosité qui me tenaille. La curiosité et la frustration.
- Comment cela ?
- Le vieux Président va bientôt tirer sa révérence, Doc, pour laisser la place au nouveau. Et je ne parle pas de cette tarlouze de prétendant qui voudrait gagner les prochaines élections. Comme si j’allais les laisser se dérouler ! Non, je parle de ma future transformation. Que ce soit en lézard géant ou en mouette rieuse, je m’en fous du moment que ça m’apporte ce que je veux vraiment : gloire et immortalité. Rien d’autre n’a d’importance et je pense que ma transformation va m’apporter ce joli petit lot sur un plateau. La Cité de mon cauchemar est très ancienne, Doc, et ses habitants aussi. Anciens, et puissants. Ce que je ne comprends pas et ce qui me frustre c’est ceci : Si je dois être changé en l’un de ces monstres immortels, pourquoi ne pas le faire maintenant ? Est-ce qu’ils me prennent pour un lâche, malgré le caractère éclatant de mes nombreux actes héroïques ? Grands Anciens ou petites vieilles, je déteste qu’on me sous-estime !
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J’ai pris les ailés sous mon aile et attrapé les reptiliens par la queue. Quant aux cornus, ils avaient juste besoin d’un gentil papa un peu autoritaire. La Cité s’était ramollie. Ces avortons d’êtres humains commençaient à se rebeller. Ils n’avaient même plus besoin de se rebeller, ils s’installaient. Il a fallu que j’arrive pour donner un grand coup de pied dans la fourmilière.
J’ai installé mon palais dans un de ces bâtiments accrochés au sommet d’un pic glacé. D’ici, on peut admirer toute la vallée. MA vallée, ou presque. Les ailes déployées, je peux fondre sur un humain pour lui arracher quelques cris de terreur, quand j’en ressens le besoin. J’ai viré l’ancien proprio. Il n’était pas d’accord alors j’ai dû envoyer mes petits cornus. Ça a fait du bruit ici et là. L’écho de ma victoire a sonné jusqu’aux oreilles du futur-ex-Grand-Patron. J’ai alors redécoré toute la tour de glace. Exit les laminaires poisseuses et bienvenue aux soieries volées à ces mignonnes tisseuses arachnoïdes. Ces connasses sont toujours fidèles aux puissants tentaculaires, mais elles craignent les reptiliens, et comme les reptiliens ME craignent… Je n’ai pas eu à insister trop lourdement.
Arachnoïdes et Tentaculaires ne perdent rien pour attendre. Les jours du futur-ex-Grand-Patron sont comptés. Il m’a repéré, je le sais. Il me jalouse en secret, COMME TOUS LES AUTRES. Mon imprévisibilité le rend fébrile. Je patiente et fais semblant de m’intégrer. Je joue les gentils. Je ne tue personne de mes propres mains. On me craint d’autant plus. Je regarde par la fenêtre de mon palais. Au sud, je vois le trou putride d’où s’échappent la plupart des araignées géantes. Je devine leur Maître avachi sur son trône en se frottant les mandibules, anxieux de connaître mon prochain mouvement. Je regarde vers l’ouest. Le Temple des Tristes Tentacules occupe une bonne partie du paysage. Quelque chose me soulève le cœur. Peut-être ces algues immenses qui exhalent des effluves de pourriture, ou peut-être les angles bizarres de cette cité dans la Cité, si étranges qu’on se demande de quelle dimension vient son architecte, et surtout, dans laquelle il voudrait nous enfermer. Cela changera quelque peu lors de mon accession au pouvoir. Je construirai une nouvelle aile quitte à tuer tous les humains à la tâche. Il faut bien les occuper. Une aile avec des miroirs dorés aux murs, quelques tableaux de MOI, et des moulures foutrement bien sculptées, du genre qui vous font mal au crâne tellement elles tourbillonnent. Quelque chose qui en jette. Une salle de bal. Une salle de catch. Une bibliothèque remplie de livres que je brûlerai dans un grand fourneau dédié. Un petit coin sympa juste à côté de mon donjon des affaires sérieuses.
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Extrait du discours du Président lors du meeting du 18 mai 2024.
