Saint-Ellier

Le 30/04/2026
-
par Jean-Mitch
-
Thèmes / Saint-Con / 2026
"Fiction inspirée de faits réels.", annonce l'introduction. Je crois bien : un porc de maire et ses porcs de copains notables ont violé Léa, 17 ans, et Léa décide d'obtenir justice. Toute ressemblance avec l'affaire Epstein serait purement fortuite, vu que ça se passe près de Caen (la narratrice le répète tant de fois qu'on l'oublierait difficilement) et que le violeur, qui est aussi agriculteur, conduit un tracteur. Il n'empêche, le bocage normand n'est pas plus sûr que les soirées VIP new-yorkaises. Jean-Mitch restitue de manière crédible le point de vue de l'adolescente (écriture inclusive comprise). Il montre que le pouvoir engendre partout les mêmes abus, dans un petit village comme dans les plus hautes sphères. Le récit est enlevé, le style percutant. La fin fait surgir des images de road movie. On a quand même envie de crier à Léa : "N'y va pas." Cramer sa vie pour brûler un con, est-ce bien raisonnable ?
Fiction inspirée de faits réels.
Léa a dix-sept ans. Elle vit dans un village normand. Le maire l'a violée. Elle a participé à une expédition punitive. Elle a tout dit aux gendarmes. Ça n'a servi à rien : il est sorti, il s'est représenté, il a gagné. Cette nuit-là, Léa prend un bus pour Caen, retrouve deux chasseurs de skin, charge des jerricans d'essence, et prend la route de Saint-Ellier.
#SaintCon2026


Le porc est chez lui. La lumière est allumée.
On sonne. Avec insistance.
Il ouvre au bout d’un moment. La nuit ne lui fait pas peur.

Mounia la première lui fonce dessus. C’est la plus enragée. Elle le pousse en arrière. Il manque tomber.
Tom et Ali la suivent de près, battes en avant.
Eux c'est des chasseurs de skin. La violence ne leur fait pas peur — c'est pas des mots. C'est eux qui ont reconnu l'adresse, calculé l'heure, décidé des battes. Nous on a suivi.

Ali c’est le copain de Karen. Ils sont de Caen, où mes copines sont étudiantes.

Je suis derrière avec Karen. Moi c’est Léa. J’ai terriblement peur. Peur de représailles. Peur de tuer.
Mounia et les deux garçons tabassent le sale porc.

Karen et moi on expédie des grands coups de pieds dans les étagères à bibelots du salon, on fout toute la cuisine par terre. Karen lacère les canapés avec un grand couteau qu’elle a trouvé accroché dans la cuisine.

On ressort au bout de trois minutes.
On rit à s’en décrocher les mâchoires. Comme c’est grisant !
On rentre toutes et tous dans le camion d’Ali. Je suis serrée à l’arrière entre mes deux copines, excitée par l’adrénaline qui coule dans mes veines.
Si on avait mis des cagoules, ce serait le moment de les enlever. Les garçons baissent leurs cache-col, retirent leurs bonnets noirs. Je les vois faire au milieu de l’euphorie. On avait décidé d’agir, les filles et moi, à visages découverts. Pour qu’il comprenne, le porc. Pour qu’il comprenne pourquoi on était là.

C’est un soir de semaine et le lendemain je suis au lycée. En terminale HGGSP. Je suis rêveuse. Karen est à Caen, avec les garçons. Avec Mounia on passe la journée à faire semblant. Je suis seule avec mon adrénaline, ma peur.
Mais rien ne se passe.
Pendant trois jours.

Vendredi matin je suis en cours comme d’habitude. Par la fenêtre je vois les condés, les gendarmes, débarquer. Ils sont trois, plus un en civil, guidés par le proviseur.
Le porc, il nous a balancé.es. Il n’a pas compris pourquoi on était venu.es.

Je regarde autour de moi. J’ai la bizarre impression que ce sera la dernière fois que je verrai cette salle de classe, ces profs et mes camarades.

Je suis dans une petite salle, table ferrée au milieu, trois chaises, je suis assise. Face à moi une glace sans tain prend tout un mur. Le gendarme en civil me fixe des yeux.
« Alors qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi tu as fait ça ? S’en prendre à un vieil homme sans défense ? De sang-froid ? Tes copines sont là elles aussi. On les interroge à tour de rôle.
J’ai décidé de tout lâcher, ne rien cacher. Sauf les garçons, comme convenu.
‒ Ce porc, il m’a… il m’a violée ! Il m’a violée et forcée à coucher avec d’autres types, comme lui…

Il ne dit rien tout de suite. Il pose son stylo. Ou il ne le pose pas — il continue à écrire, et c'est pire. « À quel moment ? » Je lui dis à quel moment. Je lui dis combien de fois. Je lui dis les prénoms que je connais et les visages que je connais pas. Le docteur de Saint-Ellier les Bois, j’ai reconnu sa voix. Les autres, non, mais j’ai deviné : lui le porc, le maire de Saint-Ellier. Les autres, des notaires, le patron des abattoirs de la ville voisine.
Par moments je regarde la glace. Je sais pas ce que les filles font derrière. Si elles m'entendent.

Le gendarme écrit. Il écrit longtemps. Puis il relit ce qu'il a écrit. « Le maire de Saint-Ellier. » Il dit ça comme une question qui n'en est pas une. « C'est ce que tu dis. » Je comprends à ce moment-là que ça va être compliqué.
‒ C’est grave d’accuser des gens comme ça.

