Le bouffon

Le 09/05/2026
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par Paul Lefebvre
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Thèmes / Saint-Con / 2026
Pour la Saint-Con, Paul Lefebvre a décidé de se et de nous faire plaisir en incendiant Donald Trump. L'ascension du président américain est racontée à la manière d'un conte : le récit va à l'essentiel, le personnage est réduit à quelques traits caractéristiques, ça se termine bien. Et l'intervention du merveilleux, de la bonne fée et de sa baguette magique, me direz-vous ? C'est là que le choix du conte parodique est une réussite. La magie dans "Le Bouffon", ce sont toutes ces choses invraisemblables et pourtant véridiques qui en disent tant sur notre époque : un incapable qui se voit confier le destin du pays le plus puissant du monde, un menteur multirécidiviste qui finit par imposer ses vérités alternatives, un homme qui dit tout et son contraire et qu'on continue de prendre au sérieux. Au fond, ce texte n'a qu'un défaut : il est beaucoup trop policé et gentil avec sa victime.
-    Papa, je veux un gratte-ciel pour mon anniversaire !
Le petit Donald avait six ans et une vision du monde déjà bien arrêtée : tout avait un prix. L’argent n’était pas un problème. Son père, Fred, un magnat de l’immobilier, gérait des millions comme d’autres gèrent leur échoppe de hot-dogs.

-    Un gratte-ciel ? avait répondu Fred, haussant un sourcil derrière son journal.
-    Ouais, avec mon nom en énorme dessus ! Comme toi ! Mais en plus grand.
-    En plus grand ? Fred replia lentement le journal et toisa son fils. Un instant, il hésita entre l’orgueil et l’inquiétude. Finalement, il opta pour la fierté. C’est mon garçon ! Mais il faut mériter ça, fiston.
-    Mmmh… Et si je mets un costard et que je fais semblant de bosser ?

Fred éclata de rire. Il posa sa main sur l’épaule du gamin.

-    T’as tout compris, Donnie. La moitié des types que je connais font semblant de bosser et deviennent millionnaires. L’important, c’est de faire croire aux autres que tu es un génie.

Donnie n’oublia jamais cette leçon.

Quand il entra à l’université, ce fut plus pour faire plaisir à son père que par réelle envie d’apprendre. Son business ? Les soirées.
Comme il n’était brillant dans aucune matière, il embauchait ses camarades pour faire ses devoirs en échange des services d’une prostituée qu’il faisait entrer dans les murs de l’université.

-    Pourquoi tu ne travailles pas toi-même ? demanda un jour un professeur agacé.
-    Pourquoi faire ? J’ai déjà quelqu’un qui le fait pour moi.
-    Et si tu te retrouves un jour sans rien ?
-    Impossible. J’ai mon nom.

Le professeur soupira. Certains jeunes rêvaient d’être avocats, d’autres médecins. Donnie, lui, rêvait d’être riche et célèbre. Dans cet ordre.

Après l’université, Donnie rejoignit l’entreprise familiale. Enfin, "rejoindre" est un bien grand mot. Il passa surtout son temps à donner des ordres inutiles et à signer des papiers qu’il ne lisait pas.

-    Papa, pourquoi tu donnes jamais d’interviews ? demanda-t-il un jour.
-    Parce que je bosse, Donnie.
-    Mauvais choix. Moi, je vais parler tout le temps. Les gens vont m’adorer.
-    Ou te détester.
-    C’est pareil ! L’important, c’est d’être vu.

Fred soupira. Son fils n’était pas un génie des affaires. Mais il avait quelque chose d’encore plus puissant : une confiance en lui démesurée et une absence totale de scrupules.
Ce gamin irait loin.

……………………

Donnie avait grandi avec une seule certitude : l’apparence était plus importante que la réalité. Son père construisait des immeubles solides ? Lui, il construisait des illusions et laquait sa chevelure jaune paille.

-    Un bon deal, c’est pas celui qui marche. C’est celui qui fait parler de toi.

C’était sa philosophie. Et il la mit en pratique dès son premier projet immobilier : une tour à Manhattan, avec son nom en lettres dorées de quinze mètres de haut sur la façade.

-    Mais monsieur, ce n’est pas nécessairement une bonne idée d’avoir votre nom aussi grand… osa un architecte.
-    Écoute, Einstein, c’est mon immeuble. Je veux que les gens le voient depuis la Lune.