Le droit international, je vous le dis franchement, c’est une vaste blague. Comme l’ONU, l’OMC, l’OMS… L’Oh Mais Épargnez-moi ça ! Je viens du civil, vous savez, vous avez peut-être entendu parler de ma réussite entrepreneuriale… Dans les boîtes, la règle est simple : on bosse, on devient riche. « On prend l’argent et on le fait disparaître » : ça, c’est plutôt le slogan des associations de gauchos ! Et ces organisations internationales, avec tous leurs beaux principes, leur morale et leurs jugements de valeur… Ils ne valent pas mieux ! Ces soi-disant institutions ne font rien d’autre que nous sucer le sang, et pour quelle contrepartie ? Rien ! Nada ! Nothing ! Le droit international, tel qu’ils l’entendent, ce n’est rien d’autre que du racket ! Alors sous mon règne, jamais plus on ne nous rançonnera, jamais plus on ne nous dictera notre politique économique ou migratoire. Fuck the World, ici c’est chez nous !
J’ai entendu dire que mes dernières incartades diplomatiques avaient fait se soulever de colère l’énorme masse gélatineuse de la Présidente du Royaume-désUnis. Je vous le dis, même si elle essayait, elle ne passerait pas les douanes. Pas la porte en tout cas. Plus sérieusement, d’où sort-elle ? Où est-ce qu’ils l’ont trouvée, celle-là, avec ses accusations hystériques qui… franchement les amis, vous avez déjà mis les pieds dans une ferme, n’est-ce pas, est-ce que ça ne sonne pas exactement comme les cris de détresse d’une grosse truie ?
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- Bonjour, Monsieur le président, vous avez l’air en pleine forme, j’ose espérer que nos entrevues n’y sont pas pour rien ?
- C’est une salle de réunion ici, on n’est pas dans un cinéma X en train de se palucher. Vous n’êtes qu’un témoin, docteur, ça fait longtemps que vous ne me servez à rien d’autre. Celui qui sommeille en moi est un sacré salopard. Avec un talent gros comme ça que je compte bien m’approprier un jour prochain.
- On dirait vraiment que vous avez retrouvé une nouvelle jeunesse, Président. Serait-ce alors vos équipes de médecins qui ont mis au point…
- Des incapables eux-aussi. Avant d’être ce que je suis en train de devenir, juste avant, j’étais un tas de chairs en décomposition. Je puais la mort en suspens. À part gommer mes rides, me laver l’estomac de temps en temps et quelques perfusions sanguines ici ou là, ils ne faisaient rien. J’avais 67 ans et j’en paraissais 62, la belle affaire. Non, c’est le Salopard qui est responsable de ça. C’est devenu impossible d’étouffer ma transformation avec des masques et des bandes de contention, alors le Salopard a carrément bidouillé la réalité. Ce que le monde entier voit quand il m’admire n’est qu’illusion. Je suis le seul à…
- Voir la vérité ?
- Gardez vos sarcasmes pour les putes que vous vous payez avec mon pognon. La vérité, oui, un concept très intéressant. Facile à travailler pour qui veut bien se retrousser les manches. Comme le font vos dominatrices préférées avec votre petit cul - oui, je vous fais surveiller à plein temps -, je manipule la vérité sans ménagement. Le tout, c’est de ne jamais douter. De vous souvenir toujours que c’est vous qui tenez le fouet. Mais le Salopard, c’est un autre niveau. Il a sans doute un accès à votre cerveau, et ça, mon bon docteur, ça me fait baver. Si le Salopard continue à ne pas me faire confiance et à retarder l’heure de mon avènement, je vais devoir lui montrer que j’ai toujours un bon coup de poignet.
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Le Futur-ex-Grand-Patron a vu les choses en grand. Il a ouvert son propre Temple à toute la Cité. La moindre de ses salles dégueule de monstres et d’humains assez cons pour venir se faire écraser entre les bides couverts d’écailles des ailés et les mollets aux poils infestés de puces grosses comme le poing des cornus. Tout ça pour me regarder, moi, le SIMPLE PRÉSIDENT, celui n’a jamais été aidé et qui a toujours dû se faire sa propre place, être adoubé par le Futur-ex-Grand-Patron en personne. J’ai les ailes des ailés, les cornes des cornus, les yeux des arachnoïdes, les écailles des reptiliens et de petites tentacules commencent à me pousser comme une barbe sous mon immense crâne de pieuvre. Je suis TERRIFIANT ET MAJESTUEUX.