Une femme, grande, blonde, entre sans frapper. Elle me regarde de haut d’abord, puis se met à mon niveau, assise sur la chaise en fer, se présente, Nathalie Fontaine, avocate commis d’office. Elle me fixe. Puis regarde le gendarme, lui dit de sortir - elle lui demande pas, elle lui dit, simplement.
‒ Léa. Tu as fait une bêtise. Pourquoi ?
‒ J’ai tout dit au gendarme.
‒ Tu vas me raconter.
Je lui dis tout, à elle aussi. Elle me dit viol sur mineure, elle me dit proxénétisme aggravé.
‒ Si ce que tu dis est vrai - et je te crois - on a matière à une plainte pour viol sur mineure. Ça requalifie l'affaire entièrement. Tu passes de mise en cause à partie civile.

La procédure est longue. L’année passe. Nathalie - je l’appelle par son prénom - rappelle souvent. Elle dit les mêmes mots, différemment. Elle ne s'impatiente pas. Nathalie est douce. Mes parents m’accompagnent, maintenant. Après l’incompréhension du passage à tabac du maire, viennent l’abattement, la commisération. Ils ne comprennent pas comment ils ont pu ne pas voir tout ce qui m’est arrivé.
Mounia et Karen sont comme moi. Elles plaident la vengeance sourde, froide. On en parle peu, entre nous. Karen est à Caen. Les garçons se cachent, et puis ils avaient les cagoules, eux. Ils ne sont pas inquiétés. Nous ne disons rien, les filles et moi. En tous cas moi, je n’ai pas balancé. Ces mecs me font peur, quelque part. Imprévisibles. Violents.
Je n’ai plus le droit d’aller à Caen. Tout au plus au lycée, à cinq kilomètres, sur mon scooter ou en bus scolaire.

Le jugement approche. Le maire, ce porc, a fait cinq mois de détention provisoire avant d’être relâché. Je n’ai pas compris comment, pourquoi. Tout le monde a voulu m’expliquer. Moi je n’ai entendu que le mot « libéré ».

Les élections approchent. J’entends qu’il se représente. Rien ne l’en empêche. Ce porc.
J’entends qu’il a refait toute sa maison cette année. La partie habitation de sa ferme. Isolation par l’extérieur. Tout en bois. Quand j’entends dire « une allumette et tout flambe », je n’y prête alors pas attention. J’ai le bac à la fin de l’année. Il approche.

Les élections aussi. Les municipales. Le porc est seul candidat. J’ai peur. Les confrontations n’y font rien. Lui n’a pas peur. Il chasse le dimanche. Entouré de ses potes il ne craint rien. Moi je suis seule. Mounia n’y croit pas, fait semblant de ne pas voir l’inévitable. Elle se concentre sur le bac. Je voudrais lui ressembler. Ne pas voir. Me focaliser sur les examens de fin d’année, de fin de lycée. Me focaliser sur la vie à Caen l’an prochain, comme Karen, comme les autres. Loin de ces porcs, de ces fermiers et de ces notables qui se croient tout permis.

Je le croise en rentrant du bahut sur mon scoot un soir. Il fait beau, le soleil sur le bocage. Il est sur son tracteur, m’observe longtemps quand je le double et j’ai peur. Peur qu’il fasse une embardée et m’écrase de tout son poids. Comme il l’a fait ces nuits-là, quand il réussissait à m’attraper, quand je me débattais, lui mettais des coups de poings et de pieds et que ça ne lui faisait rien, comme des piqûres de moustique un soir d’été.

J’en crève !
À Saint Ellier, je vois les panneaux électoraux face à l’école, face à la mairie. L’unique affiche. Sa gueule en photo au porc, devant un drapeau français et la vue sur le village.
Ça ne manque pas, ce dimanche soir, il est réélu au premier tour. Le porc. Je suis restée cloîtrée chez moi toute la journée. Les révisions, j’ai prétexté à mes darons.
L’idée a germé toute seule dans la nuit passée à me tourner sous la couette dans ma petite chambre sous la mansarde lambrissée. Ces lattes de bois, comme la maison du porc.
La décision. Le moment où je sais qu’il ne restera pas une année de plus à la mairie. Le moment où je sais qu’il ne recommencera pas avec d’autres filles, jugé coupable ou non.
Je ne suis pas en rage. C’est une résolution froide qui s'installe.
Le lundi je n’en parle pas à Mounia ni à personne. Je ne veux pas l’embêter avec mes histoires. Elle vise une mention « très bien », la prépa MPSI, Polytechnique si tout va bien. Moi je vise un but. Ce soir ou jamais. Je suis à Caen. J’ai pris un bus après le lycée. J’ai retrouvé les mecs grâce aux indications de Karen. Je lui ai juste dit que je voulais militer. Elle a dit qu’elle voulait venir, je lui ai dit laisse tomber. Elle a quitté Ali. Ça ne va pas fort. Elle n’insiste pas.
Tom et Ali sont contents de me revoir. « La petite rebelle » ils m’appellent à la terrasse du bar où l’on se retrouve devant des pintes de bière. Il ne fait pas chaud ce soir mais ils peuvent fumer dehors. De tout, tout le temps. Je sens des odeurs qui ne sont pas celles du tabac. Ils font tourner en riant. « La petite rebelle ». Je tire sans sourciller. Avant, j'aurais refusé. C'était avant.
Tom me fait du rentre-dedans. Je lui plais et ça me plaît.
Ils ont le camion, noir. Sur le parking sombre on masque les plaques. Ils me prêtent un cache-col, un bonnet. Rassemblent tous les jerricans qu’ils peuvent.
Je leur ai expliqué ce qu’il s’était passé depuis notre coup d’éclat, presque un an plus tôt. Je leur ai expliqué mon plan. On va à la station-service du Carrefour Market, faire le plein d’essence.
On prend la route de Saint-Ellier. La musique à fond, du punk hardcore, vitres ouvertes.