La tour ouvrit en grande pompe avec des feux d’artifice et une couverture médiatique massive. Peu importe qu’elle ait été financée par des emprunts risqués. Peu importe que la moitié des appartements soient invendus. L’important, c’était que la presse en parle.
Le problème avec les gratte-ciels, c’est que ça coûte cher. Très cher.
Les banques étaient ravies de lui prêter des millions. Il avait du charisme, une belle cravate rouge et un sourire de requin. Elles ne voyaient pas les fissures derrière son bronzage orange.
Et quand une tour commençait à sombrer financièrement, il déclarait faillite.
Un journaliste osa lui demander un jour s’il ne trouvait pas cela malhonnête.

-    Mais pas du tout ! C’est une stratégie ! Un grand chef d’entreprise doit savoir s’adapter ! Vous croyez que les règles sont faites pour moi ?

Puis il enchaînait sur un sujet complètement différent, accusant les médias de s’acharner sur lui. Il avait compris une chose essentielle : il ne faut jamais répondre aux critiques. Il faut les noyer sous une avalanche de déclarations absurdes.

Il multiplia les projets de toutes natures : hôtels, casinos, golfs… Tous firent faillite.
Puis un jour, il eut une révélation.
Il comprit que son vrai produit, ce n’était pas l’immobilier.
C’était lui-même.
Les tours ? Juste un prétexte pour apposer son nom en énorme dessus.
Les casinos ? De simples outils promotionnels pour garder son visage dans les journaux.
Il lança des cravates, des steaks surgelés, du vin bas de gamme. Peu importait la qualité. Les gens achetaient du Donnie, et c’était tout ce qui comptait.

Un jour, un conseiller lui demanda :

-    Monsieur, et si un jour, plus personne ne veut de votre marque ?
-    C’est impossible. Je suis une légende. Je vais être président un jour, vous allez voir.

Le conseiller rit.
Donnie ne plaisantait pas.

……………………

Puis, Donald se mit à la télé. Pas la télé ordinaire, non. La télé-réalité.

-    Vous êtes viré !

Et bam, encore un candidat qui repart la queue entre les jambes. C'était la phrase magique, le coup de massue qui faisait grimper l’audience. Un simple licenciement ? Non. Un spectacle.
Les spectateurs ne regardaient pas l’émission pour apprendre quoi que ce soit sur le business. Non. Ils venaient voir des candidats terrorisés suer à grosses gouttes sous le regard condescendant de Donnie, avant qu’il ne les humilie en direct avec un sourire carnassier.

-    Monsieur, vous trouvez ça un peu cruel ? demanda un journaliste lors d’une interview.
-    Cruel ? Vous plaisantez ? Les gens adorent ! Regardez les chiffres d’audience !

Et c’était vrai. Son émission cartonnait.
Ce fut une révélation pour Donald.
Les gens n’aiment pas les leaders compétents. Ils aiment les figures autoritaires.
Si un incompétent pouvait briller dans une émission de télé, pourquoi pas à la Maison-Blanche ?

-    Monsieur, on vous voit partout à la télé. Avez-vous déjà pensé à la politique ? lui demanda un jour un animateur.
-    Vous savez quoi ? C’est une excellente idée. Je ferais un président génial.

La blague fit rire. Donnie, lui, était très sérieux.

Les politiciens étaient des menteurs, non ? Il était le plus grand menteur de tous.
Ils promettaient n’importe quoi ? Il savait improviser des promesses mieux que personne.
Ils manipulaient les foules ? Il avait une décennie de télé-réalité derrière lui.

-    Monsieur, vous ne connaissez rien à la politique… tenta de lui rappeler un conseiller.
-    Et alors ? Eux non plus !

Il fallait un slogan. Un truc simple. Un truc qui rentre dans le crâne des électeurs comme un jingle publicitaire.
Il réfléchit. Son pays allait-il si mal ? Peu importe. Il suffisait de dire qu’il allait mal.
Alors il griffonna sur un bout de serviette :
"Make America Great Again"

-    C’est du génie, monsieur ! s’enthousiasma un communicant.
-     Je sais.

Pour gagner en politique, il faut un ennemi. Un vrai ou un faux, peu importe.

-    Les immigrés ! lança-t-il en pleine interview. Ils volent vos emplois, ils profitent du système !
-    Mais monsieur, votre personnel de ménage est entièrement composé d’immigrés…
-    FAUX ! Les médias mentent !

