Des mots et des Os

Le 03/05/2026
-
par Klotz Maxime
-
Thèmes / Saint-Con / 2026
Il y aura peut-être débat. Un texte de la Saint Con, ça ? Mais aucun con n’y est brûlé. Et pourtant, tous le sont, d’une certaine manière, narrateur/auteur y compris. Assurément nihiliste, sombre et violent, il se pose là comme essence (sic) du zonisme primal, dans sa rage suintante, son désespoir nombriliste, ses phrases qui claquent comme une bifle zombique, et ses accents d’adolescence néphrétique, ce bon petit brûlot.
Il n’est jamais agréable de se réveiller englué dans la merde.
Et c’est pourtant ce que nous sommes, tous : des futures déjections de lombric, des macchabées en sursis.
Nous sommes des morts en leasing qui versons chaque jour notre dote vitale, ce qui nous rapproche inexorablement de la fin. Oui, oui, même toi, là au fond, qui pense que cela n’arrivera qu’aux autres. Mais rassure-toi, tu n'es pas le seul, nous cachons tous cette déprimante certitude derrière un écran où défilent les vidéos tik-tok, les pornos d’amatrices russes ou les innombrables articles d’Amazon qu’un esclave des temps moderne nous livrera dans la journée. C'est le même principe qu’au “juste prix”, quand le présentateur (sûrement un agresseur sexuel qui ne s'est pas encore fait dénoncer) ouvrait un rideau cachant tout une série d'articles censés rendre la vie plus belle, à défaut de la rendre infinie. Voilà un lave-vaisselle flambant neuf pour toi, le futur cadavre. Alors bien sûr tu vas crever mais hé ! Tes verres ne seront pas tachés par le tartre !
Si au moins cette conscience de la mort à venir nous poussait à être de bonnes personnes, des êtres altruistes emplis d’une réelle chaleur, des individus qui se soutiennent les uns les autres afin de mieux supporter leurs existences maudites…
Mais non.
Au lieu de ça, je tombe tous les jours sur des articles qui expliquent comment un policier texan (les deux ensemble, déjà ça démarre mal !) a récupéré son insigne après l’avoir temporairement perdu pour avoir nourri plusieurs sans-abris avec des sandwichs remplis de ses propres déjections. Voilà, voilà…rien que ça. Alors certes, on crée des chefs-d’œuvres, on envoie des satellites prendre des clichés à plus de XXX kilomètres de notre Terre, on opère des fœtus encore bien au chaud au cœur du placenta protecteur (les veinards, s’ils se doutaient un seul instant de ce qui les attendait, je pense que plus de la moitié se pendrait avec leur cordon ombilical au lieu d’attendre d’avoir treize ans et d’être harcelé pour le faire) mais on fait aussi bouffer de la merde à des clodos parce que si on peut le faire, pourquoi se gêner ? Et je suis persuadé que cette pourriture de flic gardait des vidéos souvenirs de ses exploits, pour prouver à ses collègues la véracité de ses dires. Il a une image à défendre, voyez-vous.