Le Grand Patron n’est qu’un poulpe bedonnant. Il sait sans doute déjà qu’il est fini. Moi aussi, à ma façon, je sais modifier la réalité, imposer des éléments d’une autre dimension. Il n’a jamais eu affaire à un type comme moi. De banquier spécialiste de la promotion immobilière à architecte de toutes les dimensions, il y a un pas de géant que MOI seul ai su franchir. Face à ma popularité, il n’a eu d’autre solution que de me coopter. C’est comme faire mordre le manche d’un couteau de chasse à un agneau pour le forcer à s’étriper tout seul.
Nous nous trouvons dans le grand hall, qui fait à peu près la taille de Manhattan. Le Patron au Gros Bidon se trouve à côté de moi. Il feint de se trouver à son aise alors qu’il ne fait que de penser au moment où je l’étriperai. Nous sacrifions quelques centaines d’humains. Leurs cris se répercutent délicieusement entre les murs aux bas-reliefs décrivant dans le détail des guerres sanglantes et les voûtes hautes comme les nuages où pendent des milliers de torches suspendues par leurs pieds remuants jusqu’à ce que la flamme n’atteigne le ventre.
Après un bref discours télépathique auquel je ne prête aucune attention, ce qui provoque quelques remous dans l’assistance, le Grand Patron me laisse la place. Je ne le remercie pas. À la place, je fais semblant de remarquer que le Palais est plein à craquer, que des centaines de milliers de citoyens n’ont même pas pu rentrer, et que pour toute récompense le Grand Patron ne propose qu’un maigre sacrifice de quelques centaines d’humains. Quelle avarice ! Quelle médiocrité ! Et puis ensuite je fais semblant de remarquer que le Grand Patron est bien bedonnant, bien gras, bien mou, délicat à croquer. Mûr à point. Je n’ai pas besoin d’en dire plus. En une fraction de seconde, les cornes des cornus pénètrent les chairs molles du Grand Patron, les pattes des arachnoïdes sectionnent ses tentacules figées dans la stupeur, les griffes des ailés arrachent sa peau tandis que les poisons des reptiliens le suffoquent.
Avant qu’il ne reste plus rien, je gracie officiellement les tentaculaires ayant survécu à la rage homicide des autres groupes de monstres et leur promet un avenir à mes côtés. ALL HAIL THE KING, ou un truc du genre.
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De : Colonel XXX, Chef du Commandement interarmées de la Sécurité et de la Protection des Infrastructures critiques.
A : Monsieur le Vice-Président XXX
Monsieur, compte tenu de l’enchaînement dramatique des derniers événements, je souhaite mettre à jour les faits tels que nous les avons recueillis à cette heure, ce afin d’éliminer d’office les rumeurs les plus folles.
Non, Monsieur le Président ne s’est pas transformé en monstre gigantesque échappé d’une autre dimension. Des témoins de confiance l’ont, certes, entendu l’affirmer après avoir quitté précipitamment la salle de réunion dans laquelle il s’entretenait avec le Docteur, mais ces mêmes témoins ont aussi juré l’avoir vu tel que nous le connaissons et non comme une créature venue d’ailleurs.
Rien ne nous permet pour le moment d’affirmer que le psychiatre est mort des mains du Président. Nous ne voyons de toute façon pas comment celui-ci aurait pu arracher ainsi la tête de la victime, d’autant que celle-ci a disparu. Les caméras de sécurité et les micros cachés ont tous connu des défaillances, ce qui est troublant.
Je suis d’avis, jusqu’à ce qu’une enquête poussée prouve le contraire, de considérer le Président comme une victime dans cette affaire. La Secrétaire d’État qu’il a tuée tandis qu’il errait, hagard, dans les couloirs, a simplement eu la malchance de croiser un homme sous le choc après avoir assisté à la mort horrible de son psychanalyste. Il semble recouvrer peu à peu ses esprits. Nous l’avons confié à une équipe de spécialistes et toute la Maison est en mode Damage Control. Il affirme que la mémoire lui revient petit à petit et qu’il pourra tout nous expliquer prochainement. Il a tenu à prendre des nouvelles de Madame la Secrétaire et a sincèrement paru chagriné de son décès. Nous ne lui avons pas donné de détails sur son horrible agonie. Il va falloir ménager le Président.
Pour action immédiate et confidentielle Niveau Alpha,
respectueusement, Colonel XXX.