Et voilà. Il venait de comprendre le pouvoir ultime : si un fait ne l’arrange pas, il suffit de dire que c’est faux.
Le public ne cherchait pas la vérité. Il voulait du divertissement.

Au début, personne ne le prenait au sérieux.
Quand Donnie annonça sa candidature à la présidence, les experts éclatèrent de rire.

-    L’homme aux casinos en faillite ?
-    Le gars des steaks surgelés ?
-    Celui qui a une émission où il hurle sur des apprentis businessmen ?
-    Il ne tiendra pas trois semaines.

Mais Donnie, lui, savait une chose qu’ils ignoraient : la politique n’était plus une affaire de compétence. C’était du spectacle.
Et s’il y avait bien une chose qu’il maîtrisait mieux que tous ces bureaucrates coincés, c’était le show.
Sa règle : insulter, mentir, recommencer.
Dans un meeting, il improvisa :

-    Les politiciens sont tous des incompétents. Moi, je suis un gagnant.

Applaudissements.
Un journaliste lui demanda son programme économique. Il n’en avait pas. Il répondit :

-    On va rendre notre pays riche. Très riche. Plus riche que jamais.

Applaudissements.
Un rival politique l’attaqua sur ses propos incohérents. Il répliqua en le traitant de "raté", "looser", "plus ennuyeux qu’un avocat fiscaliste".
Rires dans la salle.
C’était ça, son pouvoir : il ne jouait pas selon les règles du débat politique. Il cassait le débat politique.
Si un journaliste lui disait :

-    Monsieur, vous venez de mentir.

Il répondait :
-    C’est faux. C’est vous qui mentez.

Si on l’accusait de diviser le pays, il criait :
-    Je ne fais que dire tout haut ce que les gens pensent tout bas !

Les élites secouaient la tête, consternées. Les foules, elles, l’adoraient.
Donnie savait que les promesses n’avaient pas besoin d’être réalisables. Elles avaient juste besoin de sonner bien.
Alors il lâcha :

-    On va construire un mur immense, un mur magnifique !
-    Monsieur, comment allez-vous le financer ?
-    C’est simple, on fera payer nos voisins !
-    Mais c’est absurde !
-    FAUX ! C’est du génie.

Les foules jubilaient. Peu importait que le mur soit un fantasme. Ce qui comptait, c’était l’émotion.
Un jour, un conseiller lui glissa :

-    Monsieur, si vous voulez vraiment gagner, il vous faut un grand ennemi.

Donnie haussa les épaules :

-    Il y en a plein. Les journalistes. Les étrangers. Les communistes. Les voisins. Les intellectuels. Les scientifiques.

Il les attaqua tous. Chaque jour, un nouvel ennemi.
Les médias le critiquaient ? Il les traitait de "menteurs", "corrompus", "anti-patriotes".
Un scandale éclatait ? Il criait encore plus fort, déclenchant un autre scandale pour couvrir le premier.
Les foules l’applaudissaient.
À mesure que la campagne avançait, quelque chose d’étrange se produisit.
Les experts politiques commencèrent à paniquer.

-    Et si… il pouvait vraiment gagner ?

Parce que son chaos devenait sa force. Ses insultes ? Authentiques. Ses outrances ? Captivantes. Ses mensonges ? Trop gros pour être démontés.
Les électeurs avaient l’impression de regarder une émission de télé-réalité en direct. Et ils voulaient savoir jusqu’où il irait.
Donnie, lui, ne doutait pas une seule seconde.

Il n’avait pas de programme. Il n’avait pas d’expertise.
Mais il avait l’attention.
Et … il fut élu.
Et c’était tout ce qui comptait.
Dès son premier jour au pouvoir, Donnie comprit une chose : gouverner, c’est ennuyeux.
Les rapports, les réunions interminables, les discussions complexes sur l’économie… Il n’avait pas le temps pour ça.

-    Monsieur, voulez-vous le briefing sur la politique étrangère ?
-    Ça tient en combien de mots ?
-    Euh… plusieurs pages.
-    Trop long. Faites-moi un tweet.

Il gouvernait comme il gérait son show télévisé.
Chaque matin, il sortait son téléphone et lâchait une phrase incendiaire.