Nous sommes devenus des produits de consommation, des conserves de mauvais cassoulet pourrissants sur une étagère de supermarché de province mais qui se prennent pour les assiettes d’un palace trois étoiles, toujours à tenter de se vendre via des réseaux où l’on met en scène nos propres existences. Si vous pouviez foutre un filtre sur la gueule de vos gosses dans le vrai monde pour les rendre plus beaux, vous ne vous gêneriez pas. Et tant pis si les deux tiers des photos de vos gamins, postées entre un portrait flou de chats et un paysage mal cadré recouvert du drapeau français qui souligne votre patriotisme ridicule, finissent par servir d’essence à branlette pour les pédophiles du monde entier. Si c’est le prix à payer pour que votre emballage paraisse plus attractif, le jeu en vaut la chandelle !
Alors vous vous musclez, vous transpirez, dans des salles de sport rendues humides par les litres de frustration que vous tentez d’évacuer et ce dans l’espoir vain de combler par des muscles l’absurdité abyssal de vos existences. Vous voulez savoir quelque chose ? Vous restez des futures dépouilles. Des dépouilles musclées certes, mais jamais assez pour couper la faim aux lombrics.
Il n’y a pas que la peur de la mort qui vous motive à sentir couler contre votre épaule la sueur du looser d'à côté (qui vous prend lui-même pour le looser d'à côté). Vous le faites aussi pour pouvoir flirter avec la petite stagiaire à peine majeure qui bosse au service communication de votre boulot minable. Entre sa gueule gonflée de partout et son corps rachitique, elle ressemble à un mannequin du défilé Auschwitz 45 portant à la place du visage une mauvaise sculpture de ballon faite par un clown alcoolique sentant le café mâtiné d’un soupçon d’urine. Mais bon, elle vous rappelle une des créatrice de contenu que vous soutenez sur Only Fan (par “créatrice de contenus” j’entends bien sûr “pauvrette prête à toutes les saloperies imaginables pour exister” et par « soutenez » j’entends « vous masturbez frénétiquement pendant que votre femme emmène votre fille à son cours de danse »). Vous vous sentez rajeunir, comme si cette inexistante relation allait faire repousser vos cheveux et renouer le contact visuel avec votre bite. Alors que, mes cons, si vous saviez à quel point elle vous prend pour un ringard avec vos références de vieux ! Vous êtes nés avant internet pauvres merdes, vous n’existez même pas dans sa base de données. Mais elle est si inconsciemment soumise par une société patriarcale qui lui a toujours dit qu’elle devait sourire, que c'était quand même plus agréable à l’œil, qu’elle se plie au jeu et fait semblant de rire à vos blagues…tout ça pour vous détruire instantanément dans le vocal qu’elle laisse à sa copine en tenant son téléphone devant elle. Pourquoi plus personne ne colle son putain de portable à son oreille d’ailleurs ? Dans quel but se mettre en haut-parleur et le garder devant sa bouche ? Ce que ta pote te raconte est si passionnant, que tu veuille en faire profiter le monde entier, pauvre petite conne ?
Enfin, le fait qu’elle soit plus proche en âge de vos filles que de votre femme suffira peut-être à vous empêcher d’imaginer des trucs dégueulasse quand vous vous assistez au spectacle de fin d’année à l’école, qui sait ?

Je suis le même préservatif troué rempli de bouillasse, qui fuit goutte après goutte jusqu’à finir vidé et nonchalamment jeté dans une poubelle. C’est pour ça que j’écris, pour me convaincre que toute cette vie a un sens. Pour que lorsque mon corps ne sera plus qu’une maison close pour larves, un baisodrome à mouche, il reste des mots en plus des os pour prouver mon passage sur Terre. Pour ce que ça change…

Alors je sais, je sais…ce texte ne dresse pas un portrait très reluisant de l’humanité. Je m’excuse d’avance pour toutes celles et ceux qui venaient chercher de la bienveillance pour illuminer leur journée maussade de bon petits étudiants/travailleurs/consommateurs (en bref de futurs cadavres anonymes, quoi) parce que je ne crois pas avoir rempli ce rôle. Mais patience, les futures locataires de charniers, car tel le soleil qui se lève sur Carthage au lendemain des massacres, l’espoir apparaît au milieu de la tripaille dans toute son éblouissante nature ! Et ne vous attendez pas à ce que je sorte des conneries du style : “oui, nous avons tous nos mauvais côtés mais on peut aussi faire preuve d’une grande bonté…parce que c'est ça, être humain !” Je laisse ce genre de mensonge à ceux qui veulent nous vendre des assurances-vie.

D’accord, nous ne sommes pas les enfants de Zeus et Mnémosyne mais bien de bon petits porcs qui se saignent chaque jour, l’esprit rivé sur des rêves et des chimères jusqu’à tomber raide. Mais les tas grouillants d’insectes à venir, voilà ce qui m’inspire. En nous intégrant tous dans mes écrits, je nous offre un peu de cette immortalité tant recherchée. Nous devenons plus que des futurs clients de morgue, nous devenons des personnages. Certes, ces textes ne seront lus que par un nombre extrêmement réduit de personnes mais c’est déjà mieux que de disparaître des mémoires collectives moins de deux générations après notre mort, non ?

J’en vois qui sont déçus par cette annonce. Alors je sais, ce n’est pas l’illumination promise. Cette pensée ne suffira pas à tirer la chasse d’eau d’un monde souillé et à vous en révéler le blanc immaculé de ses parois de faïence.

Tout ce que je peux vous promettre, c’est que nos pathétiques et inutiles existences seront scrutés, analysées et retranscrites. Vous ne me connaissez pas, ne me remarquez même pas. Je suis un Homme lambda, aussi notable qu’une trace de pisse à Gare du Nord. J’en ai même sûrement l’odeur parfois.
Je ne suis pas plus important que vous. Ma chambre est déjà réservée dans le charnier commun où nous pourrirons tous.
Alors continuons à grouiller, les nids de cafards mobiles, car rien ne m’importe plus.

Parce qu’en bref, nous sommes tous des muses.