-    Le ministre de la Justice est un incapable. Je vais le virer.
-    Les médias me détestent parce qu’ils sont corrompus.
-    Moi seul peux sauver ce pays.

Les journalistes s’arrachaient les cheveux. Tout était une provocation, un scandale permanent.
Et pendant que l’opposition passait son temps à s’indigner, il consolidait son pouvoir.
Donnie découvrit rapidement un problème : la loi.
Les juges, les institutions, les freins et contre-pouvoirs… C’était fatigant.
Alors, il décida de les contourner.

-    Monsieur, la Constitution interdit ce décret.
-    Et alors ? Changeons la Constitution.
-    Ce n’est pas si simple…
-    Bien sûr que si. Trouvez-moi des juges fidèles.

Il remplit la Cour Suprême de magistrats à sa botte.

Mais un dictateur ne peut pas gouverner seul. Il lui fallait un ennemi éternel.
Et il en avait trouvé un : la presse.
Les médias révélaient ses mensonges ? Il hurlait :

-    Ils sont contre moi ! Ils sont contre vous !

Les chaînes d’info critiquaient son incompétence ?

-    Écoutez-moi bien : la presse est l’ennemi du peuple.

Les foules commencèrent à huer les journalistes. Les reporters reçurent des menaces. Certains furent agressés.
Donnie s’en moquait.

-    Qu’ils aient peur ! Moi, je suis du côté du peuple !

Le spectacle continuait.
Dans les couloirs du pouvoir, les sénateurs et les députés murmuraient entre eux.

-    Il va trop loin.
-    Oui, mais il est populaire.
-    Il détruit nos institutions !
-    Si on le critique, il dira qu’on fait partie du complot.

Alors personne n’osa bouger.
Les démocrates criaient dans le vide.
Les républicains, tétanisés, suivaient le mouvement.
Et Donnie souriait.
Le pays tremblait, mais il était trop tard.

Quatre ans passèrent dans cette ambiance aussi tendue que le string de Stormy Daniels, une call-girl de ses connaissances.
Donald termina son mandat en attaquant le Capitole, histoire de montrer à tous à quel point il était puissant.
Les démocrates tentèrent de le faire condamner, mais il s’en sortit indemne.
Comme toujours.

……………………

C’est lors de son deuxième mandat que tout a véritablement dérapé.
Tout avait commencé par une simple plaisanterie.
Lors d’un meeting, il lança, goguenard :

-    Les élections, c’est nul, non ? Vous ne préféreriez pas que je reste là… disons… pour toujours ?

Rires dans la salle.
Acclamations.
Chants de ses partisans :

-    DON-NIE ! DON-NIE ! DON-NIE !

Il fit mine de hausser les épaules.

-    Je plaisante… à moins que ?

Ce qui n’était qu’une blague devint une idée.
Puis un slogan.
Puis un projet de loi.
Et quand la Cour Suprême (remplie de ses fidèles) valida l’abolition de la limitation des mandats, Donnie leva les bras au ciel :

-    C’est ce que veut le peuple !

Les foules hurlaient de joie.
Les opposants, eux, commencèrent à murmurer.
Petit à petit, le gouvernement devint une cour royale.
Les ministres ne faisaient plus que des courbettes.

-    Monsieur le Président, vous êtes le plus grand dirigeant de tous les temps.
-    Je sais.

Les généraux suivaient le mouvement.

-    Monsieur, l’armée est à votre service.
-    Parfait ! Assurez-vous qu’elle ne me trahisse jamais.

Il ne dirigeait plus un gouvernement. Il régnait.
Un matin, Donnie reçut un rapport.

-    Monsieur, des manifestations éclatent dans plusieurs États.

Il posa son téléphone, exaspéré.

-    Pourquoi ces loosers protestent-ils encore ?
-    Ils dénoncent vos réformes.
-    Bah, mettez-moi tout ça en prison.
-    Euh… monsieur, ce n’est pas si simple.
-    Bien sûr que si. Les médias ne m’aiment pas, je les ai fermés. Les juges ne me plaisaient pas, je les ai remplacés. Vous voulez que je fasse quoi avec ces manifestants ?
Un long silence.
Puis, quelques jours plus tard, la police commença à ressembler à une milice.
Les protestataires furent arrêtés par centaines.
Certains disparurent.
D’autres furent retrouvés, battus, terrifiés.
La peur commença à ronger le pays.
Puis vint le grand jour.
Une annonce solennelle, transmise sur toutes les chaînes encore en activité.
Donald apparut à l’écran, un sourire satisfait sur le visage.

-    À partir d’aujourd’hui, je prends le titre de Leader Suprême !

Il laissa planer un silence.
Autrefois, les journalistes auraient ricané.
Autrefois, les humoristes auraient fait des sketches.
Autrefois, l’opposition aurait crié au scandale.
Mais ce jour-là… personne ne rit.
Ceux qui osaient encore plaisanter avaient disparu ou étaient en prison.
Le pays venait de basculer.
Définitivement.

Le bouffon avait gagné.

……………………

La maison se dressait au bord de l’eau, vaste, arrogante, écrasante de blancheur sous le soleil de Floride. Une villa démesurée, colonnes pompeuses, marbre partout, drapeaux soigneusement disposés comme des mises en scène. Tout y respirait le contrôle.
Ce soir-là, pourtant, ce n’était pas le silence qui régnait.
Les voitures arrivaient sans interruption. Des berlines noires, des limousines, des véhicules aux vitres teintées. Le gratin, comme il aimait dire. Industriels, influenceurs, figures troubles et puissantes, chacun venu flatter, pactiser ou simplement se montrer. À l’intérieur, les lustres étincelaient. Les verres tintaient. Les conversations se faisaient basses, complices, parfois nerveuses.
Lui circulait parmi eux, sûr de lui, large sourire, chevelure laquée. Il savourait la scène comme une victoire personnelle. Chaque regard, chaque poignée de main renforçait sa certitude d’être au centre de quelque chose de grand, de durable. Il parlait fort, riait trop, évoquait l’avenir comme une évidence déjà écrite.
Mais ce qu’il attendait vraiment, c’était le feu d’artifice.
Il en avait parlé toute la soirée, avec une fierté presque enfantine. Le plus grand jamais tiré dans la région. Une démonstration de puissance, disait-il. Un spectacle qui marquerait les esprits.
À minuit, les invités furent conviés à l’extérieur.
La nuit était tiède, presque immobile. On entendait au loin le clapotis de l’eau. Puis, soudain, le premier tir fendit le ciel.
Une explosion de lumière. Rouge, puis or. Les conversations cessèrent. Les regards se levèrent. Les premiers applaudissements fusèrent.
Puis les tirs s’enchaînèrent.
Trop vite.
Trop fort.
Trop nombreux.
Le ciel devint une fournaise éclatante. Les gerbes de feu montaient de plus en plus haut… puis semblaient hésiter, comme si quelque chose se dérèglait.
Une trajectoire dévia. Puis une autre.
Un sifflement anormal.
Et soudain, une pluie de feu.
Les premières braises retombèrent sur le toit. Un invité rit nerveusement, pensant à un effet prévu. Mais le rire s’étrangla quand une flamme prit, nette, vive, le long d’une corniche.
En quelques secondes, tout bascula.
Les explosions continuaient, incontrôlées. Les fusées éclataient trop bas, frappaient la façade, ricochaient sur les terrasses. Le marbre lui-même semblait vibrer sous les impacts.
La panique s’installa.
Les invités couraient, trébuchaient, cherchaient une issue. Les gardes criaient des ordres contradictoires. Une baie vitrée vola en éclats sous une détonation trop proche.
Et lui, il resta figé un instant.
Comme incapable de comprendre.
Son spectacle. Sa démonstration.
Puis la chaleur le frappa.
Brutale. Suffocante.
Le feu gagnait déjà l’intérieur. Les rideaux, les meubles, les tapis. Tout ce qui faisait sa richesse devenait combustible. L’air lui-même semblait brûler.
Il tenta de fuir, mais le chemin qu’il avait emprunté des centaines de fois n’était plus qu’un couloir de flammes. La fumée l’aveuglait. Il toussait, appelait, mais sa voix se perdait dans le chaos.
Dehors, les explosions continuaient, grotesques, magnifiques et destructrices.
Un dernier éclat illumina la nuit.
Puis la maison céda.
Le feu dévora tout. Les murs, les symboles, les certitudes.
Et au matin, il ne resta qu’une carcasse noircie face à une mer redevenue calme.
Le silence revint.
Tout avait disparu.
Le bouffon, bien sûr, mais aussi une menace qui pesait sur le monde.